Fondements territoriaux du libéralisme contemporain - article ; n°157 ; vol.40, pg 107-120

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Tiers-Monde - Année 1999 - Volume 40 - Numéro 157 - Pages 107-120
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Daniel Hiernaux-Nicolas
Fondements territoriaux du libéralisme contemporain
In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°157. pp. 107-120.
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Hiernaux-Nicolas Daniel. Fondements territoriaux du libéralisme contemporain. In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°157. pp. 107-
120.
doi : 10.3406/tiers.1999.5369
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_1999_num_40_157_5369FONDEMENTS TERRITORIAUX
DU LIBÉRALISME CONTEMPORAIN
par Daniel HlERNAUX-NlCOLAS*
Les notions d'espace, de territoire et de région constituent un aspect
essentiel du modèle libéral contemporain. Bien que peu étudiés, les fonde
ments territoriaux pèsent de tout leur poids dans l'orientation des proces
sus de l'économie mondiale. Discours et pratiques font apparaître de
nouveaux paradigmes spatiaux, que cet article tente de cerner : simulta
néité spatio-temporelle, fragmentation du territoire, mise en réseaux,
exclusion, ciblage, retour au « local » - autant de mouvements qui témoi
gnent d'un modèle territorial en cours d'édification, ni cohérent ni viable,
mais porteur aussi d'éléments positifs pour le développement des sociétés
et de pistes pour l'élaboration d'un autre modèle.
Le retour au libéralisme est l'un des processus de revirement les
plus radicaux auxquels on ait assisté ces dernières décennies. Faisant
table rase du passé, les maîtres d'œuvre d'une nouvelle conception de
l'économie mais aussi du monde ont créé les conditions d'une
transformation radicale des structures essentielles sur lesquelles
s'appuyait le mode antérieur de développement dans le monde
capitaliste. Désormais, certaines des transformations les plus sensibles
sont à ce point ancrées dans les sociétés contemporaines qu'il est
difficile aux gouvernements d'orientation plus sociale, pour ne pas
dire « socialistes », de retrouver le chemin d'autres modalités de
développement.
Pour la plupart, les études récentes sont essentiellement consacrées
aux effets du modèle libéral contemporain : rares sont celles qui
s'arrêtent sur ses fondements plus profonds. C'est pourquoi il est plus
aisé, aujourd'hui, d'exprimer une vision critique des dégâts imputables
* Professeur et chercheur à l'Université autonome métropolitaine Xochimilco de Mexico.
Revue Tiers Monde, t. XL, n° 157, janvier-mars 1999 108 Daniel Hiernaux-Nicolas
au modèle libéral, que de soutenir une théorie de rechange qui
s'appuierait sur des fondements sensiblement différents.
L'objectif premier de notre communication au présent séminaire
est donc d'identifier et d'essayer de mettre en évidence les fondements
territoriaux du modèle libéral, qui lui sont essentiels mais qui font
partie de ses aspects les moins étudiés. Il semble en effet que de nom
breux travaux soient dominés par l'idée selon laquelle l'espace compte
de moins en moins dans l'analyse du modèle économique et social
actuel. En d'autres termes, les notions d'espace, de territoire et de
région voient leur sens traditionnel s'éroder et sont subsumées dans
des discours mondialisateurs qui modifient radicalement la conception
qu'on en avait aux précédents stades de développement. L'espace est
ainsi réduit, semble-t-il, à un support matériel, éventuellement à un
miroir des réalités mondiales, et certainement à un vestige de cultures
et de sociétés traditionnelles qui pèsent peu dans l'orientation des pro
cessus fondamentaux de l'économie mondiale.
La perspective dans laquelle nous plaçons la question territoriale
prend l'exact contre-pied de ce point de vue : nous considérons que,
plus que jamais, l'espace est un aspect essentiel de la configuration du
modèle économique et social proposé par le libéralisme contemporain.
Dans cette optique, nous ne pouvons que rappeler la célèbre expres
sion de Michel Foucault : « Le temps est à la modernité ce que
l'espace est à la postmodernité. »
Les fondements théoriques du modèle libéral n'ayant pas été très
étudiés, comme nous le signalions auparavant, notamment en ce qui
concerne le territoire, c'est sur ce point que nous mettrons l'accent
dans la présente communication. Nous considérons qu'il existe des
paradigmes spatiaux essentiels qui doivent être jugés fondamentaux
dans la formation de l'idéologie libérale d'aujourd'hui. C'est à la pré
sentation succincte de ces paradigmes clés que nous consacrons ce
document. Celui-ci s'achève sur quelques réflexions préliminaires qui
seraient utiles dans la perspective d'une définition de fondements ter
ritoriaux différents, compatibles avec un autre modèle économique et
social.
1. LES FONDEMENTS TERRITORIAUX
DU MODÈLE LIBÉRAL CONTEMPORAIN
II se révèle difficile d'identifier les fondements territoriaux essent
iels, ceux qui orientent réellement le modèle libéral contemporain.
Cela tient notamment au fait que les structures étatiques restent aux Fondements territoriaux du libéralisme contemporain 109
mains de technocrates souvent attachés aux priorités antérieures. C'est
pourquoi il semble que prévale encore, en matière territoriale, un dis
cours planificateur, égalitariste et développementaliste qui, dans la réal
ité, a en grande partie cessé de peser sur les conceptions pragmatiques
de ceux qui mettent en pratique les stratégies libérales.
Nous allons donc essayer de mettre en lumière, dans le discours
récent et dans les pratiques réelles, les traits fondamentaux qui sous-
tendent le modèle libéral du point de vue territorial. A cette fin, nous
allons présenter un éventail de problématiques successives, dont cha
cune renvoie à une idée centrale que nous considérons comme l'un des
fondements les plus importants du modèle libéral contemporain.
1. La révision du modèle spatio-temporel du capitalisme:
simultanéité au lieu de continuité
Comme l'ont déjà signalé de nombreux auteurs, le monde du capi
talisme est un monde qui s'est développé en vertu d'une conception
spatio-temporelle linéaire. Cela signifie, comme l'a dit Inmanuel Wal-
lerstein, qu'à partir du xixe siècle a fini par s'imposer une
linéaire du temps qui trouve son origine dans la philosophie judéo-
chrétienne, laquelle, bien que caractérisée par une vision eschatolo-
gique de l'univers, évoque un long cheminement des sociétés vers une
fin très lointaine. D'une certaine façon, le marxisme se fait l'héritier de
cette optique en proposant l'attente patiente du « grand soir ». La
linéarité suppose de reconnaître trois phases temporelles successives :
le passé, le présent et le futur, ce qui conditionnera la vision du monde
mais aussi la conception même de l'Histoire. La longue durée braudé-
lienne est issue de cette vision, entre autres.
L'espace, longtemps caractérisé par la nature cyclique assignée au
temps dans les sociétés traditionnelles, a ensuite été soumis à la
continuité-expansion propre à la modernité. Ainsi, à partir du siècle
dernier, la conception de l'économie comme celle de la géographie se
sont adaptées au principe de linéarité, et donc de continuité dans le
cas de l'espace géographique. De telle sorte que l'espace et le temps
ont subi une réinterprétation radicale qui autorise, grâce à la linéarité,
une mesure assimilable en sciences économiques.
L'espace est avant tout distance et superficie, c'est-à-dire mesure de
linéarité à une ou deux dimensions. Il suffit de se pencher sur les
modèles d'Alfred Weber sur la localisation industrielle pour comp
rendre cette analyse. David Harvey a, quant à lui, conceptualisé cla
irement interprétation de l'espace au milieu des années 60. Daniel Hiernaux- Nicolas 110
Le libéralisme contemporain modifie radicalement cette situation
en introduisant une conception du temps sensiblement différente de
celle qui prévalait dans la modernité : la simultanéité remplace la
linéarité. Le temps se subdivise ainsi en petits fragments mesurables
autour desquels s'organise le système productif. Facilité par les pro
grès technologiques récents qui suppriment l'obstacle du temps, le
modèle libéral poursuit l'abolition de l'attente, optimisant ainsi la pro
ductivité et l'accumulation. Certaines activités réagissent plus que
d'autres à cette logique temporelle : c'est bien entendu le cas du sec
teur financier, qui fonctionne en temps simultané sur toute la planète
et qui, par conséquent, se trouve parfaitement au diapason de la mond
ialisation actuelle.
Par ailleurs, la fragmentation du temps engendre une valorisation
différente de l'espace : alors que le passage du temps était représenté
par une traversée de l'espace (voir par exemple les travaux de
Kevin Lynch sur la perception de l'espace urbain), sa simultanéité
relève aujourd'hui, à la faveur de la mutation de l'espace continu,
d'une série d'instantanés, longuement analysés par les auteurs de la
culture postmoderne1. A ce titre, nous affirmons que le deuxième fon
dement important du libéralisme contemporain, du point de vue terri
torial, est précisément la fragmentation du territoire.
2. La fragmentation territoriale
Le territoire du libéralisme contemporain n'existe plus comme
entité unique ou, en tout cas, comme série d'entités géographiques
définies à partir des domaines d'intervention de Г État-nation, créateur
de Г « espace-nation ». Malgré la reconnaissance de l'existence de
régions au sein de chaque espace-nation, pendant la phase de la
modernité, on aspirait à l'homogénéisation de l'espace, dans la per
spective soit d'un espace-marché, soit d'une société égalitaire du point
de vue de l'accès aux biens, aux services et aux débouchés sur le terri
toire. Ainsi, il semble que la modernité ait misé sur l'homogénéité et la
continuité de l'espace, ce qu'exprime par exemple l'œuvre de Perroux,
qui militait pour le dépassement des frontières nationales et la libéra
tion des forces homogénéisatrices des territoires et des cultures par
excellence : les multinationales.
L'aspiration à la continuité du territoire a encouragé les États
modernes à l'intégration territoriale, qui devait censément être obtenue
1. Nestor Garcia Canclini, 1995, Consumidores y ciudadanos, conflictos multiculturales de la globali
zation, Grijalbo, Mexico ; Celeste Olalquiago, 1993, Megalopolis, Monte Avila editores Latinoameričana,
Caracas. Fondements territoriaux du libéralisme contemporain 111
grâce aux actions colonisatrices et à de grandes articulations territorial
es. Les pays développés et « en voie de développement », c'est-à-dire
ceux-là mêmes qui souhaitaient participer au monde intégré de l'après-
guerre, ont largement privilégié l'essor des moyens de communication
terrestres, à partir des années 50, et les projets de modernisation de
grande envergure à même d'intégrer les espaces marginaux. Néan
moins, l'attitude du libéralisme contemporain à l'égard du territoire
est beaucoup plus ambiguë : s'il cherche son homogénéisation à partir
de la superposition d'un réseau mondial de communication et
d'articulations superspatiales, il semble plus déterminé encore à
rompre la légitimité qui justifie le modèle unifié. Ainsi, la promotion
de la réduction du poids de l'État central est à la fois un appel à la
décentralisation, extrêmement clair depuis les années 70, et un encou
ragement aux forces locales, qu'elles s'appellent nationalismes ou
régionalismes, qui militent pour l'indépendance politique et écono
mique de sous-ensembles territoriaux, souvent justifiée sur la base de
considérations ethniques ou culturelles.
La fragmentation territoriale n'est pas seulement une question
administrative ou une revendication régionaliste, mais le substrat de la
flexibilisation du territoire à partir d'unités plus petites. De même que
la flexibilité du travail exige la disparition des structures de contrôle et
de défense des salariés, la flexibilisation territoriale repose sur
l'élimination progressive des mécanismes de contrôle et d'organisation
du territoire.
Ces vingt dernières années, les critiques ont été dirigées contre
l'État national mais aussi contre les mécanismes qui faisaient se mouv
oir à l'unisson, ou du moins essayaient, les diverses entités subnation
ales. La planification, l'aménagement du territoire et les mécanismes
de subvention qui accordaient aux uns ce que les autres avaient en
abondance pour favoriser l'harmonie, ont été très critiqués dans les
pays qui ont adopté un modèle libéral. A telle enseigne que l'existence
ou la disparition (dans le cas mexicain, par exemple) des bases de
l'intervention territoriale permettent d'évaluer les progrès du libéra
lisme dans les sphères étatiques et dans les sociétés qu'elles sont cen
sées représenter. Le Mexique avait en effet construit un système de
planification centrale à partir des années 70, qui proposait une réorga
nisation du territoire destinée à réduire les inégalités régionales et à
promouvoir le développement tout au long du pays.
Dans ce cadre, l'Etat central s'est fait porteur des besoins estimés
des populations locales qui n'étaient d'ailleurs pas consultées, et a déve
loppé des grands projets d'aménagement qui ont canalisé une portion
importante des ressources publiques et ont aussi provoqué un endette- 112 Daniel Hiernaux-Nicolas
ment spectaculaire, particulièrement dans la phase de croissance pétrol
ière (1978-1982). C'est ainsi que ce sont développés de grands projets
sidérurgiques (Ciudad Làzaro Càrdenas, Mondova...), d'exploitation
du cuivre (Nacozari de Garcia), pétroliers et pétrochimiques (autour de
Coatzacoalcos et Minatitlàn dans le Golfe du Mexique), mais aussi tou
ristiques (dont Cancùn est le cas le plus connu)1.
Après 1982, les gouvernements postérieurs, orientés par une idéo
logie néolibérale, ont peu à peu « oublié » l'aménagement et la planifi
cation, et remis aux mains du secteur privé les projets de développe
ment qui ont été privatisés dans des conditions très favorables pour les
entreprises qui les ont repris. Toutefois, comme nous l'affirmions
auparavant, le désengagement de l'État n'est pas uniforme : dans les
États du Nord, il est beaucoup plus intense que dans le Sud, qui
continue à dépendre des projets publics, même s'ils n'atteignent plus
l'échelle des projets du « boom » pétrolier2.
La fragmentation consiste à conférer à chaque unité territoriale
mineure un poids spécifique non subordonné à celui des autres,
c'est-à-dire un rôle et un éventail d'activités définis et contrôlés en
fonction de l'économie à l'échelle mondiale. Cela ne signifie pas qu'il
n'existe pas déjà des activités inscrites dans le cadre local, mais que
seront à l'avenir privilégiées les activités économiques qui ont un rap
port avec l'intégration mondiale.
3. La mise en réseau
De surcroît, la fragmentation ne peut avoir de sens qu'à partir du
moment où l'on recourt, simultanément, à la reticulation du territoire,
c'est-à-dire à la constitution de réseaux qui favorisent le développe
ment des activités à l'échelle mondiale et garantissent le fonctionnedes parties au sein d'une articulation planétaire. La fragmentat
ion des activités productives et des centres de décision exige, en effet,
une réorganisation des produits partiels et des décisions fragmentaires
sur base de grandes décisions stratégiques mais aussi à partir de
l'intégration des produits vers le bien final. Il y a donc reconstruction
1. De nombreux travaux ont été publiés sur le thème des grands projets, particulièrement dans le
cadre des recherches du credal, Centre de recherches et documentation sur l'Amérique latine du CNRS,
avec de nombreuses contributions de Gilles Fourt, Daniel Hiernaux, Julio Cesar Neffa, Marie-France
Prévôt-Schapira, Jean Revel-Mouroz, Hélène Rivière d'Arc, Maria Eugenia Zavála entre autres.
2. Il faut aussi noter que les gouvernements de droite, dans les États du Nord, reprennent à leur
compte la planification dans les structures des gouvernements des états et des municipalités. Toutefois il
s'agit surtout d'une planification « stratégique » qui cherche un accord permanent avec les secteurs pro
ductifs, au lieu de la centraliste et non concertée des années antérieures. Fondements territoriaux du libéralisme contemporain 113
des fragments dans un « tout » qui exige un effort peu commun de
coordination et d'intégration à une échelle souvent suprationale1.
La tendance à réticuler le territoire remonte à l'invention du chemin
de fer, mais elle revêt une importance toute particulière à la faveur du
développement de technologies de communication qui ne reposent pas
sur le déplacement matériel des biens et des personnes. Ainsi, on assiste
à un essor considérable des mécanismes d'intégration réticulaire : de
ceux qui envisagent la mobilité des biens et des personnes, mais aussi et
surtout la mobilité des composantes de la vie sociale et économique qui
ne nécessitent pas de déplacements physiques, comme dans le cas de
l'argent, des images et de l'information en général. Les progrès de
l'informatique ont porté les activités de ce type à un degré inconnu il y a
vingt ans, et ils se poursuivent. La mise en réseau s'opère donc à peu de
frais et à une vitesse extrême qui permet de mettre en évidence
l'apparition d'un nouveau modèle spatio-temporel contemporain2.
4. L 'exclusion ou le jeu des « vitesses territoriales »
La vitesse acquise grâce au progrès technologique n'est pas, toutef
ois, une prérogative universelle. L'heureuse formule de société et
d'économie « à deux vitesses » (Lipietz) s'applique de toute évidence
dans le cas du territoire.
En effet, le libéralisme se fonde sur la séparation des espaces en
fonction de leur niveau de compétitivité territoriale, qui correspond à
leur capacité à jouer un rôle spécifique dans le système mondial. Ainsi,
dans le contexte actuel, on assiste à une séparation radicale entre espa
ces intégrés et espaces non intégrés. L'exclusion sociale et économique
qui prévaut dès l'adoption de politiques libérales se traduit par consé
quent par une exclusion territoriale, ce qui détermine deux vitesses de
fonctionnement : d'une part la vitesse dont jouissent les nœuds et les
territoires intégrés au réseau planétaire et d'autre part l'absence de
vitesse, le rythme traditionnel propres aux espaces exclus du système
1 . Cette situation est bien connue au Mexique dans le cadre du développement des maquiladoras ou
usines de sous-traitance installées principalement dans le Nord du pays depuis 1964, mais qui ont connu
une croissance intensive depuis 1982 (plus de 1 million d'emplois actuellement en 1998). Ces entreprises
sont un chaînon de formation du produit final, intensif en main-d'œuvre, qui permet le montage électro
nique entre autres. Toutefois le fini que reçoit le consommateur est intégré par des composants de
diverses provenances. C'est pourquoi la mise en réseau des divers espaces productifs des parties compos
antes du produit final devient une nécessité logistique de premier ordre.
2. Il ne faut pas négliger non plus le fait que les relations sociales s'appuient elles aussi de plus en
plus sur la création de réseaux de support international. Au long de ces réseaux se diffusent les informat
ions et se créent les solidarités internationales. Le cas des Zapatistas au Mexique en est sans aucun doute
devenu le paradigme. 114 Daniel Hiernaux-Nicolas
mondial. Bien que ce modèle soit très élémentaire, dans la mesure où il
ne fait pas la distinction entre les temps et les types de vitesse inhé
rents à différentes cultures et différents niveaux d'intégration partielle,
il reflète l'image fondamentale du système libéral : le jeu de la diffé
rence, le recours à l'exclusion.
Il n'existe pas un type unique d'inclusion-exclusion territoriale. En
d'autres termes, nous n'avons pas la possibilité d'identifier de manière
incontestable des régions intégrées et des régions exclues. En général,
les espaces intégrés sont ponctuels et s'articulent entre eux à travers le
réseau de communications qui permet soit leur mise en concurrence,
soit l'exercice de leur complémentarité dans l'espace mondial. Par
exemple, les espaces touristiques intégrés au tourisme mondial tendent
à se concurrencer, alors que les espaces intégrés du secteur automobile
créent des sous-réseaux complémentaires, eux-mêmes en concurrence
avec d'autres relevant d'autres producteurs.
Dans le contexte des grandes villes, la rupture a aussi été
consommée, sous l'effet des politiques libérales, entre espaces intégrés
et espaces exclus. Ainsi, rares sont les espaces qui se recomposent en
fonction des nouvelles relations sociales, culturelles, économiques et
politiques engendrées par le libéralisme contemporain. Autrement dit,
il existe dans les principales villes du monde des foyers d'interaction
avec le système mondial, en général connus comme des îlots de post
modernité. Ces caractéristiques deviennent transparentes pour l'obser
vateur compte tenu de la configuration physique même de ces foyers,
en particulier de leur architecture. Par ailleurs, les espaces exclus fo
rment la majeure partie des territoires urbains actuels. L'idéologie libé
rale insiste aussi sur la nécessité de laisser libre cours à ses modalités
de production, fondées sur l'absence de règles, comme le laissent par
exemple deviner les arguments d'Hernando de Soto. Pour leur part, les
espaces intégrés se voient de plus en plus soumis au formalisme propre
au système mondial, et notamment à la politique d'homogénéisation
des normes de fonctionnement dans le cadre d'un régime urbain
flexible, et en même temps strict et complexe.
Si nous nous référons à la théorie de la diffusion propre aux
années 601, pouvons nous demander s'il est plausible d'assister, à
1. Nous faisons référence aux travaux de Hernansen et de ses émules sur les modèles de diffusion
géographique dans l'espace, qui ont propagé les idées selon lesquelles le développement a lieu à partir
d'un noyau initial et se diffuse progressivement dans l'espace avec une intensité inversement proportionn
elle à la distance. Théorie conjointe à celle des pôles de croissance de M. Perroux, cette proposition per
met de penser que les innovations actuelles devraient gagner les espaces périphériques à partir des pôles
technologiques et de modernité. Ce n'est bien sûr pas le cas, et ce l'est moins encore quand les nouvelles
technologies permettent de diffuser par « au-dessus » de l'espace géographique, sans se soucier de ce qui
est sur son passage. Fondements territoriaux du libéralisme contemporain 115
l'avenir, à un essor des espaces intégrés au détriment des espaces
exclus. La réponse est non, tant que les postulats élémentaires du
modèle lui-même ne sont pas modifiés, non seulement dans leur
dimension territoriale, mais surtout du point de vue de leur fondement
économique.
5. Ciblage territorial contre intégration homogène
La cinquième tendance importante réside dans le ciblage, ou
« focalisation », territorial : particulièrement flagrant dans l'élabo
ration des politiques sociales au Mexique, mais en réalité fondé sur des
principes idéologiques définis par certaines organisations internatio
nales telles que la Banque mondiale, le ciblage consiste à s'occuper
spécifiquement et exclusivement de groupes et de zones considérés
comme plus défavorisés. Toutefois, il nous semble que l'on peut défi
nir un deuxième niveau de lecture de ce modus operandi, qui n'a pas
trait cette fois aux populations défavorisées, mais aux noyaux de
croissance.
D'une part, la focalisation consiste à s'occuper en priorité des
espaces les plus susceptibles de s'intégrer à l'espace global, au moyen
de mesures politiques ciblées territorialement et sectoriellement. Par
exemple, on répondra à la demande de services de télécommunications
et d'axes de circulation rapides émanant des zones résidentielles où le
niveau de revenu est élevé, dans les villes, ou des régions et des agglo
mérations qui présentent une meilleure capacité d'intégration.
D'autre part, la focalisation porte également sur la définition de
mesures destinées aux plus démunis, fondées sur l'évaluation de
l'incapacité à assurer sa propre subsistance. En d'autres termes, les
politiques sociales sont désormais ciblées sur les personnes inaptes à
garantir « par elles-mêmes » leur subsistance et sur les espaces où elles
sont majoritaires, ces espaces et ces groupes étant en fait considérés
comme dangereux pour le fonctionnement du système mondial.
Le ciblage socioterritorial est, à ce titre, le négatif des politiques
d'intégration du passé. On se souviendra du débat inachevé qui a
opposé les partisans de l'efficacité et ceux qui voyaient une priorité
absolue dans la défense de l'égalité au moyen des politiques territo
riales. Il ne fait aucun doute que les premiers ont obtenu gain de
cause et que leur théorie s'est imposée comme fondement des politi
ques libérales.

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