Formes et aspects de l'esclavage ; n°6 ; vol.22, pg 1328-1338

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1967 - Volume 22 - Numéro 6 - Pages 1328-1338
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Publié le : dimanche 1 janvier 1967
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Formes et aspects de l'esclavage
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 6, 1967. pp. 1328-1338.
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Formes et aspects de l'esclavage. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 22e année, N. 6, 1967. pp. 1328-1338.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1967_num_22_6_421870NOTES BREVES ET PRISES DE POSITION
Formes et aspects de Vesclavage
m Sur la définition de l'esclavage. — Selon M. Arnold A. Sio (« Inter
pretation of Slavery : the slave status in the Americas », Comparative
Studies in Society and History, vol. VII ; n° 3. April 1965, pp. 289-308)
définir l'esclavage comme une subordination totale du travailleur à
son maître, impliquant qu'une personne humaine est assimilée à une
chose faisant l'objet d'un droit de propriété, ne suffit pas pour comprendre
tous les aspects de la condition des esclaves américains avant la guerre de
Sécession.
La pratique de l'esclavage aux Etats-Unis eut en effet une coloration
raciste que l'Antiquité avait ignorée et qu'on ne retrouverait pas au
même degré dans les pays latino-américains qui utilisèrent aussi des
esclaves.
A ce propos on a essayé d'opposer le statut des esclaves d'Amérique
latine à celui des esclaves d'Amérique du Nord.
Dans les colonies espagnoles et portugaises, les esclaves n'auraient
pas été entièrement assimilés à des objets et considérés comme dépourvus
de toute personnalité morale, comme ce fut le cas aux Etats-Unis. Ces
différences résulteraient des contextes culturels différents dans lesquels
se serait développée la pratique de l'esclavage. Dans les colonies ibériques,
les traditions du droit romain, l'influence du catholicisme, les longs
contacts que les Espagnols et les Portugais avaient eus avec les Arabes
et les Noirs, les conceptions paternalistes et encore à demi-médiévale
des conquérants du Nouveau Monde, auraient empêché de considérer
l'esclave comme une simple propriété. La culture protestante, sécula
risée et capitaliste des Etats-Unis, n'apportant aucune limitation morale
à la recherche du maximum de profit individuel, aurait au contraire
conduit à considérer les esclaves uniquement comme des choses enti
èrement subordonnées au maître.
De telles explications cependant ont le défaut de ne laisser aucune
place aux conceptions racistes qui ont contribué à aggraver la condition
des esclaves comme aussi celle des affranchis en Amérique du Nord.
Une comparaison entre l'esclavage de l'antiquité romaine et celui
des États-Unis permet de préciser ce qui dans le statut de l'esclave
américain résulte de son assimilation à une propriété et ce qui résulte
du racisme.
L'esclavage pratiqué dans l'Antiquité n'est pas complètement assimi
lable à celui que connurent les États-Unis : non seulement il n'y avait
pas de problèmes de couleur dans le monde romain, mais l'esclave n'était entièrement dépouillé de toute personnalité morale ; car si la servitude
1328 NOTES BRÈVES
était considérée comme conforme au Jus Naturale elle était aussi tenue
pour contraire au Jus Gentium, égal pour tous les hommes.
Alors que les Romains ne considéraient pas qu'il y eût des peuples
spécialement destinés à être esclaves, aux États-Unis on pensait qu'une
infériorité innée désignait tout particulièrement les Noirs pour la servi
tude. Les Noirs constituaient en réalité pour les Américains une caste
inférieure et, même lorsqu'ils n'étaient pas des esclaves, ceux d'entre eux
qui vivaient sur le territoire des États-Unis étaient relégués dans cette caste.
Or les conceptions racistes qui sont à l'origine de cette discrimination
ne résultent pas de la pratique de l'esclavage. Elles existent dès le début
du XVIIe siècle parmi les traitants anglais qui font le commerce des Noirs
avec les Caraïbes et l'Amérique latine, avant même que l'esclavage
se soit largement répandu en Amérique du Nord, et les Indiens aussi
bien que les Noirs en ont subi les effets.
Le statut des esclaves ne résulte donc pas entièrement de leur assimi
lation à des objets : la formation d'une caste découle de conceptions
concernant les relations qui doivent s'établir dans la vie sociale entre des
personnes et non pas entre des choses. Effectivement aux États-Unis
comme dans les civilisations esclavagistes de l'Antiquité, le statut des
esclaves était ambigu : ils n'étaient ni entièrement considérés comme
des personnes ni uniquement comme des objets.
La législation et les arrêts des tribunaux américains traduisent fr
équemment ces contradictions et ces incertitudes au sujet de la qualité
des esclaves. Tandis, en effet, qu'on les assimile à un cheptel, la loi organise
la protection de leur personne physique : le meurtre d'un esclave par un
autre Noir, ou par un blanc est considéré comme un homicide. Par ailleurs,
s'il est admis que le maître a le droit d'être indemnisé dans le cas où l'e
sclave doit être emprisonné ou exécuté, le fait que celui-ci puisse être
traduit en justice et tenu pour responsable d'un crime, implique qu'on
lui reconnaît la qualité d'être humain. Enfin les droits qui sont reconnus
aux affranchis, supposent que ces Noirs, qu'on dit par ailleurs voués
par leur nature à la servitude, peuvent avoir les mêmes aspirations et
les mêmes idéaux de vie sociale que les Blancs.
Considérer le statut des esclaves comme tenant tout entier à leur
situation d'objets d'un droit de propriété, ne permet pas, d'ailleurs, de
comprendre la complexité des relations qui existaient entre maîtres et
esclaves. Si les esclaves avaient été purement et simplement considérés
comme un cheptel à exploiter, les maîtres n'auraient pas eu aussi fr
équemment à leur égard un comportement paternaliste. Nullement
exceptionnel ou limité à de petites plantations, le paternalisme envers
les Noirs était largement accepté et approuvé par une société dont les
convictions religieuses et les conceptions éthiques étaient présentes jusque
dans la pratique de l'esclavage.
Pour terminer, M. Arnold A. Sio montre que les différences entre
l'esclavage aux États-Unis et dans les pays d'Amérique latine ne sont
pas aussi nettes qu'on l'a parfois dit. Si la possibilité pour les esclaves
d'accéder à la liberté fut plus large au Brésil que dans les colonies françaises
ou anglaises, dans des pays comme Cuba ou Porto-Rico, les traditions
culturelles ibériques qui reconnaissaient à l'esclave une personnalité
morale n'empêchèrent pas celui-ci de subir, lorsque se développèrent
les plantations de sucre, une dégradation aussi profonde qu'à la Jamaïque
ou en Amérique du Nord. A l'époque coloniale le Brésil n'ignora pas
d'ailleurs les discriminations raciales. Comme en Amérique du Nord,
1329 ANNALES
les Noirs mêmes libres étaient considérés comme appartenant à une
caste inférieure et les mulâtres qui atteignaient à un rang social élevé
n'étaient jamais complètement acceptés par la société blanche. — P. S.
■ L'origine des esclaves des Antilles. — II y a beaucoup à glaner dans
l'enquête que poursuivent MM. G. Debien, J. Houdaille et R. Massio
sur des des Antilles dans le Bulletin de VI.F.A.N. (1963).
Et non seulement sur l'origine de ces malheureux ; celle-ci semble avoir
été assez indifférente à leurs maîtres. Elle est souvent mal précisée dans
ces documents des fonds notariaux, consultés par les auteurs. Créoles
ou Africains, et parmi ces derniers souvent Dahoméens (Aradas), puis
Congos, les esclaves recensés ne paraissent pas avoir été évalués selon
leur origine. Que les enfants aient été relativement peu nombreux dans
les ateliers, cela ne surprend pas ; la mortalité infantile était importante.
Les petits enfants, d'autre part, avaient peu de valeur et on a pu, parfois,
les négliger. Ce qui davantage, c'est le prix très élevé des adultes.
La moyenne s'établit entre 2 000 et 3 000 livres, soit, en anciens francs
d'avant 1958, certainement plus d'un million. Il fallait être très riche
à la fin du XVIIIe siècle, pour pouvoir maltraiter ses esclaves... — H. B.
■ Le crime d'empoisonnement aux îles. — Un article de M. Y. Debbash
(« Opinion et droit. Le crime d'empoisonnement aux îles pendant la
période esclavagiste », Rev. fr. ďhist. ď Outre-Mer, 1963, 2e trimestre,
pp. 137-188) prolonge sa longue étude sur le Marronage : essai sur la
désertion de l'esclave antillais, parue dans l' Année sociologique de 1961
et de 1962. Ils s'éclairent l'un l'autre. Ici et là il s'agit d'expliquer deux
importantes réactions des esclaves contre leurs maîtres, (les plus nettes
étant le suicide et l'auto-mutilation). Les empoisonnements ne sont
pas vus du côté des esclaves. C'est l'exposé de la manière dont les colons
ont compris les empoisonnements, comment ils se sont armés en fait
contre le poison, et surtout comment ils ont voulu s'armer en droit pour
essayer de le punir et de le prévenir. Les n'ont pas
toujours ni partout sévi. Ils ont peu touché les maîtres. La question
demeure complexe et obscure. On ne connaît pas assez l'origine des
Noirs, leurs divisions alors en Afrique et aux îles avant d'être créolisés
et après, pour bien comprendre leurs haines entre groupes. Il n'y avait
pas un front commun des esclaves en face de leurs maîtres. En face
des gérants et des économes et surveillants, c'est autre chose. M. Debbash
ne cherche pas surtout de ce côté. Son étude veut être moins historique,
que juridique et sociologique. Mais elle est intéressante à chaque page
dans sa richesse touffue. — G. D.
■ Plantations et esclaves à Saint-Domingue. — L'étude des corre
spondances échangées entre une famille nantaise et les gérants de leurs
biens coloniaux permet à M. G. Debien de mettre en lumière de nom
breux aspects de la vie d'une plantation à Saint-Domingue. (« Plantations
et esclaves à Saint-Domingue. La sucrerie Cottineau (1750-1777), La
sucrerie Foâche à Jean-Rabel et ses esclaves (1770-1803) », Publications
de la section d'histoire de l'Université de Dakar, n° 3, 1962, 184 p.)
Située près de Fort-Liberté, la plantation Cottineau, qui cultive la
canne à sucre et s'adonne secondairement à la culture du café et à l'élevage,
n'a qu'une importance moyenne : elle n'utilisera jamais plus de 173 es
claves.
1330 NOTES BRÈVES
Mise en gérance parses propriétaires qui résident à Nantes, la plantation
est fort mal dirigée. Entre 1762 et 1769, elle est aux mains d'un gérant
qui détourne à son profit le travail des esclaves et vit en concubinage
avec des Noires qui entretiennent autour d'elles parents et amis dans
l'oisiveté, cependant que les autres esclaves, sur qui retombe tout le
labeur, sont fort mécontents. Entre 1759 et 1771 les propriétaires trouvent
un gérant qui leur donne satisfaction. Mais en 1771 il est remplacé par
un rejeton des familles nantaises qui détiennent l'héritage Cottineau :
brutal, joueur et libertin, le nouveau gérant dépense sans trop compter
pour multiplier le train de la maison. Les frais d'équipement et d'entretien
de la plantation sont lourds en effet, alors même que le sucre ne se vend
pas toujours aussi bien qu'on le souhaiterait.
Aux travaux d'aménagement ou de réfection des bâtiments industriels
et agricoles, et aux creusements des canaux nécessaires à l'irrigation
des terres, s'ajoute périodiquement la construction de nouvelles cases
pour loger les esclaves. Ceux-ci habitent des cabanes de bois et de planches
entourées d'un jardin et d'une cour où ils peuvent cultiver des légumes
et élever des porcs. Mais lorsqu'un esclave meurt, sa case n'est pas toujours
libre pour recevoir le remplaçant, car le défunt laisse souvent une femme
et des enfants qui continuent à occuper les lieux. La pratique des assol
ements contraint d'ailleurs à reconstruire périodiquement les cases : on a
coutume de faire entrer l'emplacement des jardins et des cours, fort
engraissés de fumures diverses, dans le renouvellement des champs de
cannes, cependant que les esclaves se voient attribuer de nouveaux
lots de terres prélevés sur la savane.
Tous ces travaux sont effectués à l'aide d'une main-d'œuvre étrangère
au domaine, car la plantation possède tout juste le nombre d'esclaves
nécessaire à la production du sucre. Les dépenses qui en résultent sus
citent de fréquentes discussions épistolaires entre les gérants et les pro
priétaires nantais, toujours réticents devant la perspective d'engager
de nouveaux frais. Les propriétaires réagissent d'une façon analogue
lorsqu'il faut acheter de nouveaux esclaves et, effectivement, la main-
d'œuvre s'use vite. En 9 ans, entre 1766 et 1775, la plantation achète
au moins 129 esclaves, peut-être même 150, renouvelant ainsi sa main- en totalité ou presque.
Ces esclaves sont pour les trois-quarts des Africains vendus par les
négriers, car les esclaves créoles ou adaptés au pays sont trop chers pour
les moyens dont dispose la plantation Cottineau. L'état sanitaire des
travailleurs du domaine est franchement mauvais : la dysenterie, dont
périssent beaucoup de nouveaux arrivants, l'épilepsie, les maladies véné
riennes, la variole contre laquelle on commence à lutter par la vaccination,
sont les affections les plus répandues. Après 1765, une brusque aggravation
de la mortalité amène les gérants à se demander si ces morts inexplicables
ne résultent pas d'empoisonnements. Actes de vengeance, pratiques
de la sorcellerie ? Bien que deux esclaves aient été exécutés, l'affaire
n'est jamais entièrement tirée au clair et, en 1774, on finira par se demander
si on n'avait pas été tout simplement en présence d'empoisonnements
accidentels.
Le marronage est important. Mais, provoqué par l'excès de travail,
la mauvaise alimentation et la sévérité excessive des châtiments, il
s'apparente davantage à un absentéisme temporaire qu'à une fuite défi
nitive en vue de la formation de bandes insurgées. Les planteurs redoutent
davantage la désorganisation du travail qu'il provoque que l'insécurité
1331 ANNALES
qui pourrait en résulter. L'absentéisme, en effet, aggrave les conséquences
du mauvais état sanitaire dans une plantation qui n'eut jamais le nombre
d'esclaves suffisant, et la charge d'une production qu'on ne consentit
jamais à diminuer, devient insupportable pour ceux qui sont restés au
travail. Le système fonctionnera au prix d'un épuisement croissant des
hommes. En 1794, la plantation Cottineau qui avait peut-être été incen
diée au cours du conflit avec l'Espagne, ne comptera plus qu'une vingtaine
d'esclaves — dont 10 hommes — vivant sur des terres en grande partie
retombées en friche.
Beaucoup plus vaste la plantation Foâche (qui fait l'objet de la
seconde partie de cette étude) est gérée de manière toute différente.
Le propriétaire, un riche armateur du Havre, surveille de très près
le gérant et lui prodigue les conseils et les ordres afin que la main-d'œuvre
soit bien nourrie, entretenue en bonne santé et utilisée rationnellement.
Le domaine Foâche, constitué par des terres achetées ou louées, en
diverses occasions, emploiera jusqu'à 584 esclaves. Pour que ceux-ci
soient convenablement nourris, la plantation élève des vaches et des
brebis — 154 en 1779 — et cultive des vivres. La superficie consacrée
à ces cultures quadruple entre 1775 et 1779. A la production des jardins
attribués aux esclaves s'ajoute celle de 110 ha, travaillés par des équipes
encadrées comme pour la culture des cannes.
Les esclaves, qui doivent être conduits avec une sévérité sans excès,
sont encadrés par des « commandeurs » choisis parmi les Noirs et nantis
de privilèges matériels : mieux logés, mieux nourris, mieux vêtus, les
« commandeurs » ont le droit de faire cultiver leur jardin par les simples
esclaves. Mais si on doit exiger que les Noirs manifestent une totale
docilité aux ordres des « commandeurs » on ne saurait tolérer de ceux-ci
aucun abus d'autorité et, en particulier, qu'ils subornent les femmes des
autres esclaves.
Tout un personnel d'ouvriers professionnels de la fabrication du
sucre ou du travail du bois, sans compter divers domestiques des deux
sexes, a été formé dans la plantation. Foâche recommande de les utiliser
à des travaux de jardinage afin qu'ils ne restent jamais inoccupés et
souhaite qu'on donne à la domesticité des quantités de vêtements suff
isantes pour que la maison n'ait pas un air loqueteux.
La santé des nouveaux esclaves préoccupe beaucoup le propriétaire
qui recommande de leur préparer des cases propres et salubres, de les
contraindre à se laver fréquemment afin qu'ils soient protégés contre
les « chiques », de les traiter contre le scorbut dont ils sont souvent
atteints à leur arrivée et de les nourrir entièrement jusqu'à ce que les
récoltes aient eu le temps de lever sur les lopins qui leur sont attribués.
A partir de 1784, on commence à vacciner les esclaves contre la variole
et Foâche, qui conseille de punir les esclaves qui ne se déclarent pas
atteints, lorsqu'ils sont contaminés par des maladies vénériennes, fait
construire un hôpital pour les travailleurs de la plantation.
A la différence des gérants de la plantation Gottineau, Foâche a pensé
à encourager la natalité parmi les esclaves : l'avortement et l'infanticide
sont sévèrement punis et les privilèges sont accordés aux mères de quatre
enfants (exemptions de travail, attributions de jardins plus vastes etc.).
La tentative pourtant ne réussira pas : le taux de la natalité — 20 % —
ne suffira pas à renouveler la main-d'œuvre du domaine.
Malgré tous les efforts de Foâche pour imprimer à sa plantation une
organisation et une gestion rationnelle, l'entreprise ne constitue pourtant
1332 NOTES BRÈVES
qu'un placement médiocre : estimé à une valeur de 4 400 000 livres
en 1787,1e domaine ne rapporte que du 4,3 %. Au cours de la Révolution, la
plantation, qui tombe en 1793 aux mains des mulâtres et des Républicains,
subit une transformation profonde. Les esclaves libérés mais astreints
à rester sur la plantation, négligent la production sucrière et se livrent
surtout à des cultures vivrières sur leurs lopins individuels qui se disper
sent, à la recherche des bonnes terres et d'une exposition favorable. Résul
tat des modifications de la manière de travailler et de vivre, la natalité
s'est développée : en 1797, la population comprend 25 % d'enfants.
Mais l'usure du matériel, la disparition d'une partie de l'outillage,
le départ d'un certain nombre des travailleurs pour les armées, entraînent
un déclin rapide de la plantation qui subit les contre-coups des luttes
qui ensanglantent Saint-Domingue. Alors qu'il y avait encore 507 Noirs
vivant sur le domaine en 1792, il n'en reste qu'une centaine, dont 70 cult
ivateurs adultes, en 1799. — P. S.
ш Le trafic des esclaves noirs dans le haut- Pérou, aux XVIe et XVIIe siècles.
— La ville de Cordoba, sur la route du haut-Pérou, venait d'établir une
liaison terrestre avec Buenos Aires : la voie du Potosi à l'Atlantique était
ouverte. Sans tarder, des Portugais du Brésil arrivent, apportant, parmi
d'autres articles, les esclaves, et c'est ainsi que Cordoba devint,
entre 1595 et 1610 un centre de distribution de cette marchandise. Des
Portugais la déposaient à Buenos Aires, des Espagnols et des criollos
l'acheminaient vers le Pérou et le Chili. Dans un ouvrage antérieur
[El trafico de esclaves en Córdoba, 1588-1610, Cordoba, 1965), C.S. Assa-
dourian avait étudié l'ensemble de ce trafic.
Mais certains habitants de Cordoba ont dépassé les bornes de ce com
merce régional de distribution et ont participé à la création de sociétés
dont l'objet était l'achat des esclaves à la source, leur transport jusqu'à
Cordoba ou jusqu'au Potosi, et leur vente en Amérique espagnole. Dans
un nouveau travail (Carlos Sempat Assadourian. El trafico de esclaves
en Córdoba, De Angola a Potosi. Siglos XVI-XVII. Universidad Nacionál
de 1966). С. S. Assadourian étudie six de ces sociétés, constituées,
entre 1594 et 1601, pour un seul ou pour un nombre limité de voyages.
Les capitalistes en sont des Espagnols de Córdoba, parfois des encomen-
deros ; les Portugais se chargent de l'achat des esclaves au Rio de
Janeiro ou à l'Angola, et de leur transport. La farine de blé était la
principale marchandise d'échange.
M. Assadourian nous donne une analyse rigoureuse et détaillée d'un
ensemble de documents de l' Archive Historico de la Provincia de Córdoba,
dont quelques-uns sont publiés en appendice. Il nous conduit à l'intérieur
de ce microcosme hispano-américain qu'est, à cette époque, selon lui,
la ville de Cordoba. Remarquons cependant que le total des esclaves
vendus ne dépasse pas les 539 pièces en 15 ans, alors qu'au début du
XVIIe siècle plusieurs milliers de Noirs, chaque année, étaient expédiés
en Amérique par le port de Luanda.
Attentif surtout au contenu économique et aux formes juridiques
des documents qu'il analyse, M. Assadourian n'insiste pas sur les côtés
humain et culturel dont ils témoignent aussi, parfois. Les Noirs, selon
la lettre des contrats, devaient être marqués au fer rouge (pp. 33 et 51) ;
leur nourriture qui se composait presque exclusivement de farine de
mandioca (et M. Assadourian ne manque pas de le remarquer) coûtait
par tête moins de 12 % du coût de celle de leurs propriétaires. Souvent
1333 ANNALES
ils tentaient de s'enfuir et tombaient sous des coups de flèche ; parfois
ils s'entretuaient. Le taux de mortalité est très variable d'un voyage
à l'autre, mais, dans un cas, il atteint les 60 %. Ajoutons que l'un des
documents (ap. VIII) contient des formules intéressantes pour l'histoire
de l'idée du prêt à intérêt. Souhaitons que l'auteur poursuive ses publi
cations dans ce domaine. — A. J. S.
■ Anglicanisme, catholicisme et esclavage, à Cuba et en Virginie. —
Pour Herbert S. Klein (« Anglicanism, Catholicism and the negro slave »,
Comparative studies in society and history, vol. VIII, n° 3, April 1966,
pp. 295-327), les différences qu'on observe dans le sort fait aux esclaves
par les sociétés coloniales d'Amérique résulteraient des positions diff
érentes qu'adoptèrent à leur égard, les Églises catholiques et protestantes.
Une étude comparative entre l'esclavage à Cuba et en Virginie paraît
à M. H. S. Klein de nature à démontrer ce point de vue.
A Cuba, l'Église catholique établit sa doctrine à l'égard des Noirs
en fonction d'idées qui s'étaient élaborées dans l'Espagne médiévale
où les esclaves avaient été relativement nombreux. Un code — Las
Siete Partidas — avait été rédigé au XIIIe siècle et ce furent ces dispositions,
complétées ou précisées par les Lois de la Couronne et les décisions de
divers synodes, qui fixèrent le statut des esclaves de Cuba et leurs rapporte
avec l'Église.
Le droit castillan, qui posait en principe que l'esclavage est un mal
dont il serait souhaitable de s'affranchir, limitait autant que possible,
les restrictions apportées aux droits des personnes tenues en servitude,
admettait leur entrée dans la communauté chrétienne et garantissait
la sécurité de leur personne et même de leurs biens. A Cuba, il fut fait
obligation aux maîtres de faire baptiser leurs esclaves, de leur donner
la possibilité d'acquérir une instruction religieuse, de leur laisser le droit
de respecter le repos dominical et d'assister aux offices, comme aussi de
contracter mariage devant l'Église dans les mêmes conditions que tous
les autres chrétiens.
Très fortement implanté à Cuba — en 1773 il y avait un prêtre pour
178 habitants — le clergé fit effectivement appliquer ces dispositions :
à partir du XVIIIe siècle, il y eut à peu près autant de Noirs que de Blancs
baptisés et mariés et il était rigoureusement interdit de vendre séparé
ment les membres d'une même famille d'esclaves. L'Église par ailleurs
encouragea les affranchissements, dont les autorités, de leur côté, simpli
fièrent la procédure : elle persuada les maîtres que la libération d'un esclave
était un acte pieux et méritoire et elle autorisa les Noirs à travailler,
le dimanche et les jours de fêtes, un jardin dont les revenus étaient
exempts de dîme, de manière que les esclaves pussent racheter leur
liberté. Dès la fin du XVIe siècle, les affranchis étaient assez nombreux
à la Havane pour élire un « alguacil » et former une milice, qui atteignit
l'effectif d'un bataillon de 800 hommes au XVIIe siècle. Au xvine siècle,
41 % des gens de couleur étaient libres et cette proportion se maintint
aux alentours de 36 %, entre 1774 et 1820. Grâce à l'enseignement que
l'Église leur dispensait dans ses établissements primaires et même secon
daires, les fils de ces affranchis, noirs ou mulâtres, réussirent assez souvent
à franchir la barrière des préjugés de couleur et à accéder à un rang social,
relativement élevé. Enfin, si le clergé critiqua, parfois avec rudesse,
le manque de zèle religieux des Noirs, il montra généralement une grande
compréhension à l'égard de leurs coutumes. C'est ainsi, qu'au lieu d'inter-
1334 BRÈVES NOTES
dire les confréries de gens de couleur qui servaient de cadre à des céré
monies où se prolongeait le folklore africain, il s'attacha à les placer sous
sa direction et à les christianiser. Par le caractère syncrétique qu'elles
prirent, ces confréries, qui se doublaient d'ailleurs de sociétés d'entr'aide,
permirent aux Noirs de sauvegarder leur personnalité et elles finirent
par représenter les gens de couleur auprès des autorités qui leur assignèrent
une place dans les processions et les cérémonies.
Protectrice attentive des Noirs et de leurs droits, l'Église avait empê
ché qu'ils ne subissent une dégradation extrême et préparé les voies
à leur assimilation à la société cubaine, après l'abolition de l'esclavage.
Toute différente fut la situation des esclaves de Virginie. Absorbée
par les luttes religieuses qui déchiraient le royaume, l'Église anglicane
fut incapable d'empêcher l'oligarchie de planteurs qui, en Virginie, domin
ait toute la vie sociale des paroisses, de se subordonner à peu près
complètement le clergé de la colonie.
C'est en vain que la Couronne et l'épiscopat anglais essayèrent d'obtenir
des planteurs et du clergé local l'évangélisation des Noirs et même fondè
rent une mission plus particulièrement chargée de cette tâche. Toutes
les tentatives se heurtèrent au mauvais vouloir et aux préjugés des colons.
Ceux-ci étaient très ancrés dans l'idée que les esclaves ne pouvaient être
convertis au christianisme sans être au préalable affranchis et ils redout
aient, par ailleurs, que les Noirs baptisés et instruits du christianisme
ne se sentent imbus d'une dignité nouvelle de nature à les rendre indociles.
A la fin du XVIIIe siècle, l'évangélisation des Noirs n'avait guère avancé
et les planteurs demeuraient peu enclins à admettre que les quelques
Noirs qui avaient été baptisés pussent recevoir le sacrement du mariage
et bénéficier alors, du droit de ne pas être vendus séparément de leur
famille.
Les affranchissements furent en nombre infime : 2 % de la population
noire était libre à la fin du XVIIIe siècle, 11 % vers le milieu du XIXe siècle.
C'est que, dans ce domaine encore, les recommandations de l'Église
d'Angleterre trouvèrent peu d'écho dans la colonie où, du reste, les autor
ités civiles avaient édicté une législation restrictive sur les affranchis
sements.
Quant aux tentatives faites pour instruire les Noirs, elles furent
rares et peu durables. Les quelques écoles ouvertes à l'intention des Noirs
périclitèrent les unes après les autres et, avec l'Indépendance américaine,
les fonds anglais qui les soutenaient leur firent défaut. Au xixe siècle,
la situation s'aggrava : les Noirs, même libres, se virent, en fait, dénier
tout droit à l'instruction.
Après l'Indépendance américaine et l'organisation de l'Église épis-
copale de Virginie, le clergé fut, plus encore que par le passé, soumis
aux planteurs, et les Noirs restèrent sans aucune protection face à la dure
domination des maîtres. Cette situation devait peser lourdement sur la
mentalité des Noirs et compliquer le problème de leur assimilation à la
société de Virginie.
Dans un commentaire qui suit l'article de H. S. Klein, Eisa V. Goveia
critique vivement ces vues. Elle fait ressortir que les esclaves ne furent pas,
dans toutes les colonies catholiques — et en particulier dans les colonies
françaises — traités comme à Cuba. On ne saurait en conséquence, pense-t-
elle, faire dépendre la situation des esclaves à Cuba de la seule présence
de l'Église catholique et de sa politique. D'ailleurs, à Cuba même, le sort
des esclaves connut, en dépit des traditions de libéralisme, une grave
1335 ANNALES
détérioration lorsque se développa le système des plantations : les esclaves
furent alors traités avec autant de rigueur que partout ailleurs.
Selon Eisa V. Goveia, toute l'argumentation de H. S. Klein se trouve
ainsi viciée par une erreur de principe. Les conceptions et l'action de
l'Église ne rendent pas compte des particularités du régime esclavagiste
dans tel ou tel pays. C'est l'inverse qui est vrai : la nature et la fonction
de l'esclavage, dans une société donnée, assignent ses limites à ce qu'une
Église, quelle qu'elle soit, peut accomplir. — P. S.
ш Les Etats-Unis et le commerce des esclaves noirs, de 1619 à 1862. —
L'ouvrage de Peter Duigan et Clarence Clendenen : The United States
and the African Trade Slave. 1619-1862 (Stanford University, 1963),
fondé sur les principaux travaux publiés jusqu'à cette date, se propose
essentiellement de montrer que « le commerce d'esclaves a été un facteur
important, du point de vue culturel et économique, à l'époque de la
formation des Etats-Unis, et qu'il a affecté profondément les relations
des Etats-Unis avec les puissances européennes, et notamment la Grande-
Bretagne ». Mais les problèmes culturels concernant l'esclavage ne sont
que rapidement évoqués, et c'est surtout le côté diplomatique de l'affaire,
après 1808, qui semble intéresser les auteurs. Ils font ressortir l'importance
considérable de l'Afrique dans les relations extérieures des Etats-Unis
dans la première moitié du XIXe siècle. Une base navale nord-américaine
a été établie aux îles du Cap Vert en 1844, et une autre à Luanda (Angola)
vers I860.
La « conclusion » de ce travail est un curieux document idéologique.
Les auteurs se croient obligés à défendre les Etats-Unis de l'accusation
d'avoir favorisé le commerce d'esclaves, et dans cette entreprise ils
perdent tout sens de perspective historique. Il suffit de transcrire deux
de leurs arguments justifiant l'esclavage : « Life in Africa was not gentle,
and intertribal wars, disease, and natural disasters made existence
precarious. Once in the Americas, Africans probably had greater
opportunities to advance than if they stayed in their home society. »
(p. 55). « Loss of manpower may have hurt Africa, but it may also have
relieved population pressure on the tribes » (p. 56). Et signalons cette
comparaison entre la situation des Etats-Unis au début du xixe siècle
par rapport à l'Angleterre (situation qui, selon les auteurs, a favorisé
le trafic clandestin des esclaves) et celle des jeunes nations africaines :
« United States concern with neutrality and maintaining its indépen
dance during the early nineteenth century is analogous to the current
actions of newly-indenpendent Afro-Asian states » (p. 53). — A. J. S.
■ Pas de traite à Bénin ? — Selon la thèse généralement admise par les
historiens les plus autorisés de l'Afrique occidentale (J. D. Fage notam
ment), l'extension de la traite négrière provoqua l'essor de la ville de
Bénin du xve au xvne siècle, puis sa décadence issue des troubles engen
drés par les raids incessants d'esclaves, jusqu'à ce qu'au XIXe ne subsistât
plus de la grandeur passée que la folie auto-destructrice des sacrifices
humains. L'examen attentif des récits de voyageurs suggère à James
D. Graham (« The slave trade, depopulation and human sacrifice in
Benin history — the general approach », Cahiers d'Etudes Africaines,
vol. V, 1965, n° 18, pp. 317-334) de substituer à l'image de ce déclin
progressif celle d'une série de fluctuations, crises et phases de redressement
qui se seraient succédé jusqu'à la fin, sans rien devoir au marché négrier,
auquel Bénin n'aurait guère participé.
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