G. Séailles, La philosophie de Ch. renouvier. Introduction à l'Étude du néo-criticisme. Ch. Renouvier, Le Personnalisme et Les Derniers Entretiens - compte-rendu ; n°1 ; vol.12, pg 570-580

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L'année psychologique - Année 1905 - Volume 12 - Numéro 1 - Pages 570-580
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1905
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P. Malapert
G. Séailles, La philosophie de Ch. renouvier. Introduction à
l'Étude du néo-criticisme. Ch. Renouvier, Le Personnalisme et
Les Derniers Entretiens
In: L'année psychologique. 1905 vol. 12. pp. 570-580.
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Malapert P. G. Séailles, La philosophie de Ch. renouvier. Introduction à l'Étude du néo-criticisme. Ch. Renouvier, Le
Personnalisme et Les Derniers Entretiens. In: L'année psychologique. 1905 vol. 12. pp. 570-580.
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REVUE DE PHILOSOPHIE
G. SÉAILLES. — La Philosophie de Ch. Renouvier, Introduction à
l'Étude du néo-criticisme; 1 vol. in-8, de la Bibliothèque de Phi
losophie contemporaine, 400 p. Paris, Alcan, 1905.
OH. RENOUVIER. — Le Personnalisme ; ! vol. in-8, de la Bibli
othèque de Philosophie contemporaine, vm-537 p. Paris, Alcan,
1903.
CH. — Les Derniers Entretiens; 1 vol. in-18 jésus,
107 p. Paris, A. Colin, 1904.
Renouvier a exercé sur la pensée philosophique en France une
influence qu'il est malaisé de mesurer, parce qu'elle s'est manifestée
d'une façon indirecte et diffuse autant et plus peut-être que par la
constitution d'une école, mais dont on peut affirmer qu'elle est
singulièrement profonde, comparable à celle de son grand compat
riote A. Comte. « Logique, psychologie, philosophie de la nature,
histoire de la philosophie, philosophie de l'histoire, morale, poli
tique, il a tout abordé et l'on peut dire, sans rien exagérer, tout
approfondi. » Mais cette doctrine qui s'est développée pendant plus
d'un demi-siècle (le Manuel de Philosophie moderne est de 1842 et
le Personnalisme de 1903), qui s'est exposée dans une œuvre consi
dérable, formant une véritable bibliothèque, est difficile à entendre,
et il faut savoir le plus grand gré à M. Séailles d'en avoir donné
une exposition aussi fidèle que lucide, aussi documentée que sobre
et ferme. « Ce livre, écrit-il, se présente donc très modestement
comme une introduction à l'étude du néo-criticisme. » Et de fait
on ne saurait suivre un guide plus sûr, plus attentif à mettre en
lumière la méthode et la physionomie propre du philosophe qu'il
étudie, plus soucieux de faire comprendre la doctrine qu'il expose,
d'en dégager le sens et l'originalité. Il faut ajouter de suite que,
pour M. Séailles, la vraie philosophie de Renouvier, celle qui restera
et sera son titre devant la postérité, c'est le néo-criticisme tel qu'il
s'est exprimé dans la période qui va du 1er Essai de Critique générale
(1854) à la Science de la Morale (1869) et aux premières années de
la Critique philosophique.
C'est qu'en effet on peut distinguer trois philosophies de Renouv
ier, ou du moins trois périodes principales : celle qui précède les
Essais, celle qui va des Essais à la Morale, celle qui commence avec
l'Uchronie (1876) et va jusqu'au Personnalisme. MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE 571 P.
La première philosophie de Renouvier, telle qu'elle se dégage,
assez confuse d'ailleurs et assez mal définie, du Manuel de Philoso
phie moderne, du Manuel de Philosophie ancienne et des articles
publiés de 1839 à 1844 dans l'Encyclopédie nouvelle de J. Reynaud,
est à peine indiquée par M. Séailles. Et cela est très légitime en
somme, puisque aussi bien la doctrine profonde et féconde à laquelle
arrivera l'auteur des Essais apportera aux questions qui préoccupent
sa pensée des solutions non seulement très différentes, mais même
tout opposées. Déjà sans doute il a subi l'influence de Kant et conçoit
comme le centre de la philosophie la détermination d'un système
des catégories permettant d'ordonner les données de l'expérience,
mais non pas d'atteindre l'être en soi. L'histoire de la philosophie
nous montre l'esprit, toutes les fois qu'il cherche à penser l'absolu,
se heurtant aux antinomies. La contradiction apparaît donc comme
« un élément intégrant de toute doctrine qui tente une synthèse
universelle de l'Être ». Au lieu de la dissimuler, il faut l'accepter
franchement. Renouvier écrira donc dans le Manuel df, Philosophie
moderne : « La contradiction est de l'essence de la pensée, et si nous
ne pouvions contredire et nier, nous ne penserions pas ». Les
antinomies, bien loin de nous cacher l'être, nous le révèlent. Et
si encore Renouvier proclame déjà la nécessité de la croyance, du
moins estime-t-il que celle-ci doit s'employer à accepter délibér
ément à la fois les thèses et les antithèses en se mettant en dehors
ou au-dessus du principe de contradiction. Cela n'est, à aucun degré,
le néo-criticisme. Il y a là une rupture brusque.
Mais en est-il de même entre la deuxième et la troisième philo
sophie de Renouvier? La question mérite d'être examinée. Et pour
cela il nous faut très brièvement résumer, avec M. Séailles, les
thèses fondamentales du néo-criticisme, sous sa forme la plus
pure, si je puis dire, c'est-à-dire d'après les trois Essais. Chacun
d'eux, au reste, marque un moment différent de la pensée de
Renouvier.
Le centre du 1er Essai, c'est le problème des antinomies, la ques
tion de l'infini, la théorie des catégories. Ce qui domine tout le
système, c'est la loi du nombre, avec toutes ses conséquences.
Renouvier ne veut partir d'aucune vérité, d'aucun principe, parce
qu'il n'en est pas qui ait le privilège de s'imposer à tous les esprits;
il partira donc d'un fait n'impliquant aucun jugement, du pur fait
de conscience, de la représentation. La représentation ne peut se
présenter à elle-même que bilatérale, supposant nécessairement
un représentatif et un représente. Il suffit donc de poser la repré
sentation, pour voir que la relativité est sa loi. Affirmer la substance
c'est, pour la pensée, nier le premier de ses principes, le principe
de contradiction. C'est précisément la loi du nombre qui va nous
montrer l'intime solidarité du principe de contradiction et du phé-
noménisme. La catégorie de nombre s'applique nécessairement à
tous les phénomènes et tout est fini : il faut rejeter du
monde tout infini quantitatif actuel. En même temps qu'elle nous
affranchit de la substance, la loi du nombre nous délivre du dogme 572 REVUES GÉNÉRALES
fournit'
de la nécessité et nous la solution des antinomies kantiennes
en nous faisant choisir nettement les thèses et nier les antithèses.
Le monde est fini dans l'espace et dans le temps; il se compose
d'un nombre fini de parties simples; il y a, dans l'ordre et l'encha
înement des phénomènes, des commencements absolus, des rup
tures; il faut placer la contingence au sein des choses; la croyance
à la liberté est préparée et la vie morale rendue possible.
Seulement la loi du nombre, en nous permettant d'exorciser les
fantômes de la chose en soi, de l'infini, de la continuité, de la
nécessité, nous laisse en face d'une poussière, d'un chaos de phé
nomènes où semblent sombrer et la réalité et l'intelligibilité du
monde, l'objet de la pensée et la pensée elle-même. De ce nihi
lisme Renouvier ne veut s'accommoder; il y échappe par sa théorie
des catégories. Il n'existe que des phénomènes; mais le phéno
mène, la représentation enveloppe nécessairement des rapports,
des lois, et l'ensemble des lois est lui-même en quelque sorte « un
phénomène général qui les autres phénomènes et les
domine ». Tout est relatif, mais la relation est nécessaire; la repré
sentation se règle par des lois qu'elle ne peut donner, en tant
qu'expérience, et qu'elle ne saurait violer. Ce phénoménisme n'est
nullement un empirisme. Ce qu'est la table des catégories de Renouv
ier, comment il se refuse à la déduire, mais prétend la dégager
par la réflexion et la vérifier par son accord avec l'expérience, je
n'ai pas à le rappeler ici. Je me borne à signaler l'importance capi
tale de trois d'entre elles : celles de causalité, de finalité et de
personnalité. La synthèse originale qui fait comprendre la caté
gorie de cause, c'est la force, notion dont l'origine ne peut être
cherchée que dans « l'acte de volonté qui ne franchit pas les bornes
de l'entendement », dans la conscience de sa propre action que
prend l'intelligence enchaînant ses représentations. « La force,
envisagée dans la conscience, est le type sur lequel, indépendam
ment de l'expérience, nous modelons le rapport de causalité de
tous les phénomènes extérieurs enchaînés dans le devenir. » Par
là Renouvier déjà rejoint Leibnitz. Car le dynamisme ne se sépare
pas du finalisme ; pour comprendre la nature nous devons lui attr
ibuer des fins : il y a, dans les choses, passion, comme il y a force.
Enfin la catégorie de personnalité conduit à voir dans la conscience
une loi universelle des choses ; c'est « la catégorie vivante » dans
laquelle les autres trouvent leur centre et leur réalité ;
est synonyme d'existence, « et puisque le monde est un ensemble
de représentations, il est donc un ensemble de consciences »,
Les catégories, on l'a vu, ne conduisent, selon Renouvier, à
aucune antinomie insoluble. Il ne faut donc pas croire qu'une syn
thèse totale de l'univers nous soit interdite par suite d'une contra
diction inhérente à la pensée même; elle n'est pas possible cepen
dant parce que toute science est limitée. Le Tout-Être est au delà
de l'expérience possible. Mais si le monde dépasse l'expérience,
si notre vue ne peut l'embrasser, notre -pensée et notre espérance
ne se peuvent enfermer dans les limites de la science : « Là où il MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE 573 P.
n'est permis à la science ni d'affirmer, ni de nier, le champ est
vaste, la carrière libre, l'instinct et le sentiment s'y porteront tou
jours, et la spéculation elle-même s'exercera sur les probables ».
Dans cette région inconnue ouverte à nos conjectures, il y a place
pour une sphère de croyances autorisées par la raison même et
grâce auxquelles nous prolongeons l'expérience pour la rendre
intelligible et la conformer aux exigences de la vie morale. Le point
de départ de ces inductions hypothétiques doit être cherché dans
une synthèse partielle donnée qui ne peut être que la conscience.
« L'homme est donc à la fois l'objet et le sujet actif d'une étude
au moyen de laquelle il doit tenter de s'élever, de proche en proche
et aussi haut que possible, aux lois enveloppantes de l'homme. »
La logique conduit à la psychologie. Cependant le 2e Essai, le
Traité de Psychologie rationnelle, n'est pas une simple vérification,
du point de vue interne, des résultats précédemment obtenus. Non
seulement dans le Traité de logique générale et de logique formelle,
c'est l'influence de Kant qui domine *, tandis qu'ici ce sera celle
de J. Lequier, mais encore le centre de gravité se déplace; ce va
être la théorie de la croyance et du libre arbitre. — La volonté,
selon Renouvier, n'est pas une sorte de faculté séparée, extérieure
aux représentations, pas plus qu'elle n'est une lutte entre les idées,
une oscillation suivie d'un équilibre final; elle est en quelque sorte
inhérente à la représentation, elle est la puissance qu'a la repré
sentation de se maintenir ou de se repousser, d'appeler d'autres
représentations ou de les bannir; c'est la représentation « auto
motrice ». Du même coup, elle apparaît comme libre. N'est-ce pas
là une illusion? Entre le déterminisme et la liberté, il faut choisir.
La liberté n'est contredite ni par les lois de la raison, ni par la
science; elle est réclamée par la morale. Mais si rien ne démontre
qu'elle n'est pas, si même elle paraît plus vraisemblable que la
nécessité, du moins rien non plus ne permet de démontrer qu'elle
est. Je ne puis donc l'affirmer que par un jugement libre lui-même;
le libre arbitre est objet de libre croyance. Est-ce là une sorte
d'anomalie, un cas exceptionnel, une sorte d'impuissance de la
pensée à l'égard de cet unique problème? On sait comment, par certitude'
un hardi renversement des idées, pour établir que la de
la liberté est légitime, Renouvier fait de la liberté le principe de
toute certitude. La certitude n'est pas un état, mais un acte; elle
ne résulte pas de l'intelligence qui se verrait comme illuminée par
une évidence extérieure, mais de « la force qui se fait sciemment
1. La théorie de Renouvier se distingue profondément cependant de
celle de Kant, à ce point qu'on a pu dire justement que « Renouvier
prend vis-à-vis de son maître l'attitude, non d'un disciple, mais d'un
adversaire et même d'un adversaire implacable » (M. L. Dauriac). En efTet
est-ce être Kantien que de répudier la distinction des noumènes et des
phénomènes, de regarder les catégories comme des lois des phénomènes
et non comme des lois imprimées au réel par l'entendement, d'ériger le
principe d'identité en loi de l'Univers, et de résoudre les antinomies par
l'adoption des thèses et le rejet des antithèses? 574 REVUES GÉNÉRALES
affirmative ». Toute certitude étant acte de libre croyance, la
croyance en la liberté n'est plus que la reconnaissance par l'esprit
de la démarche fondamentale de la pensée. Le problème de la con
naissance et celui de la liberté sont donc, en dernière analyse,
identiques. C'est ce que nous fait saisir d'une façon dramatique le
dilemme de Lequier : Ou la liberté ou la nécessité; et entre les
deux il faut choisir avec l'une ou avec l'autre ; — ou la nécessité
nécessairement affirmée, ou la nécessité librement affirmée, ou la
liberté affirmée, ou la liberté librement affirmée.
Seule cette dernière attitude est légitime.
Le 3e Essai, les Principes de la Nature, marque un changement
notable, sinon dans les thèses fondamentales qui y sont soutenues,
du moins dans la direction comme aussi dans l'allure de la pensée.
Cet ouvrage forme vraiment transition. On ne peut le détacher des
deux premiers, et il semble bien d'autre part qu'il marque une
préparation au Monadisme et au Personnalisme. L'influence domi
nante y est celle de Leibnitz. Renouvier, certes, entend rester fidèle
aux principes généraux du néo-criticisme, aux catégories, à la
proscription de la substance, de l'infini, du continu; il ne veut pas
sortir du relatif, des phénomènes et de leurs lois. Il se propose
seulement de prolonger dans le passé et l'avenir le monde sensible
et phénoménal. Le sens de ces conjectures sur la nature, l'origine
et la destinée des êtres est déterminé d'ailleurs, en puissance tout
au moins, par les conclusions essentielles du 1er Essai. Rappelons-
nous en effet ce que nous avons dit au sjujet des catégories de cause,
de fin et de personnalité, qui nous font voir en tout des forces, des
passions, des consciences, et comprendrons aisément que le1
phénoménisme de la première heure tend déjà vers le leibnitzia-
nisine.
Voyons donc quelques-unes des idées les plus caractéristiques du
3« Essai. — Sur la nature dernière des choses, trois hypothèses sont
possibles. Tout étant pour nous représentation, l'idée générale que
nous nous formons d'un être quelconque doit être empruntée soit
à l'un, soit à l'autre des éléments qu'implique la représentation,
soit à leur union. La première théorie, pour qui l'être est de la
nature du représenté, c'est le matérialisme; la seconde, qui définit
l'être par la seule fonction représentative, c'est l'idéalisme : l'une
et l'autre « scindent les éléments inséparables de la représentat
ion » et sont incompatibles avec les principes du néo-criticisme.
Resle donc à concevoir l'être sur le type de « la représentation
pour soi », c'est-à-dire de la conscience, à l'image de laquelle il faut
se représenter toute existence. L'être est donc une société de
consciences; et ses propriétés générales peuvent être nommées
avec Leibnitz : force, appétit, perception. La loi du nombre exige que
la monade soit un individu simple, dernier terme de l'analyse. Mais
ce n'est pas une substance, un pur esprit; elle est constituée par
les rapports internes et externes qu'exigent les représentations;
elle est une loi. Les rapports des monades entre elles ne sont
qu'une, harmonie entre les représentations, mais non pas une MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE S75 P.
harmonie préétablie, qui serait incompatible avec le libre arbitre.
Considérée du dehors, dans ses relations de quantité et de
position, la monade c'est l'atome; et Renouvier est conduit à
l'hypothèse de Boscovich; l'atome se définit par la force; son
étendue, c'est sa sphère d'action propre. Ici encore, il faut affirmer
le discontinu, le vide. De même il y a discontinuité dans le temps,
toutes les actions élémentaires sont instantanées, intermittentes :
« Le monde est une pulsation immense, composée d'un nombre
inassignable, quoique à chaque instant déterminé, de pulsations
élémentaires de divers ordres, dont l'harmonie consciente ou
inconsciente, établie et développée en une multitude de degrés et
de genres, s'accomplit par la naissance des êtres autonomes, dans
lesquels elle tend à devenir, de purement spontanée qu'elle était,
volontaire et libre ». La liberté morale n'est donc pas une rupture
dans la trame de la nature, mais « le couronnement naturel de tant
de spontanéités répétées et accumulées ». On comprend facilement
dès lors que la science moderne, en ramenant tout au mouvement
et à ses lois, n'est qu'un symbole commode destiné à construire la
théorie des apparences, mais impuissant à définir l'essence de l'être.
Le mécanisme ne saurait non plus nous donner une explication de
la genèse des choses; la prétention de réduire la qualité au mou
vement, de faire sortir la vie de ce qui ne la contient pas, est injus
tifiable; dans la nature, l'observation ne nous révèle que disconti
nuité et sauts. Le transformisme ne peut donc être accepté que
dans la mesure où il exprime ce fait que les espèces changent, mais
il ne saurait établir qu'elles n'ont pas été, « à l'origine, autant et
plus nombreuses et variées qu'elles sont aujourd'hui ». L'unité
primitive est inintelligible ici comme partout; et de même qu'il est
impossible d'accepter la thèse de la continuité entre l'homme et
l'animal, de même il faut tenir pour vraisemblable la thèse de la
multiplicité primitive des familles humaines.
Cette philosophie de la nature s'achève par des conjectures
morales. La question des origines peut être envisagée du point de
vue des notions de bien et de mal. Le problème du mal, avec son
importance capitale, apparaît ici. « Un certain optimisme est
l'unique solution possible du problème général » ; mais la justifica
tion du mal doit être cherchée, non pas dans la cause première
inconnaissable, mais dans une hypothèse sur les fins ultimes de
l'homme et de l'univers, dans une distinction entre les fins pro
chaines et les fins ultérieures des êtres. Le mal actuel peut être le
moyen d'un bien futur que nous n'apercevons pas; les maux parti
culiers doivent être des conséquences d'une loi générale qui est le
bien même. Cependant, toujours se pose la question : Pourquoi le
mal? Pourquoi une opposition entre les fins immédiates et les fins
lointaines? Pourquoi la loi générale du bien produit-elle des maux
particuliers? La seule ressource qui resterait ce serait de rattacher
le mal physique à un mal moral antécédent. Mais cette voie, « qui
paraît légitime », qui « nous tente et nous séduit», paraît dange
reuse; le philosophe doit peut-être se résigner à détourner ses yeux 576 REVUES GÉNÉRALES
de l'origine : « Qu'il regarde à la fin et à l'avenir, c'est là qu'il
trouvera la seule explication du mal qui soit à sa portée, je veux
dire l'espérance ».
Ici devrait, en toute rigueur, s'arrêter la deuxième philosophie
de Renouvier. M. Séailles la prolonge cependant, non seulement
par la Science de la Morale, qu'il ne peut évidemment récuser, mais
encore par des emprunts à la Critique philosophique, de 1872 jusqu'à
1876, et où se dessinent de plus en plus nettement la théodicée et
l'eschatologie qui doivent faire le fond de la Nouvelle Monadologie et
du Personnalisme. Aussi ne peut-on s'empêcher de considérer comme
assez arbitraire la démarcation qu'il établit entre la deuxième et la
troisième philosophie de Renouvier, de trouver aussi qu'il exagère
les différences, d'ailleurs réelles, qui les séparent. Non seulement
il insiste presque uniquement sur les variations et les divergences,
mais encore il voit entre les deux une sorte de contradiction radi
cale. Gela paraît excessif, de même que semble exagéré le rôle qu'il
fait jouer à l'influence du protestantisme et à l'espèce d'alliance
conclue avec lui par Renouvier après 1870. Et surtout ses apprécia
tions sont d'une extrême sévérité. N'y a-t-il pas un dédain, au
moins inutile, dans des formules comme celle-ci : « Je ne crois pas
nécessaire d'exposer longuement ce roman d'aventures cosmiques,
écrit par un polytechnicien pour. des pasteurs protestants »?
Il est très légitime de penser que du 3e Essai jusqu'au Person
nalisme, en passant par VUchronie, Y Esquisse d'une classification syst
ématique des systèmes philosophiques et la Nouvelle Monadologie, se
dessine et se poursuit une évolution graduelle, l'a manifestation de
plus en plus accusée des diverses tendances enveloppées dans la
doctrine primiti-ve. Voyons donc les thèses essentielles du Person
nalisme qui marque le terme extrême de cette évolution.
L'ouvrage se divise en trois parties, d'étendue très inégale : la
métaphysique du personnalisme (p. 1-128), la sociologie du person
nalisme (p. 129-210), l'eschatologie du personnalisme (p. 211-225).
Au sujet de l'origine des choses, la pensée doit choisir entre
l'hypothèse d'une série infinie de phénomènes successifs sans
origine, et celle de la création du monde par un acte premier; la
loi du nombre nous interdit d'adopter la première ; c'est donc pour
la seconde qu'il faut tenir. Cet acte de création, comme tout com
mencement, est et doit être en dehors de notre compréhension.
Mais nous devons nous demander quels attributs doivent caracté
riser la cause première pour qu'elle puisse vraiment" répondre au
titre de premier terme de la série des phénomènes. L'explication
du monde phénoménal ne saurait être cherchée dans des principes
abstraits qui ne sont que certaines qualités sensibles des corps
érigées en substances, ou notions de l'entendement, cer
tains modes émotionnels, portés à l'absolu (Atomes, Étendue,
Nombres, Infini, Pensée pure, Volonté pure, Amour, Inconnaiss
able, etc.). La cause première ne peut être conçue que comme
conscience, comme personnalité, c'est-à-dire comme une volonté
unie à l'intelligence et à l'amour, « afin de former une synthèse MALAPERT. — REVUE DE PHILOSOPHIE 577 P.
mentale semblable à la synthèse qui est notre être propre, la per
sonne humaine, en la conscience qu'elle a de soi ». Une conscience,
une personne, non une substance. Et elle doit être une, parce
quelle est destinée à expliquer « le caractère d'unité harmonique
des lois qui régissent l'entendement des êtres intelligents, et ce
monde, dont la représentation leur est donnée ». Ce pouvoir créa
teur suscitant hors de soi, non des choses, mais d'autres consciences,
n'est que l'expression parfaite de la puissance que possèdent les
consciences incomplètes que nous sommes de se modifier les unes
les autres en modifiant leurs objets respectifs. Rien au reste n'a
plus contribué à fausser la véritable idée qu'il convient de se faire
de la personnalité divine que les spéculations des métaphysiciens
sur l'Absolu, l'Infini, le Parfait. La perfection dont il s'agit ici est
purement qualitative, elle s'applique avant tout à « l'intelligence
comme synthèse créatrice et créée de toutes les lois directrices de
l'entendement, et des formes de la sensibilité, et des qualités mor
ales de justice et de bonté ».
Maintenant l'œuvre de cette personne parfaite ne saurait être que
parfaite aussi, et un monde parfait doit être adapté aux besoins,
aux facultés, à la destinée de l'homme, c'est-à-dire qu'en lui puis
sent se réaliser le bonheur et la justice. Le monde dans lequel nous
vivons n'est pas tel : la douleur et l'injustice s'y montrent partout.
Voilà la difficulté capitale; le problème du mal se pose comme le
centre des spéculations cosmogoniques. Selon Renouvier, de même
que seule la doctrine des monades et de l'harmonie s'accorde avec
cette hypothèse d'un monde parfait à l'origine, seule est recevable
l'hypothèse qui rapporte hardiment l'origine du mal à l'acte de la
créature et fixe « la chute de l'humanité, comme événement réel, à
une époque antérieure à l'état physique actuel du système solaire ».
De quelle manière pouvons-nous nous représenter ce monde parfait?
Comme un ordre de choses où les forces naturelles se déployaient
dans leur fécondité et leur magnificence, toutes d'accord entre elles
pour le bien des animaux et de l'homme, où les êtres raisonnables,
constituant des sociétés parfaitement justes, avaient le gouverne
ment des lois naturelles et assuraient leur harmonie par cela même
qu'ils conservaient à la société son organisation primitive inscrite
dans les consciences sous la forme d'une loi morale vivante. La
justice objective et la justice subjective, solidaires l'une de l'autre,
dirigeaient l'ordre cosmique et l'ordre social. Mais les hommes, les
groupes humains, créés pour le bonheur et la justice, créés libres
aussi, ont commis l'injustice dont la possibilité résulte psycholog
iquement de ce double fait que la vie sociale exige des limitations
des droits, des renonciations, et que l'autonomie de la personne
lui permet de s'y refuser. C'est cette introduction de l'injustice qui
est la cause de la ruine du monde primitif; la justice subjective
étant altérée, la justice objective l'est aussi. L'anarchie morale a
pour conséquence, pour corollaire, l'anarchie cosmique, la nébu
leuse d'où est sorti notre monde physique actuel. Mais ce monde
originaire parfait doit être restauré si la justice l'est elle-même. Les
l'année psychologique, xii. 37 578 REVUES GÉNÉRALES
lois de l'univers devant être en harmonie avec les fins des per
sonnes, et les volontés morales ayant pour fin le règne de la justice,
ayant par là même droit à l'immortalité par l'emploi qu'elles auront
fait de leur vie morale et de leur liberté, l'humanité primitive parf
aite devra revivre dans le monde primitif parfait restauré. « L'hypo
thèse que nous exposons, plaçant à l'origine une société d'êtres
humains parfaite, reconstitue à la fin la même entre les mêmes, et
stable à jamais entre les personnes qui se retrouvent après les
longues épreuves dont s'est composée pour chacune sa longue
pérégrination au travers des écueils de la vie. » La vie actuelle
n'est, pour chacun de nous, que l'une des existences que nécessite
l'œuvre de sa reconstitution morale; et ainsi l'on conçoit que les
hommes soient punis justement et punis également, en dépit des
apparences. Cette série de vies terrestres, ou plutôt cette vie ter
restre intégrale est donc une éducation poursuivie sous toutes les
conditions possibles, en un monde où le bien est enseigné par l'expé
rience du mal. Notre raison d'être c'est ce réapprentissage de la
justice, et cette fin ne peut être atteinte individuellement, par
la personne, au sein de la société. Mais c'est dans l'individu que
se réalise tout bien; le collectif n'est que par l'individu et l'asso
ciation; c'est la moralité de l'individu qui fait la valeur de la société.
La société future à l'avènement de laquelle nous devons travailler
se composera des hommes qui auront peiné pour la réaliser. Cette
humanité restaurée reprendra possession entière de l'administra
tion du Cosmos et l'homme sera redevenu l'agent de la loi de Dieu,
c'est-à-dire de la loi de justice.
A coup sûr, tout ce qu'il y a d'aventureux, d'étrange, dans ces.
conceptions semble peu d'accord avec la prudence de l'auteur des
Essais, plus soucieux de définir avec rigueur les limites dans le
squelles se meut la connaissance que de lui ouvrir libre carrière.
A coup sûr il y a là une sorte de rupture d'équilibre entre l'ente
ndement et l'imagination et Renouvier a trop oublié cette règle qu'il
formulait dans le 3e Essai : « 11 faut ne pas laisser prendre à l'ima
gination trop de place dans la croyance ». L'influence qui paraît
s'exercer ici est celle de ce curieux Ch. Fourier, à la philosophie
duquel Renouvier avait accordé une si grande attention, et dont
bien des idées ont passé dans la Cosmogonie que nous venons d'in
diquer. Nous voilà loin de Kant et de Lequier, même de Leibnitz.
Et, malgré tout, n'y a-t-il pas une grande part de vérité dans ces
mots que prononçait le philosophe, trois jours avant sa mort :
« Le Personnalisme est la vérité. J'y suis venu tard, mais tout ce
que j'ai écrit, directement ou indirectement, m'y a conduit pas à
pas » (Derniers Entretiens, p. 62).
Renouvier ne pouvait-il légitimement penser que, dans le Per
sonnalisme, il reste fidèle au phénoménisme, aux catégories, puis
qu'il continue à nier la matière et l'étendue objective, comme aussi
la substance pensante, les Noumènes, et encore le continu et la
nécessité, puisqu'il admet la loi du nombre et fait du principe de
contradiction la loi de la réalité? Sans doute à l'espèce de poly-

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