Généralités, histoire, méthodes - compte-rendu ; n°1 ; vol.99, pg 177-186

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L'année psychologique - Année 1999 - Volume 99 - Numéro 1 - Pages 177-186
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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Généralités, histoire, méthodes
In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°1. pp. 177-186.
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Généralités, histoire, méthodes. In: L'année psychologique. 1999 vol. 99, n°1. pp. 177-186.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1999_num_99_1_28555L'Année psychologique, 1999, 99, 177-192
ANALYSES BIBLIOGRAPHIQUES
GENERALITES, HISTOIRE, MÉTHODES
Martin O. — (1997) La mesure de l'esprit. Origines et développements de
la psychométrie 1900-1950, Paris, L'Harmattan, 382 p.
L'importante documentation présentée dans cet ouvrage est centrée,
pour chacune des trois parties, sur quelques auteurs par rapport auxquels
de nombreux autres sont situés. C'est ainsi que la première partie, intitulée
« La mesure unidimensionnelle en psychologie », est centrée sur Binet et
sur le Mental testing américain, d'une part, sur les contributions de Thurs-
tone à la mesure des sensations et des attitudes, d'autre part. La seconde
partie, consacrée à l'analyse factorielle sous le titre « La mesure des fac
teurs de l'esprit », fait une très large place à Spearman et, secondairement,
à Thurstone. La troisième partie, intitulée « Élargir le concept de mesure »,
est organisée autour de la théorie de la mesure proposée par Stevens.
L'auteur insiste dans son Introduction sur la nécessité de « recons
truire » le sens des mots, des méthodes, des controverses, tel qu'il était
appréhendé par les contemporains,, et met en garde contre les dangers des
anachronismes. Il propose d'arrêter pratiquement ce travail de reconstruc
tion « lorsque les "unités de sens" apparaissent cohérentes, lorsque
l'intelligibilité semble suffisante » (p. 8). Ces règles de conduite, tout à fait
raisonnables en principe, peuvent cependant cacher des pièges dans les
quels l'auteur paraît parfois être tombé. En effet, une reconstruction n'est
acceptable que si elle utilise sinon toutes les informations nécessaires, ce qui
est pratiquement impossible, du moins des choisies pour être
aussi représentatives que possible de l'ensemble de celles qui sont disponib
les. Quelle que soit l'honnêteté intellectuelle de l'historien « reconstruc
teur » - et dans le cas qui nous occupe elle est manifestement totale —, cette
condition est difficile à remplir. L'attrait qu'exercent la cohérence et
l'intelligibilité peut conduire à écarter des données de fait contradictoires 178 Analyses bibliographiques
avec d'autres, ou énigmatiques. Plus simplement, il est difficile d'être assez
informé sur tous les points d'un champ interdisciplinaire aussi étendu que
celui de la mesure en psychologie pour pouvoir en reconstruire avec une
fidélité suffisante les significations théoriques et épistémologiques.
La reconstruction de l'œuvre de Binet que propose Martin laissera
peut-être certains lecteurs incomplètement satisfaits. Martin souligne fo
rtement le caractère « clinique » (au sens actuel du terme en psychologie) de
la méthode de Binet et des principes généraux qu'il adopte. Il insiste sur le
fait que Binet condamne l'emploi de la statistique, qu'il préconise l'examen
approfondi de sujets particuliers, qu'il recommande de fonder un diagnost
ic sur des signes multiples recueillis par un spécialiste. Il existe en effet un
Binet définissable ainsi, de multiples citations pourraient en témoigner.
Mais trop pondérer cet élément de sa motivation ne livre qu'un aspect d'un
personnage complexe. Toute la mise au point de l'Échelle utilise une
démarche typiquement statistique dans son principe. Dans le dernier
article que Binet consacre à ce travail, en 1911, on trouve un tableau dont
chaque ligne représente la distribution des fréquences de réussite d'une
épreuve aux différents âges, tableau qui fonde l'attribution d'une certaine à un certain âge. Martin reproduit d'ailleurs ce tableau (p. 30) tout
en considérant, quelques pages plus loin, que Binet « ne cherche pas à
décrire mathématiquement la distribution des résultats aux tests » (p. 36).
Aux citations choisies par Martin pour reconstruire un Binet clinicien, on
pourrait en opposer d'autres, fournissant du même homme une image très
différente, voire opposée. En voici quelques exemples :
« Nous ne connaissions aucun enfant ; en arrivant à l'examen, il nous
apparaissait pour la première fois...
« Lorsque nos sériations, dont nous avons donné, dans cet article
même, des échantillons, lorsqu'au lieu de rouler sur 10 ou 15 sujets seul
ement, elles rouleront sur 100, nous procéderons en comparant le prétendu
anormal au normal moyen de chaque âge et nous verrons ainsi avec quel
âge moyen il coïncide pour chaque genre d'épreuve. Cette méthode est ce
rtainement la meilleure et la plus sûre, car la valeur moyenne représente la
valeur la plus fixe, la valeur idéale (1905).
« Le pourcentage est seul une démonstration...
« On comprend la faiblesse, l'inanité, je dirai même la profondeur de
comique des démonstrations qui se font à l'aide d'exemples choisis (1906).
« Tout diagnostic médical qui ne peut pas se prouver comme on prouve
une justesse d'addition est à rejeter (1905). »
En fait, Binet ne se prête guère à une reconstruction cohérente. Il
adopte successivement ou même simultanément, avec le même enthou
siasme, des démarches pouvant être d'orientations opposées. Il est pas
sionné à la fois par l'aspect clinique des examens qu'il conduit et par
l'ambition d'introduire dans l'étude des « processus supérieurs » une objec
tivité pouvant être comparée à celle des disciplines scientifiques (n'oublions
pas qu'il est docteur es sciences avec une thèse portant sur le système ner
veux sous-intestinal des insectes...). histoire, méthodes 179 Généralités,
Si l'on accepte de nuancer le personnage de Binet, on est conduit à
nuancer aussi l'opposition établie par Martin entre Binet et le Mental tes
ting américain. L'existence d'une différence de style entre les deux courants
de travail est certes incontestable : les psychologues américains apparaiss
ent, en général (il aurait fallu mentionner des exceptions notables, comme
Arnold Gesell), comme des personnes « plus simples », s'embarrassant
moins de nuances ou de contradictoires. Mais on pourrait soutenir qu'ils ne
font que progresser dans certaines des directions que Binet avait envisagées
parmi d'autres et dans lesquelles il avait, à ses heures et à sa manière, com
mencé à s'engager. Ils savent utiliser la statistique1 dont les principes sédui
saient parfois Binet, mais dont il ignorait les techniques, contrairement à
ce que paraît penser Martin. Ils réalisent à leur façon cette « psychologie
pratique » à laquelle Binet se promettait d'accorder plus de place dans
l'Introduction de L'Année Psychologique parue en 1911, l'année de sa mort.
Le reste de la première partie offre une présentation intéressante des
travaux de Thurstone sur la mesure des grandeurs psychologiques, prolon
gés en ce qui concerne les échelles psychosociales par ceux de Likert, Gutt-
man et Cooms.
A propos de la « mesure des facteurs de l'esprit », objet de la deuxième
partie, on peut d'abord, là aussi, discuter certaines pondérations. Martin a
été visiblement très intéressé par Spearman et par la controverse
Spearman-Thomson, au point de leur consacrer 84 pages d'un ouvrage qui
en compte 343. On trouve dans ce chapitre des indications et des références
utiles. Mais, par son développement même, il risque de noyer dans des
détails historiques ou techniques secondaires ce qui constitue l'essentiel de
l'apport de Spearman. L'essentiel (s'il est permis d'en juger ainsi sans com
mettre d'anachronisme) est le fait que Spearman ait su représenter dans
une équation (nous dirions un modèle) des variables non directement obser
vables, le facteur général et les facteurs spécifiques2, fournissant par là une
définition mathématique de ces variables (contrairement à ce qu'écrit Mart
in, p. 341) et un moyen de les calculer. Ce faisant, Spearman prolonge
directement les indications de F. Galton en s'affranchissant des interdits
positivistes que K. Pearson avait acceptés d'E. Mach. Il ouvre ainsi la voie
à toutes les modélisations ultérieures de variables psychologiques non
directement observables. C'est cette avancée décisive qui fait de Spearman
un personnage de tout premier plan dans l'histoire de la psychométrie et
1. Signalons au passage que la définition du QI Wechsler fournie par Mart
in p. 27 et p. 57 est erronée.
2. Le lecteur risque de ne pas comprendre ce modèle s'il utilise la représen
tation de la démarche de Spearman que Martin propose p. 141. Il pourra lire :
« Une corrélation se décompose en : une saturation sur l'intelligence générale ;
un facteur spécifique. » En fait, la corrélation théorique entre deux variables
est égale, dans le modèle de Spearman, au produit de leurs saturations en g. Les
facteurs spécifiques à ces variables n'entrent pour rien dans cette corrélation,
par définition. Analyses bibliographiques 180
qui confère une valeur vraiment « séminale » à ses articles de 1904. Elle a
plus d'importance que le choix d'un modèle à facteur commun unique (que
l'on aurait pu rapprocher de certaines données biographiques), que les dif
férentes interprétations psychologiques de ce facteur que propose Spear
man1 ; et beaucoup plus d'importance que la question technique des diffé
rents critères proposés pour reconnaître une table de corrélations explicable
par un seul facteur.
La présentation des travaux de Thurstone est beaucoup plus brève que
celle des travaux de Spearman (25 p. contre 84), ce qui ne correspond pas à
l'importance relative des deux auteurs à la fin de la période couverte par
l'ouvrage et moins encore depuis 1950 : Spearman et sa controverse avec
Thomson n'intéressaient plus guère que les historiens dès avant 1950 alors
que les modèles de Thurstone inspiraient et continuent d'inspirer les déve
loppements des méthodes d'analyse des structures de variables. Martin
insiste sur la rupture épistémologique qu'il aperçoit entre les deux auteurs :
la théorie de Spearman serait de nature « quasi exclusivement psycholo
gique », alors que la problématique de Thurstone lui paraît « purement for
melle et mathématique » (p. 314). Il est vrai que Spearman est davantage
un psychologue et Thurstone davantage un méthodologiste. Mais la réalité
est, là encore, plus nuancée que ne pourrait le laisser croire la reconstruc
tion de Martin : nous avons dit l'importance essentielle de la modélisation
« formelle et mathématique » de Spearman ; les contributions psychologi
ques de Thurstone ne sont pas à ce point négligeables (on utilise toujours,
par exemple, les « aptitudes mentales primaires » qu'il a mises en
évidence).
Si l'on reste sur le terrain de la méthodologie, où se trouvent en effet les
contributions les plus importantes de Thurstone, on peut être étonné de la
présentation qu'en donne Martin. La clé de voûte de la méthodologie facto-
rielle de Thurstone est constituée par la notion de « structure simple »,
qu'il développe progressivement entre 1936 et 1947. On pourrait soutenir
que c'est cette notion qui a donné à l'œuvre de Thurstone sa portée métho
dologique et épistémodologique. Or elle est absente de la présentation de
Martin. Rappelons que la notion désigne une structure dans laquelle les
variables latentes (facteurs) sont placées par rotation dans une position
telle que, autant que faire se peut, certaines variables observables aient des
saturations fortes et d'autres variables observables des saturations faibles
sur chacun des facteurs. En comparant le contenu psychologique de ces
deux groupes de variables, on peut essayer d'attribuer un contenu psycho
logique au facteur. La position des facteurs est donc choisie en fonction de
la structure formée par les variables observables. Cette démarche traduir
ait-elle cette problématique « purement formelle et mathématique » que
1. Dont les lois noégénétiques. Martin écrit régulièrement « néogénétique »
(p. 131, 132, 170), faute d'orthographe qui ne mérite d'être signalée que parce
qu'elle suggère au lecteur une fausse étymologie et donc une fausse interprétat
ion. histoire, méthodes 181 Généralités,
Martin attribue à Thurstone ? Il n'en est rien, si l'on dépasse l'impression
que peuvent susciter les tableaux de chiffres et les graphiques figurant dans
les ouvrages de Thurstone. Elle adopte au contraire des critères opposés à
ceux qu'ont constamment adoptés les mathématiciens qui se sont intéres
sés à l'analyse factorielle, d'Hotelling à Benzécri. Ces mathématiciens ne
connaissent, pour localiser les axes qu'ils utilisent comme « composantes »
ou facteurs, qu'un seul critère qui, lui, est bien « purement formel » : la
maximisation de la variance observée qui est « expliquée » par chacun des
axes à son tour. Thurstone, après avoir utilisé très brièvement ce critère au
tout début de ses travaux, n'a pas cessé ensuite d'en dénoncer son caractère
« arbitraire » pour qui s'intéresse au contenu des facteurs, notamment en
psychologie. De plus, les mathématiciens considèrent comme une règle
méthodologique fondamentale la nécessité d'adopter le système de facteurs
le plus « économique » en termes de variance expliquée. Le « rasoir
d'Occam » les conduit ici à n'employer que des facteurs orthogonaux, alors
que la prise en considération de la structure des variables observées peut
conduire — et conduit le plus souvent - à des facteurs obliques constituant
une « structure simple oblique »'. On voit en quoi l'intérêt à l'égard du
contenu psychologique des variables et des facteurs, le rôle méthodologique
conféré à l'organisation empirique des observations, éloignent la position
de Thurstone de celle des mathématiciens. On voit aussi quelle est la portée
épistémologique de sa démarche : elle définit F « objectivité » autrement
que par le consensus formel sur le résultat d'un calcul effectué selon une
procédure convenue (maximisation d'une somme de carrés) ; elle rejette
1' « économie », violée par l'obliquité des facteurs thurstoniens, comme cri
tère de vraisemblance d'une hypothèse.
Présenter et commenter la pensée de Thurstone en négligeant la notion
de structure simple était une gageure intenable. Il n'est pas surprenant que
Martin n'ait pas pu la tenir.
La troisième partie constitue par contre une réussite. Utilisant la vie et
l'œuvre de Stevens comme fil conducteur, Martin brosse un tableau fouillé
des développements de la psychologie expérimentale à Harvard, des
apports de l'empirisme logique par les membres du Cercle de Vienne réfu
giés aux Etats-Unis, du rôle de l'opérationnisme dans l'évolution du
concept de mesure, des contributions de Bridgman et de Campbell, etc.
Ceux qui ont dû se plonger dans cette littérature épistémologique apprécie
ront l'ampleur de ce travail de documentation et de synthèse, et
l'importance du service qu'il pourra rendre à ceux qui se proposeront
d'aborder ce sujet.
On peut, pour conclure, souligner que cet ouvrage apporte sur les ques
tions qu'il aborde une documentation abondante comportant des référen-
1. Malgré l'importance historique et épistémologique de l'introduction des
facteurs obliques par Thurstone, on ne trouve qu'une allusion à ces facteurs
dans l'ouvrage de Martin ; p. 212, il insère, dans une liste de méthodes, « la
méthode pour facteur oblique », dénomination insolite fournie sans explication. Analyses bibliographiques 182
ces récentes qui pourront être utiles même à des lecteurs déjà avertis1. Il
peut être recommandé à ce titre. On sera beaucoup plus réservé sur les
effets que pourrait avoir ce texte s'il était utilisé comme ouvrage
d'initiation. Il risquerait tout d'abord, à mon avis, de fournir à un débu
tant les images biaisées de « reconstructions » privilégiant trop « la cohé
rence et l'intelligibilité ». Il est en outre nécessaire de lire les parties concer
nant l'analyse factorielle en tenant compte des lacunes, obscurités ou
erreurs qui paraissent avoir été suscitées par une familiarité insuffisante de
l'auteur avec ces méthodes. Il s'agit finalement d'un ouvrage pouvant être
utile notamment par la documentation qu'il rassemble... mais à ne pas
mettre entre toutes les mains.
M. REUCHLIN.
Réponse à Maurice Reuchlin, Histoire totale ou histoire-problème ?
Je saisis avec plaisir la proposition qui m'est faite de réagir au compte
rendu de mon ouvrage par Maurice Reuchlin. Ma réponse vise simplement
à préciser la perspective dans laquelle s'inscrit mon ouvrage et qui, je le
crois, permet d'échapper à l'essentiel des critiques qui lui sont adressées2.
Les arguments avancés par Reuchlin reposent en effet sur une mécom-
préhension (il est possible que j'en sois en partie responsable) : la de la perspective selon laquelle j'ai conduit ma recherche et res
titué par écrit les principaux résultats de celle-ci ; la mécompréhension des
questions posées et qui ont guidé mes travaux.
Je n'ai pas cherché, contrairement à ce que le titre de l'ouvrage peut
effectivement laisser croire mais que l'introduction et la quatrième de cou
verture explicitent précisément, à reconstruire l'histoire de l'ensemble de la
psychometric Je précise en effet que « les méthodes de mesure en psychol
ogie constituent un domaine de recherche historique encore largement
vierge », que « nous ne pouvons que très marginalement nous appuyer sur
les sources secondaires pour mener notre enquête » et donc qu'il « est illu
soire de chercher à identifier puis étudier tous les auteurs ou toutes les
démarches faisant appel aux mots "mesure-measure" » : « tant que les
connaissances accumulées seront insuffisantes, les contraintes du travail
historique rendent utopiques des recherches qui ne seraient pas des monog
raphies, des études très circonscrites dans le temps et l'espace » (Introduct
ion, p. 17). C'est dans cette perspective, dont l'ambition est assez modeste,
1. Il serait plus facile d'utiliser cette précieuse bibliographie si elle n'avait
pas été scindée en trois listes alphabétiques distinctes : textes originaux, ana
lyses secondaires, bibliographie générale. L'absence d'index des notions est
regrettable.
2. Je ne peux évidemment pas revenir sur chacun des propos de Reuchlin.
Certaines remarques ponctuelles sont parfaitement justifiées et je l'en remercie.
D'autres mériteraient d'être discutées en détail. histoire, méthodes 183 Généralités,
que je place mon ouvrage : proposer des études de cas afin d'éclairer
l'histoire de la psychométrie. J'ai simplement essayé de choisir d'étudier
des moments, des méthodes, des individus et des institutions dont nous
pouvons penser qu'ils sont « des éléments constitutifs essentiels de la nais
sance et du développement de la psychométrie » (Introduction, p. 18).
L'ambition n'est donc pas de reconstruire l'histoire de la psychométrie
dans toute sa complexité, dans toutes ses dimensions. Un tel projet serait
de toute façon périlleux pour les raisons évoquées à l'instant. Dans ces
conditions, quel est l'objectif assigné à ma recherche ? Quelles sont les
ambitions de cet ouvrage ? En d'autres termes, de quelle histoire de la psy
chométrie s'agit-il ? L'ambition est double : premièrement, il s'agit de sai
sir (sur quelques cas) les facteurs institutionnels, sociaux, voire culturels,
ayant favorisé le développement du recours aux outils statistiques et
mathématiques dans les recherches en psychologie ; deuxièmement, il
s'agit de saisir la façon dont l'introduction de ces outils a modifié certaines
questions, a changé certaines pratiques et a donc transformé la psychol
ogie. De ce point de vue, notre analyse historique relève davantage de
l'histoire-problème (telle que la concevait par ex. Marc Bloch1) que d'une
histoire cherchant à peindre un tableau exhaustif de situations passées.
Elle n'est pas non plus l'histoire de Binet, de Spearman, de Thurstone...
mais l'histoire de certaines de leurs pratiques, de leurs écrits (dont il faut
préciser l'extension dans le temps est dans l'espace)2. Ainsi, que telle ou
telle méthode soit qualifiée, dans des circonstances précises, de « clinique »
ne suffit pas pour qualifier de « clinicien » son auteur.
Une fois ces principes généraux précisés, reprenons l'essentiel des
remarques de Reuchlin.
L'ensemble des travaux et réflexions de Binet ne se limitent évidem
ment pas à ce que j'en retiens : sa conception et sa pratique de son
« échelle métrique d'intelligence ». Ne retenir que cet aspect de sa product
ion scientifique serait une erreur si je prétendais brosser un portrait comp
let de Binet, si je souhaitais être le biographe de Binet. Mais je n'ai pas
cette prétention : je cherche simplement à cerner les traits qui caractéri
sent sa méthode d'évaluation de l'intelligence pour pouvoir les comparer
avec les traits des méthodes utilisées par les auteurs américains. Au fond
Binet ne m'intéresse que pour sa méthode. Je sais que Binet est un « per
sonnage complexe » aux intérêts et aux pratiques multiples. Je le rappelle
d'ailleurs dans l'ouvrage : « Le parcours et les recherches de Binet laissent
voir la grande variété de ces centres d'intérêt » (p. 24) ; « Bien que Binet
soit passé à la postérité pour ses recherches sur l'intelligence, ses autres
travaux sont loin d'être négligeables : "Le célèbre test Binet-Simon tient
1. Cf. par ex. Gérard Noiriel, Sur la crise de l'histoire, Paris, Belin, 1996.
2. Même si, pour simplifier l'écriture, je n'écris pas « les travaux et écrits
de Thurstone » mais « Thurstone ». Pour moi « Thurstone » n'est qu'une ét
iquette permettant de marquer une période, un ensemble de textes. 184 Analyses bibliographiques
le rôle de l'arbre qui cache la forêt" (expression empruntée à Régine
Pias) » (p. 24).
Reuchlin estime que « [les psychologues américains] réalisent à leur
façon cette psychologie pratique à laquelle Binet se promettait d'accorder
plus de place dans l'introduction de L'Année Psychologique parue en 1911,
année de sa mort ». Et il voit dans cet élément un indice de la proximité de
la démarche de Binet et de celles suivies par les auteurs américains.
J'aborde moi-même la question de l'évolution de la méthode de Binet au fil
de ses publications : il est vrai que la méthode de Binet a évolué au fil des
publications, et que son article de 1911 esquisse ce qui aurait peut-être été
un tournant. Sa méthode aurait probablement évolué si Binet avait sur
vécu à l'année 1911 pour se rapprocher de la perspective américaine
(j'évoque d'ailleurs cette hypothèse p. 65). Mais j'estime que juger de la
proximité entre un projet (des « intentions ») d'un côté et, d'un autre côté,
des pratiques réelles dont les traces laissées sont multiples relève de la
« science-fiction » (au sens propre). Et il n'en reste pas moins qu'entre la
méthode développée dans les toutes premières années du XX" siècle par
Binet et celles utilisées par les psychologues outre-Atlantique, des différen
ces considérables existent.
Je persiste en effet : il existe des différences fondamentales entre les
pratiques des auteurs américains et celle(s) de Binet. Citons par exemple la
conception américaine de la mesure (héritée des sciences physiques et psy
chologiques) que de nombreux manuels américains énoncent très explicit
ement (mesurer, c'est compter combien de fois une unité rentre dans une
grandeur) et qui, c'est le moins qu'on puisse dire, est très éloignée de l'usage
du terme « mesure » chez Binet. Citons également les différences entre leurs
pratiques : des questionnaires auto-administrés et analysés statistiquement
d'un côté ; des épreuves passées en face d'un médecin d'un autre côté'. C'est
de ces différences dont je fais l'histoire ; c'est le rôle des mathématiques et
des statistiques dans la genèse et l'accentuation de ces différences que
j'examine.
Bien entendu, considérer que tous les psychologues américains ont un
1. Contrairement à Reuchlin, je ne pense pas que Binet « ignorait les tech
niques statistiques » au point de ne pas savoir ce qu'elles permettent de faire et
de ne pas chercher à les utiliser s'il l'avait voulu. On peut s'en convaincre en
consultant un article de Binet et Victor Henri, La fatigue intellectuelle
(L'Année Psychologique, 1898, vol. 4, p. 252-261), où ils parlent des méthodes de
corrélation. Dans son compte rendu des deux articles de Spearman (1904),
Binet confirme ce point : « [Spearman] expose principalement deux méthodes
[de corrélation], celle de Pearson, et celle que j'ai imaginée autrefois avec Victor
Henri » (L'Année Psychologique, 1905, vol. 11, p. 623). Collaborateur de Binet,
Victor Henri était d'ailleurs très averti des méthodes statistiques : voir Bernard
Bru et Rouanet, Sur les traces de Victor Henri : les débuts de l'inférence
statistique en psychologie (in Les origines de la psychologie scientifique :
100e anniversaire de « L'Année Psychologique », dir. par Paul Fraisse et Juan
Segui, p. 247-250, Paris, PUF, 1994). histoire, méthodes 185 Généralités,
attitude identique face aux tests d'intelligence est une erreur et Reuchlin a
raison de signaler qu'il existe des exceptions. J'avance simplement l'idée,
tout à fait classique aujourd'hui suite à de multiples travaux historiogra-
phiques américains comme français, qu'une partie essentielle et dominante
de la psychologie américaine Y (American Psychological Association notam
ment, voir p. 42-49) a travaillé sur les tests d'intelligence, les mettant en
œuvre, cherchant à les améliorer. Je conteste d'autant moins l'existence de
psychologues éloignés de cette position que la troisième partie de mon
ouvrage fait une place importante à certains des contestataires (Tichener,
Boring..., p. 246-253).
Prétendre que tous les psychologues américains se sont emparés d'un
outil très précisément défini par Binet et qu'ils l'ont transformé d'un com
mun accord serait évidemment une grossière erreur historique. Je ne pense
ne pas la commettre. Je ne fais qu'extraire d'une histoire complexe des évé
nements entre lesquels je cherche à prouver l'existence de liens : des prati
ques développées par Binet, lues et récupérées par des auteurs américains,
transformées par la culture scientifique et sociale de ces auteurs. Ces événe
ments ne prétendent pas résumer toute l'histoire de la psychologie, tous les
travaux de Binet, toutes les pratiques des psychologues américains : ils
n'en constituent pas moins une histoire digne d'être étudiée.
Venons-en à la seconde partie de l'ouvrage et aux critiques que
Reuchlin lui adresse. Les arguments étant identiques au fond, je serai bref. serait parfaitement en droit de « discuter certaines pondérat
ions » (sic) si je prétendais brosser un portrait général de l'histoire des
méthodes d'analyse factorielle entre 1904 et 1950 (suivant son déroulement
ou suivant ce que nous jugeons utile de retenir aujourd'hui). Il aurait fallu,
dans ce cas, accentuer mon analyse de Thurstone puis des psychologues
français ayant recours à ces méthodes ; il aurait fallu considérablement
réduire la place faite à la controverse Spearman-Thomson... J'en conviens.
Mais là n'est toujours pas mon objectif.
Si je consacre une place importante à l'analyse de la controverse de
Spearman et de Thomson sur la nature des facteurs, c'est parce que
j'estime que cette controverse est essentielle pour comprendre plusieurs
questions que pose l'usage des mathématiques et des statistiques en psy
chologie. C'est un formidable lieu d'observation et de compréhension des
débats sur cet usage. Que « Spearman et sa controverse avec Thomson
n'intéressaient plus guère que les historiens dès avant 1950 alors que les
méthodes de Thurstone inspiraient et continuent d'inspirer le développe
ment des méthodes d'analyse des structures de variables » (sic) n'est pas
une raison suffisante, dans ma perspective, pour ne pas faire une analyse
historique et épistémologique de cette controverse ni pour lui préférer une
analyse précise des travaux de Thurstone. Pour l'essentiel je ne retiens des
travaux de Thurstone que ce qui les distingue des travaux immédiatement
antérieurs. Thurstone, en fait ses méthodes et les auteurs qui partagent
avec lui le souci de résoudre le problème factoriel, ne sont pas une étape his
torique dont il faudrait prendre toute la mesure : elles constituent pour moi

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