Grandeurs et illusions de l'approche fonctionnelle - article ; n°4 ; vol.93, pg 527-542

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L'année psychologique - Année 1993 - Volume 93 - Numéro 4 - Pages 527-542
Résumé
L'auteur effectue une double lecture de l'ouvrage : Le cheminement des découvertes de l'enfant (Inhelder et Cellérier, Edit., 1992). Dans un premier temps, il critique essentiellement les aspects théoriques et méthodologiques de la première partie de l'ouvrage. Il dénonce entre autres le fait que l'approche développée dans cet ouvrage, malgré son modernisme, se fait en vase clos ; les conséquences qui en découlent sont évoquées. Sur le plan méthodologique, il souligne la cohérence méthodologique des auteurs quant aux tâches utilisées. Sans remettre en question la nécessité d'études exploratoires ni celle des études de cas, il signale cependant que les auteurs auraient pu déboucher, après vingt ans de recherche, sur les études de vérification. De plus, si l'utilisation de bandes vidéo est tout à fait justifiée, on se serait logiquement attendu à la présence de coefficients interjuges lors du décodage de celles-ci au lieu d'un simple consensus. Dans un deuxième temps, il emprunte la perspective des éducateurs et des enseignants. Ceux-ci trouveront en effet un appui théorique et méthodologique important quant à l'organisation d'activités susceptibles de promouvoir le développement. Au total, il s'agit d'un ouvrage important dont les idées alimenteront longtemps les cognitivistes en général et les chercheurs intéressés par la microgenèse cognitive en particulier.
Mots clés : microgenèse, développement cognitif, stratégies cognitives, approche fonctionnelle.
Summary : Splendours and illusions of the functionalist approach.
The author's critique of : Le cheminement des découvertes de l'enfant (Inhelder and Cellerier, Eds., 1992) follows two complementary perspectives. Firstly the author raises concerns about the theoretical and methodo-logical aspects of the first chapters. He argues that despite similarities between the proposed model and other recent models, research has been carried out whithout considering the influence of these other models. Consequences of this isolation are discussed. The author acknowledges the coherence between the methodological approach and the theoretical model. Although the author recognizes the necessity of exploratory research, he points out that twenty years of investigation in that domain should have led to experimental research. Finally, researchers have favored the consensus approach which, when coding observational data, requires less strict criteria to ensure the validity and reliability of data. Secondly, the author comments on the possible applications of this research data for educators and teachers. This book is likely to inspire those interested in setting up activities for the promotion of children's cognitive abilities. In sum, this book represents a major contribution to the domain of cognitive development and should interest all those concerned by the microgenetic development of cognition.
Key-words : microgenesis, cognitive development, cognitive strategies, functionalist approach.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
Lecture(s) : 28
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Serge Larivée
Grandeurs et illusions de l'approche fonctionnelle
In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°4. pp. 527-542.
Citer ce document / Cite this document :
Larivée Serge. Grandeurs et illusions de l'approche fonctionnelle. In: L'année psychologique. 1993 vol. 93, n°4. pp. 527-542.
doi : 10.3406/psy.1993.28718
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1993_num_93_4_28718Résumé
Résumé
L'auteur effectue une double lecture de l'ouvrage : Le cheminement des découvertes de l'enfant
(Inhelder et Cellérier, Edit., 1992). Dans un premier temps, il critique essentiellement les aspects
théoriques et méthodologiques de la première partie de l'ouvrage. Il dénonce entre autres le fait que
l'approche développée dans cet ouvrage, malgré son modernisme, se fait en vase clos ; les
conséquences qui en découlent sont évoquées. Sur le plan méthodologique, il souligne la cohérence
méthodologique des auteurs quant aux tâches utilisées. Sans remettre en question la nécessité
d'études exploratoires ni celle des études de cas, il signale cependant que les auteurs auraient pu
déboucher, après vingt ans de recherche, sur les études de vérification. De plus, si l'utilisation de
bandes vidéo est tout à fait justifiée, on se serait logiquement attendu à la présence de coefficients
interjuges lors du décodage de celles-ci au lieu d'un simple consensus. Dans un deuxième temps, il
emprunte la perspective des éducateurs et des enseignants. Ceux-ci trouveront en effet un appui
théorique et méthodologique important quant à l'organisation d'activités susceptibles de promouvoir le
développement. Au total, il s'agit d'un ouvrage important dont les idées alimenteront longtemps les
cognitivistes en général et les chercheurs intéressés par la microgenèse cognitive en particulier.
Mots clés : microgenèse, développement cognitif, stratégies cognitives, approche fonctionnelle.
Abstract
Summary : Splendours and illusions of the functionalist approach.
The author's critique of : Le cheminement des découvertes de l'enfant (Inhelder and Cellerier, Eds.,
1992) follows two complementary perspectives. Firstly the author raises concerns about the theoretical
and methodo-logical aspects of the first chapters. He argues that despite similarities between the
proposed model and other recent models, research has been carried out whithout considering the
influence of these other models. Consequences of this isolation are discussed. The author
acknowledges the coherence between the methodological approach and the theoretical model.
Although the author recognizes the necessity of exploratory research, he points out that twenty years of
investigation in that domain should have led to experimental research. Finally, researchers have favored
the consensus approach which, when coding observational data, requires less strict criteria to ensure
the validity and reliability of data. Secondly, the author comments on the possible applications of this
research data for educators and teachers. This book is likely to inspire those interested in setting up
activities for the promotion of children's cognitive abilities. In sum, this book represents a major
contribution to the domain of cognitive development and should interest all those concerned by the
microgenetic development of cognition.
Key-words : microgenesis, cognitive development, cognitive strategies, functionalist approach.L'Année psychologique, 1993, 93, 527-542
NOTE THÉORIQUE
#VX V^1 Nt9.O^ Se*9e,c, Hey ! Faculté des Université Arts et de des Montréal1 Sciences
GRANDEURS ET ILLUSIONS
DE L'APPROCHE FONCTIONNELLE
d'après l'ouvrage de B. Inhelder et G. Gellérier2
par Serge Larivée
SUMMARY : Splendours and illusions of the functionalist approach.
The author's critique of : Le cheminement des découvertes de l'enfant
(Inhelder and Cellérier, Eds., 1992) follows two complementary perspect
ives. Firstly the author raises concerns about the theoretical and methodol
ogical aspects of the first chapters. He argues that despite similarities
between the proposed model and other recent models, research has been
carried out whithout considering the influence of these other models.
Consequences of this isolation are discussed. The author acknowledges the
coherence between the methodological approach and the theoretical model.
Although the author recognizes the necessity of exploratory research, he
points out that twenty years of investigation in that domain should have led
to experimental research. Finally, researchers have favored the consensus
approach which, when coding observational data, requires less strict criteria
to ensure the validity and reliability of data. Secondly, the author comments
on the possible applications of this research data for educators and teachers.
This book is likely to inspire those interested in setting up activities for the
promotion of children's cognitive abilities. In sum, this book represents a
major contribution to the domain of cognitive development and should
interest all those concerned by the microgenetic of cognition.
Key-words : micro genesis , cognitive development, cognitive strategies,
functionalist approach.
1. Ecole de psycho-éducalion, cp 6128, Succursale A, Montréal (Québec),
H3C 3J7.
2. B. Inhelder, G. Cellérier et al., Le cheminement des découvertes de
Venfant, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1992, 319 p. 528 Serge Larivée
GRANDEURS ET ILLUSIONS DE L'APPROCHE FONCTIONNELLE
Disons-le d'emblée, Le cheminement des découvertes de l'enfant
comble tous ceux qui ont suivi la saga des recherches sur les
stratégies, principalement publiées dans les Archives de Psychologie
des années 70 et 80. L'ouvrage comporte deux parties d'inégale
longueur. La première partie, dont la lecture n'est pas absolu
ment nécessaire à la compréhension de la seconde, s'échelonne
sur sept chapitres. Pendant quelque 200 pages, le lecteur sera
plongé au cœur des problèmes théoriques et méthodologiques
reliés à l'étude des microgenèses cognitives. Deux chapitres
constituent la seconde partie. Une centaine de pages suffisent à
Gellérier pour réécrire une nouvelle synthèse des fondements du
constructivisme psychologique redonnant ainsi à la pensée
piagétienne une allure résolument moderne. Avec le brio qu'on
lui connaît, l'auteur entraîne le lecteur vers de la haute voltige.
On assiste en fait à un véritable feu d'artifice intellectuel en
parcourant sa perspective interdisciplinaire où se conjuguent la
cybernétique, l'intelligence artificielle, la biologie, la sociologie,
la logique, la psychologie génétique et l'épistémologie.
Je ne reviendrai pas sur la seconde partie. L'essentiel de ma
recension vise plutôt la première partie dont je ferai deux
« lectures ». Dans un premier temps, empruntons les lunettes du
chercheur qui s'intéresse aux aspects théoriques et méthodol
ogiques de cette nouvelle approche. Cette première lecture
s'adresse autant aux lecteurs éventuels qu'à ceux qui auraient
déjà lu l'ouvrage. L'autre regard empruntera la perspective des
éducateurs et des enseignants.
La lecture du chercheur
Les deux premiers chapitres signés par Inhelder et de Caprona
campent le décor théorique et méthodologique de ce que Kar-
miloff-Smith appelle dans sa préface « l'approche inheldérienne
en psychologie cognitive du développement » (p. 11). Le parcours
de recherche présenté dans le chapitre 2 fait état des recherches
conduites dans les années 70 et publiées entre 1972 et 1984. Les
autres recherches auxquelles font référence les cinq chapitres
suivants datent des années 80. Approche fonctionnelle et développement cognitif 529
Quelques considérations théoriques
Bien que dans la foulée des travaux piagétiens, Inhelder et ses
collaborateurs adoptent une approche fonctionnelle plutôt que
structurale. Alors que l'approche structurale étudiait les caté
gories fondamentales de la connaissance essentielles à une pensée
cohérente pour déboucher sur le sujet épistémique (le sujet d'une
connaissance normative), l'approche fonctionnelle s'intéresse
résolument au sujet psychologique individuel en tant que solu-
tionneur de problèmes dont les heuristiques propres sont obser
vables. Structure et fonction, ces deux indissociables sont donc
a priori dissociées. Que les piagétiens se rassurent, « c'est bien
toujours le sujet connaissant dans sa globalité qui est étudié »,
puisqu'il s'agit de « dégager les caractéristiques générales des
procédures... » en vue d'avoir une « approche comprehensive
globale, qui serait celle du sujet connaissant » (p. 21). Nonobstant
la nécessité d'étudier le sujet dans sa globalité, force
est de reconnaître que l'intérêt d'Inhelder et de ses collaborateurs
pour les individus déborde l'angle individuel puisque « l'analyse
des savoir-faire de chaque sujet en son individualité » (p. 20),
vise en bout de ligne à reconnaître « pleinement qu'il existe aussi
des fonctionnements épistémiques » (p. 21). On peut regretter
que les tenants de l'approche fonctionnelle n'aient pas profité
de leur perspective pour étudier le problème des différences
interindividuelles. Accordons-leur néanmoins d'avoir fait œuvre
de pionniers lorsqu'ils ont opté pour une « étude approfondie du
fonctionnement psychologique des procédures de découverte
chez l'enfant » (p. 303). D'ailleurs, au-delà des écueils méthodol
ogiques encore à surmonter, la démarche demeure prometteuse et
résolument moderne. Toutefois, quelques réserves s'imposent.
Le vocabulaire théorique et méthodologique a beau innover,
on ne déborde pas le terrain épistémique. Même si les auteurs
appliquent la stratégie de « l'introduction du maximum de
nouveau compatible avec la conservation du maximum d'acquis »
(p. 231), leur contribution à une « conception constructiviste
de la psychologie, complémentaire à celle de l'épistémologie
génétique » (p. 13) semble se produire pour ainsi dire en vase clos.
En effet, hormis quelques références aux modèles du traitement
de l'information et les connivences avec l'intelligence artificielle
et la cybernétique, d'ailleurs présentes depuis déjà
vingt-cinq ans, les parentés de l'approche fonctionnelle avec les 530 Serge Larivée
modèles du courant métacognitiviste sont passés sous silence.
Est-ce à cause de la relative ancienneté de leurs travaux qu'ils
passent sous silence les liens entre l'approche fonctionnelle d'une
part et le modèle de Lefebvre-Pinard et Pinard (1985), Pinard
(1986) et celui de Sternberg (1982, 1985) d'autre part, ou est-ce
parce que ceux-ci n'apparaissent pas dans la catégorie des
modèles développementaux ? Pourtant, les liens avec ces deux sont tellement évidents qu'on se serait attendu à ce
que les auteurs y fassent directement référence.
Le modèle de « la prise en charge par l'individu de son propre
fonctionnement cognitif » développé par Lefebvre-Pinard et
Pinard repose sur deux composantes essentielles : le savoir
métacognitif et les processus d'autorégulation. La première
recouvre l'éventail des connaissances stables acquises par un
sujet en ce qui concerne, entre autres, la diversité des objectifs
possibles en situation de résolution de problème et, d'autre part,
l'éventail des stratégies convenant à l'objectif visé. La seconde
composante renvoie aux mécanismes exécutifs (planification
d'ensemble, activation des stratégies nécessaires, contrôle,
vérification, etc.) mis en œuvre par le sujet au cours d'une
démarche cognitive et qui le renseignent sur la valeur de sa
démarche. C'est pourtant en substance à ces deux composantes
auxquelles Inhelder et de Gaprona font allusion lorsqu'ils font
état de l'opposition entre la « base de connaissance » et le « sys
tème de contrôle » dans les théories psychologiques actuelles
(p. 40). Sur la question centrale du contrôle, ils disent privilégier
le contrôle praxique, c'est-à-dire les « évaluations que le sujet
opère pour assurer la pertinence de ses actions vis-à-vis de la
situation » (p. 40) : « Ai-je réussi ? Quelle prochaine activité
entreprendre, que faire maintenant pour atteindre le but ? »
(p. 39). Or, sauf erreur, telles sont les questions que se pose le
sujet qui prend en charge son fonctionnement cognitif en cours
de résolution de problèmes.
Dorénavant, quiconque s'intéresse au sujet psychologique
accorde une attention prépondérante à la notion de prise en charge
et ce, tant sur un plan théorique que méthodologique. Ainsi,
évoquant l'intérêt théorique des « relations entre les processus
d'évaluation et l'élaboration de connaissances stables », Blanchet
considère que « l'émergence du sujet comme centre de contrôle et modifie assez sensiblement la conception du sujet et
certaines positions épistémologiques fondamentales. Cette vision Approche fonctionnelle et développement cognitif 531
du sujet comme gestionnaire de son action et de ses ressources
constitue la conséquence la plus marquante de la centration
sur le sujet psychologique » (p. 117). Par ailleurs, évoquant les
ruptures nécessaires avec le cadre piagétien classique si l'on veut
« délimiter un champ conceptuel propre à l'étude du fonc
tionnement cognitif » (p. 140), Saada-Robert signale qu'au plan
méthodologique « les interventions de l'observateur sont contrôl
ées de manière à ne pas interférer avec la prise en charge du
fonctionnement de ses propres connaissances par le sujet » (p. 141).
La parenté de l'approche inheldérienne avec le modèle compo-
nentiel de Sternberg saute aussi aux yeux, ce qui ne surprend pas,
puisqu'il correspond en partie aux processus d'autorégulation
du modèle de Lefebvre-Pinard et Pinard.
La mise en évidence « des procédures dont l'élaboration
s'effectue dans les contextes pratiques ordinaires » (p. 22) soulève
des questions tenues en veilleuse avec l'étude du sujet épisté-
mique : « Gomment l'enfant donne-t-il un sens à la tâche ? Gom
ment s'effectue le choix et la spécification des instruments de
connaissance ? Existe-t-il des représentations différentes et
diversement adéquates aux situations ? Gomment contrôle-t-il
la pertinence de ses démarches ? » Autant de questions qui
correspondent grosso modo aux métacomposantes du modèle
componentiel de Sternberg dans la mesure où elles permettent
au sujet de planifier une tâche à résoudre, d'en superviser le
déroulement et d'évaluer le résultat obtenu. Parmi les méta
composantes présumées nécessaires lors de la résolution d'une
tâche, notons la reconnaissance et la définition de la nature du
problème, la sélection de stratégies de résolution, la sélection
d'une représentation mentale, la vérification et l'évaluation de
l'efficacité desdites stratégies. Inhelder et ses collaborateurs
pourraient probablement objecter que l'absence de référence au
modèle de Sternberg ou à d'autres modèles qui font plus ou moins
appel aux mêmes concepts (par exemple, ceux de Borkowski
et de Brown) s'explique par le fait que ces modèles ne sont guère
développementaux et que l'énumération de métacomposantes
n'explique rien quant au « comment ».
Un tel silence n'est toutefois pas sans conséquences. D'abord,
on assiste à une inflation du vocabulaire, inflation somme toute
assez normale en période de réorganisation paradigmatique,
mais dont on pourrait limiter l'ampleur si l'on prenait soin de
mentionner les concepts similaires d'une théorie à une autre. Serge Larivée. 532
Les tenants de l'approche fonctionnelle auraient pu du même
coup montrer les ressemblances avec d'autres approches et
surtout mettre en relief ce qui la distingue et en justifie la
pertinence.
L'inflation du vocabulaire engendre à son tour une certaine
confusion. Par exemple, la distinction entre scheme, stratégie et
procédure n'est pas toujours très claire, même si de nombreux
efforts sont faits pour établir les distinctions qui s'imposent.
Ainsi, j'ai eu quelque difficulté à distinguer la procédure qui est
« un déroulement d'actions qui s'enchaînent et sont orientées
par des buts » (p. 33), « des schemes qui sont des organisateurs
de la conduite » (p. 40), des procéduraux qui « sont des
suites d'actions servant de moyens pour atteindre un but » (p. 42),
et des unités procédurales qui sont « construites sur la base des
actions qui apparaissent pertinentes pour la réalisation du but »
(p. 76). Par ailleurs, Blanchet (p. 96) subdivise les unités signif
icatives en unités procédurales, représentatives, causales et télé-
onomiques. Par la suite, Boder (p. 193), pour étudier une « unité
cognitive procédurale privilégiée » (le scheme familier), parle
d'unités psychologiques alors que Saada-Robert (p. 123), évo
quant le scheme familier au sens de Boder, parle de routine.
Ailleurs, Ackermann semble utiliser les termes « procédés » (p. 181)
et « conduites » (p. 182) pour désigner la même réalité.
Pourquoi multiplier les termes qui renvoient à une même
notion ? Ou alors, s'ils sont porteurs d'éléments distincts,
pourquoi négliger de fournir des définitions plus opérationnelles,
comme l'a fait Saada-Robert en précisant les trois statuts d'un
scheme familier ?
Enfin, les différents auteurs qui ont collaboré aux recherches
sur les microgenèses cognitives sont remarquablement unanimes
comme on s'y attend, sauf sur un point pourtant capital, ce qui ne
manque pas d'étonner. La notion de scheme, située au cœur
de leur démarche ne semble pas rallier Blanchet. Celui ci soutient
en effet que « des concepts comme... "schemes" sont principal
ement utiles pour déterminer le statut épistémique des contenus
de pensée et beaucoup moins pour préciser ces contenus dans les
différents contextes où ils s'appliquent » (p. 95). Approche fonctionnelle et développement cognitif 533
Quelques commentaires d'ordre méthodologique
Avec Piaget, on faisait de la macrogenèse, avec Inhelder,
on fait de la microgenèse ; autrement dit, on analyse « les
conduites cognitives dans le plus grand détail et dans toute
leur complexité naturelle » (p. 24). Autre projet, autre méthode.
A cet égard, la cohérence méthodologique d' Inhelder et de ses
collaborateurs quant aux tâches utilisées est exemplaire. Les
dispositifs expérimentaux sont ingénieux et les tâches proposées
aux sujets permettent d'étudier ce que les auteurs veulent étudier.
Les tâches présentées sont telles que le sujet est « libre d'actualiser
les schemes qui lui paraissent adéquats à la situation » (p. 24).
La pluralité des situations permet alors d'observer l'application
de schemes variés. Sans enlever le mérite à ses collaborateurs,
pourrait-on voir là l'influence bénéfique d' Inhelder ?
Avec la méthode d'exploration critique, l'école genevoise a
surtout privilégié une approche qualitative des problèmes,
laissant généralement aux expérimentalistes « durs » le soin de
vérifier avec leur arsenal statistique les faits qu'ils avaient mis
en évidence. Les « recherches piagétiennes », nombreuses et
menées un peu partout dans le monde, suffisent à cautionner la
pertinence de l'approche qualitative ainsi que la richesse et la
fécondité des données colligées. L'étude des procédures de
découverte chez l'enfant maintient le recours à la méthode
clinique qu'on adapte intelligemment au problème étudié. Finie
l'exploration critique ! L'expérimentateur présente la tâche au
sujet, lui laisse l'initiative et s'abstient d'intervenir activement.
Ainsi donc, la démarche méthodologique des travaux présentés
dans cet ouvrage se situe dans la lignée de la tradition genevoise
dont Saada-Robert a su exploiter au maximum les potentialités.
Les recherches présentées dans cet ouvrage sont des études
de cas et des études transversales. Compte tenu de leur caractère
exploratoire, la pertinence des études de cas est justifiée. Saada-
Robert défend d'ailleurs de manière convaincante leur utilisation.
La rigueur, les efforts d'opérationnalisation et la clarté d'analyse
des données des deux recherches que celle-ci présente (chap. 4 et 5)
en font de vrais petits bijoux. Pourtant, on conviendra que
certaines recherches décrites dans cet ouvrage pourraient difficil
ement être reproduites par d'autres chercheurs. La nécessité
d'études exploratoires pour défricher un terrain nouveau n'est
pas en cause, mais n'aurait-il pas été souhaitable que, au cours de
J«nu 534 Serge Larivée
ces vingt années de recherche, la phase exploratoire fût complétée
par des études de vérification ? A cet égard, Siegler, récemment
converti à la méthode microgénétique a su allier le qualitatif
et le quantitatif pour l'étude du développement cognitif (Siegler
et Growley, 1991).
La pertinence des études de cas n'est pas davantage mise en
cause. On peut comprendre que les expériences constituent « un
essai d'interprétation plutôt qu'une démonstration expéri
mentale au sens classique » ou que « les expériences présentées
servent surtout à supporter les arguments présentés, en tant
qu'exemples paradigmatiques » (p. 194). Par contre, pourquoi s'en
tenir uniquement à des études de cas avec des échantillons plus
nombreux ? Un tel choix conviendrait tout à fait si l'objectif visait
à mettre en évidence le cheminement original de chacun des
sujets, pour, ensuite, déterminer ce qui semble universel par
rapport à ce qui revêt un caractère individuel.
Au moins deux autres embûches entravent le parcours de cette
recherche : l'absence de coefficients interjuges lors du décodage
des bandes vidéo et une certaine imprécision dans la présen
tation des résultats.
Où sont passés les coefficients interjuges ?
Les chercheurs ont pris la précaution de filmer sur bandes
vidéo les faits et gestes des sujets examinés. Or, le décodage de
données observationnelles, quelle que soit la technique utilisée,
est rempli d'embûches. Outre l'élaboration d'une grille adéquate
de décodage, l'obtention d'un accord interjuges valide nécessite
dans la plupart des cas un entraînement long et ardu. Est-ce par
honnêteté ou par naïveté, rien ne laisse entendre que des grilles
de décodage aient été construites ni que des coefficients inter
juges aient été calculés ? Tout au plus, Saada-Robert signale que
« plusieurs étapes de travail collectif basé sur la concordance
intersubjective des observables et des analyses, ont été nécess
aires... » (p. 140). Tout en admettant que « toute lecture est une
interprétation » ils procéderont sans ambages « à une description
commentée des conduites », pour ensuite « inférer les modèles
sous-jacents et leur organisation fonctionnelle » (p. 25). Si,
pour mettre à jour l'organisation de sujets, il suffit
de recueillir l'interprétation des décodeurs, il y a gros à parier
qu'une partie de leurs découvertes corresponde au « cadre

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