Gravures rupestres et rites de l'eau en Afrique du Nord. - article ; n°1 ; vol.3, pg 197-282

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Journal de la Société des Africanistes - Année 1933 - Volume 3 - Numéro 1 - Pages 197-282
86 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1933
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Léonce Joleaud
Gravures rupestres et rites de l'eau en Afrique du Nord.
In: Journal de la Société des Africanistes. 1933, tome 3 fascicule 1. pp. 197-282.
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Joleaud Léonce. Gravures rupestres et rites de l'eau en Afrique du Nord. In: Journal de la Société des Africanistes. 1933, tome
3 fascicule 1. pp. 197-282.
doi : 10.3406/jafr.1933.1548
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0037-9166_1933_num_3_1_1548GRAVURES RUPESTRES ET RITES DE L'EAU
EN AFRIQUE DU NORD
Role des Bovins, des Ovins et des Caprins dans la Magie berbère
préhistorique et actuelle
PAR
L. JOLEAUD.
Historique.
Jacquot, Barth, Duveyrier^Nnchtigal, de Vigneral, Lenz (Í8Í7-1889).
— Des gravures rupestres furent signalées pour la première fois dans le
Sud de la Berbérie par le Dr Félix Jacquot1 en 1847 : elles avaient été
découvertes par lui et par le capitaine Koch, membres de l'expédition du
général Cavaignac, dans les monts des Ksours du Sud oranais, à Tiout
(15 km. Est-Nord-Est d'Ain Sefra) et à Moghar Taghtani (43 km. Sud
d'Aïn Sefra). Selon Jacquot et Koch, ces hadjrat mektoubat sont très
anciennes et se réfèrent à un fétichisme africain. — En 1849, le
Dr Armieux 2 de la colonne Pélissier attribue à ces dessins une origine
égyptienne. — Cependant, en 1850, H. Barth3 fait connaître de Tellssa-
gen, aux environs de Mourzouk (Fezzan), des tableaux analogues, dont
certains font voir des hommes portant des peaux de Bœufs à cornes
dirigées en avant et des peaux d'Ibis (?), le tout trahissant peut-être
une influence carthaginoise et étant, en tout cas, de caractère allégorique.
— H. Barth, puis avec plus de précision H. Duveyrier4 et, avec moins de
netteté, Nachtigal5, distinguent les gravures anciennes à Bœufs et les
1. L'illustration, IX, 227, 3 juillet 1847, p. 283-285. — Expédition du général
Cavaignac 2.' Topographie dans le Saharai du Sahara algérien, de la province Paris, 1849, ďOran, p'. 149-165. Bull. Soc. Climat. Algérienne, II,
1865, 2-6, p. 88-92.
3. Reisen und Entdeckungen in North und Central Afrika, Gotha, 1857, 1, p. 210-
220.
4. Les Touaregs du Nord, Paris, Challamel, 1864, p. 221-458.
5. Sahara und Sudan, Leipzig, 1879, I, p. 305-309. ■
.
198 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
graffiti récents à Chameaux : ceux-ci se rencontrent, du Fezzan à l'Aïr,
selon Erwin de Barry * ; l'époque où furent tracées ces esquisses se prolon
gea jusqu'aux temps de la puissance romaine.
En 1867, le capitaine Ch. de Vigneral2 signale à Hadjar el Khenga,
dans le bassin de l'oued Cherf, chez les Sellaoua de la région de Guelma,
des ensembles rupestres pouvant être antérieurs à l'époque romaine. —
Puis, en 1873, H. Duveyrier3 décrit les images sur rochers relevées par
le rabbin Mardochée ben Sourour dans le Sous marocain : à côté d'an
imaux figurent, parmi ces schémas, des armes comparables à Famodaga
(épieu en bois durci) des anciens Guanches des Canaries. Duveyrier
voit dans les œuvres artistiques, gravées sur les rochers du Sous, l'ouvrage
de Nègres apparentés aux Mandingues et connus des auteurs latins sous
les noms de Gétules-Dariens et d'Éthiopiens-Dararites.
En 1882, le DF V. Reboud '* émet le premier l'hypothèse de l'âge pré-'
historique des tableaux rupestres de la région de Guelma, tandis que
Ch. Tissot5, dans son mémoire de 1883, envisage les images sur roches
des Ksours sud-oranais comme un travail de Berbères des temps histo
riques. — Le Dr Oskar Lenzr>, en 1884, retrouve des représentations
rupestres d'Éléphants dans l'Extrême Sud-Ouest du Maroc, au Tigzi
(Nord de Foum el Hassan). — Enfin, en 1889, le Dr Bonnet7 affirme le
caractère préhistorique des hadjrat mektoubat du Sud oranais.
Flamand, Pomel, Gsell, Gautier {1892-1 9*21). — G.-B.-M. Flamand»
reconnaît en 1892 la présence, sur les gravures de Ksar el Ahmar (iO km.
Ouest-Sud-Ouest de Géryville), d'une espèce éteinte, Buffelus antiquus
Duvernoy, avec un homme armé d'une hache néolithique emmanchée.
Cette interprétation, qui confère à ces manifestations artistiques un âge
quaternaire récent, est confirmée par la découverte d'une assise à indust
rie néolithique (avec coquille marine de Murex trunculus L. perforé), au-
dessus d'une strate à silex chelléo-moustériens, le tout au pied des tableaux
1. Zeitschr. Gesellsch. Erdkund, 1878-1880.
2f. Ruines romaines de V Algérie, subdivision de Bône, cercle de Guelma, Paris, in-4,
1867, p. 42-43, pi. IX-X.
3. Sculptures antiques de la province marocaine de Soûs, Bull. Soc. Géograph., 6,
XII, 1876, p. 129-137, pi.
4. Excursion dans la Mahouna et ses contreforts, Rec. Soc. Archéol. Constantine,
XXII, 1882, p. 57-70.
Й. Géographie comparée de la province romaine d'Afrique, Paris, Imp. Nat., in-4
1884, I, p. 321-514.
G. Timbuktu, Leipzig, 1884, II, p. 10-367.
7. Les gravures sur rochers du Sud oranais, Rev.Ethnogr., 1889, p. 149-158.
8. Notes sur les stations nouvelles ou peu connues de Pierres écrites, gravures et ins
criptions rupestres du Sud oranais (Acad. Inscr. B. -Lettres, 19 février 1892), L'Anthrop
ologie, mars-avril 1892, p. 146. ,.
RUPESTRES ET RITES DE L'EAU EN AFRIQUE DU NORD 199 GRAVURES
rupestres de l'Hadjar Mahisserat (entre Asia et Chellala). Aux schémas
anciens s'opposent les graffiti récents libyco-berbères ; les esquisses
anciennes se trouvent surtout dans les monts des Ksours et le djebel Amour,
les graffiti plus jeunes principalement au Sud-Ouest de l'Algérie, au delà
de Figuig.
La même année R. Bernelle ' faisait connaître les gravures de Kef
Messiouer, proches de Sédrata, dans la région de Guelma, gravures
peut-être, selon cet auteur, antérieures à l'époque romaine.
De 1893 à 1898, A. Pomel 2 a étudié, dans une série de monographies
paléontologiques, les tableaux rupestres du Sud oranais. Pour cet auteur,
les images anciennes sont caractérisées par leur faune franchement fos
sile, comptant notamment le Bufïle antique et l'Eléphant atlantique du
Chelléo-Acheuléen de Ternifîne et de la Pointe-Pescade.
G.-B.-M. Flamand 3, en 1899, décrit, des stations des monts des Ksours
et du djebel Amour (Bou Alem, аЗэ km. au Nord de Géryville ; El Richa,
aux environs d'Aflou), deux Bélier.s à sphéroïde, avec ou sans appendices
uréiformes, Béliers que l'auteur assimile à l'Ammon-Rà égyptien et
considère comme les images réalistes d'un animal vivant divinisé. —
Toujours en 1899, Stéphane Gsell 4 notait la fréquence des Moutons et
l'attitude d'adoration des hommes nus armés de bâtons, de sortes de
serpes et de raquettes carrées, à Hadjar el Khanga (Guelma) : ces figures
seraient contemporaines d'inscriptions libyco-berbères. Là, comme au Kef
Messiouer de Sédrata, rien ne permet de dater les monuments rupestres.
— En 1899 encore, P. Blanchet 5 découvre dans les grottes du chaba
Naïma (bassin de l'oued Itel, dans la région de Biskra), des gravures sur
1. Vestiges antiques de la commune mixte de l'oued Cher f, Rec. Soc. Archéol. Cons-
tantine, XXVII, 1892,p.99,pl. I.
2. Paléontologie, Monographies, Publ. Serv. Carte Géol. Algérie : Bubalus antiquus,
1893, p. 78, pi. X ; Caméliens et Cervidés, 1893 p. 13, 45-46 ; Bosélaphes, 1894, p. 59,
pi. XI ; bœufs, 1894, p. 93, pi. XIX ; Antilopes, 1895, p. 52, pi. XV ; Éléphants,
1895, p. 59, pi. XIV-XV; Singe et Homme, 1897, p. 1, 32, pi. I ; Ovidés, 1898, p. 20,
pi. XI.
3. Les premiers habitants des Hauts Plateaux et du Sahara algérien ďapres les
monuments rupestres, Compt. rend. Congr. Nat. Soc. Franc. Géograph., XX, Alger,
1899, p. 207-219. — Les pierres écrites du Nord de V Afrique, Compt. rend. Congr.
intern. Anthrop. Archéol. préhist., XII, Paris, 26 août 1900, p. 265-7. Observations
de S. Reinach et W. Schmidt, p. 267. — Note sur les outils et objets préhistoriques
et leur figuration sur les Hadjral Mektoubat du Sud de l'Algérie et du Sahara, Ass.
Franc. Avanc. Se, Paris, 1900, I, p. 210-212. — Missions au Tidikelt, La Géographie,
15 mai 19Э0. — Les Had j rat Mektoubat, Bull. Soc. Anthrop. Lyon, 29 juin 1901,
p. 181-222.
4. Notes d'Archéologie algérienne, Bull. Archéol. Comité, 1899, p. 438-441.
5. Excursion archéologique dans le Hodna et le Sahara, Rec. Soc. Archéol. Cons-
tantine, XXXIII, 1899, p. 294-319, 6 pi. SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 200
rochers de Bœufs couverts d'une sorte de housse avec caractères libyques,
l'animal lui-même étant marqué également de lettres de cet alphabet ; les
êtres humains associés à ces images portent sur leurs épaules et sur leurs
poitrines des peaux de bêtes : ils sont placés dans des postures d'adoration,
qui rappellent les scènes du culte d'Hécate et des Cabires dans l'archipel
Grec.
S. Gsell1, en 1900, conteste l'exactitude de ces dernières attributions
et déclare impossible de dater les tableaux des grottes du Sud constan-
tinois. — Encore en 1900, Salomon Reinach et Waldemar Schmidt2
s'élèvent contre l'interprétation* de G.-B.-M. Flamand sur les append
ices du sphéroïde des Béliers de Bou Alem et d'El Richa, qui ne seraient
pas, selon ces auteurs, des ursei.
En 1901, le capitaine Maumené3 publie, de la région entre Laghouat
et Géryville, dans les djebels Mimouna et Baradouarn, au milieu des
gorges des oueds Safsaf etSidi Brahim, affluents de l'oued Zergoun, des
peintures rupestres, les premières signalées en Afrique du Nord : des
têtes de Bélier se trouvent répétées plusieurs fois dans la première sta
tion, ainsi qu'une tête d'Antilope ; l'ensemble serait préhistorique. —
S. Gsell4, en 1901, fixe à environ 3.000 ans av. J.-G. la date des
gravures rupestres anciennes de Berbérie. Il fait remarquer qu'à Tiout
notamment, les personnages lèvent les bras dans une pose rappelant l'a
ttitude classique de l'adoration ; deux hommes ont à la main un instru- '
ment allongé à extrémité recourbée ; un archer est coiffé d'une couronne
de plumes à la manière des Peaux-Rouges ; une femme semble avoir
autour des bras des pendeloques. A Moghar Taghtani deux personnages
d'autres' accroupis ont les bras dressés et les jambes largement écartées;
sont debout, les bras levés ; plusieurs portent des coiffures en plumes.
L'animal casqué et à urau de Bou Alem serait un Bouc.
E. Lefébure5, en 1902, considère comme des uran les appendices qui
encadrent lès sphéroïdes des Béliers ; il rappelle, à cette occasion, qu'El
Bekri'' a signalé un dieu Bélier honoré dans le Sous au xie siècle de notre
ère. Cet égyptologue fait remarquer en outre qu'un Bovidé de Bou Alem
portait des plumes sur la tête, comme le Taureau égyptien d'Erment. —
1. Chronique Archéologique africaine, Mélanges,XX, 1900, p. 83-8 \ et XXI, 1901,.
p. 183-185.
2. Loc.cit. — L'Anthropologie, XII, 1901, p. 337.
3. Note sur des dessins et sculptures relevés dan% la région entre Laghouat et Géryv
ille, Bull. Archéol. Comité, 1901, p. 299-307, pi. I.
4. Les monuments antiques de V Algérie, Paris, in-8, I, 1901, p. 47-51.
5. La politique religieuse des Grecs en Libye, Bull. Soc. Géogr. Alger, 3e et 4e trim.
1902, p. 17.
6. Description de l Afrique septentrionale, trad, de Slane, Paris, in-8, Journal Asia-
lique, 1858-59, p. 335. GRAVURES RUPESTRES ET RITES DE L'EAU EN AFRIQUE DU NORD 201
La même année, le capitaine Normand1 montrait que l'aire géographique
du culte des Béliers préhistoriques à sphéroïde s'étendait vers l'Ouest jusqu'à
Figuig (Atlas marocain). — En 1902 encore, le capitaine Devaux2 relève
à Taghit, sur la rive droite de la Zousfana, dans les confins Orano-maro-
cains, des dessins de personnages armés de matraques ou portant des
oriflammes comme les drapeaux touaregs actuels ; il note aussi la figura
tion de cercles. L'ensemble aurait été l'œuvre de Berbères : aujourd'hui
les ksouriens des environs menacent leurs enfants de les mener aux
rochers gravés, devant lesquels leur âme serait changée en âme d'un
des animaux figurés. — Toujours en 1902, le Dr Delmas 3 reconnaît sur
les gravures rupestres du djebel Amour, à Teniet el Kharrouba (Aflou),
l'image d'une divinité à tête de Lapin, ayant pour symbole le boomer
ang, divinité de caractère zoomorphe rappelant les dieux de l'ancienne
Egypte ; à côté d'elle figure un homme néolithique à chevelure couvrant
une partie du cou et dressée sur la tête, le tout révélant, selon l'auteur,
que la théogonie, issue du totémisme égyptien, a une origine nord-afri
caine ; pour le Dr Delmas, les graveurs algériens étaient des Cro-Ma-
gnon.
En 1903-4, E.-F. Gautier4 découvre en pays Targui, dans le Mouydir et
l'Ahnet, des gravures rupestres plus récentes que celles du Sud oranais
et du Maroc ; postérieures au vne siècle de notre ère, elles furent sans
doute l'œuvre de Berbères antéislamiques.
Le L* Desplagnes ~° fait remarquer en 1 906 que, parmi les gens des mont
agnes de la boucle du Niger (Hombori-Bandiagara) est encore en usage
la division en tribus mâles et tribus femelles : or les tribus femelles, qui
adorent le soleil et le feu comme principes fécondants, sacrifient au prin
temps des Béliers dont la tête est couverte d'une calebasse ornée de
banderoles de cuir ; l'auteur compare calebasse et banderoles aux attri
buts des Béliers gravés sur les rochers du Sud oranais. Cet officier
signale, d'autre part6, l'extension des inscriptions libyco-berbères jusque
sur le plateau central Nigérien, où des dessins rupestres sont bien recon-
1. Note sur une nouvelle station de Pierres écrites, Compt. rend. Acad. Insc. B.-
Lettres, 1902, p. 477.
2. Note sur les inscriptions recueillies à Taghit (Sud oranais), Bull. Soc. Géogr.
Archéol. Oran, 1902, p. 306-314, pi. I-IV.
3. Les Hadjrat Mektoubat du Djebel Amour dans le Sud oranais, Bull. Soc. Dauphin.
Ethnol. Anthrop., IX, 2, juillet 1902, p. 130-147.
4. Lettre sur le Mouydir, Ann. Géogr., 15 juillet 1903, p. 363. — Découvertes archéo
logiques et épigraphiques faites au cours ďun voyage au Sahara, Сотр. rend. Acad.
Inscr. B.-Lettres, 23 octobre 1903, p. 467. — Gravures rupestres sud-oranaises et
sahariennes, L'Anthropologie, 1904, p. 491-517.
5. Congr. intern. Anthrop. Archéol. préhist., XIII, Monaco, 1906 (1908), II, p. 346.
6. Desplagves, Leplateau central Nigérien, Paris, Larose, 1907, p. 77-83. 202 SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES
naissables dans le pays des Habbés. Des gravures sur rocher de même
caractère ont aussi été repérées par R. Arnaud dans le Tagant-Adrar
(Mauritanie sénégalaise).
E.-F. Gautier1 donne en 1908 une esquisse synthétique de la question des
images rupestres du Sahara algérien : au cours de son exposé, il insiste
sur la présence de Bœufs bâtés dans l'Ahnet (Aguelman Ta mana) et le
Hoggar (oueds Adjennar et Medjoura), ainsi que sur la situation géogra
phique des gravures à proximité des points d'eau actuels. La présence de
l'Éléphant et du Buffle antique ne prouve pas l'âge quaternaire des dessins
en question, le premier de ces animaux ayant subsisté jusqu'à l'époque
romaine en Afrique du Nord et le second étant mentionné dans un texte de
Strabon. Toutes ces manifestations artistiques sont l'œuvre de Berbères.
En 1913, S. Gsell2 donne une vue d'ensemble de la préhistoire de
Berbérie au début de son « Histoire ancienne de l'Afrique du Nord » : il
étudie notamment les gravures rupestres, insistant sur leur caractère
religieux, particulièrement manifeste en ce qui a trait aux Béliers coiffés
d'un objet discoïde, aux personnages en posture rituelle, aux scènes
représentant des mascarades sacrées. Ces tableaux se rapportent donc à
des pratiques de magie sympathique.
Je me suis à mon tour efforcé de montrer en 1918, dans la Revue Afri
caine 3, que les plus anciennes des images rupestres à Buffles antiques
pouvaient remonter au commencement du Paléolithique récent ou même
à la fin du Paléolithique moyen et que les manifestations de cet art
témoignent d'une évolution consécutive, s'étant poursuivie au Sahara jus
qu'à la fin du Néolithique.
En 1921 paraît l'ouvrage posthume de G.-B.-M: Flamand4 malheureu
sement, inachevé : dans ce livre est lithographiée la riche documentation
rassemblée par le regretté géologue du Sahara sur les gravures anciennes
des Ksours oranais et du djebel Amour, gravures considérées par l'auteur
comme d'âge néolithique.
Breuil, Frobenius, Obermaier, Kiïhn, Solignac, Reygasse (1923-1932).
— H. Breuil 5 signale dès 1923 certaines analogies entre les gravures
rupestres du Sahara central, relevées par l'adjudant Fretay à l'Aguilet
Abderrahman et le style néolithique espagnol.
1. Sahara algérien, Paris, Colin, 1908, p. 60-138, pi. XVI-XVII.
2. Histoire ancienne de V Afrique du Nord, Paris, Hachette, I, 1913 (Cf. V et VI,
1928).
3. L. Joleacd, Étude de Géographie zoologique sur la Berbérie, Les Bovines, 1918,
p. 66-70, Rev. Africaine, n° 295, 2e trim. 1918.
4. Les Pierres écrites, Paris, Masson, 1921.
5. Station de gravures rupestres d'Aguilet Abderrahman {Sahara central), L'An
thropologie, XXXIII, 1923, p. 156-160. .
GRAVURES RUPESTRES ET RITES DE L'EAU EN AFRIQUE DU NOKD 203
' L. Frobenius et H. Obermaier1 éditent en 1925 une monographie des
hadjerat mektoubat de l'Atlas saharien.
Le L* Demoulin 2 eh 1926 décrit des gravures rupestres du Hoggar et de
l'Adrar des Iforas. Dans le Nord de l'Adrar, il a reconnu à In Tadeini des
Bœufs bâtés et à l'oued Aoulilamane une Girafe dont la facture rappelle
celle des dessins de l'Afrique du Sud. Dans leTassili n Adrar, à In Azaoua,
figurent des hommes et des femmes à coiffure en forme de champignon.
Toutes ces gravures du Sahara central, proches de points d'eau actuels,
sont relativement récentes. — En 1926, H. Breuil3 fait connaître les
peintures rupestres de la grotte d'In Ezzan, au Sud duTassilides Azdjer,
dont il établit ainsi la chronologie : 1° figurations de chasseurs nus à queue
et de végétaux rappelant, à la fois, celles de peintures bushmanes, de
palettes et vases protodynastiques égyptiens, enfin d'images rupestres espa
gnoles ; 2° tableaux d'hommes vêtus, à chevelure et ornement de tête des
sinant ensemble un champignon, accompagnés de Taureaux, le tout
comparable aux représentations des roches de l'Est de l'Espagne (Gogul) ;
3° esquisses d'hommes vêtus comme ceux ,du Néolithique espagnol et de
4° peintures l'Énéolithique de Suse, avec Chiens assyriens ou égyptiens ;
relativement récentes.
Pour H. Kiihn4 (1927) les gravures sahariennes archaïques sont d'âge
paléolithique.
M. Solignac5 (1928; distingue cinq phases de peintures dans l'Est
constantinois et la Tunisie : 1° au Gétulien (Gonstantine), 2° à l'Azilien
et au Néolithique ancien (majorité des images), 3° au Néolithique récent
(Tunisie méridionale), 4° à l'âge du Bronze (peintures pariétales des haoua-
net de la Tunisie septentrionale), 5° à l'époque historique (Constantine).
— H. Breuil 6, de son côté, fait connaître la même année les gravures
rupestres du djebel Ouenat, découvertes par le prince Kemal el Dine, aux
1. Hadschra Maktuba, Munich, 1925, 160 pi., 11 cartes.
2. Gravures et inscriptions rupestres sahariennes, La Nature, n° 2.726, juillet 1926,
"p. 1-8.
3. In P. Durand et L. Lavauden, Les peintures rupestres de la grotte ďln Ezzan,
L'Anthropologie, XXXVI, 1926. p. 409-427.
4. Alter und Bedeutung der. Nordafrikanischen, Ipek, Leipzig, 1927, p. 13-29,
11 pi. [Cf. M. HiLZHEiyiERfNaturwissenschaftliches zù Kiihn s Alterslellung der « Уог-
dzfrikanischen Felskunst », Zeitschr. fur Ethnol., LIX, 1927 (1929), p. 95-98 et
E. Werth, Bemerkungen zu Kiihtfs Datierung der Nordafrikanischen Felsbilder-
■ zugleich Diskussions bemerkung zum Vortrag Hilzheimer (Die Schufrassen Norda-
frikas) von ISfebruar 1928, Id., LX, 1928 (1929), p. 165-167].
5. Les pierres écrites de la Berbérie orientale, Tunis, Barlier, in-4, 1928, 164 p.,
70 fig.
6. Les gravures du Djebel Ouenal, Rev. scient., 25 février 1928, p. 1-15 (Cf. Gra
vures rupestres du désert libyque identiques à celles des anciens Bushmen, L'Anthrop
ologie, XXXVI, 1926, p. 125-127). i SOCIÉTÉ DES AFRICANISTES 20
confins de la Libye, de l'Egypte, du Soudan anglo- égyptien et de l'Afrique
équatoriale française. Deux stades sont discernables sur ces rochers : 1° des
Bovidés sans cornes, suivis par un chasseur armé d'un arc, rappellent les
images archaïques de l'Afrique du Sud et de l'Est de l'Espagne ; 2° des
Bœufs, Moutons et Chèvres, avec leurs pâtres, évoquent l'art prédynast
ique égyptien.
En 1929, G. Kilián * découvre les gravures rupestres des confins
Imouhar-Téda formant un ensemble précamélin et, pour la plus grande
part, prétifinar : il y reconnaît, des Eléphants, des Girafes, des Bœufs avec
licols et charges, des Chevaux, des Chiens, des hommes nus à queue.
H. Obermaier2 (1930) affirme que les gravures sahariennes archaïques,
ne sont pas pleistocenes ou anténéolithiques : l'image du Buffle antique
se trouve associée à celle de Moutons de très vieille domestication ; toutes
témoignent d'une civilisation de pasteurs et d'agriculteurs d origine asia
tique.
Fernand Benoit3, dans ses publications de 1930-1931, rappelle le culte
évoqué : l°par les gravures rupestres figurant, dit-il, « un Bélier coiiîé
du disque solaire flanqué de deux ura?i », 2° par le texte d'El Bekri
mentionnant une tribu du Haut Atlas adorant un Bélier sur une mon
tagne escarpée, 3° par les sacrifices de Béliers à tête couverte d'une ca
lebasse et munie de banderoles de cuir chez certaines tribus de la boucle
"du Niger. « Le Bélier incarnait, dit-il, la force sacrée du troupeau et l'es
prit de la végétation. »
H. Breuil (1930) 4, commentant le texte de F. Benoit delà même année,
ajoute : « II se peut que c'ait été un rite magique pour produire la pluie
et le contexte semble indiquer que cette pensée, bien que non exprimée
par F. Benoit, lui soit venue à l'esprit. Le fait que l'homme schématique
du djebel Bes Seba et sans doute l'homme (?) accroupi d'El Richa, asso
ciés à des Béliers à sphéroïde, semble émettre un liquide, parle aussi
dans le même sens ». D'autre part, H. Breuil5 fait remarquer qu'une Anti
lope bubale de Moghar el Taghtani paraît coiffée du sphéroïde, comme le
1. Quelques observations et découvertes de ma mission de / 921 -i 928 aux confins
Imouhar-Téda dans le Sahara central et oriental, Compt. rend. Acad. Inscr. B.-
Lettres, 1929, p. 31-38 (Cf. Bcrthe D'Annelet, Mission en Afrique centrale, Bull. Com.
Afr. Franc., XL, décembre 1930, p. 653-657 ; XLI, mars 1931, et p. 200-201 et 284-285.
2. Le Paléolithique de l'Afrique du Nord, Rev. Archéol., 1930, p. 253-273. —
L'âge de Vart rupestre nord-africain, L'Anthropologie, XLI, 1931, p. 65-74 et Bol.
Acad. Hist. Madrid, С 1932, p. 243.
3. Survivances de civilisations méditerranéennes chez les Berbères, Rev. Anthrop.,
XL, n° 7-9, juillet-septembre 1930, p. 3. — L'Afrique méditerranéenne, Van Oest,
1931, p. 12, fig. 32.
4. L'Afrique préhistorique, Cahiers d'Art, V, 1930, nO88-9,p. 492.
5. Id., p. 491. RL'PESTRES ET RITES DE L*EAU EN AFRIQUE DU NORD 205 GRAVURES
sont habituellement les Béliers. Pour l'ensemble des groupes du Sud
algérien, le professeur du Collège de France a tenté d'établir la chronolog
ie ci-après : 1° phase contemporaine de la fin du Gapsien comportant des
images de Buffles et d'Éléphants ; 2° phase synchronique de la période de
transition du Capsien au Néolithique, période par excellence des Béliers
à sphéroïdes, mais où le Buffle vit encore ; 3° phase contemporaine du
Protodynastique égyptien néo-énéolithique, où dominent le Bœuf et l'Elé
phant, avec encore parfois des Béliers à sphéroïdes1.
Rendant compte de l'ouvrage de H. Breuil, F. Benoit2 a rapproché
les observations du Ll Desplagnes d'un récit d'Ibn Batouta.tGe Berbère
fut reçu en 1352 par Souleïmann, alors roi de Mali ou Mandé (dans la
région de Kangaba, en amont de Bamako, sur les rives du Niger) : il
constata que le souverain se faisait accompagner de deux Béliers destinés
à écarter de lui le mauvais œil3.
Le capitaine Ribaut 4 vient de décrire et de figurer l'image d'un Buffle
antique du cercle deGéryville, â tête surmontée d'un ornement en forme
de disque, semblable à celui bien connu des Béliers du Sud oranais : avec
cette figure, se trouve le dessin d'un homme à queue et ayant unboomerang.
Th. Monod5 (1932) distingue dans l'Adrar Ahnet : 1° des gravures pré-
camélines-bovines, avec Eléphants et Girafes ; 2° des gravures camélines-
équines libyco-berbères. — Presque en même temps, M. Reygasse 6 donne
un répertoire général de l'art rupestre proprement saharien. Les gravures
anciennes dénotent un milieu humide postpaléolithique caractérisé par
l'absence du Chameau et de l'Hippopotame, par la fréquence des Buffles,
Eléphants, Antilopes, Mouflons, Bœufs bâtés ou non, Moutons, Anes,
Félins, Autruches, Serpents, Girafes (communes seulement dans le Sud),
enfin par la rareté des Rhinocéros ; l'Homme s'y présente coiffé de
plumes, armé de boomerangs et d'arcs; ses préoccupations magiques
sont révélées par les images de Béliers à sphéroïdes. Parmi les graffiti
1. /rf.,p. 489-492.
2. Hespéris, XIII, 1931, p. 239-240.
3. M. Delafosse, Ilaut-Sénégal-Niger, 1, II, 1912, p. 197, 199.
4. Les pierres écrites de la région de Géry ville (Algérie), XVe Congr. Internat. Anthr.
Arch. préhist., Portugal, 1930 (1931), p. 400-410. (Cf. Nouvelles gravures rupestres du
cercle de Géryville, L'Anthropologie, XL, 1-2, mai 1931, p. 115-116).
5. L'Adrar Ahnet, Contribution à l'étude archéologique d'un district saharien,
Mém. Inst. Ethnol. Paris, XIX, 1932. — Gravures rupestres sahariennes naturalistes,
La Terre et la Vie, III, 5 mai 1932, p. 259-275, 9 fig.
6. Gravures rupestres et inscriptions tifinar du Sahara central, Cinquantenaire Fac.
Lettres Alger, 1932, p. 437-534, 15 pi. (Cf. Programme de recherches sahariennes,
Préhistoire et Ethnographie in Les Territoires du Sud de l'Algérie, Alger, in-8,
2e éd., 1930, V, p. 83-111 et Les Ages de la Pierre dans l'Afrique du Nord in Histoire
et Historiens de l'Algérie, Paris, Alcan, in-8, 1931.

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