Henry Beaunis (1830-1921) directeur-fondateur du laboratoire de Psychologie physiologique de la Sorbonne - article ; n°2 ; vol.95, pg 267-291

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L'année psychologique - Année 1995 - Volume 95 - Numéro 2 - Pages 267-291
Résumé
L'article présente la vie et l'œuvre d'Henry Beaunis, le directeur-fondateur du premier laboratoire français de psychologie expérimentale (1889). Né à Amboise en 1830, il fit ses études secondaires à Rouen et entreprit sa médecine à Paris avant de continuer ses études à Montpellier où il obtint son doctorat en 1856. Engagé comme médecin militaire, il devint répétiteur en 1861 à l'Ecole de santé militaire de Strasbourg. Ayant réussi son agrégation de physiologie en 1863, il enseigna aussi à l'Université de cette même ville. Après la guerre franco-prussienne de 1870, il fut nommé professeur de physiologie à Nancy en 1872. Si ses travaux dans le domaine de la physiologie connurent un certain succès à l'époque, il se tourna peu à peu vers la psychologie et devint un des représentants les plus éminents de l'Ecole de Nancy avec Liébault, Bernheim et Liégeois. En 1888, il demanda par l'intermédiaire du philosophe Théodule Ribot à Louis Liard, alors directeur de l'Enseignement supérieur, la création d'un laboratoire de psychologie physiologique qu'il obtint en 1889 et dont il fut le premier directeur (1889-1894) avant qu'Alfred Binet en prenne pleinement possession (1895-1911). Ce laboratoire fut rattaché à l'Ecole pratique des Hautes Etudes et fut installé dans les nouveaux locaux rénovés de la Sorbonne. En 1891, Alfred Binet rejoignit le laboratoire qu'il contribua à développer. C'est à ce dernier que revient l'idée de la création de L'Année Psychologique (1894). Ayant pris sa retraite de l'enseignement de physiologie de Nancy en 1893, Beaunis quitta le laboratoire de la Sorbonne pour des raisons de santé en 1895. Publiant peu à partir de cette période dans le domaine de la psychologie, il s'adonna alors avec passion à la poésie, à la musique, au théâtre et à la littérature avant de s'éteindre le 11 juillet 1921 au Cannet à l'âge de 91 ans.
Mots-clés : Beaunis, Binet, Ribot, laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne, L'Année Psychologique, histoire de la psychologie.
Summary : Henry Beaunis (1830-1921) founder-director of the Laboratory of Physiological Psychology of the Sorbonne.
This paper presents the life and work of Henry Beaunis, the founder and the director of the first french laboratory of experimental psychology (1889). Born in Amboise in 1830, he was educated in Rouen before undertaking his medical studies in Paris. He continued his studies in Montpellier where he earned his M.D. in 1856. Then, he joined the army as a medical officer. In 1861, he was an assistant in charge of preparation in the Army Medical School of Strasbourg. He passed his agrégation of physiology in 1863 before teaching at the University and School of Medicine in Strasbourg. After the franco-prussian war in 1870, he was promoted to be professor of physiology (1872) in Nancy. Although he was an eminent french physiologist, he was interested in psychology and became one of the most representative scholars of the School of Nancy with Liébault, Bernheim and Liégeois. In 1888, he asked Louis Liard, through the philosopher Théodule Ribot, for the creation of the Laboratory of Physiological Psychology. He was the first director of the laboratory (1889-1894) before Alfred Binet became his successor (1895-1911). This laboratory was attached to the « Ecole Pratique des Hautes Etudes » (EPHE) and was established in the Sorbonne. In 1891, Alfred Binet rejoined the laboratory that he contributed to develop and created the Année Psychologique ira 1894. Retired from teaching in 1893, Beaunis left the laboratory of the Sorbonne in 1895 due to bad health. From this date he rarely published in the domain of psychology.
He devoted himself to poetry, music, theater and literature before his death July 11, 1921 in Cannet at the age of 91 years.
Key words : Beaunis, Binet, Ribot, Laboratory of Physiological Psychology of the Sorbonne, L'Année Psychologique, history of psychology.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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S. Nicolas
Henry Beaunis (1830-1921) directeur-fondateur du laboratoire
de Psychologie physiologique de la Sorbonne
In: L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°2. pp. 267-291.
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Nicolas S. Henry Beaunis (1830-1921) directeur-fondateur du laboratoire de Psychologie physiologique de la Sorbonne. In:
L'année psychologique. 1995 vol. 95, n°2. pp. 267-291.
doi : 10.3406/psy.1995.28824
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1995_num_95_2_28824Résumé
Résumé
L'article présente la vie et l'œuvre d'Henry Beaunis, le directeur-fondateur du premier laboratoire
français de psychologie expérimentale (1889). Né à Amboise en 1830, il fit ses études secondaires à
Rouen et entreprit sa médecine à Paris avant de continuer ses études à Montpellier où il obtint son
doctorat en 1856. Engagé comme médecin militaire, il devint répétiteur en 1861 à l'Ecole de santé
militaire de Strasbourg. Ayant réussi son agrégation de physiologie en 1863, il enseigna aussi à
l'Université de cette même ville. Après la guerre franco-prussienne de 1870, il fut nommé professeur de
physiologie à Nancy en 1872. Si ses travaux dans le domaine de la physiologie connurent un certain
succès à l'époque, il se tourna peu à peu vers la psychologie et devint un des représentants les plus
éminents de l'Ecole de Nancy avec Liébault, Bernheim et Liégeois. En 1888, il demanda par
l'intermédiaire du philosophe Théodule Ribot à Louis Liard, alors directeur de l'Enseignement supérieur,
la création d'un laboratoire de psychologie physiologique qu'il obtint en 1889 et dont il fut le premier
directeur (1889-1894) avant qu'Alfred Binet en prenne pleinement possession (1895-1911). Ce
laboratoire fut rattaché à l'Ecole pratique des Hautes Etudes et fut installé dans les nouveaux locaux
rénovés de la Sorbonne. En 1891, Alfred Binet rejoignit le laboratoire qu'il contribua à développer. C'est
à ce dernier que revient l'idée de la création de L'Année Psychologique (1894). Ayant pris sa retraite de
l'enseignement de physiologie de Nancy en 1893, Beaunis quitta le laboratoire de la Sorbonne pour des
raisons de santé en 1895. Publiant peu à partir de cette période dans le domaine de la psychologie, il
s'adonna alors avec passion à la poésie, à la musique, au théâtre et à la littérature avant de s'éteindre
le 11 juillet 1921 au Cannet à l'âge de 91 ans.
Mots-clés : Beaunis, Binet, Ribot, laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne, L'Année
Psychologique, histoire de la psychologie.
Abstract
Summary : Henry Beaunis (1830-1921) founder-director of the Laboratory of Physiological Psychology
of the Sorbonne.
This paper presents the life and work of Henry Beaunis, the founder and the director of the first french
laboratory of experimental psychology (1889). Born in Amboise in 1830, he was educated in Rouen
before undertaking his medical studies in Paris. He continued his studies in Montpellier where he
earned his M.D. in 1856. Then, he joined the army as a medical officer. In 1861, he was an assistant in
charge of preparation in the Army Medical School of Strasbourg. He passed his agrégation of
physiology in 1863 before teaching at the University and School of Medicine in Strasbourg. After the
franco-prussian war in 1870, he was promoted to be professor of physiology (1872) in Nancy. Although
he was an eminent french physiologist, he was interested in psychology and became one of the most
representative scholars of the School of Nancy with Liébault, Bernheim and Liégeois. In 1888, he asked
Louis Liard, through the philosopher Théodule Ribot, for the creation of the Laboratory of Physiological
Psychology. He was the first director of the laboratory (1889-1894) before Alfred Binet became his
successor (1895-1911). This laboratory was attached to the « Ecole Pratique des Hautes Etudes »
(EPHE) and was established in the Sorbonne. In 1891, Alfred Binet rejoined the laboratory that he
contributed to develop and created the Année Psychologique ira 1894. Retired from teaching in 1893,
Beaunis left the laboratory of the Sorbonne in 1895 due to bad health. From this date he rarely
published in the domain of psychology.
He devoted himself to poetry, music, theater and literature before his death July 11, 1921 in Cannet at
the age of 91 years.
Key words : Beaunis, Binet, Ribot, Laboratory of Physiological Psychology of the Sorbonne, L'Année
Psychologique, history of psychology.L'Année Psychologique, 1995, 95, 267-291
NOTE HISTORIQUE
Laboratoire de Psychologie Expérimentale
URA CNRS 3161
Université René Descartes et EPHE
HENRY BEAUNIS (1830-1921)
DIRECTEUR-FONDATEUR DU LABORATOIRE
DE PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE DE LA SORBONNE
par Serge NICOLAS2
SUMMARY : Henry Beaunis (1830-1921) founder-director of the
Laboratory of Physiological Psychology of the Sorbonne.
This paper presents the life and work of Henry Beaunis, the founder and
the director of the first french laboratory of experimental psychology (1889).
Born in Amboise in 1830, he was educated in Rouen before undertaking his
medical studies in Paris. He continued his studies in Montpellier where he
earned his M.D. in 1856. Then, he joined the army as a medical officer.
In 1861, he was an assistant in charge of preparation in the Army Medical
School of Strasbourg. He passed his agrégation of physiology in 1863 before
teaching at the University and School of Medicine in Strasbourg. After the
franco-prussian war in 1870, he was promoted to be professor of physiology
(1872) in Nancy. Although he was an eminent french physiologist, he was
interested in psychology and became one of the most representative scholars of
the School of Nancy with Liébault, Bernheim and Liégeois. In 1888, he asked
Louis Liard, through the philosopher Théodule Ribot, for the creation of the
Laboratory of Physiological Psychology. He was the first director of the
laboratory (1889-1894) before Alfred Binet became his successor
(1895-1911). This laboratory was attached to the « Ecole Pratique des Hautes
Etudes » (EPHE) and was established in the Sorbonne. In 1891, Alfred Binet
rejoined the laboratory that he contributed to develop and created the Année
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2 . Je tiens à remercier les services de l'état civil des villes d'Amboise, du
Cannet et de Strasbourg pour leur aide précieuse concernant certaines informat
ions biographiques sur Henry Beaunis et sa famille. 268 Serge Nicolas
Psychologique ira 1894. Retired from teaching in 1893, Beaunis left the
laboratory of the Sorbonne in 1895 due to bad health. From this date he rarely
published in the domain of psychology.
He devoted himself to poetry, music, theater and literature before his death
July 11, 1921 in Cannet at the age of 91 years.
Key words : Beaunis, Binet, Ribot, Laboratory of Physiological
Psychology of the Sorbonne, L'Année Psychologique, history of psychology.
INTRODUCTION
Le nom d'Henry Beaunis est familier aux psychologues. Il
est directement attaché, d'une part, à la fondation en 1889 du
premier laboratoire français de psychologie expérimentale et,
d'autre part, à la création de la revue L'Année Psychologique.
Cependant nous avions jusqu'à présent peu d'éléments sur la
vie, les travaux et la personnalité d'Henry Beaunis ainsi que sur
les conditions exactes de la fondation du laboratoire et de la
revue. Le centenaire de L'Année Psychologique nous fournit l'o
ccasion solennelle d'une mise au point historique. Celle-ci n'au
rait pu avoir lieu avec autant de précision si récemment je
n'avais pas eu en main des extraits d'un manuscrit inédit : les
Mémoires autobiographiques écrits par Henry Beaunis après
19141. Les quelques pages des Mémoires que je possède sont d'un
grand intérêt pour l'histoire de la psychologie expérimentale. Je
1 . Cette découverte est à mettre au compte d'un heureux hasard. C'est en
Usant en janvier dernier l'intéressant ouvrage de Jacqueline Carroy sur Les per
sonnalités doubles et multiples (1993), alors que j'avais entrepris depuis un cer
tain temps déjà mes recherches documentaires sur le sujet qui nous occupe, que
j'ai découvert l'existence des Mémoires d'Henry Beaunis. Après une recherche
infructueuse dans diverses bibliothèques à Paris et Nancy, j'ai contacté person
nellement Jacqueline Carroy lors d'une réunion au GEPHP (Groupe d'études
pluridisciplinaires d'histoire de la psychologie) qui m'a aimablement fait parve
nir les extraits qu'elle possédait des Mémoires ainsi qu'un article écrit par
Madeleine Brunon-Guardia, nièce d'Henry Beaunis, en souvenir de son oncle
défunt pour la « Normandie médicale » et retranscrit dans la Revue médicale de
l'Est (1922). Ce dernier article est en fait un résumé très succinct des Mémoires
inédits de Beaunis. Les extraits des Mémoires qui me sont parvenus sont rela
tifs à l'œuvre psychologique d'Henry Beaunis sur l'Ecole de Nancy (p. 414-445)
et la fondation du Laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne,
de L'Année Psychologique et de la Société de psychologie physiologique
(p. 487-501). Beaunis (1830-1921) 269 Henry
présenterai dans un premier temps la biographie de ce person
nage telle que j'ai pu la reconstituer principalement à partir de
deux types de documents : les notices biographiques et nécrolo
giques que des savants ont publié à l'annonce de son décès
(Bérillon, 1922; Horn, 1921; Meyer, 1921; Philippe, 1921; Pié-
ron, 1922); les articles écrits par des proches d'Henry Beaunis
(Brunon-Guardia, 1922; De Monchy, 1922; Gross, 1921). Dans
un second temps, je décrirai minutieusement les conditions de
création du Laboratoire de psychologie physiologique de la Sor
bonne et de L'Année Psychologique.
1 - Eléments de biographie et présentation de l'œuvre
d'Henry Beaunis
a) La jeunesse (1830-1848)
Henry-Etienne Beaunis1, né le 2 août 1830 à Amboise
(Indre-et-Loire), fut le premier enfant d'une famille qui en
compta cinq (trois fils et deux filles). C'est en partie à cause des
circonstances de l'histoire qu' Amboise fut sa ville de naissance.
En effet, pendant l'été 1830, sa mère, femme d'un fonctionnaire
des contributions indirectes à Rouen, dut quitter brusquement
cette ville menacée par la révolution de Juillet pour se réfugier
en Touraine dans sa famille. A la fin de ces événements politi
ques, elle revint auprès de son mari mais laissa le petit garçon à
sa grand-mère qui le garda deux ans avant de le ramener aux
parents. Envoyé à la pension Lévy, il devint un élève modèle
présentant une curiosité et une intelligence qui ne demandait
qu'à éclore. Très tôt la lecture devint sa passion dominante.
Selon Madeleine Brunon-Guardia (1922, p. 570), « il se l'admin
istrait par doses énormes, sans choix ni discernement, au
hasard, tout lui était bon ». Les visites aux musées et dans les
ateliers de peintres amis de son père l'initièrent aux questions
artistiques qui devaient plus tard tenir une place importante
1 . L'orthographie du prénom de Beaunis nous a posé quelques problèmes
au début de nos recherches. Dans certaines de ses propres publications comme
pour sa thèse en médecine on trouve la graphie traditionnelle : Henri. Par
conséquent, le classement de ses travaux dans les fichiers de bibliothèque pose
certaines difficultés. Son acte de naissance stipule bien néanmoins qu'il s'agit
d'ifenry Beaunis. 270 Serge Nicolas
dans sa vie. Classé parmi les meilleurs élèves, son travail lui
valait de continuels succès. Vers l'âge de treize ans, son père fut
muté à Lisieux. Pour ne pas nuire à des études en si bonne voie,
les parents décidèrent de laisser leur fils à Rouen comme interne
à la pension Guernet. D'après Brunon-Guardia (1922, p. 571),
« l'adolescence et la jeunesse d'Henry Beaunis s'accommodèrent
du régime de la pension... Dans ses Mémoires, écrits à la fin de
sa vie, on ne perçoit ni plainte ni amertume envers la servitude
du collège et de l'institution ». Beaunis poursuivit ses études
avec succès entre 1844 et 1849, s'intéressant aussi bien à la par
tie littéraire des programmes qu'à la partie scientifique. A la fin
de ses études secondaires au collège de Rouen, il obtint success
ivement les diplômes de bachelier es lettres (1848) et de bachelier
es sciences physiques (1849).
b) La formation médicale : lé parcours (1848-1863)
II commença ses études de médecine à l'Ecole secondaire de
Rouen (1848-1850) sous l'influence de son grand-oncle maternel,
vieux praticien tourangeau, qu'il visitait pendant ses vacances
d'été à Vouvray. Ses débuts d'étudiant en médecine lui furent
faciles. Il se rendit ensuite à Paris pour continuer ses études sous
les auspices des maîtres du temps : Alfred Velpeau (1795-1867),
Philippe Ricord (1800-1889), Armand Trousseau (1801-1867),
Paul Broca (1824-1888) et Claude Bernard (1813-1878). La vie
parisienne lui était fort agréable et les distractions nombreuses.
Cette ambiance réveilla le goût du jeune homme pour la littéra
ture. Il écrivit plusieurs poèmes, un roman, des pièces de théâtre
dont une Ode à Molière jouée en 1853 à l'Odéon (cf. Beaunis,
1917). Cette activité préjudiciable aux études éloignait peu à
peu Henry de la voie médicale. Son père, averti à temps de
toutes ces distractions, l'emmena avec lui dans la nouvelle rés
idence familiale à Rodez (Aveyron), où il venait d'être nommé
directeur des contributions indirectes. Il continua ainsi ses
études à Montpellier dans la célèbre Faculté de médecine. Trois
ans plus tard, il obtint le titre de docteur en médecine après
avoir soutenu le 25 février 1856 une thèse sur L'habitude en
général (Beaunis, 1856), il venait d'avoir 25 ans. Afin de réparer
les erreurs passées et de ménager les subsides paternels, il
embrassa la carrière militaire en concourant pour le Val-de-
Grâce et y sortit avec le galon d'aide-major de deuxième classe Beaunis (1830-1921) 271 Henry
en 1856. Son premier poste fut Blidah en Algérie française où il
rencontra un jeune officier qui deviendra plus tard le général
Boulanger, et qui fit sur lui une formidable impression. Après
plusieurs garnisons en Algérie, il rentra en France avec le galon
de médecin-major de deuxième classe en 1860. Il fut nommé à
Montpellier dans un régiment du Génie puis suivit sa garnison à
Arras où il profita de ses loisirs pour apprendre l'allemand et
préparer le concours de répétiteur à l'Ecole du Service de santé
militaire qu'il obtint en 1861. Répétiteur à Strasbourg, il s'ins
crivit pour concourir à l'agrégation de médecine (section des
sciences anatomiques et physiologiques) qu'il obtint deux ans
plus tard ayant rédigé, selon Gross (1921), une thèse remar
quable intitulée Anatomie générale et physiologie du système lym
phatique (Beaunis, 1863).
c) Physiologiste et médecin : de Strasbourg à Sétif (1866-1872)
Après les trois années de stage, jadis réglementaires, il prend,
en 1866, une part active à l'enseignement de la Faculté de
médecine de Strasbourg, en assurant un cours complémentaire
de physiologie, dont il a ultérieurement publié le programme du
semestre d'été 1869 (Beaunis, 1872). Il est en même temps atta
ché à l'hôpital militaire de Strasbourg, où il est chargé du ser
vice des vénériens (pour les souvenirs de Beaunis sur cette
période, cf. Beaunis, 1888a). Jeune professeur, déjà ses quelques
travaux de physiologie l'avaient fait connaître et l'éditeur Bail-
lière lui demanda avec insistance un traité d'anatomie qui
puisse s'adapter aux besoins des étudiants. Cette demande à un
provincial n'était motivée que par une politique de décentralisa
tion scientifique. Cet ouvrage intitulé Nouveaux éléments d'ana
tomie descriptive et d'embryologie, dont la première édition
remonte en 1867, fut rédigé en collaboration avec Abel Bouc
hard1, son condisciple et fidèle ami (Beaunis et Bouchard,
1 . Henri-Désiré Abel Bouchard est né le 18 décembre 1833 à Ribeauvillé.
Il fit ses études à la Faculté de Strasbourg où il passa brillamment le concours
de l'internat (1854), puis sa thèse de doctorat (1856). Il entra au Val-de-Grâce
comme médecin stagiaire. C'est là qu'il rencontra Beaunis. Il professa ensuite
l'anatomie et la physiologie à l'Ecole de santé militaire de Strasbourg de 1866
à 1870. La même année que Beaunis (1872) il rentra dans le civil pour occuper
une chaire d'anatomie à la Faculté de Nancy, puis en 1876 demanda sa mutat
ion à Bordeaux où il décéda en mars 1899. 272 Serge Nicolas
1867). L'importance de cet ouvrage en fît, à l'époque, un clas
sique par excellence (Horn, 1921) qui connut quatre rééditions
(1873, 1879, 1885, 1893) et une traduction (l'édition de 1885 fut
traduite en espagnol). Une connaissance suffisante de la littéra
ture scientifique étrangère de l'époque avait permis aux auteurs
de ne laisser échapper aucune des découvertes récentes. Même si
ce livre présente quelques innovations ingénieuses et pratiques,
il ne peut être considéré que comme un traité de compilation des
connaissances actuelles dans les domaines de l'anatomie et de
l'embryologie. Comme complément à cet ouvrage, il convient
d'ajouter le Précis d'anatomie et de dissection publié quelques
années plus tard (Beaunis et Bouchard, 1877) qui fut traduit
successivement en espagnol et en italien.
La vie à Strasbourg lui plut énormément. Il s'était fait un
nom dans cette ville et passait pour avoir une place prépondé
rante comme chirurgien et comme professeur. C'est dans cette
région alsacienne qu'il rencontra Marie-Amélie Fabry (1842-
1912) qui allait devenir sa femme en août 1867 dans des circons
tances relatées par Madeleine Brunon-Guardia (1922, p. 574-
575). Trois ans plus tard, la guerre éclata entre la France et la
Prusse. Dès le 13 août 1870, le bombardement meurtrit la ville.
Le major Beaunis exerça son travail à l'hôpital militaire jusqu'à
la capitulation de la ville, le 28 septembre 1870. Prisonnier, il
s'enfuit par Kehl le 4 août, habillé en touriste, et retrouva sa
femme à Bâle. Tous deux se rendirent à Lyon où il fut détaché
à Nevers et commença la campagne de la Loire aidé par sa
femme devenue pendant un temps ambulancière. Affecté
comme médecin-chef à l'ambulance de la lre division du
18e corps d'armée, il fera les campagnes de la Loire et de l'Est.
L'armistice signé le 28 janvier 1871, Beaunis fut envoyé à
Chambéry puis à Lyon. Un court séjour à Paris pour voir sa
mère lui fit assister à la proclamation de la Commune, le
18 mars 1871, sur la place de l'Hôtel-de- Ville. De retour à Lyon,
il y rédigea ses impressions de campagne, relatant les événe
ments de la guerre, qui furent publiées dans un premier temps
sous forme de feuilleton dans la Gazette médicale en 1871-1872
avant d'être rassemblées un ouvrage (Beaunis, 1887a). Le
séjour à Lyon fut brusquement interrompu par une nouvelle
affectation en Algérie, à Sétif (province de Constantine), où il
reçut l'insigne de chevalier de la Légion d'honneur pour service
rendu à la Patrie. Beaunis (1830-1921) 273 Henry
d) La nomination à Nancy (1872-1893)
L'étape de Sétif se prolongeait lorsqu'il reçut sa nomination
à la Faculté de Nancy. Le décret du 1er octobre 1872 qui trans
férait la Faculté de médecine de Strasbourg à Nancy confia à
Beaunis, agrégé de la Faculté de médecine de Strasbourg, la
chaire de physiologie. Cette chaire était devenue vacante à la
suite de la disparition de son titulaire E. Küss1.
C'est à Nancy que le monde savant strasbourgeois s'était
regroupé. Le Pr Beaunis a été le brillant créateur de l'enseign
ement de la physiologie à la Faculté de médecine de Nancy. Un
laboratoire absolument rudimentaire lui fut d'abord attribué
au rez-de-chaussée du bâtiment de l'ancienne Ecole supérieure
de garçons, place de l'Académie, aujourd'hui place Carnot,
bâtiment mis à la disposition de la Faculté de médecine pour
une première installation purement provisoire. Les instruments
et les appareils furent envoyés par le ministre de l'Instruction
publique, et ont permis à Beaunis de compléter l'enseignement
théorique par les expériences nécessaires et d'organiser des
conférences et travaux pratiques qui, bien que nullement obli
gatoires encore, ont été suivis par un certain nombre d'élèves.
C'est en 1875-1876 qu'un laboratoire de physiologie, en tout
point satisfaisant pour l'époque, fut installé au premier étage
de l'aile droite du bâtiment élevé le long de l'ancienne rue de
la Ranivelle, sur le terrain du jardin de l'Académie, et mis à la
disposition de la Faculté, bâtiment qui sera occupé plus tard
par l'Institut de zoologie de la Faculté des sciences. Dans son
nouveau laboratoire Beaunis put développer l'organisation de
ses travaux pratiques qui obtinrent un véritable succès,
démontrant ainsi la valeur de l'enseignement du maître. Beaun
is avait acquis une réputation justement méritée par ses tr
avaux d'anatomie et de physiologie. Il publia bientôt un
ouvrage de haute importance à partir de ses notes de cours
accumulées depuis ses enseignements à la Faculté de Stras
bourg, les Nouveaux éléments de physiologie humaine compre
nant les principes de la physiologie comparée et de la physiologie
générale, avec une première édition en 1876 (volume de
1 . E. Küss (né à Strasbourg le 1er février 1815 ; décédé à Bordeaux le
1er mars 1871) était professeur de physiologie à Strasbourg depuis 1846 (pour
une biographie : Beaunis, 1887a, p. 229-242). 274 Serge Nicolas
1 140 pages avec 282 figures), bientôt suivie d'une seconde édi
tion entièrement refondue en 1881 en deux gros volumes tota
lisant plus de 1 600 pages. Il introduisit dans son ouvrage la
psychologie physiologique pour les raisons qu'il a exposées
dans la préface de la première édition :
« L'auteur n'a pas cru non plus que la physiologie dût laisser de côté,
pour l'abandonner aux philosophes, la partie psychologique de la physiolog
ie cérébrale ; pour lui, en effet, à l'exemple de l'Ecole anglaise, la psychol
ogie trouve dans la physiologie sa base la plus sûre et la plus solide ; aussi
n'a-t-il pas craint de traiter, en s'appuyant sur les données physiologiques,
les questions des sensations, des idées, du langage, de la conscience, de la
volonté, etc., et si les limites de ce livre lui ont interdit de s'étendre sur ces
sujets, il espère en avoir assez dit pour en préciser nettement les points
essentiels » (Beaunis, 1876, p. Vil).
Le laboratoire, contenant les instruments et appareils néces
saires aux études et aux travaux de physiologie, lui permit de
planifier de nombreux dont les résultats furent pour
certains communiqués à diverses sociétés savantes (Académie
des sciences, Académie de médecine, Société de biologie, Société
de psychologie physiologique, Sociétés de médecine de Nancy,
Société des sciences de Nancy) et pour d'autres publiés dans
diverses revues et journaux (Revue médicale de l'Est, dont il fut
un des membres fondateurs, Revue scientifique, Gazette médicale
de Paris, Science et Nature...). Si son œuvre scientifique n'est
pas très originale, il faut tout de même souligner qu'il était très
estimé dans le monde scientifique. C'est peut-être dans le
domaine de la psychologie physiologique des sensations qu'il fut
véritablement un novateur. Il a par exemple été le premier à
étudier les temps de réaction des sensations olfactives (Beaunis,
1884) et à fournir une étude complète sur les sensations internes
(Beaunis, 18896).
Il fut un professeur spécialement qualifié, à la parole él
égante et évocatrice d'idées dans l'esprit de ses auditeurs (Meyer,
1921). Il consacra en 1878 une leçon d'ouverture à Claude Ber
nard qui fut très appréciée (Horn, 1921), et un cours sur l'évolu
tion du système nerveux pendant l'année universitaire 1888-
1889 qui fut particulièrement remarqué puisque la Revue
Scientifique le publia in extenso dans une série d'articles (Beaun
is, 18886, 1889a) avant d'être assimilé dans un ouvrage 1890).

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