Hermann Ebbinghaus et l'étude expérimentale de la mémoire humaine - article ; n°4 ; vol.92, pg 527-544

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L'année psychologique - Année 1992 - Volume 92 - Numéro 4 - Pages 527-544
Résumé
Les travaux d'Hermann Ebbinghaus sur la mémoire humaine ont été analysés dans le but de souligner l'importante contribution de cet auteur au niveau expérimental mais aussi et surtout conceptuel. Il s'avère qu'Ebbinghaus avait clairement établi la distinction entre deux modes d'expression de la mémoire ; l'un implicite, mesuré par l'économie au réapprentissage et l'autre explicite, mesuré par le souvenir de l'événement ou du matériel. S'appliquant surtout à ne pas réduire la mémoire au souvenir, il développa un indicateur basé sur l'économie en temps ou en nombre d'essais réalisée lors d'un second apprentissage. Ainsi, il remarqua qu'un événement non évocable ni même reconnaissable était tout de même présent en mémoire puisqu'il suscitait encore une économie lors de son réapprentissage. Cependant, dès la fin du XIXe siècle, les chercheurs travaillant dans le domaine de la mémoire ont préféré utiliser les tests classiques de rappel et de reconnaissance. Aujourd'hui, de nombreuses mesures implicites de la mémoire à caractère perceptif, lexical ou conceptuel sont mises en œuvre et ont toutes en commun avec la méthode de réapprentissage le fait que les contenus de mémoire ne sont pas testés directement. La découverte récente de nombreuses dissociations entre ces nouvelles mesures et les tests classiques de rappel et de reconnaissance a permis l'émergence d'un nouveau champ de recherches dont Ebbinghaus fut le précurseur : celui de la mémoire implicite et de la mémoire explicite.
Mots clés : Ebbinghaus, histoire de la psychologie, mémoire implicite et explicite.
Summary : Hermann Ebbinghaus and the experimental study of human memory.
Ebbinghaus' experimental research on human memory is analysed in order to emphasize the author's important contribution to the experimental but above all to the conceptual level. It is shown that Ebbinghaus had clearly established the distinction between two forms of expression of memory : one implicit, measured with saving during relearning and one explicit measured with remembering of the event or of the material. In order to not reduce memory to remembering, he developped a test based on saving realised during re-learning. Thus, he noticed that an event neither recalled nor recognized was still present in memory since it caused saving during relearning. Nevertheless, since the XIXth century, researchers working in the field of memory have preferred classic tests of recall and recognition. Now, many implicit tests of perceptual, lexical and conceptual memory are developed that have in common with the method of relearning the fact that memory is not tested directly. Recent discovery of many dissociations between these new tests of memory and classic tests of recall and recognition has favoured the emergence of a new domain of experimental research in which Ebbinghaus was a pioneer : namely, that of implicit and explicit memory.
Key-words : Ebbinghaus, history of psychology, implicit and explicit memory.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Serge Nicolas
Hermann Ebbinghaus et l'étude expérimentale de la mémoire
humaine
In: L'année psychologique. 1992 vol. 92, n°4. pp. 527-544.
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Nicolas Serge. Hermann Ebbinghaus et l'étude expérimentale de la mémoire humaine. In: L'année psychologique. 1992 vol. 92,
n°4. pp. 527-544.
doi : 10.3406/psy.1992.29538
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1992_num_92_4_29538Résumé
Résumé
Les travaux d'Hermann Ebbinghaus sur la mémoire humaine ont été analysés dans le but de souligner
l'importante contribution de cet auteur au niveau expérimental mais aussi et surtout conceptuel. Il
s'avère qu'Ebbinghaus avait clairement établi la distinction entre deux modes d'expression de la
mémoire ; l'un implicite, mesuré par l'économie au réapprentissage et l'autre explicite, mesuré par le
souvenir de l'événement ou du matériel. S'appliquant surtout à ne pas réduire la mémoire au souvenir, il
développa un indicateur basé sur l'économie en temps ou en nombre d'essais réalisée lors d'un second
apprentissage. Ainsi, il remarqua qu'un événement non évocable ni même reconnaissable était tout de
même présent en mémoire puisqu'il suscitait encore une économie lors de son réapprentissage.
Cependant, dès la fin du XIXe siècle, les chercheurs travaillant dans le domaine de la mémoire ont
préféré utiliser les tests classiques de rappel et de reconnaissance. Aujourd'hui, de nombreuses
mesures implicites de la mémoire à caractère perceptif, lexical ou conceptuel sont mises en œuvre et
ont toutes en commun avec la méthode de réapprentissage le fait que les contenus de mémoire ne sont
pas testés directement. La découverte récente de nombreuses dissociations entre ces nouvelles
mesures et les tests classiques de rappel et de reconnaissance a permis l'émergence d'un nouveau
champ de recherches dont Ebbinghaus fut le précurseur : celui de la mémoire implicite et de la mémoire
explicite.
Mots clés : Ebbinghaus, histoire de la psychologie, mémoire implicite et explicite.
Abstract
Summary : Hermann Ebbinghaus and the experimental study of human memory.
Ebbinghaus' experimental research on human memory is analysed in order to emphasize the author's
important contribution to the experimental but above all to the conceptual level. It is shown that
Ebbinghaus had clearly established the distinction between two forms of expression of memory : one
implicit, measured with saving during relearning and one explicit measured with remembering of the
event or of the material. In order to not reduce memory to remembering, he developped a test based on
saving realised during re-learning. Thus, he noticed that an event neither recalled nor recognized was
still present in memory since it caused saving during relearning. Nevertheless, since the XIXth century,
researchers working in the field of memory have preferred classic tests of recall and recognition. Now,
many implicit tests of perceptual, lexical and conceptual memory are developed that have in common
with the method of relearning the fact that memory is not tested directly. Recent discovery of many
dissociations between these new tests of and classic tests of recall and recognition has
favoured the emergence of a new domain of experimental research in which Ebbinghaus was a pioneer
: namely, that of implicit and explicit memory.
Key-words : Ebbinghaus, history of psychology, implicit and explicit memory.L'Année Psychologique, 1992, 92, 527-544
NOTES
Laboratoire de Psychologie expérimentale
URA CNRS 316
Université René-Descartes Paris V1
HERMANN EBBINGHAUS
ET L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE
DE LA MÉMOIRE HUMAINE
par Serge Nicolas
SUMMARY : Hermann Ebbinghaus and the experimental study of
human memory.
Ebbinghaus' experimental research on human memory is analysed
in order to emphasize the author's important contribution to the experimental
but above all to the conceptual level. It is shown that Ebbinghaus had
clearly established the distinction between two forms of expression of
memory : one implicit, measured with saving during relearning and one
explicit measured with remembering of the event or of the material. In
order to not reduce memory to remembering, he developped a test based
on saving realised during re-learning. Thus, he noticed that an event
neither recalled nor recognized was still present in memory since it caused
saving during relearning. Nevertheless, since the XlXth century, researchers
working in the field of memory have preferred classic tests of recall and
recognition. Now, many implicit tests of perceptual, lexical and conceptual
memory are developed that have in common with the method of relearning
the fact that memory is not tested directly. Recent discovery of many
dissociations between these new tests of memory and classic tests of recall
and recognition has favoured the emergence of a new domain of experimental
research in which Ebbinghaus was a pioneer : namely, that of implicit
and explicit memory.
Key-words : Ebbinghaus, history of psychology, implicit and explicit
memory.
1. Centre Henri-Piéron, 28, rue Serpente, 75006 Paris. 528 Serge Nicolas
La publication d'un article dans L'Année psychologique ayant pour
titre « Hermann Ebbinghaus et l'étude expérimentale de la mémoire
humaine » peut paraître étrange à certains mais se justifie aujourd'hui
pour plusieurs raisons. Premièrement, la grande majorité des psycho
logues de langue française, bien qu'ils sachent l'importante contribu
tion de ce psychologue allemand dans le domaine de la mémoire par la
lecture de certains ouvrages généraux (cf. Florès, 1975 ; Fraisse, 1981),
ne connaissent généralement pas le détail de ses investigations expéri
mentales qui ont pourtant fortement conditionné les recherches ulté
rieures dans ce domaine. Deuxièmement, il n'existe pas en langue
française, aussi loin que l'on remonte dans le temps, une analyse détaillée
de ses travaux sur la mémoire. Troisièmement, les publications d'Ebbing-
haus sont anciennes puisqu'elles datent d'à peu près un siècle et ne sont
donc pas facilement accessibles pour un public non initié et ce d'autant
plus que les ouvrages de cet auteur ne sont pas disponibles en langue
française si ce n'est son Précis de psychologie (1908/1912). Enfin, la
dernière raison que nous invoquons à l'appui d'un tel article, la plus
importante à nos yeux, en tant que psychologue expérimentaliste, est
que les réflexions et certains résultats apportés par cet auteur rede
viennent d'actualité dans les recherches sur la mémoire.
Lorsque l'on consulte la seconde édition du Traité de Wundt (1880/
1886) sur la psychologie physiologique, on constate que l'auteur consacre
seulement quelques pages à la mémoire et ne dit pas un mot au sujet
de l'expérimentation sur cette faculté. L'œuvre de Wundt reflète d'ail
leurs les orientations expérimentales de l'époque (cf. Binet, 1895) puisque
les principaux sujets d'intérêt en sont l'étude de la perception et des
sensations. Profondément impressionné par l'utilisation de la méthode
expérimentale pour l'étude de la sensation lors de la lecture des Elemente
der Psychophysik de Fechner (cf. Boring, 1957 ; Roediger, 1985&),
Ebbinghaus (1850-1909) eut l'idée de l'appliquer à l'étude de la mémoire.
Sans aide et sans laboratoire, il développa de 1879 à 1880 et de 1883 à 1884,
au cours d'un effort solitaire monumental (étant lui-même son propre
sujet d'expérience), une longue série d'investigations expérimentales
dans ce domaine. Ce n'est qu'en 1885 que les résultats de l'ensemble
de ses travaux furent publiés dans un ouvrage devenu désormais célèbre
et intitulé : Über das Gedächtnis : Untersuchungen zur experimentellen
Psychologie (Sur la mémoire : Une contribution à la psychologie expéri
mentale)2. La lecture de la traduction américaine de cet ouvrage par
Henry A. Ruger et Clara E. Bussenius (Ebbinghaus, 1885-1964) nous a
2. A l'occasion du centenaire de sa parution une série d'articles fort
instructifs sur l'auteur et sa monographie a été publiée dans Gorfein et
Hoffman (1987), Klix et Hagendorf (1986) et Roediger (1985a). Le lecteur
pourra aussi se référer aux publications de Postman (1968) et de Woodworth
(1909) pour des compléments d'information. Ebbinghaus el l'étude de la mémoire 529
fait découvrir certains aspects de son œuvre — pourtant fondament
aux — que l'on connaît encore assez mal aujourd'hui et sur lesquels
nous allons nous arrêter dans un premier temps. L'analyse de cette
monographie nous permettra, par la suite, de dégager les principaux
apports de l'auteur sur le problème psychologique de la mémoire.
a) Une analyse générale de l'ouvrage
« Über das Gedächtnis » d'Ebbinghaus (1885/1964)
— Les réflexions préliminaires sur le concept de mémoire (chap. I)
Les quelques pages consacrées à ce thème ne peuvent être appréciées
du lecteur que si elles sont replacées dans le contexte scientifique de
l'époque. Jusqu'au xixe siècle, les discussions philosophiques sur le
concept de mémoire ont presque exclusivement concerné les souvenirs
des événements que nous sommes capables de rapporter consciemment
(pour une revue complète : Burnham, 1888a). Pourtant, certains philo
sophes, tels Descartes, Leibniz et Maine de Biran (cf. Schacter, 1987),
avaient discuté de diverses formes de reviviscence mnésique : l'une
consciente, avec la remémoration des événements (acte de souvenir),
et l'autre inconsciente, avec les réminiscences et les conséquences
comportementales de la mémoire. Il a fallu attendre les dernières
décennies du xixe siècle et la popularité de la notion philosophique et
psychologique de l'inconscient3 pour que de nombreux chercheurs
commencent à admettre l'existence d'une vie mentale inconsciente
(cf. Golsenet, 1880 ; Héricourt, 1889). Ebbinghaus fut en fait profondé
ment influencé parles écrits de l'un des champions de cette conception,
Jean-Frédéric Herbart (1776-1841) (cf. Boring, 1957), qui considérait
que des représentations mnésiques inconscientes pouvaient agir sur la
pensée et le comportement conscients. Mais, contrairement à Herbart,
il pensait qu'une science expérimentale des processus mentaux supé
rieurs était possible (cf. Roediger, 1985e).
Dès les premières pages de sa monographie, Ebbinghaus insiste
beaucoup sur le fait que nos états mentaux antérieurs ne disparaissent
pas quand ils s'évanouissent de notre conscience, mais que leurs effets
persistent sans que nous le sachions. Trois ensembles de faits prouvent,
selon lui, la persistance de nos états de conscience apparemment perdus :
premièrement, nous pouvons les retrouver volontairement par un
effort de rappel ; deuxièmement, ils peuvent apparaître à nouveau
involontairement parfois au bout de plusieurs années ; et enfin, surtout,
leur existence peut se révéler par l'influence qu'ils exercent encore
sur notre comportement actuel sans que nous en ayons réellement
conscience.
3. Ebbinghaus avait d'ailleurs soutenu en 1873 une thèse en philosophie
sur E. von Hartmann et l'inconscient. 530 Serge Nicolas
En définitive, pour Ebbinghaus, même si elles demeurent incons
cientes parfois à tout jamais, nos expériences personnelles ne cessent
pas d'exister. La déclaration d'une telle hypothèse permet de com
prendre pourquoi l'auteur a tout naturellement décidé d'étudier la
mémoire dans son acception globale (dans ses manifestations comporte
mentales) et non pas seulement dans sa caractérisation consciente.
En effet, la mémoire ne pouvait être réduite à sa plus stricte expression,
étant entendu le souvenir conscient des événements, puisque l'on est
à même de retrouver des signes de cette rétention dans le comportement
inconscient des sujets, même normaux.
Même si c'est l'aspect le plus mal connu aujourd'hui, nous sommes
enclins à penser qu'un des apports fondamentaux de l'ouvrage d'Ebbing-
haus se situe justement au niveau de ses réflexions préliminaires sur le
concept de mémoire parce qu'elles conditionnent toute la finesse métho
dologique qu'il a utilisée lors de ses recherches. En effet, seule l'analyse
du premier chapitre de son ouvrage permet de comprendre la manière
avec laquelle il a abordé l'étude expérimentale de ce concept avec les
travaux qu'il a conduits entre 1879 et 1884. Ebbinghaus avait en effet
réalisé que les tâches d'évocation et de reconnaissance ne mesuraient
que les souvenirs conscients des individus. Afin d'étudier la mémoire
au sens large, il développa une technique qui permettait de capter les
contenus mnésiques qu'ils soient conscients ou non : cette méthode est
aujourd'hui connue sous le nom de méthode d'économie au réapprent
issage.
— La méthodologie (chap. II à IV)
Dans le second chapitre, Ebbinghaus souligne que l'élargissement
des connaissances sur la mémoire ne peut se faire qu'en considérant les
méthodes utilisées par les sciences naturelles. On trouve la traduction
expérimentale des réflexions préliminaires d'Ebbinghaus sur le concept
de mémoire dans la mise au point d'une procédure de test susceptible
de mesurer avec précision la rétention et l'influence d'un événement vécu
par le sujet. En effet, afin d'évaluer précisément la mémoire du matériel,
indépendamment de savoir si celui-ci peut être consciemment rappelé,
il utilisa la méthode de réapprentissage qui permet de mesurer avec
objectivité les contenus mnésiques. Bien que la procédure employée
par l'auteur nous soit quelque peu familière à travers la lecture de
certains traités généraux sur la mémoire (cf. Florès, 1972 ; 1975), nous
allons la présenter ici à nouveau tout en apportant quelques précisions
qui nous semblent indispensables. Afin de favoriser l'étude objective
de la mémoire, Ebbinghaus introduisit un matériel nouveau, une procé
dure expérimentale et des méthodes quantitatives susceptibles d'appuyer
ses conclusions.
Par sa volonté de rendre l'expérimentation aussi « pure » que possible,
il décida d'utiliser préférentiellement un matériel simple qui avait Ebbinghaus el l'étude de la mémoire 531
l'avantage de réduire la signification. Ce matériel était ainsi composé
de syllabes sans signification qu'il jugeait à peu près homogènes en
difficulté et autant que possible indépendantes des habitudes linguis
tiques. Ces syllabes (il en construisit 2 300 !), ordonnées en séries qu'il
apprenait par la méthode des lectures successives, n'étaient pas formées
obligatoirement en plaçant une voyelle entre deux consonnes, comme on
l'écrit trop souvent, mais correspondaient seulement à des unités pou
vant être facilement verbalisées comme : heim, beis, ship, dush, noir,
noch, dach, wash, born, for... (exemples empruntés à Hoffman, Bamberg,
Bringmann et Klein, 1987). Il est à remarquer, en passant, que certaines
de ces unités étaient des mots français et anglais qu'Ebbinghaus connaiss
ait forcément, ayant été précepteur en France et en Angleterre de 1875
à 1879 (Shakow, 1930).
Chaque série de syllabes était lue à haute voix au rythme de 150 uni
tés à la minute. Après une pause de quinze secondes, une seconde lecture
commençait. Dans la plupart de ses expériences, les lectures successives
se continuaient jusqu'à ce qu'il soit certain de sa capacité à prédire les
syllabes suivantes. Les lectures s'arrêtaient dès qu'il pouvait réciter
la série complète correctement. Le critère de maîtrise le plus générale
ment utilisé était la première récitation parfaite (deux récitations
parfaites dans ses premiers travaux de 1879) des éléments de la tâche
dans l'ordre dans lequel ils avaient été présentés (tâche d'apprentissage
et de restitution sérielles). Il est intéressant de noter qu'afin d'éliminer
les possibilités d'organisation du matériel, il ne tentait pas de relier les
syllabes entre elles en utilisant des moyens de type mnémotechnique.
La phase de test n'était pas différente de la phase d'enregistrement
puisque Ebbinghaus répétait l'activité d'apprentissage précédente
(méthode de réapprentissage) jusqu'au critère de maîtrise parfait (il
n'entreprenait aucun effort de souvenir sur les séries préalablement
étudiées). L'économie réalisée en durée ou en nombre
d'essais constituait un indicateur du taux de rétention de l'information
depuis sa première présentation. C'est l'utilisation de cette ingénieuse
variable dépendante qui constitue la traduction expérimentale de ses
réflexions théoriques sur le problème ranésique. Afin de pouvoir tirer
des conclusions de ses travaux, il utilisa des notions mathématiques et
statistiques en introduisant, entre autres, les concepts primordiaux de
moyenne et de variabilité. Après avoir démontré la validité de ses
méthodes, il a présenté dans les chapitres suivants toute une série de
résultats expérimentaux qui, comme nous allons le voir, constitue des
données d'une grande richesse.
— Les résultats expérimentaux (chap. V à IX)
Les expériences du chapitre V se rapportent au problème de l'i
nfluence de la longueur des séries sur le nombre d'essais nécessaires à
l'apprentissage. Ebbinghaus souligna que le maximal de syllabes 532 Serge Nicolas
pouvant être correctement récitées après une seule ecture (c'est-à-dire
l'empan de la mémoire à court terme) était de 7 (p. 47 et p. 109)*.
Au-delà de 7 syllabes, le nombre des répétitions nécessaires à la rétention
augmente rapidement (pour 10 syllabes, il est de 13 ; pour 36 syllabes,
il est de 55).
La question posée au chapitre VI était de savoir quel serait l'effet des
répétitions si le nombre en était inférieur ou supérieur au minimum
nécessaire. Cet effet a été mesuré par la différence entre les temps requis
pour apprendre une série et la réapprendre vingt-quatre heures après.
Il apprit ainsi des listes de 16 syllabes en les répétant 8, 16, 24, 32, 42,
53 ou 64 fois et montra que l'effort pour les apprendre à nouveau était
moindre lorsque les essais d'apprentissage augmentaient (les résultats
indiquent que l'on gagne en moyenne 2,12 secondes par répétition).
Dans les expériences du chapitre VII (les plus connues), il étudie
l'évolution de la mémoire avec le temps. Chaque série de 13 syllabes
apprise jusqu'au critère de réussite parfaite était étudiée à nouveau
vingt minutes, une heure, un, deux, six ou trente et un jours après.
Les résultats (en pourcentage d'économie au réapprentissage) obtenus
par Ebbinghaus sur la dépendance de l'oubli à l'égard du temps, ont
montré une décroissance systématique des performances avec l'augmen
tation du délai entre l'étude et le test8. A l'aide des données d'économie
au réapprentissage obtenues en 1885, il a écrit l'équation logarithmique
de cette fonction et devint, après Fechner, un des premiers psychologues
à utiliser une formalisation mathématique dans un but de modélisation.
De plus, l'analyse de ses résultats semble indiquer que le repos ralentit
l'oubli (ceci fut confirmé quarante ans plus tard par Jenkins et Dallen-
bach, 1924) et que l'apprentissage est moins efficient lorsqu'il a eu lieu
entre 18 et 20 heures plutôt qu'entre 10 et 11 heures (influence des
rythmes circadiens).
Les expériences rapportées dans le chapitre VIII ont traité de la
rétention en fonction de la répétition de l'apprentissage. L'étude com
prenait des séries de syllabes de longueur variable apprises jusqu'au
4. L'importance de ce chiffre pour la mémoire avait déjà été soulignée
dès le xvie siècle par Giulio Camillo avec son théâtre de la mémoire (Lieury,
1980 ; Yates, 1966/1975). Au début du xixe siècle, le philosophe écossais
William Hamilton (1788-1856) écrivait : « Si vous jetez au sol une poignée
de billes vous trouverez de la difficulté à en voir à la fois plus de six ou sept
sans confusion » (Miller, 1956 ; Woodworth, 1945-1949). Ce n'est qu'en 1887
que la mesure de l'empan mnésique par la méthode de rappel fut introduite
par Joseph Jacobs (1887) (cf. Murray, 1976, pour une revue des travaux
de cette époque).
5. Il est cependant à noter que sa célèbre courbe d'oubli que l'on retrouve
souvent dans les manuels introductifs de psychologie (cf. Droz et Richelle,
1985) ne figure pas dans l'ouvrage original de 1885 mais a été présentée
pour la première fois l'édition du premier volume de ses Fondements
de la psychologie en 1902 (p. 646). Ebbinghaus et l'élude de la mémoire 533
critère d'une récitation parfaite, et réapprises chaque jour pendant six
jours. Les résultats ont montré que l'augmentation de la longueur des
séries correspondait à des économies au réapprentissage plus élevées
(« ce qui est appris avec le plus de difficulté est le mieux retenu », p. 84)
et que les répétitions nécessaires vont en diminuant d'un jour à l'autre,
comme les termes d'une progression géométrique décroissante. Notons
cependant un résultat fort intéressant : répétée 68 fois, une série de
12 syllabes offre le lendemain le même résultat que répétée trois jours
de suite 18, 12 et 8 fois ou 38 fois en tout (p. 89). L'influence des effets
d'espacement (apprentissage massé versus apprentissage distribué) fut
étudiée de manière approfondie par Jost (1897, cité par Murray, 1976)
qui en a généralisé la loi quelques années plus tard.
Dans le dernier chapitre de son livre, il aborde un sujet d'étude tout à
fait original : l'étude des lois d'associations, en employant la méthode
des séries dérivées. Ses recherches ont porté sur des séries de 16 syllabes
chacune. Apprise la veille, chaque série de syllabes apprise à nouveau
ne demande en général que les deux tiers du travail primitif. Pour
Ebbinghaus, le gain de travail représente la force d'association d'un
terme à l'autre. Supposons maintenant que, au lieu de répéter la série
dans son ordre primitif Al, A2, A3..., A16, on la répète dans l'ordre
Al, A3, A5..., A15, A2, A4..., A16. En passant ainsi 0, 1, 2, 3, 7... termes
intermédiaires, les séries donnaient respectivement, 24 heures après,
un gain de travail de 420, 152, 94, 78 et 42 secondes. Les permutations
au hasard (situation de contrôle) ne fournissaient que 12 secondes de
gain au réapprentissage. En utilisant pour la première fois la logique
du transfert d'entraînement, il montra qu'il existe une association, non
seulement d'un terme au suivant, mais même au-delà de plusieurs
termes intermédiaires. La force des connexions augmentait aussi en
fonction du nombre de répétitions. Si la doctrine des associations « à dis
tance » a été vivement discutée dans les années 1950-1960 (Capaldi,
1985) parce qu'elle ne reposait pas sur des preuves expérimentales très
solides, Slamecka (1985a, p. 419) admet aujourd'hui que la méthode
des séries dérivées permet d'en établir sa validité.
Il ne faut cependant pas oublier que tout au long de sa monographie
Ebbinghaus a aussi discuté de l'importance des facteurs constructifs
et interprétatifs (cf. p. 43-44, 50-51, 82-83). Il avait, en effet, ainsi
mémorisé (en anglais) des stances du Don Juan de Byron de façon à
aborder directement la question du rôle de la signification dans les
processus associatifs. En comparant les résultats obtenus au réapparen-
tissage de la prose et de syllabes, il montra que la joue un
rôle important puisqu'elle permet une économie substantielle du nombre
de répétitions nécessaires pour atteindre le degré de maîtrise donné.
De plus, les lois générales obtenues avec ses syllabes furent confirmées
avec la prose.
En somme, on ne peut qu'être admiratif devant la quantité et la 534 Serge Nicolas
qualité des travaux exposés dans cette monographie. Ces recherches,
même s'il ne les a pas étendues dans les années qui ont suivi, ont été
le point de départ de nombreuses investigations expérimentales dans le
domaine de la mémoire. En effet, ses contributions à
l'étude de ce concept furent peu nombreuses dans les années qui ont
suivi la publication de cette monographie, si l'on excepte celles de 1902
sur les gains au réapprentissage de strophes, et concernèrent principal
ement d'autres aspects de la vie mentale comme la vision des couleurs
et la mesure de l'intelligence (cf. Boring, 1957) avec l'invention du test
de complètement de phrases (Ebbinghaus, 1897) que Binet a admis
dans son échelle métrique originale (Binet et Simon, 1905).
b) « Über das Gedächtnis » (Ebbinghaus, 1885/1964) :
UNE CONTRIBUTION ESSENTIELLE
A LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE
Le précis de psychologie de 1908 (Ebbinghaus, 1908/1912) commence
avec une citation restée célèbre : « La psychologie a un long passé mais
une courte histoire. » En fait, l'ouvrage d'Ebbinghaus de 1885 a contribué
de façon décisive à séparer la psychologie de la philosophie par un chan
gement manifeste de paradigme. Ses travaux ont apporté à la psychol
ogie expérimentale naissante la rigueur scientifique et un cadre métho-
logique affiné ainsi que des résultats expérimentaux qui allaient se
révéler être le point de départ de toute une série d'investigations sur le
sujet. Pourtant, son héritage « conceptuel » (ses réflexions sur le concept
de mémoire) n'a pas été pris en compte par ses contemporains qui ont
préféré, dans leur grande majorité, étudier la mémoire avec les méthodes
classiques (et plus intuitives) de rappel et de reconnaissance (cf. Newman,
1987).
— L'objectivité scientifique
Le xixe siècle était en quête de preuves scientifiques, et c'est en ce
sens que les travaux d'Ebbinghaus acquirent très vite une renommée
internationale. Que ce soit en France (Schmidt, 1885), en Angleterre
(Jacobs, 1885) ou aux Etats-Unis (Burnham, 1888è ; James, 1885, 1890-
1952, p. 443-444) ses recherches firent l'objet de comptes rendus suc
cincts mais élogieux qui sans nul doute contribuèrent à une authentique
émancipation des travaux expérimentaux dans le domaine de la
mémoire. Il apparaît aujourd'hui que l'auteur, pionnier dans son
domaine, exerça une profonde influence sur la manière d'aborder l'étude
de la mémoire (cf. Gorfein et Hoffman, 1987 ; Klix et Hagendorff, 1986 ;
Postman, 1968 ; Roediger, 1985a).
Non seulement Ebbinghaus rompt avec les méthodes introspectives
encore à l'honneur dans le laboratoire de Wundt à Leipzig, mais il ouvre
aussi à la même époque un nouveau champ de recherche en apportant

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