Histoire et sociologie d'un bien symbolique, le prénom - article ; n°1 ; vol.42, pg 83-98

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Population - Année 1987 - Volume 42 - Numéro 1 - Pages 83-98
Bozon Michel. — Histoire et sociologie d'un bien symbolique, le prénom. L'étude des prénoms est devenue en quelques années un objet de recherche à part entière en sciences sociales, qui touche aussi bien à la démographie historique, à la sociologie, à l'anthropologie qu'à l'histoire L'analyse de la production récente dans ce domaine montre les raisons et les limites de cet intérêt Pour les historiens, le prénom, objet standardisé, permet de constituer de précieuses séries statistiques sur les comportements religieux, culturels, familiaux Les anthropologues sont plus attachés aux modes de transmission du prénom dans la parenté Les sociologues enfin considèrent les prénoms sous l'angle de la mode et de la diffusion culturelle La prénomination est donc toujours envisagée du point de vue des donneurs de prénoms. L'auteur invite à adopter la perspective des porteurs de prénoms (les « prénommés ») et à construire une véritable pragmatique des prénoms.
Bozon Michel. — The history and sociology of a symbolic attribute, the Christian name. The study of Christian names has become an object of research in the social sciences in recent years, for historical demography, sociology, anthropology and history. An analysis of recent publications in this field illustrates the reasons for this interest and its limits For historians, Christian names as a standardized object provide a precious series of statistical data on religious and cultural behaviour and family attitudes Anthropologists are more interested in their modes of transmission within kinship structures Sociologists consider Christian names as examples of trends in culture diffusion All these approaches are taking the point of view of donors The author suggests investigating the point of view of the bearer to construct a genuine pragmatics of Christian names.
Bozon Michel. — Historia y sociologie de un bien simbolico, el prenombre. El estudio de los prenombres se ha transformado en algunos aftos en un tema de investtgacion a parte entera, en el campo de las ciencias sociales Interesa tanto a la Demografia Histonca como a la Sociologia, a la Antropologie y a la Historia El analisis de las publicaciones recientes sobre este tema, muestra las razones y limites de este interés Para los historiadores, el prenombre, objeto estandardizado, perm i te const îtuir preciosas senes estadisticas acerca de los comportamientos rehgiosos, eu It u raies y familiares Los antropologos se interesan mas bien en los modos de transmision de los prenombres en el sistema de parentesco Finalmente los sociólogos consideran los prenombres desde el ángulo de la moda y de la difusion cultural La adjudicacion de prenombres se estudia siempre desde el punto de vista de los adjudicadores El autor invita a adoptar el punto de vista de los portadores (los prenominados) y a constituir un verdadero estudio pragmatico de los prenombres.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Michel Bozon
Histoire et sociologie d'un bien symbolique, le prénom
In: Population, 42e année, n°1, 1987 pp. 83-98.
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Bozon Michel. Histoire et sociologie d'un bien symbolique, le prénom. In: Population, 42e année, n°1, 1987 pp. 83-98.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_1987_num_42_1_16886Résumé
Bozon Michel. — Histoire et sociologie d'un bien symbolique, le prénom. L'étude des prénoms est
devenue en quelques années un objet de recherche à part entière en sciences sociales, qui touche
aussi bien à la démographie historique, à la sociologie, à l'anthropologie qu'à l'histoire L'analyse de la
production récente dans ce domaine montre les raisons et les limites de cet intérêt Pour les historiens,
le prénom, objet standardisé, permet de constituer de précieuses séries statistiques sur les
comportements religieux, culturels, familiaux Les anthropologues sont plus attachés aux modes de
transmission du prénom dans la parenté Les sociologues enfin considèrent les prénoms sous l'angle de
la mode et de la diffusion culturelle La prénomination est donc toujours envisagée du point de vue des
donneurs de prénoms. L'auteur invite à adopter la perspective des porteurs de prénoms (les «
prénommés ») et à construire une véritable pragmatique des prénoms.
Abstract
Bozon Michel. — The history and sociology of a symbolic attribute, the Christian name. The study of
Christian names has become an object of research in the social sciences in recent years, for historical
demography, sociology, anthropology and history. An analysis of recent publications in this field
illustrates the reasons for this interest and its limits For historians, Christian names as a standardized
object provide a precious series of statistical data on religious and cultural behaviour and family
attitudes Anthropologists are more interested in their modes of transmission within kinship structures
Sociologists consider Christian names as examples of trends in culture diffusion All these approaches
are taking the point of view of donors The author suggests investigating the point of view of the bearer
to construct a genuine pragmatics of Christian names.
Resumen
Bozon Michel. — Historia y sociologie de un bien simbolico, el prenombre. El estudio de los
prenombres se ha transformado en algunos aftos en un tema de investtgacion a parte entera, en el
campo de las ciencias sociales Interesa tanto a la Demografia Histonca como a la Sociologia, a la
Antropologie y a la Historia El analisis de las publicaciones recientes sobre este tema, muestra las
razones y limites de este interés Para los historiadores, el prenombre, objeto estandardizado, perm i te
const îtuir preciosas senes estadisticas acerca de los comportamientos rehgiosos, eu It u raies y
familiares Los antropologos se interesan mas bien en los modos de transmision de los prenombres en
el sistema de parentesco Finalmente los sociólogos consideran los prenombres desde el ángulo de la
moda y de la difusion cultural La adjudicacion de prenombres se estudia siempre desde el punto de
vista de los adjudicadores El autor invita a adoptar el punto de vista de los portadores (los
prenominados) y a constituir un verdadero estudio pragmatico de los prenombres.HISTOIRE ET SOCIOLOGIE
D'UN BIEN SYMBOLIQUE,
LE PRÉNOM
portent quelques Parfois le grams témoignage des phénomènes de pollen, mieux seuls, mineurs que racontent des reflètent manifestations la naissance leur époque de majeures l 'agriculet en :
ture. Pour l'histoire des mentalités et la sociologie, les prénoms
jouent ce rôle de trace précieuse; marqueurs des évolutions et des
situations sociales, ils nous les restituent. Michel Bozon *, en
analysant les grandes études sur les prénoms récemment parues en
France nous montre ici comment elles ouvrent de nouvelles pers
pectives à l'histoire de la chnstiamsation et à celle de la famille,
et comment la statistique des prénoms fournit un terrain idéal pour
étudier la propagation des phénomènes politiques et sociaux.
Naguère encore, l'anthroponymie, assimilée à une étude étymologi
que et folklorique du lexique des noms de personne, avait mauvaise presse.
La publication en 1974 du recueil dirigé par Louis Henry, Noms et prénoms.
Aperçu historique sur la dénomination des personnes en divers pays (Dolhain,
Ed. Ordina, 1974), a été Pun des premiers signes d'une nouvelle forme
d'intérêt pour ces problèmes. Un numéro spécial de la revue L'Homme
(XX, n°4, oct. déc. 1980) sur le « nom » a montré que les questions de
dénomination étaient désormais au carrefour des interrogations de cher
cheurs de plusieurs disciplines (démographie historique, sociologie, an
thropologie). Aujourd'hui la vogue de l'anthroponymie a atteint un tel
degré que l'étude des prénoms y est devenue un secteur à part. Plusieurs
publications récentes témoignent du phénomène (U. L'ouvrage que Louis
Pérouas, Bernadette Barrière, Jean Boutier, Jean-Claude Peyronnet, Jean
• INED.
<•> Cet article a été achevé au début 1986. Au moment où il paraît, de nouveaux
ouvrages xix* siècle sur (Jacques les prénoms Dupâquier, ont déjà Jean-Pierre été publiés, Péhssier, ils enrichissent Daniele Rebaudo, nos connaissances Le temps des sur Jules, le
Pans, Editions Christian, 1986) ou sur le xx* siècle (Philippe Besnard et Guy Desplanques,
Un prénom pour toujours, Pans, Balland, 1986). Il en sera rendu compte dans un numéro
ultérieur de Population.
Population. 1, 1987, 83-98 LE PRÉNOM 84
Tricard et le groupe Rencontre des historiens du Limousin ont publié sous
le titre Léonard, Marie, Jean et les autres. Les prénoms en Limousin depuis
un millénaire (Paris, Ed. du CNRS, 1984) présente les résultats d'une
enquête historique qui a mobilisé plus de 50 historiens pendant près de
5 ans. Pour leur part, Jacques Dupâquier, Alain Bideau et Marie-Elizabeth
Ducreux ont rassemblé en un recueil intitulé Le Prénom. Mode et Histoire
(Paris, Ed. de ГЕН ESS, 1984) les 35 contributions présentées aux Entre
tiens de Malher 1980 (organisés par la Société de Démographie Histori
que). La revue Terrain qu'édite la Mission du Patrimoine Ethnologique du
ministère de la Culture a fait paraître un numéro spécial sur « Famille et
parenté » (n° 4, 1985) qui comprend un certain nombre d'articles consacrés
à la prénomination. Enfin Guy Desplanques vient de publier dans Eco
nomie et Statistique (janv. 1986) un article qui fera date : « Les enfants de
Michel et Martine Dupont s'appellent Nicolas et Céline ».
La christianisation des prénoms. Voyons d'abord l'étude sur le
L'exemple du Limousin Limousin. Notons qu'il ne s'agit
pas d'une monographie portant
sur un petit nombre de communes (tant de titres sont trompeurs !) mais
bien d'une étude portant sur une région entière, composée de trois
départements ayant à la fois une certaine unité culturelle et suffisamment
de diversités internes pour que l'historien puisse simuler des situations
expérimentales : par des sondages judicieux, il devient possible de compar
er le comportement des zones rurales à celui des villes et des bourgs, celui
des régions migrantes à celui des régions non migrantes, celui des régions
de langue d'oïl à celui des régions de langue d'oc. Les auteurs se sont
courageusement (et contrairement aux traditions académiques de l'histoire)
attachés à décrire un mouvement de très longue durée, des origines de la
prénomination (xi* siècle) jusqu'au xx' siècle. Ils peuvent ainsi construire
des séries longues, mais savent les interrompre régulièrement pour r
econstituer le fonctionnement du système de prénomination à un moment
donné. Le résultat est un ouvrage ramassé et synthétique, agréable à lire
et concret, qui articule à peu près toutes les questions que des centaines
de monographies locales essaient de résoudre l'une après l'autre. Pour ces
raisons, on peut dire que le livre est un événement; on aimerait que toutes
les entreprises à grande échelle donnent lieu à de telles publications.
Le premier grand moment de cette histoire pluriséculaire est celui de
l'émergence au cours du Haut Moyen Age du système à double compos
ante (prénom + patronyme), qui supplante progressivement un système
germanique à nom unique. Les sources de cette époque fournissent surtout
des données sur le milieu aristocratique. Aux xr-xne siècles, le stock
onomastique est à très nette dominante germanique (74 à 87 % du total
pour les hommes); les prénoms chrétiens ne représentent que de 8 à 18 %
du stock, et les prénoms profanes d'origine gréco-latine 5 à 8 %. Le prénom
reste utilisé dans un moule assez rigide. La transmission du prénom, au
même titre que celle du nom, est un élément de la politique familiale, qui LE PRÉNOM 85
se joue désormais donc sur deux tableaux. On peut dire qu'il existe de
véritables stocks lignagers de prénoms, relativement cloisonnés surtout
pour les vocables destinés aux aînés. Car les prénoms ont à la fois une
fonction interne — certains d'entre eux sont réservés aux aînés-success
eurs, tandis que d'autres désignent exclusivement les cadets — et une
fonction emblématique, en direction de l'extérieur, le prénom de l'aîné
redoublant symboliquement la signification du patronyme.
Déjà amorcé au xii' siècle, le mouvement de christianisation franchit
une étape décisive au xiuc siècle. Le prénoms chrétiens dénomment alors
57 % des hommes et représentent environ 35 % du stock. Ce processus
irréversible se caractérise par deux phénomènes, particulièrement sensibles
au xv* siècle : une déflation du stock onomastique, dont disparaissent de
nombreux prénoms germaniques (ex : Aimeric, Gérald, Bernard), et
surtout une concentration très forte des utilisations (avec Pierre et Jean
comme leaders). Au xv siècle en Limousin, les 5 prénoms les plus
fréquents dénomment 70 % des hommes ! Ce mouvement de christianisa
tion s'effectue plus rapidement dans la bourgeoisie et surtout dans la
paysannerie, alors que l'aristocratie reste longtemps attachée à un stock
germanique. Au Xe siècle, les prénoms chrétiens utilisés appartiennent à
deux registres principaux : les emprunts à l'Ancien Testament (Benjamin,
Daniel, David), les noms théophores et symboliques (Benedictus, Dona-
deus, Dominicus). Aux xi'-xne siècles, ces deux répertoires déclinent et font
place à des prénoms issus du Nouveau Testament, ainsi qu'à des noms de
saints et de martyrs, notamment de l'église primitive. Si dès cette époque,
il y a une action ecclésiastique sur les prénoms, elle s'exerce moins en
faveur de la christianisation des prénoms (longtemps encore le prénom ne
sera pas considéré comme un « nom de baptême ») que contre l'utilisation
d'un contingent incontrôlé de saints locaux. Ce n'est qu'au xiv-xv siècles
que quelques saints locaux, dûment autorisés, deviennent des « prénomi-
nables », en particulier Léonard, l'ermite, et Martial, l'évêque, mais plus
l'ermite que l'évêque comme si, dans cette recherche d'intercesseurs, on
prenait d'abord le plus proche. Au xv siècle, apparaissent aussi des saints
plus récemment promus (Antoine, Yves, Claude, François). Le paysage
onomastique se complète enfin aux xvi*-xvne siècles avec l'apparition de
saints de la famille du Christ, tels Joseph et Anne.
Même si les auteurs ont bien distingué les composantes diverses de
ce mouvement complexe de christianisation, on s'interroge sur les limites
de l'utilisation du temps long pour l'interprétation de ce phénomène
culturel. En déclarant que la christianisation du stock des prénoms
s'achève aux xvr-xvir siècles, par exemple, on risque d'utiliser des termes
d'église « montante » en dehors de leur contexte et de réinterpréter ainsi
6 ou 7 siècles d'Histoire à la lumière déformée et rétrospective du Concile
de Trente (2). De même faire un graphique qui résume les scores comparés
(2) C'est le Concile de Trente, concile de la Contre-Réforme catholique, qui institue
l'obligation, pour le clergé comme pour les laïcs, de refuser désormais les prénoms « païens ».
Mais la christianisation du stock s'est effectuée sans cette obligation ! LE PRÉNOM 86
de Jean, de Pierre, de Léonard et de Marie du XIe au XIXe siècle (p. 31)
pourrait, si Ton n'y prenait garde, donner à croire que l'attribution du
même prénom a le même sens à toutes les époques. Pourtant les succès
de prénoms particuliers sont difficiles à relier à une action de l'Eglise en
leur faveur. Il existe bel et bien des effets de mode dans les temps
médiévaux et modernes, même si leur respiration est beaucoup plus ample
qu'aujourd'hui. Et la christianisation du stock des prénoms n'est pas
seulement l'effet d'une action militante de l'Eglise, mais plus essentiell
ement une composante du mouvement profond de la piété populaire. La
véritable force de l'Eglise n'est pas d'imposer; elle est d'arriver à reprendre
à son compte des formes qui lui préexistent (ici des prénoms non
chrétiens), puis de les faire durer dans des contextes différents. Force
unificatrice et particularisante à la fois, l'Eglise appose une marque
irréversible : même s'il y a déchristianisation, les gens continuent d'attr
ibuer des prénoms qui sont des noms de saints.
Le modèle classique La fin de la période moderne voit l'apogée d'un
modèle classique de prénomination, caractérisé
selon les auteurs par « l'unicité du prénom, choisi parmi un stock restreint,
en général plus étroit pour les filles que pour les garçons, au sein duquel
dominent nettement un très petit nombre de vocables de saints » (p. 84;
op. cit.). L'attribution d'un prénom relie son porteur à d'autres individus
et à des groupes d'appartenance. Prénommer est devenu l'acte central du
baptême. Car le baptême n'est plus la conversion d'adultes : baptiser, c'est
faire subir au nouveau-né un rite fondamental d'admission dans la
communauté, sous la forme d'une initiation chrétienne très précoce (dans
99 % des cas, en Limousin au xvin* siècle, le baptême s'effectue le jour
même ou le lendemain de la naissance). Que l'attribution du prénom se
fasse dans ce cadre charge le choix du vocable d'une signification
nouvelle : le saint dont on attribue le nom devient l'exemple à imiter et
le protecteur dont on espère le patronage. Mais cette transmission ne
résulte pas du libre choix des parents du nouveau-né, car il existe ici une
contradiction potentielle entre religion et parrainage. C'est à travers la
parenté spirituelle que s'effectue en fait la prénomination. Le parrain peut
imposer un nom à son filleul, c'est-à-dire que « dans la quasi-totalité des
cas il transmet son propre nom de baptême (p. 93). Parrains et marraines
sont presque toujours choisis dans la parenté et l'alliance, selon des règles
moins strictes qu'on ne le croit généralement, même si les grands-parents
et secondairement les collatéraux sont le plus souvent retenus. Les
prénoms jouent un rôle incontestable dans l'intégration familiale des
individus, mais on ne peut pas dire qu'en Limousin il y ait une politique
lignagère des prénoms. La prénomination fonctionne enfin comme un
indicateur $ appartenance locale ou régionale. L'empire des saints patrons
de paroisse, et des saints honorés par des chapelles et des confréries reste
très limité dans l'espace, dans le temps, dans la proportion d'individus
prénommés. D'autres prénoms, en revanche, ont acquis une audience LE PRÉNOM 87
régionale. Par des voies qui restent encore mal connues, Léonard est
devenu le prénom éponyme du Limousin, à la manière d'un Yves en
Bretagne; contrairement à Yves, Léonard n'aura jamais de soutien officiel
de l'Eglise, et néanmoins se diffusera bien plus largement en dehors de
sa région d'origine que le saint breton. A l'époque moderne (au sens des
historiens) il n'y a pas d'unification nationale du marché des prénoms :
certaines monnaies ont cours partout, mais d'autres n'ont de valeur que
sur certains marchés.
Dans le recueil dirigé par J. Dupâquier, Le Prénom. Mode et Histoire,
ce modèle classique de la prénomination est également présent et présenté.
De nombreux articles et monographies décrivent les formes comparables
qu'il prend au xvne et au xviu* siècles dans d'autres régions de France. On
peut cependant noter quelques différences d'accent. Ainsi André Burguière
fait remarquer qu'en Normandie, le parrainage est utilisé comme « moyen
d'étendre son réseau de protection ou d'influence » jusque vers le milieu
du xvii* et qu'en conséquence les parrains sont souvent choisis hors de la
parenté. La transmission du prénom du parrain est généralement syst
ématique dans les régions du sud de la Loire (une exception : le Pays de
Sault, dans les Pyrénées, qu'étudie Agnès Fine) : elle est moins fréquente
en Normandie, elle est rare en Lorraine. Certains phénomènes apparais
sent plus nettement dessinés dans d'autres régions que le Limousin : ainsi
le fait d'associer dans le parrainage de chaque enfant un membre de la
lignée paternelle et un membre de la lignée maternelle, ce qui assure une
fusion des deux stocks familiaux de prénoms. L'article sur le Pays de Sault
l'illustre particulièrement bien pour une région qui a conservé l'essentiel
du modèle classique jusqu'au début du xx* siècle. Agnès Fine va même
plus loin en montrant que cette bilatéralité visible du système s'articule à
un mouvement plus fondamental, patnlinéaire, qui assure la transmission
du prénom du grand-père (chef de la maison) à l'un de ses petits-fils, ainsi
désigné comme héritier.
La description de l'anatomie et du fonctionnement du modèle nous
permet de nous représenter le mécanisme mental de l'attribution du
prénom à Page classique. Le prénom n'est choisi qu'après la naissance de
l'enfant, parmi un stock subjectif très restreint. Ce ne sont pas les parents
qui nomment, et lorsque ce sont eux, il y a toute une série de règles sociales
qui déterminent les quelques prénoms possibles. Un problème que les deux
ouvrages concernés ne peuvent aborder pour une période lointaine faute
de sources est celui de l'usage du prénom dans la vie courante. Quel est
le devenir du prénom transmis à la naissance ? Quelle est la place
spécifique du dans l'univers des appellatifs (noms, surnoms) ? Y
a-t-il une tendance croissante à l'abandon, par les porteurs, de prénoms
à la mode ? Une utilisation anthropologique des sources historiques
connues qui mentionnent les prénoms et surnoms d'usage (contrats de
mariage, archives judiciaires, ou pour le xix* siècle, listes nominatives des
recensements), la mise en rapport systématique de ces sources avec l'état
civil permettraient de mieux comprendre la fonction pratique et donc le
mode de transmission des prénoms. LE PRÉNOM 88
Ueffňtement Le modèle classique va s'effriter très progressivement
du modèle à partir de la fin du xviii* siècle, après l'échec d'une
tentative plus volontariste de réforme de la prénomi
nation sous la Révolution. Cette tentative est étudiée de façon détaillée
dans l'ouvrage sur le Limousin, ainsi que dans deux articles remarquables
du Prénom. Mode et Histoire : celui de Jacques Bernet sur le distnct de
Compiègne et celui de Serge Bianchi sur le district de Corbeil et la
Seine-et-Marne. Tous les travaux montrent les strictes limites temporelles
du mouvement des prénoms républicains, puisqu'on ne rencontre ceux-ci
dans une proportion significative que pendant l'an II (sept. 1793-sept.
1794), à l'apogée de la déchristianisation. De cette durée assez brève du
mouvement, on ne peut déduire qu'il s'est agi d'un « feu de paille ». Les
attnbutions de prénoms républicains ont été très minoritaires dans cer
taines régions (le Limousin), plutôt minoritaires ailleurs (Seine-et-Marne,
district de Compiègne), mais importantes dans quelques régions (le district
de Corbeil). Là où le mouvement est minoritaire, il concerne plutôt des
intellectuels et des fonctionnaires du gouvernement républicain, mais
ailleurs il peut entraîner toutes les classes d'une société locale, et au
premier chef les classes populaires. On insiste peut-être trop sur l'aspect
de rupture qu'a représente le phénomène. Nous sommes tout autant
frappés par les continuités culturelles dans lesquelles il s'inscrit : le culte
de l'Antiquité et des Anciens est un trait constant de la culture française
à l'âge classique (xvne et xvnr siècle), et le sentiment de la nature, qui
s'exprime dans des prénoms floraux et agrestes, est une des composantes
de la sensibilité pré-romantique de la seconde moitié du xvme siècle. Les
prénoms liés à l'Antiquité sont plus attribués chez les intellectuels, en
milieu urbain; les noms de fleurs, de mois, de fruits ont davantage de
succès chez les ruraux. Enfin, le phénomène des prénoms révolutionnaires
aura des prolongements à plus long terme. Certaines des formes inventées
par les Républicains de 1793-1794 seront reprises dans des contextes
différents : les noms de héros (Joffre, Marceau, Kléber...), les noms de
fleurs, certains de mois républicains (Floréal, Germinal). Malgré son
échec rapide, ce mouvement a été un révélateur d'une évolution à long
terme.
Les principaux symptômes de la désagrégation du modèle classique
au XIXe siècle sont la diffusion des prénoms multiples, très rares dans la
période précédente, l'élargissement et le renouvellement du stock, et la
disparition des prénoms dominateurs; on ne trouve plus guère après la
Révolution de vocables qui prénomment plus de 10% d'une classe d'âge.
Un modèle nouveau de prénomination émerge et le mouvement de son
appantion est exemplaire. Prenons pour le Limousin l'exemple de la
diffusion des prénoms multiples, terme qui désigne ici aussi bien les
prénoms composés que le fait de donner plusieurs prénoms indépendants.
Au xviip siècle, la mode de ces prénoms s'est répandue dans la bourgeoisie
des villes limousines. Mais à l'époque, la pratique n'a connu aucune
diffusion dans les autres classes sociales et est restée une pratique LE PRÉNOM 89
distinctive bourgeoise, marquée comme telle. Quand, à partir de 1850,
l'attribution des prénoms multiples connaît un nouvel essor rapide et
massif, ce sont alors les immigrants creusois qui constituent l'élément
moteur de cette diffusion. La transformation du modèle de prénomination
traditionnel est ici l'aboutissement d'une série de facteurs complexe : la
mise en contact par l'émigration de certains ruraux de milieu populaire
avec un tout autre univers de références culturelles dans une tout autre
région (Paris, Lyon, etc.), le retour au pays d'origine de ces immigrants
porteurs de nouvelles références, l'adoption de cette innovation, de proche
en proche, par les ruraux non migrants des régions voisines. Puis par les
citadins du Limousin. Les vecteurs des transformations durables ne sont
pas les classes supérieures locales, trop extérieures à leur environnement
social, mais les transfuges et les enfants prodigues des classes populaires.
L'exemple de « l'innovation creusoise » permet de relativiser l'idée trop
répandue d'une diffusion culturelle qui se ferait universellement de haut
en bas (ce qu'affirme peut-être un peu rapidement Dominique Schnapper
dans Le Prénom...). Le processus décrit dans le Limousin rappelle, toutes
proportions gardées, la différence qui peut exister entre les effets culturels
de la colonisation proprement dite (avec implantation d'une classe de
colons relativement extérieurs à la société indigène) et ceux de l'émigration
(départ d'une fraction de la population locale vers un tout autre univers
culturel, puis retour sur place) : l'émigration semble avoir des retentiss
ements culturels bien plus profonds.
L'élargissement du stock Deux éléments très caractéristiques de cette
des prénoms transformation du stock des prénoms à
partir de la seconde moitié du xixe siècle
doivent être notés, car ils permettent de comprendre comment évolue un
système culturel. Il y a d'abord le fait que les stocks de prénoms se
renouvellent désormais périodiquement, de façon de plus en plus rapide.
On peut parler d'un raccourcissement de leur durée de vie. A l'époque
contemporaine, chaque prénom est lié à une classe d'âge, ce qui n'était pas
le cas à l'époque classique. Les prénoms de la génération précédente
deviennent très rapidement inattnbuables et marquent celle-ci comme
génération du passé, c'est-à-dire dépassée par la génération montante. Cette
obsolescence rapide des vocables renvoie au caractère conflictuel et à la
force des stratégies contemporaines de déclassement/reclassement entre
classes d'âge. A l'époque classique, l'existence d'une majorité de prénoms
traversant les siècles marquait au contraire la recherche forcenée de la
continuité sociale et de la transmission sans heurt. L'élargissement ou le
renouvellement d'un stock s'effectue de diverses manières. Il y a d'abord la
possibilité d'emprunter des prénoms locaux d'autres régions, mais ce
phénomène se réduit avec l'unification nationale du marché. L'apparition
de prénoms neufs résulte de plus en plus rarement du lancement de
nouveaux saints; à partir du xix* siècle, l'inspiration s'alimente plus à l'air
du temps, références culturelles et littéraires du moment (René), ou bien LE PRÉNOM 90
conjoncture historique et politique (Eugénie). Mais la voie la plus pro
ductive et la plus économique pour renouveler un stock semble bien être
le travail sur le matériau linguistique formé par les prénoms existants. Cette
évolution traduit très clairement l'autonomisation du registre culturel des
prénoms, leur éloignement progressif des univers de référence originels
(religieux ou autres), l'« opaquisation » des vocables qui perdent toute
transparence sémantique (ce qui fait penser dans un autre registre à l'opa-
quisation des toponymes).
Daniel Fauvel dans un article sur le Pays de Caux entre 1600 et 1900,
Joëlle Bahloul dans un article de Terrain sur « Noms et prénoms juifs
nord-africains » et Guy Desplanques dans son article ď Economie et
Statistique indiquent les procédés généraux qui permettent de créer de
nouveaux prénoms à partir d'anciens. Le plus fréquent est la suffixation
qui à partir d'un vocable de base permet d'obtenir 3 ou 4 prénoms dérivés,
tous différents : Marie, qui donne Maria, Marianne, Mariette, Marielle,
Maryse, Marine, Paule qui Pauline, Paulette, Paula. Chaque suffixe
— ie, — a, — ine, — eue est en usage dans un groupe de classes d'âge
assez restreint. Autre procédé, la simplification qui permet de passer
d'Elisabeth à Elise, ou en Limousin à la fin du xix* siècle de Léonard à
Léon, ou la constitution de variantes à partir d'un premier prénom,
François, Francis et Franck, ou Christian et Christophe, ou Michel et
Mikaël. Les groupes en situation d'acculturation, comme par exemple les
Juifs d'Afrique du Nord en France, subissent quant à eux l'influence de
leur culture d'adoption; ils cherchent par conséquent à adapter leur stock
de prénoms traditionnel, soit en tentant des traductions littérales (ex :
Messaouda qui devient Fortunée), soit en recherchant dans la culture
d'arrivée des vocables phonétiquement proches des prénoms de départ
(ex : Abraham qui devient Albert, ou Ruben Robert). Mais le procédé le
plus constant et le plus simple pour enrichir un stock a toujours été la
masculimsation des prénoms féminins et la féminisation des prénoms
d'hommes : beaucoup plus de féminisations d'ailleurs, ce qui conduit dans
la période contemporaine à une inflation du stock des prénoms féminins (3>.
Alors qu'aux âges classiques, les prénoms féminins avaient toujours
été moins nombreux, voilà qu'ils se multiplient à partir du xixe siècle et
que le stock masculin est dépassé par le stock féminin. Cet accroissement
est en partie artificiel, car lié à l'usage plus massif de la suffixation pour
créer des prénoms féminins que des prénoms masculins. Les diminutifs
hypocoristiques donnent souvent naissance à des prénoms à part entière
chez les femmes, alors qu'ils conservent un statut de surnoms chez les
hommes : Jeannot n'a jamais eu le statut de Jeannette. Il se maintient en
définitive une différence fondamentale entre les stratégies de prénominat
ion des hommes et celles des femmes. Ce n'est certes pas une nouveauté,
(3) Guy Desplanques montre qu'au fur et à mesure qu'on avance dans le xx* siècle,
les prénoms féminins homonymes de prénoms masculins, (ex Dominique), ou qui appar
aissent trop nettement comme des mises au féminin, (Marcelle, Simone), tendent à reculer.

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