Histoire orale et imaginaire du passé. Le cas d'un discours « historique » africain - article ; n°4 ; vol.48, pg 1087-1105

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1993 - Volume 48 - Numéro 4 - Pages 1087-1105
Oral History and the Imagination of the Past.
So far oral history in non-literate societies has been utilized as complementary material for chronological objective history. But in fact an oral history like written history is discourse about the past. The author believes that oral history must be treated first of all as material to know how the people of the society in question conceive and express their past in relation to the present. In the recited Mosi (Bur- kina Faso) royal geneaology studied by the author, the past is represented through rich metaphors, especially those of animals plants and natural phenomena. Past kings are represented by metaphorical expressions composed of common nouns and verbs. It is the oral traditions related to particular king that give such phrases the function of proper noun to designate particular king. Here the traces of the past can be recognized only through metaphors. But the employment of the discourse itself, in which new events must have been absorbed in the course of history, reveals traces of the restructuring of the discourse.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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Junzo Kawada
Histoire orale et imaginaire du passé. Le cas d'un discours «
historique » africain
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 4, 1993. pp. 1087-1105.
Abstract
Oral History and the Imagination of the Past.
So far oral history in non-literate societies has been utilized as complementary material for chronological "objective" history. But
in fact an oral history like written history is discourse about the past. The author believes that oral history must be treated first of
all as material to know how the people of the society in question conceive and express their past in relation to the present. In the
recited Mosi (Bur- kina Faso) royal geneaology studied by the author, the past is represented through rich metaphors, especially
those of animals plants and natural phenomena. Past kings are represented by metaphorical expressions composed of common
nouns and verbs. It is the oral traditions related to particular king that give such phrases the function of proper noun to designate
particular king. Here the traces of the past can be recognized only through metaphors. But the employment of the discourse itself,
in which new events must have been absorbed in the course of history, reveals traces of the restructuring of the discourse.
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Kawada Junzo. Histoire orale et imaginaire du passé. Le cas d'un discours « historique » africain. In: Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations. 48e année, N. 4, 1993. pp. 1087-1105.
doi : 10.3406/ahess.1993.279196
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1993_num_48_4_279196HISTOIRE ORALE ET IMAGINAIRE DU PASSE
Le cas un discours historique africain
KAWADA Junzo
Quels rapports existe-t-il entre les métaphores et les traces du réel passé
entre le poétique et historique quand ils transparaissent travers le dis
cours caractère une société sans écriture La réponse que
je tenterai apporter cette question appuiera sur un matériel principal le
knhsgo récitation de la généalogie dynastique de ancien royaume mosi de
Tenkodogo Burkina Faso) où ai mené pendant plus de sept ans au total
des recherches sur le terrain
La voix et la tradition orale
présent les sources de histoire orale ont été utilisées juste
titre ailleurs pour reconstituer une dite objective faite de dates
absolues en extrayant partir des énoncés sur le passé des éléments qui
pouvaient servir de repères une histoire chronologique Mais mon avis il
faudrait aussi prendre en compte la tradition orale qui se rapporte his
toire comme discours comme mode de représentation verbale de la concep
tion du passé dans la société en question On peut étonner propos de
Afrique sub-saharienne même quand des recherches historiques appro
fondies ont été menées bien il est rare que les traditions orales historiques
aient été entièrement recueillies et transcrites Il faut saisir ce qui pour
eux constitue historique saisir comment il est con et exprimé en
nous référant toujours leur langage sans pour autant perdre notre
point de vue extérieur et nos concepts analytiques si on veut parvenir
une connaissance approfondie fondée sur une compréhension réciproque
Cet article est le développement une communication rédigée pour le symposium Les
nouveaux enjeux de anthropologie autour de Georges BALANDIER Cerisy-la-Salle du
25 juin au juillet SS dont le compte rendu été publié dans la Revue de Institut ile Socio
logie Université Libre de Bruxelles 1988 Nos 3-4) avec le résumé des communications
1087
Annales ESC juillet-août 1W3 pp 1087-1105 LES MODES DE NARRATION
il agit un discours stylisé plus ou moins long comme est le cas ici
il convient de procéder analyse du style de intrigue et des métaphores
au même titre celle un texte historique écrit Pour les textes écrits des
essais tels que ceux de Hayden White 19721973 et de Paul Ric ur 1980
1983) traitent la description historique comme un récit dans une perspec
tive qui englobe la fois les récits de fiction et historiographie Selon
Ric ur historiographie revendique la référence par traces au réel passé
tandis que le récit de fiction recourt aux métaphores Pourtant dans usage
des temps verbaux du passé pour raconter irréel la fiction emprunterait
autant histoire que histoire emprunte la fiction et est ainsi que se
pose le problème de la référence croisée entre historiographie et le récit de
fiction Ric ur 1983 124)
Le de la référence croisée se pose aussi dans le cas de histoire
orale un plus haut degré encore Car le chercheur est face des inter
prétations toutes faites du passé où les traces du réel passé ne transpa
raissent que par référence aux métaphores Ici historique ne peut se
figurer travers le poétique Mais est-ce que le réel passé ou
encore historique Tel est le problème fondamental que je voudrais
remettre en cause en me référant histoire orale
La deuxième différence essentielle entre étude des récits écrits et celle
des traditions orales tient ce que la tradition orale est par définition émise
de vive voix ou comme ici en sons instrumentaux elle prend en tout cas la
forme une émission sonore qui inscrit dans le cadre une perfor
mance elle-même exécutée dans des circonstances plus ou moins ceremo
nielles
Avant aborder le problème des métaphores et de historicité de la tra
dition orale je voudrais faire rapidement le point sur la voix comme véhi
cule du message historique La voix caractérise la tradition orale en regard
autres modes de représentation du passé tel que écrit sur pierre ou sur
papier ou encore les représentations plastiques est le cas en Afrique du
siège noir nkonnwa tuntun représentant ancien roi ashanti de la statue
royale kuba ndop de la hache rituelle recade du roi dahoméen ou du
bâton représentant ancêtre ukhurhe du roi du Bénin entre autres
Les différentes fa ons de transmettre un message travers le temps
peuvent admettre deux principes fondamentaux un est que le message ini
tial marqué dans une matière durable reste inchangé alors que autre
consiste perpétuer le message porté par un médiateur lui-même périssable
et donc renouvelé et en reproduisant le message initial Le premier principe
se manifeste extrême dans la pyramide et la momie de ancienne Egypte
le second communément dans la tradition orale Ces deux principes se
retrouvent sur le continent africain Entre ces deux pôles se situent différents
moyens de transmission du message travers le temps message écrit sur
feuille de papier ou sur bois construction sculpture commemorative etc
Il est noter que le premier principe est pas toujours plus efficace que
le second comme illustrent clairement quelques exemples pris en Asie Le
texte que empereur Shi Huangdi 259-210 av J.-C. de la dynastie des Qin
rendu célèbre par la construction de la Grande Muraille fait inscrire sur la
stèle commémorant ses grandes uvres est parvenu époque moderne
1088 KAWADA LE LANGAGE HISTORIQUE TAMBOURINE
que sous forme écrit sur des feuilles de bois et de papier copié et recopié
au cours des siècles le texte original gravé sur la stèle étant devenu illisible
Le sanctuaire shinto Ise sanctuaire de la famille impériale du Japon
constitue un autre exemple il comprend deux emplacements situés côte
côte dont un reste toujours vacant Tous les vingt ans on reconstruit sur
emplacement vacant le même bâtiment en bois blanc de cryptomère et on
détruit ancien Ainsi depuis institution de ce système de renouvellement
il plus de mille ans sous le règne de empereur Temmu 673-686) est
toujours le modèle initial état neuf que on peut voir La construction en
bois blanc renouvelée périodiquement se perpétue beaucoup plus longue
ment que la construction en pierre Cette idée de la perpétuation par renou
vellement se rencontre en Afrique sub-saharienne dans la coutume qui
consiste fabriquer les masques rituels Ce système permet
obtenir plusieurs copies du message initial Le risque il se perde
complètement est ainsi évité Une stèle qui porte une inscription peut être
abîmée ou tomber dans oubli
Cependant il est clair que le renouvellement implique en même temps
une éventuelle transformation inconsciente ou intentionnelle du message
initial Cette possibilité de transformation ou omission que exclut pas
moins la copie du texte écrit est bien sûr accrue dans le cas de la tradition
orale Mais le message oral se renouvelle par cycles généralement plus
courts que le écrit et il est véhiculé par des êtres vivants Il échappe
certains dangers tel celui être brûlé ou rongé par les insectes
Une réflexion plus poussée sur la voix en tant que véhicule de la tradi
tion orale nous permet de dégager les caractéristiques suivantes
La première réside sans doute dans son extrême précarité est un
moyen de communication qui disparaît immédiatement après son émission
La deuxième dans sa faculté articulatoire qui la distingue autres moyens
sonores de Il faut citer également la puissance émotive de la
voix qui fait sa force La sentence la messe la prière la malédiction le ser
ment doivent toujours être prononcés de vive voix même dans les sociétés
où écrit est doté une grande valeur officielle Il est noter que dans beau
coup de sociétés la faculté visuelle de homme est considérée comme une
perception active autonome sélective liée intellect alors que la faculté
acoustique tend être considérée comme une perception passive dépen
dante et affective est la voix per ue par ouïe qui entraîne le plus
souvent la soumission du récepteur expression fran aise entendu son
homologue en japonais comme en moore la langue des Mosi Les fonda
teurs des grandes religions les grands prophètes ont tous professé de vive
voix ce sont leurs disciples qui ont transcrit leurs paroles
Mais est surtout la fonction évocatoire de la voix me semble-t-il qui
importe dans la tradition orale La voix évoque imaginaire irréel le spiri
tuel en tout cas invisible Dans de nombreuses sociétés il existe un tabou
qui interdit de conter pendant la journée ce qui présente au moins un avan
tage pour les auditeurs obscurité favorise le recours imagination Dans
le cas de récits caractère historique est la voix qui évoque imaginaire du
passé les personnes et leurs hauts faits autrefois Le Dit du Heike
célèbre épopée japonaise qui fut composée graduellement partir du
1089 LES MODES DE NARRATION
xn siècle grâce une tradition orale celle des récitants en même temps
que par écriture revêt le caractère un requiem pour ceux qui sont tombés
au combat lors des guerres qui opposèrent les deux clans guerriers des Taira
et des Minamoto
Dans la récitation de la généalogie dynastique mosi le récitant en
adressant au roi qui assiste la récitation évoque les ancêtres royaux par
leurs noms honorifiques Cette performance vocale africaine fait penser aux
rites shuni-e du temple bouddhiste Tôdaiji de Nara Japon) au cours
desquels un prêtre lit haute voix les noms posthumes inscrits dans le car
net des morts invitant ainsi les ancêtres participer aux rites
La chronique historique récitée
Dans la communication vocale on peut distinguer trois aspects aspect
informatif aspect performatif et un aspect que appellerai récréatif au
sens primitif du mot il agit de la faculté de récréer vivifier de nouveau
une substance qui existe déjà Le deuxième aspect performatif été
signalé par John Austin 1962) sous le terme de performative utte
rance et théorisé comme speech act theory Cependant ni John Aus
tin ni John Searle ni ceux qui ont suivi révisé ou développé cette thèse
Searle 1970 1971 Fann 1969 Finnegan 1969) ont prêté attention au
troisième aspect qui me semble avoir une importance fondamentale dans la
communication vocale
Pour aspect informatif ce qui importe est la véracité et la nouveauté du
contenu de énoncé Pour les nouvelles ou pour la communication scienti
fique cet aspect est capital
Pour performatif qui se manifeste typiquement dans le langage
rituel important est que émetteur soit qualifié pour la circonstance et
énoncé émis une manière appropriée Que émetteur prononce le dis
cours prescrit plus ou moins habile son habileté est bien
sûr préférable ne revêt pas une importance essentielle en général
énoncé ne comporte pas information nouvelle
Pour aspect récréatif ni la véracité ni la nouveauté de information
importent seules comptent la valeur réjouissante de énoncé et habileté
de la narration Comme pour les fables ou le rakugo narration divertissante
classique du Japon ainsi que pour tous les arts narratifs qui possèdent un
répertoire plus ou moins classique le récepteur surtout il est amateur
de cet art connaît déjà le contenu de énoncé Mais grâce au talent
adresse du conteur audience apprécie la narration La situation est ana
logue dans le cas de la musique classique Un amateur éprouve un réel plai
sir réécouter telle interprétation un morceau favori
est surtout dans ces deux derniers aspects performatif et récréatif
que la voix joue un rôle indispensable Dans le premier aspect énoncé ne
changera pas de valeur communicative il soit transmis oralement ou par
écrit Ce sont les traits segmentaux de énoncé et les sens conceptualisés
ils présentent qui prédominent dans la communication Alors que dans le
deuxième aspect énoncé doit être émis par la voix on le per oit claire-
1090 KAWADA LE LANGAGE HISTORIQUE TAMBOURINE
ment dans le cas de la sentence un jugement par exemple Ici la force de
la voix joue le rôle essentiel Pour le troisième aspect si énoncé est écrit il
perd essentiel de sa valeur comptent plutôt les traits supra-segmentaux le
timbre de la voix intonation et le rythme de la narration ceux-ci effacent
complètement si énoncé est écrit
En correspondance avec ces trois aspects il convient de distinguer trois
niveaux de discours
Le premier auquel correspond aspect informatif énoncé peut être
tout fait libre et les rapports entre émetteur et le récepteur le sont aussi
est-à-dire en principe importe quel émetteur peut transmettre infor
mation importe quel récepteur Ce qui compte est de savoir si contenue dans énoncé est vraie ou fausse nouvelle ou dépassée
Au deuxième niveau auquel correspond aspect performatif au
contraire énoncé est fixe et émetteur doit prononcer les énoncés pré
établis sans faute dans un contexte approprié émetteur et les récepteurs
virtuels sont liés par le fait ils participent la même séance rituelle ou
autre avec une intention commune Même si assistance est un récep
teur virtuel énoncé étant adressé aux ancêtres ou aux esprits ou au souve
rain est néanmoins elle qui confère validité la séance Comme les
énoncés se répètent chaque fois que assemblée se réunit dans ce même
contexte ils ne comportent aucune nouveauté comme information pour les
récepteurs qui composent assistance il agit un discours assez long et
stylisé comme est le cas ici la récitation vocale approche un texte écrit
en ce sens que le récepteur peut se référer plusieurs et différentes reprises
au même message
Au troisième niveau en correspondance avec aspect récréatif énoncé
peut être fixe pour exprimer ou décrire un motif mais ensemble des énon
cés composant un discours sur un sujet restera libre La célèbre thèse
Albert Lord 1960 sur la formule et la composition orale présen
tée propos de la récitation des bardes serbo-croates été confirmée par
étude de beaucoup autres récitations épiques provenant de différentes
sociétés européenne Rychner 1955) japonaise Sato 1973 Yamamoto
1973) africaine Bird 1971) arabe Connelly 198o et bien autres encore
Foley 1981 ce niveau le discours ne établit comme texte au
cours de chaque séance interprétation Quant aux récepteurs ils sont soit
des clients de émetteur si celui-ci est un spécialiste de récit soit des co-
narrateurs en ce sens ils promeuvent les énoncés du narrateur par des
interventions appropriées et parfois parce ils sont en même temps des potentiels Le caractère de co-narrateurs des récepteurs est sen
sible surtout aux séances narratives de veillée Kawada 1983 1987)
Les énoncés des niveaux deux et trois concernent les traditions orales de
caractère historique Dans les énoncés de ces deux niveaux je poserai
deux types de récits ou plutôt deux orientations de récits un vers
épique quant autre je le qualifierai faute une meilleure appella
tion de récit orienté vers la chronique
Un récit vers épique est récité dans la plupart des cas par
des récitants professionnels souvent ambulants Les récits sont interprétés
par une composition orale Celle-ci effectue selon les circonstances de
1091 MODES DE NARRATION LES
la séance et le goût des auditeurs La préoccupation qui domine dans exé
cution de ce type de récit est en effet être agréable aux oreilles des clients
Entre émetteur et les récepteurs il faut supposer des rapports qui appa
rentent une espèce de communauté épique tous deux partagent des
traditions historiques ou légendaires et identité culturelle du groupe est
évoquée ou affirmée par écoute commune de ces récits épiques Ce sen
timent communautaire que suscitent les récits épiques été souvent remar
qué par Bridget Connelly 1986) notamment dans son étude approfondie
sur épopée populaire arabe Sirat Bani Hirar Ici le public exige pas
une véracité historique dotée une chronologie précise au contraire les
hauts faits les épisodes merveilleux ou les héros tragiques sont évoqués
une fa on souvent exagérée et nombreux sont les épisodes au cours des
quels le récitant peut déployer son talent narratif En Afrique occidentale
épopée de Sunjata récitée par les griots jeli Bird 1971 Innis 1974
Johnson 1978 Niane 1960 constitue un bel exemple de ce type de récit
Dans un récit orienté vers la chronique est au contraire la véracité
et authenticité du contenu du récit qui importent comme charte généa
logique au sens de Bohannan 1952) même si la préoccupation chrono au sens strict en est absente comme dans de nombreux récits
africains Quand nous parlons de véracité ou authenticité est
avant tout de leur point de vue Le récitant est un spécialiste qui dépend
une part un souverain qui est le récepteur formel du message émis mais
il dépend autre part du public est-à-dire les récepteurs virtuels du mes
sage Le souverain et le sont concernés par le contenu du récit Or
ce contenu qui ne comporte aucune information nouvelle est pas toujours
accessible auditoire cause de archaïsme du langage et de excès de
métaphores
Comme on le remarque dans les récitations ceremonielles autres socié
tés voir par exemple le cas de Viubongo des Swazi Afrique australe
récité une voix si aiguë et avec une telle rapidité que peu de personnes le
comprennent Cook 1931 183-184 sans parlor de la liturgie catholique
dite en latin ou de la récitation des textes sacrés bouddhiques incompré-
hensibilité pour auditoire est pas gênante et peut même prendre sens
dans une communication de caractère ésotérique Ce qui importe est que
le roi et son entourage les chefs de rang inférieur et quelques centaines de
sujets soient présents la récitation solennelle durant laquelle les noms des
ancêtres royaux sont évoqués
On peut citer pour Afrique comme cas extrême de ce type de récit his
torique orienté vers la chronique celle de Kano du Hausa Nigeria)
laquelle devait exister sous forme de tradition écrite depuis une époque
relativement reculée Le manuscrit le plus ancien dont nous disposons été
publié par Palmer avec une traduction commentée Palmer 1967
1928] Il est censé avoir été copié dans les années 1890 Il enregistre les
noms de 48 souverains accompagnés des années de règne en Anno Hijrae et
il décrit précisément froidement chaque souverain depuis le roi Bagoda
999-1063) fondateur du royaume de Kano au dernier roi de
époque Mohammed Bello 1883-1892 La chronique qui devait avoir été
transmise oralement pendant longtemps aurait été transcrite après Palmer
1092 KAWADA LE LANGAGE HISTORIQUE TAMBOURINE
1967 93 en arabe par un habitant de Kano originaire de Afrique du
Nord Le style sec et objectif de la chronique de Kano sans intervention
du narrateur ou du chroniqueur dans le récit serait-il dû la transposition
de oral écrit En général dans les récits africains du type épique
comme épopée de Sunjata le récitant adresse auditoire la première
personne en commen ant par se présenter lui-même et il déploie son récit
en relation directe avec le public qui forme sa clientèle et il conduit
devenir en quelque sorte son complice
Cet aspect de la performance du récit historique est compréhensible
que si on tient compte de la position du récitant et de son audience par rap
port au destinataire celui auquel le récit est consacré Dans le cas de épo
pée de Sunjata il agit un héros légendaire fondateur de empire du
Mali qui aurait vécu vers le xii siècle Cet empire connut son apogée au
xivc siècle puis il fut éclipsé par empire Songhaï au x siècle Le récitant
ne dépend donc plus un maître qui serait le successeur direct de la dynastie
de Sunjata Il évoque au présent par son art narratif un passé lointain et
glorieux pour une audience qui elle non plus est pas directement
concernée par ce qui est récité
Le kabsgo mosi que nous étudions pourrait se situer quelque part entre
ces deux pôles Il diffère de épopée de Sunjata en ce sens que le récit dans
son entier étant complètement figé aucune marge de liberté est laissée
une éventuelle composition orale Bien il soit récité oralement il
revêt le caractère un texte écrit Par ailleurs il prend la forme une
chronique Il est certes dépourvu indices chronologiques réels mais il
vise mettre en ordre chronologique les noms des ancêtres royaux Pour ce
faire il incorpore les éléments généalogiques de différentes dynasties vain
cues dans la généalogie de actuelle dynastie dominante en vue de former
une généalogie continue depuis le fondateur légendaire du royaume
au souverain présent lors de la récitation Plus une charte généalo
gique le kabsgo mosi pourrait être qualifié instrument de contrôle idéolo Kawada 1981 Le récit ainsi propagé par le son solennel et émotif du
tambour et de la voix stylisée demande être reconnu comme une vérité
sérieuse par une audience toute entière concernée par ce passé Le récitant
dépend de son maître le souverain en activité et le situe par sa compétence
évocatrice de récitation comme successeur légitime dans une généalogie
dynastique glorieuse il contribue ainsi légitimer son règne
Mais en même temps considéré partir de autre pôle que suggère la
chronique de Kano le kabsgo possède certaines affinités avec épopée de
Sunjata abord la différence de la chronique de Kano la description
exacte et sèche réelle ou fausse de chaque souverain du passé est
entièrement absente dans le kabsgo lequel est rempli expressions méta
phoriques où se dégagent difficilement une description réaliste Ensuite
dans le kabsgo le récitant est présent dans le discours la première per
sonne et il adresse au cours de sa récitation au souverain ainsi dif
férents groupes du royaume qui constituent audience
1093 LES MODES DE NARRATION
La structure du kabsgo
La récitation du kabsgo de la dynastie mosi de Tenkodogo Tänküdgo)
considérée comme la plus ancienne dynastie des royaumes mosi est exé
cutée en langage tambouriné accompagné certaines occasions une réci
tation haute voix est alors la partie tambourinée qui constitue le
texte authentique exécutée par le chef des musiciens de la cour royale
Celui-ci est un statut supérieur celui qui interprète phrase par phrase les
sons du tambour en langue mosi moore et les récite dans un style parti
culier Comme je ai déjà noté ailleurs Kavvada 1981 la mémoire verbale
du tambourinaire entraîné dès son enfance battre le kabsgo toujours le
même texte se transforme en une mémoire gestuelle en une chaîne
de mouvements réflexes des deux mains nues qui battent le tambour une
grosse calebasse quasi sphérique appelée bendre en moore après ana
lyse spectrographique que ai effectuée du langage tambouriné Kawada
1988e 1982]) la batterie au tambour est plus stable que la récitation ver
bale les éléments distinctifs de la communication sonore du tambour sont
beaucoup plus réduits en nombre de types que ceux de la communication
verbale en moore sur lesquels se fonde le message au tambour ce dernier
contient plus ambiguïtés que le message verbal Mais grâce cette stabilité
du gestuel empreint dans le corps la batterie du tambour sert de mnémo
technique qui assure la transmission du message dans sa longueur et sa
complexité de génération en génération intérieur du lignage des musi
ciens de la cour royale1
Examinons maintenant dans le kabsgo intrication du poétique et de
historique des métaphores et des traces du réel passé
abord quelle est intrigue du kabsgo en tant que récit Du point de
vue du contenu dans ensemble du on peut distinguer les quatre
genres énoncé suivants 1.- Le récitant demande la permission de dire le
nom des ancêtres royaux certaines personnes et certains objets où
appellation de kabsgo la permission qui désigne par extension
ensemble de la récitation Parmi les personnages et les objets auxquels
adresse la formule on peut citer le roi fondateur de la dynastie et son
fétiche le lieu sacré du pays les vieilles femmes du pays les serviteurs de la
cour royale les deux notables de la cour qui sont des faiseurs de roi les
forgerons les marabouts les éleveurs peuls les musiciens qui sont les col
lègues du récitant etc 2.- Le récitant fait éloge du roi actuel ainsi que de
sa mère et lui souhaite bien-être et longévité en même temps une bonne
nouvelle année Ce passage se répète avant évoquer chaque ancêtre royal
par ses noms-devises Il se termine par une question Qui est votre
ancêtre adressée au roi actuel qui assiste la séance de récitation et
laquelle le récitant répond lui-même en disant Votre ancêtre est un
tel. passant ainsi aux noms-devises du roi suivant est le roi qui est le
Pour enregistrement complet du kabsgo récité au son du tambour et la voix avec ana
lyse spectrographique cf Kawada 1988e 1982]) et pour la transcription entière du kabsgo de
Tenkodogo de Ouagadougou Wagaago) et de Lalgave Läige) avec la traduction en fran ais
accompagnée de commentaires cf Kawada 1985)
1094 KAWADA LE LANGAGE HISTORIQUE TAMBOURINE
récepteur formel du message émis alors que assistance qui comprend plu
sieurs centaines de personnes en constitue le récepteur virtuel 3.- Le réci
tant dit les noms des ancêtres royaux Ceux-ci apparaissent pour la plupart
sous forme de noms-devises intronisation Le récitant mentionne la filia
tion du prédécesseur le nom de sa mère accompagné des louanges du clan
de celle-ci Quelquefois sont aussi décrits les rapports du roi avec les gens de
la cour ou avec ses sujets en général toujours avec des expressions méta
phoriques Ces passages forment la partie principale du knhsgo 4.- Le pas
sage qui conclut ensemble du kabsgo où le récitant souhaite la
perpétuation du royaume et le bien-être du peuple
Ainsi dans ce discours qui dure une quarantaine de minutes vingt-huit
rois auront été cités depuis le fondateur de la dynastie au roi actuel
même si le nombre vingt-huit reste problématique du fait de incertitude
concernant la détermination de individualité des rois cités Si nous considé
rons ensemble des énoncés correspondant un roi comme un paragraphe
les passages concernant les ancêtres royaux comportent vingt-huit para
graphes qui peuvent eux-mêmes être regroupés en six grands paragraphes
voir le tableau et la figure 1)
Désigner individu
Traiter le kabsgo comme un récit historiographique est-à-dire cher
cher les traces du réel passé enfouies dans amas des métaphores pré
sente un embarras majeur en ce sens que les noms propres de personne ne
sont pas toujours déterminables une manière précise
Chez les Mosi Moose) une personne acquiert ses noms deux occa
sions la naissance et la maturité Mais dans aucun de ces deux cas on ne
recourt ici comme chez bien autres peuples africains une catégorie lexi
cale de noms propres Les noms de personne consistent entièrement en
noms communs ou bien en une ou plusieurs phrases composées toujours
elles aussi de noms communs et formant une ou plusieurs devises2
la naissance est la société qui attribue son nom celui qui en est
devenu un nouveau membre Le nom est choisi souvent après consultation
du devin principalement selon les circonstances de la naissance comme par
exemple noaaga poulet nom donné enfant dont un des parents sur
tout la mère tué un poussin le plus souvent en écrasant par mégarde
dans la cour pendant sa grossesse Wend Dieu le sait message indirect
adressé au voisin avec qui le père de enfant est en conflit Rïm sek do Le
roi nous satisfait nom qui exprime la reconnaissance envers le roi
Les noms en usage ne constituent pas un système clos mais en fait ils
sont relativement limités en nombre étant donné que les circonstances de la
naissance uniques et infiniment variables sont con ues sous forme de sté
réotypes et se voient appliquer des noms conventionnels Le nouveau-né est
de cette fa on repéré et donc reconnu par la société
Dans la transcription du moore pour marquer respectivement la prononciation relâchée
des voyelles tendues et ai mis un tréma et Le tilde marque
les nasales
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