Hystérie - article ; n°1 ; vol.16, pg 67-122

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L'année psychologique - Année 1909 - Volume 16 - Numéro 1 - Pages 67-122
56 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Alfred Binet
Th. Simon
Hystérie
In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 67-122.
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Binet Alfred, Simon Th. Hystérie. In: L'année psychologique. 1909 vol. 16. pp. 67-122.
doi : 10.3406/psy.1909.3789
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1909_num_16_1_3789I
paraissent l'ait nerveux, seulement mentales. Bien décrite, que Autrefois, pour être d'hier l'hystérie et surtout cette définie, qu'on on ne raison I. n'y d'ordre la et soit HYSTÉRIE — fait voulait nommée HISTORIQUE pas que somatique, entrer une voir les depuis dans maladie qu'une troubles plutôt le bien maladie cadre nouvelle, qu'elle des que des siècles, d'ordre du maladies et présente système qu'on c'est psy
chique; ce sont des anesthésies, des contractures, des accidents
convulsifs, des crises accompagnées de perte de connaissance, ce
qu'on appelait autrefois des vapeurs; tout cela était considéré
comme nerveux plutôt que mental. On se contentait de rattacher
tous ces symptômes à des lésions fonctionnelles du système ner
veux, et on croyait même que par la seule enumeration des symp
tômes les plus fréquents on donnait une définition suffisante de la
maladie. L'hystérie, écrivaient les auteurs un peu naïvement, est
une maladie du système nerveux caractérisée par des troubles de
la sensibilité générale, de la sensibilité spéciale, de la motilité et de
l'intelligence. C'est à peu près la définition d'Axenfeld, elle n'ap
prend pas grand'chose, et en tout cas elle est insuffisante, puis
qu'on ne peut pas y trouver une distinction avec les autres névroses.
Longtemps aussi on a cru que la production des accidents
hystériques est liée à une altération dans le fonctionnement géné-
sique de la femme, provenant soit d'une continence exagérée, soit
d'un abus des plaisirs vénériens. De là vient qu'on a donné à cette
affection le nom d'hystérie, ce mot désignant l'utérus; on avait
supposé que c'était une maladie spéciale au sexe féminin. A cette
hypothèse s'est ajoutée une idée sur la nature de l'état mental
hystérique; on l'a décrit surtout par son caractère extérieur, par
son humeur; on a dit et répété que l'hystérique est une femme
portée au mensonge, qui a le désir de briller, qui prend une allure
théâtrale, qui joue la comédie devant le public; coquetterie, enfant
illage, nervosité, caprices, versatilité, tels sont les principaux él
éments sur lesquels on insiste pour faire de l'hystérique un portrait
qui est sans doute intéressant, mais qui n'est pas beaucoup moins
littéraire qu'un portrait de La Bruyère. On a encore remarqué que MEMOIRES ORIGINAUX 68
les accidents de cette névrose sont nombreux, variés, changeants;
l'observation de ce polymorphisme a même conduit les auteurs a
considérer l'hystérie comme un protée insaisissable, et Lasègue, en
veine de paradoxe, a un jour proclamé que personne ne pourrait
jamais la définir. Que de fois on a répété ce non-sens! Comme
d'autre part l'hystérique est facilement menteuse, on a pris ses
mensonges dans un sens symbolique, on a posé en règle que l'hys
térie peut imiter les symptômes de toutes les autres maladies, et
qu'elle constitue « la grande simulatrice ».
Deux neurologistes français ont contribué à mettre un peu
d'ordre dans ce chaos, et à écarter quelques erreurs d'interprétat
ion. Briquet, d'abord, s'est attaché à nous donner une histoire
naturelle des symptômes hystériques, et il s'est élevé contre l'idée
fausse que tous ces symptômes relèvent de l'érotisme ou de la
continence excessive; il a fait de l'hystérie une maladie avouable.
Charcot, plus tard, est intervenu; il a décrit des symptômes nou
veaux, il a mieux analysé les périodes de l'attaque, il a fait con
naître l'importance, jusque-là si peu soupçonnée, de l'hystérie
mâle. Mais ce n'étaient encore que des retouches de détail, et non
un remaniement d'ensemble. Peu à peu des coups plus décisifs
ont été portés à l'ancienne conception, qui ne voyait dans l'hystérie
qu'une névrose; on est arrivé à se rendre compte que l'élément
moral y joue un rôle de premier ordre, et qu'elle constitue bien
une psychose, autrement dit une maladie psychologique, ou, pour
parler plus simplement encore, une mentale.
On ne peut pas dire que Charcot ait été étranger à cette grande
évolution dans les idées; mais elle ne semble pas avoir été le
résultat principal de son influence. Elle s'est faite plutôt à travers
lui que par lui. Pendant longtemps, il a écrit et surtout enseigné
—r' car il écrivait peu, et c'était par l'enseignement oral qu'il pré
férait exprimer sa pensée — que les symptômes de l'hystérie sont
des symptômes physiques, et doivent être étudiés comme tels.
Quand il publia ses études sur la contracture hystérique, il l'attribua
assez lourdement à un état d'hyperexcitabilité neuro-musculaire
siégeant dans les nerfs périphériques ou dans la moelle; lorsqu'il
voulut donner la consécration académique aux phénomènes jusque-là
si décriés de l'hypnotisme, qu'il étudia exclusivement dans l'hys
térie, il crut qu'il était indispensable de mettre en lumière une
Symptomatologie physique, quelque chose qu'on pouvait voir et
toucher. Toutes ses descriptions de la léthargie, de la catalepsie
et même du somnambulisme sont par l'extérieur; ce n'est qu'une
recherche et une analyse de signes physiques, avec un grand luxe
d'appareils enregistreurs destinés à mettre en évidence leur réalité
corporelle. Sans doute, malgré ces points de vue si exclusifs, il
n'ignorait pas qu'il existait dans l'hypnotisme, comme dans l'attaque
d'hystérie, des états mentaux particuliers, toute une psychologie
qui n'était pas de la psychologie normale ; mais de parti pris, il en
écartait l'étude, et il répétait sans cesse à ses élèves que la méthode BINET ET TH. SIMON- — HYSTÉRIE 69 A.
scientifique consiste à procéder du simple au composé; il croyait
que les phénomènes physiques sont beaucoup plus simples que
ceux de l'esprit — ce qui est bien une des vérités les plus fausses
qu'on puisse imaginer, car dans la circonstance ce qu'il prenait
pour des physiques n'était autre chose que des phéno
mènes mentaux très compliqués. Il résultait de cette doctrine une
conséquence pratique bien curieuse, que tous ses élèves se rap
pellent. Charcot ne s'est jamais méfié de la suggestion; il ne s'est
jamais aperçu de l'influence désastreuse que des suggestions invo
lontaires peuvent produire dans une expérience d'hypnotisme ou
pendant une observation sur une hystérique. Loin de prendre la
moindre précaution, il parlait sans cesse à haute voix devant les
malades, annonçait ce qui allait se produire, et leur faisait vér
itablement la leçon. Il n'est pas étonnant que ses adversaires lui
aient si souvent reproché que ses hystériques et son grand hypno
tisme étaient un produit de culture. Pour ceux qui ont vécu
quelque peu dans le milieu de la Salpêtrière, il est incontestable que
ce reproche était fondé. L'un de nous a eu autrefois la curiosité de
prendre à part une femme qui servait de sujet habituel à Charcot;
il la mit en somnambulisme, et lui fit raconter ce qu'elle savait sur
l'hystérie et l'hypnotisme; elle était absolument au courant de tout;
elle aussi aurait pu faire un cours sur ce chapitre.
Cependant, dans les dernières années de sa vie, Charcot fut
amené progressivemeut à changer ses idées sur le mécanisme de
production de quelques symptômes hystériques. Il avait eu l'occasion
d'étudier dans son service plusieurs cas de paralysie hystérique
survenus à la suite d'un choc, tels que coup ou chute sur l'épaule.
Malgré son esprit de système, il était bon observateur ; il avait bien
vu comment ces paralysies hystériques traumatiques se produisent;
ce n'est pas brusquement, et immédiatement après le traumatisme ;
il faut du temps, quelques jours, quelques heures; et pendant ces
heures, le malade pense à son accident, et en rumine l'idée. Pour
expliquer la paralysie qui s'installe dans ces conditions bien parti
culières, Charcot jugea qu'on devait recourir à l'hypothèse de la sug
gestion, ou plutôt de l'auto-suggestion. Voici ce qu'il supposait : un
cocher de fiacre, par exemple, tombe de son siège, il tombe sur son
épaule; il y a choc, étonnement, douleur; et sous l'influence de
cette douleur, le malade réfléchit et se dit : « Je ne vais plus
pouvoir remuer mon membre contusionné », et en conséquence la
paralysie se réalise. Remarquons bien que c'est là une explication
toute théorique, comme beaucoup de celles que Charcot adoptait
dans son enseignement, car il était schématiseur à outrance. Per
sonne n'a jamais expliqué comment l'idée de paralysie, la représent
ation mentale d'un membre flasque, peut par une sorte de vertu
mystérieuse se transformer en paralysie véritable. Charcot disait
même un jour à l'un de nous, qui lui exposait ses doutes à ce
sujet, que l'idée de paralysie produit directement le même effet
que si avec un couteau on détruisait le centre moteur du membre. TO MÉMOIRES ORIGINAUX
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, soit de lui-même, soit
plutôt sous l'influence de ses élèves, Charcot remit en honneur la
suggestion dans son service; c'était bien le contre-pied de son
enseignement antérieur, mais il ne s'en aperçut pas. Les maîtres
de la science sont, comme les princes, entourés de courtisans
habiles, qui nuancent la vérité à leur usage ; à force d'attribuer à
quelqu'un le mérite d'une découverte, on finit par l'en convaincre.
Charcot vieillissant s'imagina que c'était lui qui avait eu l'idée de
faire de l'hystérie une maladie mentale.
Après Charcot, l'évolution continue, et même elle se précipite;
et toutes les définitions et théories de l'hystérie qui ont cours
actuellement sont dans le même sens; malgré leurs divergences,
elles s'accordent à mettre en relief l'élément psychique.
Nous voici dans la période contemporaine ; et nous allons avoir
à exposer un grand nombre de théories. Peu de maladies en ont
suscité autant. On a pu en faire la revue au Congrès des aliénistes
et neurologistes qui s'est tenu à Genève-Lausanne en août 1907. Là,
toutes les définitions modernes de l'hystérie ont été exposées et
discutées à tour de rôle, et souvent par leurs auteurs ; le nombre et
la contradiction de ces formules sont bien faits, au moins à pre
mière vue, pour exciter le scepticisme des profanes. Mais loin de
nous complaire à les mettre en opposition, nous chercherons au
contraire à les concilier dans une synthèse plus vaste, car la plu
part contiennent une parcelle de vérité.
II. — THÉORIES
Classification des théories de l'hystérie. — Nous déblayons
d'abord le terrain, en remarquant qu'ici nous nous plaçons
uniquement au point de vue de la psychologie ou de la psy
chiatrie, en un mot au point de vue mental. Nous ne voulons
pas chercher à définir l'hystérie en anatomistes ou physiolog
istes, et nous écartons toutes les définitions qui rattachent
l'hystérie soit à un sommeil, soit à un éréthisme des centres
nerveux. Nous le ferons d'autant plus volontiers que jusqu'ici
on ignore complètement l'état où se trouvent les centres ner
veux d'un sujet hystérique; par conséquent tout ce qu'on peut
imaginer sur le dynamisme de ces centres dans l'hystérie est
non seulement une hypothèse, mais encore un naïf décalque
de ce que nous avons appris sur l'état mental de ces malades.
Il n'y a aucun avantage à remplacer les sensations et les
images par les neurones, les associations d'idées par les prolon
gements de l'inconscience des sensations parle som
meil des centres, et ainsi de suite. BINET ET TH. SIMON. — HYSTÉRIE 7f A.
On peut répartir toutes les théories * en trois groupes prin
cipaux :
1° Des théories qui nous paraissent de très peu de valeur,
qui sont banales, presque littéraires. Elles consistent à atta
cher de l'importance surtout au caractère de l'hystérique, le
caractère étant défini par la nature des goûts, des émotions,
des passions.
2° Des théories qui placent à la base de l'hystérie une idée ou
une suggestion ; celles-ci ont plus d'importance, elles ont eu et
ont actuellement une grande vogue médicale. S'y rattachent
principalement les noms de Reynolds, Bernheim, Dejerine,
et surtout Babinski.
3° Les théories d'état mental. Elles sont ébauchées par
Breuer et Freud, et bien plus clairement et plus pleinement
formulées par Janet.
i° Théories littéraires. — Quelques auteurs se contentent
d'explications extrêmement banales : les unes sont tirées du
caractère particulier aux femmes hystériques; on accuse le
caprice, le besoin de réclame, le désir d'attirer l'attention, la
mythomanie (ou manie d'inventer des fables, c'est-à-dire de
mentir avec imagination — le mot est de Dupré), etc. Ou bien
on met en lumière des défauts intellectuels : absence de juge
ment ou excès d'imagination; et on y rapporte tout le reste.
Ou bien on fait intervenir de ces dispositions nerveuses vagues,
que personne ne serait capable de définir : l'impressionnabilitév
l'excitabilité, le tempérament nerveux, l'émotivité, le déséquil
ibre,... etc. Ou bien enfin on a recours à des explications
intellectuelles ou idéationnelles qui sont d'une psychologie
bien fantaisiste : une extrême vivacité de certaines images
mentales et le monoïdeisme suffiraient à certains auteurs pour
former une mentalité hystérique.
Nous passerons vivement sur tout cela. Quelques citations
suffiront. Schnyder paraît s'être fait le défenseur de l'opinion
qui consiste à ne voir dans l'hystérie qu'une exagération du
caractère féminin, une mentalité voisine de l'état normal dont
1. Parmi les ouvrages à consulter, citons : Bernheim. Conception du
mot hystérie, Paris, 1904. — Raymond et Janet. Névi'oses et idées fixes,
Alcan, 1898. — Janet. Les Névroses, Flammarion, 1909. — Dubois. Les
psychonévroses et leur traitement moral. Paris, 1904. — J. Babinski. Défi
nition de l'hystérie. Comptes rendus de la société de neurologie de Paris,
7 novembre 1900. — Voir aussi Semaine médicale, 6 janvier 1909. —
Crocq. Définition et nature de l'hystérie. Journal de neurologie, 20 août 1907.
— L. Schnyder. Définition et nature de l'hystérie, Genève, 1907. 72 MÉMOIRES ORIGINAUX
elle ne serait séparée que par la versatilité plus grande de
l'humeur ou le caractère fantaisiste de l'imagination. Une
pareille théorie ne peut séduire que des littéraires, elle a, au
point de vue clinique, tous les défauts imaginables; elle ne
sépare et distingue rien. Par quels caractères saisissables, la
mentalité hystérique se différencie-t-elle de l'état normal? On
ne le voit plus, ou à peine. Par quels se sépare-t-elle
d'une foule d'états morbides? Est-ce que dans la neurasthénie,
dans la psychasthénie, on ne trouve pas aussi de l'impression-
nabilité, de l'humeur extravagante? En vérité, ce n'est pas là
une définition de l'hystérie, c'est plutôt une boutade d'ironiste,
cherchant à mettre un peu de malveillance dans le portrait de
la femme.
Pour la même raison, nous repousserons l'opinion de Crocq
qui considère l'état mental des hystériques comme dominé par
les particularités suivantes : émotivité, impressionnabilité,
suggestibilité, impulsivité, automatisme et diminution du con
trôle cérébral. Ce n'est pas une explication, c'est un choix de
symptômes, et de symptômes bien banaux : on retrouve de
l'impulsivité dans presque toutes les maladies mentales, l'a
utomatisme est bien développé dans la démence précoce, l'émo-
tivité est un des principaux symptômes de la neurasthénie, et
les changements d'émotivité, sous le nom de cyclothymie, ont
été décrits récemment comme servant de base à la folie maniaque
dépressive; quant à la diminution du contrôle cérébral, sur
laquelle Raymond insiste à son tour, nous en dirons seulement
que loin d'être propre à l'hystérie, cette diminution est le fac
teur essentiel de toute maladie mentale.
Enfin Dubois (de Berne) n'est pas moins dans l'erreur lors
qu'il attribue l'hystérisation de la mentalité à un manque de
jugement, de critique raisonnable; cette définition conviend
rait aussi bien à toutes les formes délirantes, et à la paranoïa
en particulier.
2° Les théories de la suggestion. — Nous arrivons maintenant
à des théories qui méritent davantage une discussion, car elles
insistent sur des phénomènes qui certainement, et dans une
large mesure, sont particuliers à l'hystérie.
Une des premières formes qu'a prises la théorie delà sugges
tion est due au médecin anglais Reynolds 1 ; son idée était inté-
i. Reynolds. Remark on Paralysis and other Disorders of Motion and
Sensation, dependant of Idea. British medical Journal, 1868. BINET ET TH. SIMON. — HYSTÉRIE 73 A.
ressante ; il parlait moins de suggestion, que d'images, d'atten
tion expectante, d'imagination ; il est un de ceux qui ont montré
qu'il existe des maladies par imagination, et que celles-ci ne
doivent pas être confondues avec des maladies imaginaires. La
maladie par imagination est une maladie réelle, produite par
un état mental, une conviction profonde; être certain d'être
malade, en nourrir l'idée pendant longtemps et avec intensité,
c'est bien être malade; au contraire, la maladie imaginaire est
celle dans laquelle ni le corps ni l'esprit ne sont troublés ; ou
bien on simule une maladie qu'on n'a pas, ou bien on n'en a
pas l'idée avec assez d'intensité et de suite pour la réaliser. En
Angleterre, Hack-Tuke, dans ses études autrefois célèbres, et
aujourd'hui un peu démodées, sur l'influence s'exerçant entre
le moral et le physique, a beaucoup contribué au développe
ment de ces idées : et en France, notre regretté collègue et ami
Féré leur avait donné le sceau énergique de son esprit original.
On ne peut pas dire que Reynolds ait saisi l'ensemble de cette
belle question; il a surtout eu le mérite d'appliquer l'idée à un
fait particulier, et par là, il lui a enlevé son caractère un peu
littéraire, il lui a donné une allure clinique. Ayant à expliquer
une paralysie survenue chez une hystérique, il a supposé que,
de même que l'idée d'un mouvement provoque ce mouvement,
de l'idée d'une paralysie peut, en se réalisant, provoquer
l'impuissance; il admet donc que son malade est paralysé par
idée, ou par auto- suggestion. C'est cette explication que Charcot
avait acceptée, comme nous l'avons vu pour les paralysies hys
tériques d'origine traumatique, en l'étendant; pour Reynolds,
la paralysie hystérique provient d'une idée fixe qui s'installe
dans l'esprit du malade; cette idée fixe réalise en outre le
mutisme, les contractures, les hyperesthésies et les anesthé-
sies, etc. Mœbius, puis Strumpell, en Allemagne, font jouer un
rôle analogue aux représentations mentales; les représentations
d'action produisent des mouvements, les de
paralysies des impotences fonctionnelles. Théorie
bien simpliste qui ne pouvait satisfaire que des esprits sans
finesse. Comment admettre que cette mentalité si riche de
l'hystérique s'explique tout bonnement par des idées plus ou
moins intenses? Si cette explication vaut pour les paralysies,
les contractures, les convulsions, les impulsions, elle s'appli
querait tout aussi bien à des symptômes non hystériques. On
expliquerait de la même manière les impulsions irrésistibles du
neurasthénique ou du dément précoce. MÉMOIRES ORIGINAUX 74
Nous pensons qu'à cette théorie on doit en préférer une
ftutre, qui en est véritablement le perfectionnement : c'est celle
de la suggestion. De quelque manière qu'on entende le méca
nisme d'une suggestion, et quand même on y verrait seulement
l'influence d'une idée, il est incontestable que cette idée n'agit
pas seulement en vertu de son intensité, mais qu'elle suppose
un état mental qui est particulier, et qui est par conséquent
moins banal qu'un phénomène d'intensité.
Bernheim. Le rôle de la suggestion et de l 'émotivite '. — Celui
qui pendant longtemps a été le partisan le plus en vue de cette
thèse est le Dr Bernheim, de Nancy. Depuis plus de vingt ans,
l'opinion publique voit en lui l'apôtre de la suggestion. C'est
le continuateur de Liébault, le collègue de Beaunis, le repré
sentant le plus actif de ce qu'on a appelé l'Ecole de Nancy. Il
a été incité à travailler, semble-t-il, par l'exemple de ce qui se
passait dans le milieu de la Salpêtrière, il a trouvé que les doc
trines émises dans ce milieu étaient fausses, parce qu'on n'y tenait
pas compte de la suggestion, et il est entré dans la lice; il a
fait de l'hypnotisme sur tous les sujets qu'il rencontrait, sur
la plupart des malades de son service ; il employait, pour les
endormir, le procédé de Liébault, son maître; point de passes,
point d'excitations brusques, point de fixation du regard, mais
une simple action morale : un ordre de dormir donné brutal
ement à haute voix. Ce sont des expériences faciles et saisi
ssantes ; il les fait, les répète, les publie partout; et très rapide
ment, il arrive à cette conclusion importante que tous les
phénomènes de sommeil et autres qu'on provoque chez des
sujets hypnotisés s'expliquent par la suggestion. Il n'y a pas
d'hypnotisme, dit-il, il n'y a que de la suggestion. A ce
moment, il commence tout un travail critique sur l'œuvre de
Charcot; il prend à partie l'hypnotisme avec ses trois états, les
symptômes principaux de l'hystérie, les quatre périodes de
l'attaque hystérique, et il répète que tout cela n'est que de
la suggestion, de la culture, du dressage. Il avait grandement
raison du reste en déclarant qu'à la Salpêtrière, on ne se
méfiait pas suffisamment de la suggestion; nous avons déjà
dit que l'un de nous, pour avoir traversé ce milieu, sait
combien on y travaillait sans aucune des précautions élément
aires contre la suggestibilité. Bernheim pousse encore plus
loin son idée, il admet que dans un grand nombre de maladies
organiques, il y a des symptômes justiciables de la suggestion«
II compte des interventions utiles de cet agent dans la neu- BINET ET TH. SIMON. — HYSTÉRIE 75 A.
rasthénie et même sur des paralysies saturnines. Il admet que
la suggestion est capable de provoquer tous les troubles vaso-
moteurs et même trophiques. Il ne cesse pas d'insister sur la
puissance indéfinie de cet agent psychique.
Comment le définit-il? de la manière la plus laconique.
C'est pour lui l'idée introduite dans le cerveau. Il ne sort pas
de là, il n'a pas d'autre formule, d'autre théorie. C'est un
esprit qui s'inquiète peu des nuances. Il admet également que
lorsque l'idée n'a pas été suggérée par autrui, elle peut avoir
été conçue par le malade lui-même et devenir une auto-suggest
ion.
Cette idée d'auto-suggestion élargit beaucoup la conception
de la suggestion ; car celle-ci n'est plus limitée à une influence
s'exerçant d'un individu sur un autre, elle représente une
opération qui prend naissance chez le sujet lui-même. Bientôt,
pour Bernheim, une confusion se fait entre ce qui est psychique
et ce qui est suggéré ; tout phénomène mental devient phéno
mène de suggestion; étrange, qu'on lui a souvent,
reprochée et qui montre combien il se contentait d'analyses
élémentaires, au point de vue psychologique tout au moins.
Plus tard, Bernheim est revenu sur les idées qu'il avait
émises ; et il les a corrigées sur différents points importants.
Aujourd'hui, il ne croit plus à la toute-puissance de la suggest
ion, et il pense que les phénomènes vaso-moteurs, trophiques
et autres qu'on a décrits dans l'hystérie ne sont point du tout
des phénomènes hystériques, c'est-à-dire suggérés. C'est l'idée
de Babinski, que Bernheim semble avoir adoptée sans en indi
quer la provenance, du moins Babinski le lui a reproché. Sur
un autre point, il rétrécit encore le rôle de la suggestion; il
revient sur la définition de l'hystérie, et admet, en fin de
compte, qu'elle constitue une entité morbide, ou du moins un
état nerveux, qui ne se résout pas en suggestibilité. En quoi
consiste cet état nerveux? Ici, ses explications manquent un
peu de clarté. Il admet que : 1° l'hystérique est essentiellement
un émotif; 2° c'est un sujet qui présente de fréquentes crises
convulsives; 3° il possède un appareil hystérogène. Comme
ces caractères nous ont paru un peu confus, nous avons prié
Bernheim de nous les expliquer, et il a bien voulu nous envoyer
les réponses suivantes que nous enregistrons textuellement.
1° Les hystériques sont plus ou moins émotifs. Ils ont surtout
une émotivité spéciale, variable suivant les individus, pour certaines

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