Images mentales de transformations et opérations cognitives : une revue critique des études développementales - article ; n°4 ; vol.87, pg 581-602

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L'année psychologique - Année 1987 - Volume 87 - Numéro 4 - Pages 581-602
Résumé
Le développement des capacités de représentation imagée des mouvements et des transformations a été étudié dans le cadre de la théorie de Piaget et dans le cadre du paradigme du traitement de l'information. Les deux ensembles de recherches sont analysés en confrontant les conceptions théoriques dont ils s'inspirent, leurs méthodes, et leurs résultats. Ceci conduit à avancer l'hypothèse que ces deux paradigmes expérimentaux sollicitent en fait deux modes de traitement distincts dans la représentation des transformations, l'un analogique, Vautre compatible avec les modèles proposi-tionnalistes de la représentation et la théorie piagétienne. Les perspectives de recherche ouvertes par cette hypothèse sont ensuite discutées, notamment celles qui consisteraient à analyser les interactions entre ces deux modes de traitement au cours du développement.
Mots clés : image mentale, dévelopment cognitif, représentation analogique.
Summary : Mental imagery of transformations and cognitive operations : a critical review of developmental studies.
Developmental features of imaginal representations of kinetics and transformations are examined within the framework of piagetian theory and Information Processing. A critical overview of the basic assumptions, methodology and results of studies deriving from these two approaches suggests that their experimental paradigms may in fact elicit two distinct processing modes for transformational representation : an analogical mode, and a mode compatible with both propositional and piagetian models of representation. Discussion centers around the possible implications of this hypothesis for future research, in particular studies testing for interactions between these two processing modes over the course of development.
Key words : mental imagery, cognitive development, analogical representation.
22 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Jacques Lautrey
Daniel Chartier
Images mentales de transformations et opérations cognitives :
une revue critique des études développementales
In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°4. pp. 581-602.
Résumé
Le développement des capacités de représentation imagée des mouvements et des transformations a été étudié dans le cadre
de la théorie de Piaget et dans le cadre du paradigme du traitement de l'information. Les deux ensembles de recherches sont
analysés en confrontant les conceptions théoriques dont ils s'inspirent, leurs méthodes, et leurs résultats. Ceci conduit à avancer
l'hypothèse que ces deux paradigmes expérimentaux sollicitent en fait deux modes de traitement distincts dans la représentation
des transformations, l'un analogique, Vautre compatible avec les modèles proposi-tionnalistes de la représentation et la théorie
piagétienne. Les perspectives de recherche ouvertes par cette hypothèse sont ensuite discutées, notamment celles qui
consisteraient à analyser les interactions entre ces deux modes de traitement au cours du développement.
Mots clés : image mentale, dévelopment cognitif, représentation analogique.
Abstract
Summary : Mental imagery of transformations and cognitive operations : a critical review of developmental studies.
Developmental features of imaginal representations of kinetics and transformations are examined within the framework of
piagetian theory and Information Processing. A critical overview of the basic assumptions, methodology and results of studies
deriving from these two approaches suggests that their experimental paradigms may in fact elicit two distinct processing modes
for transformational representation : an analogical mode, and a mode compatible with both propositional and piagetian models of
representation. Discussion centers around the possible implications of this hypothesis for future research, in particular studies
testing for interactions between these two processing modes over the course of development.
Key words : mental imagery, cognitive development, analogical representation.
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Lautrey Jacques, Chartier Daniel. Images mentales de transformations et opérations cognitives : une revue critique des études
développementales. In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°4. pp. 581-602.
doi : 10.3406/psy.1987.29238
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1987_num_87_4_29238L'Année Psychologique, 1987, «7, 581-602
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie différentielle
Université René-Descartesx
IMAGES MENTALES DE TRANSFORMATIONS
ET OPÉRATIONS COGNITIVES :
UNE REVUE CRITIQUE
DES ÉTUDES DÉVELOPPEMENTALES2
par Jacques Lautrey et Daniel Chartier
SUMMARY : Mental imagery of transformations and cognitive opera
tions : a critical review of developmental studies.
Developmental features of imaginai representations of kinetics and
transformations are examined within the framework of piagetian theory
and Information Processing. A critical overview of the basic assumptions,
methodology and results of studies deriving from these two approaches
suggests that their experimental paradigms may in fact elicit two distinct
processing modes for transformational representation : an analogical mode,
and a mode compatible with both propositional and piagetian models of
representation. Discussion centers around the possible implications of this
hypothesis for future research, in particular studies testing for interactions
between these two processing modes over the course of development.
Key words : mental imagery, cognitive development, analogical repre
sentation.
La représentation imagée des transformations a été étudiée dans
deux courants de recherche assez différents : dans le cadre du courant
piagétien d'une part, avec une optique essentiellement développe-
mentale, et dans le cadre du paradigme du traitement de l'information
(ti) d'autre part, le plus souvent avec des sujets adultes. Notre objectif
est de confronter les problématiques et les résultats de ces deux ensemb
les de travaux. Nous rappellerons d'abord les grandes lignes des
1. 41, rue Gay-Lussac, 75005 Paris.
2. Cette recherche a utilisé les ressources du laboratoire de Psychologie
différentielle (cnrs ua n° 656, Université de Paris V, cnam-inop, ephe
3e section). 582 Jacques Lautrey et Daniel Chartier
recherches piagétiennes, puis des recherches ti, avant de comparer
leurs conceptions théoriques, leurs méthodes, et d'examiner les résultats
des expériences ayant cherché à les rapprocher. La confrontation de ces
deux courants nous conduira à avancer l'hypothèse qu'ils ont mis en
évidence deux modes de traitement différents de la représentation
imagée. Cette hypothèse ouvre de nouvelles perspectives de recherche,
dont l'objectif serait d'éclaircir la nature des rapports entre ces deux
modes de traitement dans le fonctionnement et le développement de la
représentation imagée des transformations.
1. Les recherches piagétiennes sur l'image mentale
Les sur la représentation imagée s'inscrivent
dans le cadre de la controverse entre empirisme et constructivisme.
Aux débuts de la psychologie scientifique, l'image mentale était en
effet conçue comme un prolongement de la perception, une sorte de
trace résiduelle de celle-ci. Elle était censée fournir ainsi, par l'associa
tion de sensations élémentaires, une copie de la réalité. Après avoir
contribué à montrer que la perception elle-même n'est pas un enregi
strement passif mais un processus actif de composition de centrations,
l'objectif de Piaget était de montrer que l'image mentale ne prolongeait
pas la perception, mais prenait sa source dans l'action, et qu'elle ne
pouvait fournir de connaissances adéquates qu'en étant subordonnée
aux structures opératoires.
Sur le premier de ces deux points, la théorie piagétienne situe l'origine
de la représentation imagée dans le pôle accommodateur de l'action.
L'accommodation des schemes d'action élaborés au cours de la période
sensorimotriee serait la racine de l'imitation, d'abord effectuée en
présence du modèle, puis différée. L'image mentale naîtrait de l'intério
risation de l'imitation et apparaîtrait donc, comme le reste de la fonction
symbolique, vers dix-huit mois. Cette thèse — quoiqu'elle fasse
également problème — ne sera pas discutée dans cet article, mais une
autre publication a été consacrée à sa critique (Lautrey, à paraître).
Nous nous limiterons au second point, à savoir que selon la théorie
opératoire, l'image mentale serait en elle-même impropre à représenter
les mouvements ou les transformations. Sa fonction propre se limiterait
à une représentation plus ou moins déformante des configurations sta
tiques. Seules les opérations issues des coordinations d'actions pourraient
saisir le dynamisme sous-jacent à la continuité du changement. La
représentation imagée d'un mouvement ou d'une transformation ne
serait donc possible que lorsque l'image mentale est prise en charge
par les opérations. L'essentiel de l'ouvrage de Piaget et Inhelder sur
l'image mentale chez l'enfant (1966) est consacré à la démonstration de
cette thèse et c'est sur celle-ci que nous concentrerons également notre
propos. Images mentales el opérations cogniiives 583
Les différents types d'images mentales
Dans l'ouvrage cité, Piaget et Inhelder classent d'abord les images
mentales en trois grandes catégories :
— les images statiques mises en œuvre dans la représentation d'états
ou de configurations ;
— les images cinétiques, en jeu dans la représentation de mouvements
d'objets qui conservent leur forme ;
— les images de transformations mises en œuvre lors de la représen
tation d'un processus de déformation d'un objet, par exemple le
dépliement d'un cube.
Les images cinétiques et de transformations sont dites reproduct
rices lorsqu'il s'agit de se représenter un changement dont le sujet a
déjà eu une expérience perceptive, et anticipatrices lorsque le mouve
ment ou la transformation doivent être imaginés sans avoir jamais été
observés. Enfin, dans chacun de ces cas, la représentation peut porter
sur le produit du changement ou sur les étapes de la modification elle-
même (ces différentes distinctions ne sont pas pertinentes pour les
images statiques, qui ne peuvent être que reproductrices).
Exemples d'expériences
Deux exemples d'expériences seront brièvement résumés pour illus
trer les distinctions qui viennent d'être faites et donner un aperçu des
situations expérimentales à travers lesquelles l'image mentale est
étudiée.
La translation d'un carré par rapport à un autre
Cette épreuve est classée dans la catégorie des images reproductrices
cinétiques. Deux carrés sont posés l'un au-dessus de l'autre, dans le
plan horizontal, face au sujet. On demande à celui-ci d'imaginer un
léger glissement du carré supérieur de gauche à droite. Les enfants, qui
ont de 4 à 7 ans dans cette expérience, doivent d'une part dessiner les
positions des carrés, après la translation, et d'autre part choisir la solu
tion correcte dans une planche présentant plusieurs possibilités. Dans
l'un et l'autre cas, ils sont donc interrogés sur le produit du mouvement.
Ceci étant fait, l'état final (c'est-à-dire la configuration obtenue lorsque
le carré supérieur a subi une légère translation par rapport au carré
inférieur) est présenté aux enfants en leur demandant de le copier.
Cette seconde partie de l'épreuve fait donc appel à l'image statique.
La culbute d'un tube
Cet exemple permettra d'illustrer la distinction entre l'anticipation
du produit et celle de la modification dans l'image anticipatrice ciné
tique. Un tube de carton avec une extrémité rouge et l'autre bleue est
posé sur une boîte, de telle sorte qu'une des extrémités dépasse. Par 584 Jacques Laulrey et Daniel Chartier
un coup sec sur celle-ci, l'expérimentateur fait culbuter le tube et le
cache aussitôt à la vue du sujet. On demande ensuite à ce dernier de
dessiner la position du tube au point de départ et à l'arrivée en indiquant
dans les deux cas la position de l'extrémité rouge et celle de l'extrémité
bleue (il s'agit ici de l'anticipation du produit du mouvement). Puis
on lui demande de dessiner les étapes intermédiaires de la culbute du
tube et les trajets des extrémités, de reproduire le mouvement en
tenant le tube dans la main, et enfin d'en faire une description verbale
(dans les trois cas, l'anticipation porte alors sur la modification elle-
même).
Les principaux résultats
L'ouvrage de Piaget et Inhelder (1966) rapporte un grand nombre
d'expériences de ce genre, portant sur les différentes catégories d'images
mentales distinguées plus haut. Les deux principaux résultats, eu égard
au problème discuté ici, sont les suivants :
1 / Du point de vue de l'évolution génétique, la seule différence
massive passe entre les images statiques et les autres. La représentation
imagée de configurations statiques est possible chez les enfants les plus
jeunes des échantillons étudiés, soit dès 4-5 ans, tandis que la maîtrise
des situations exigeant la mise en œuvre d'images mentales cinétiques
ou de transformations n'est pas observée avant 7-8 ans et est donc
contemporaine des opérations concrètes. On ne trouve par ailleurs pas
de différences sensibles, à l'intérieur des images cinétiques ou de trans
formations, entre les images reproductrices et anticipatrices. Les auteurs
en concluent que, « pour imaginer un mouvement ou une transformat
ion (connus), il faut les reconstituer par un processus identique à
l'anticipation permettant de se représenter un mouvement ou une
transformation non encore connus » (op. cit., p. 416).
2 / « L'anticipation des résultats (produits) précède assez régulièr
ement celle des processus (modifications) » (op. cit., p. 415). C'est par
exemple le cas dans la situation décrite plus haut, où le sujet doit
anticiper la rotation effectuée par le tube au cours de sa culbute. La
représentation des étapes intermédiaires du mouvement n'est pas
acquise avant 7-8 ans, tandis que la connaissance du produit de ce
mouvement, évaluée par le dessin et l'énoncé verbal de la position finale
(avec les extrémités bleue et rouge correctement permutées), est acquise
dès 5 ans.
L'interprétation piagétienne
Le premier point des résultats est considéré comme une confirmation
de la subordination du développement de l'image mentale à celui des
opérations dès qu'il s'agit de la représentation de mouvements ou de Images mentales et opérations cognitives 585
transformations. Cette subordination tiendrait pour l'essentiel aux
deux raisons suivantes :
1 / « Toute anticipation imagée de mouvements ou de transformations
suppose un ordre de succession des images en leur déroulement : or
un tel ordre relève d'une sériation opératoire » {op. cit., p. 423).
2 / « Les images anticipatrices supposent fréquemment un cadre de
conservation et seule l'opération peut constituer un tel cadre » (op. cit.,
p. 424).
Les erreurs observées dans l'épreuve de translation du carré peuvent
servir à illustrer cette interprétation. Soit G le côté gauche du carré
D' et G' les côtés correspondants du inférieur, D son côté droit,
supérieur. Une des erreurs les plus fréquentes chez les sujets préopér
atoires consiste à représenter le produit de la translation en plaçant D'
à la droite de D et G' à la gauche de G. La largeur du « carré » supérieur
se trouve ainsi dilatée par rapport à celle du carré inférieur. Selon Piaget,
cette erreur s'explique par l'incapacité où se trouvent ces sujets de
coordonner les ordres des côtés droits et gauches des deux carrés après
le déplacement. Faute de disposer de la structure leur permettant
d'effectuer cette opération, les sujets les plus jeunes anticiperaient le
dépassement de D' par rapport à D et imagineraient une configuration
avec un dépassement symétrique de G' par rapport à G (c'est-à-dire G'
à la gauche de G). La dilatation qui en résulte pour le « carré » supé
rieur n'est inacceptable que pour les sujets ayant compris que la transla
tion conserve les longueurs, mais cette connaissance est elle aussi
subordonnée à la construction des structures opératoires concrètes.
Sur le second point des résultats, l'explication est plus embarrassée.
Le fait que l'anticipation du produit de la modification précède assez
souvent la représentation de la modification elle-même montrerait
que « avant d'atteindre le mouvement ou la transformation comme tels,
l'image anticipatrice ne porte d'abord que sur les états finaux auxquels
ils aboutissent, c'est-à-dire sur des configurations qui, indépendamment
de ces mouvements ou transformations non encore représentés en
anticipation imagée, peuvent paraître statiques et le sont sans doute
du point de vue du sujet lui-même » (op. cit., p. 415).
Discussion
Ce second aspect des résultats est troublant. Dans l'épreuve de la
culbute du tube, par exemple, les enfants de 5 ans sont incapables de
représenter les états intermédiaires par lesquels passe le mouvement,
alors qu'ils sont déjà capables d'anticiper la permutation des extrémités
bleue et rouge après la culbute. L'interprétation citée plus haut s'appuie
sur le caractère statique du produit du mouvement pour qualifier de
statique la représentation correspondante. Elle n'est cependant guère
convaincante dans la mesure où l'état dont il s'agit est l'état final du 586 Jacques Lautrey ei Daniel Charlier
mouvement. Comment pourrait-il être anticipé sans une certaine forme
de représentation du mouvement ? Si on admet cette objection, ce
résultat est contradictoire avec la thèse subordonnant toute image
cinétique ou de transformation aux opérations concrètes. Il suggère
l'existence d'une forme de représentation imagée dont le développement
ne serait pas subordonné à celui des opérations. On verra que les résultats
des recherches effectuées dans le cadre du paradigme ti sont de nature
à étayer cette hypothèse.
2. Les recherches sur l'image mentale
dans le cadre du paradigme
du traitement de l'information
Après la désaffection qu'elle a connue pendant toute la période où
le behaviorisme a dominé, la recherche sur l'imagerie mentale a connu
un nouvel essor à partir des années 60, dans la mouvance du cogniti-
visme. Elle a joué un rôle particulièrement important dans le débat sur la
nature des représentations. Les caractéristiques de la représentation
imagée, notamment ses relations d'isomorphisme avec les événements
représentés, entraient en effet difficilement dans le cadre des modèles
de la représentation des connaissances inspirés de la logique et de
l'informatique. La controverse qui s'est alors développée entre les
partisans du caractère « analogue » de la représentation imagée et les
tenants de modèles « propositionnels » a constitué la toile de fond théo
rique des recherches sur l'image mentale.
On pourra trouver ailleurs une analyse détaillée de cette contro
verse (Denis, 1987 ; Kosslyn, 1980). Nous nous limiterons ici à mettre
l'accent sur trois points de divergence essentiels pour notre propos :
1 / Les partisans de modèles propositionnels (Pylyshyn, 1973 ;
Anderson et Bower, 1973 ; Fodor, 1975) ont soutenu qu'il n'existe qu'un
mode de représentation des connaissances en mémoire, abstrait et
amodal, dont l'unité de base est la proposition (une relation liant deux
arguments). Les défenseurs du caractère « analogue » de la représentation
imagée (Kosslyn, 1980 ; Paivio, 1977 ; Shepard et Cooper, 1982) ont
au contraire insisté sur le caractère spécifique du mode de
imagé, sans nier pour autant l'existence d'un de
propositionnel.
2 / Dans les modèles propositionnels, la relation entre signifié et
signifiant est arbitraire, tandis que la représentation analogique conserve
un certain isomorphisme entre les objets et leur représentation.
3 / La représentation propositionnelle spécifie des relations abstraites,
indépendantes du contexte, alors que la représentation analogue n'isole
pas une relation ou propriété particulière. C'est ici un point de vue
cohérent qui est abstrait, point de vue dans lequel certaines propriétés
sont indissociables (celles de taille et de distance par exemple). mentales el opérations cognitives 587 Images
Une bonne part des expériences sur l'image mentale a été inspirée
par la volonté de départager ces deux points de vue notamment sur la
question de Pisomorphisme de la représentation. Deux exemples de
ces expériences seront résumés ci-dessous pour donner un aperçu des
situations expérimentales utilisées et des résultats obtenus.
Exemples d'expériences et résultats
La rotation mentale
Dans les expériences de Shepard et de ses collaborateurs sur la
rotation mentale, les sujets apprennent d'abord à distinguer une figure
standard (figure tridimensionnelle, lettre, chiffre, etc.) de sa symétrique
en miroir. Ensuite, des stimuli tests correspondant à l'une des deux
formes (standard ou symétrique) sont présentés à des angles de rotation
variés par rapport à la position de la figure standard. La tâche du sujet
consiste à indiquer, en appuyant sur l'un des deux boutons, si le stimul
us test est ou non le même que le stimulus standard. Les temps de
réaction sont enregistrés et constituent la variable dépendante. Les
résultats montrent qu'ils sont liés par une fonction linéaire aux écarts
angulaires entre l'orientation du stimulus test et celle du stimulus
standard.
L'inspection d'une image mentale
Kosslyn, Bail et Reiser (1978) ont fait apprendre la carte d'une île
fictive sur laquelle sont spécifiées différentes localisations (hutte,
bosquet, puits, place, etc.). Après avoir été mémorisée, cette carte est
retirée de la vue du sujet et on lui indique des dont il doit
dire si elles figurent ou non dans sa représentation de l'île. Ces questions
sont posées dans deux conditions expérimentales. Dans la première,
on demande au sujet d'imaginer la carte complète et de répondre aussi
vite que possible si les éléments que l'on énonce oralement se trouvent
sur l'île. Dans la seconde, le sujet doit d'abord imaginer l'île entière et
on lui indique une des localisations. La consigne lui demande ensuite
d'agrandir sa représentation imagée de cette localisation de telle sorte
qu'elle occupe tout le champ (faire un « zoom »), puis d'aller « voir » si
les éléments énoncés se trouvent sur l'île. Les résultats montrent
l'existence d'une relation linéaire entre les temps de réponse et les
distances entre les localisations, mais uniquement dans la condition
où est donnée la consigne de balayage.
Les interprétations
L'isomorphisme spatio-temporel entre la représentation imagée d'une
rotation ou d'une translation et les déplacements réels correspondants
reçoit des interprétations différentes chez les partisans de l'image mentale
et chez ses adversaires. 588 Jacques Laulrey el Daniel Charlier
Pour les partisans de l'image mentale
Shepard et Metzler (1971) ont interprété la relation de proportionn
alité entre les temps de réaction et les angles de rotation du stimulus
comme une manifestation du caractère « analogue » de la rotation
mentale. Cette relation témoignerait de ce que la représentation passe
par des états intermédiaires dont chacun est en correspondance terme à
terme avec un état intermédiaire de ce que serait la rotation de l'objet
physique correspondant. Cet « isomorphisme de second ordre » est
situé au niveau fonctionnel et est opérationnalisé par le fait que « le
sujet est spécialement disposé à répondre à cet objet particulier, dans
cette orientation particulière, à ce moment particulier, s'il était réell
ement présenté » (Shepard et Cooper, 1982, p. 102).
Pour expliquer l'isomorphisme spatio-temporel entre l'inspection
d'une image et l'inspection perceptive de la scène correspondante,
Kosslyn (1980) met plutôt l'accent sur les caractéristiques structurales
du médium dans lequel la représentation est élaborée. La formation des
images mentales utiliserait certaines structures communes à la percep
tion et à la représentation. Les informations stockées dans la mémoire
à long terme sous une forme abstraite seraient « instanciées », lorsqu'elles
sont rappelées, dans un « buffer visuel » commun à la perception et à
l'imagerie. Cette structure a une étendue, qui peut être divisée en un
certain nombre de « cellules ». La formation d'une image correspon
drait à l'activation de ces « cellules », un peu comme à partir d'informa
tions codées sous forme abstraite, un faisceau d'électrons active les
points de la surface d'un tube cathodique. Inspecter une image consis
terait donc à centrer l'attention sur les régions activées du buffer visuel.
L'isomorphisme spatio-temporel de cette activité avec l'exploration
perceptive viendrait de ce que les propriétés spatiales de la représentation
sont inscrites dans la structure du buffer visuel.
Pour les adversaires de l'image mentale
La controverse sur a évolué. Les critiques sur la
réalité des caractéristiques spécifiques à ce mode de représentation
(Pylyshyn, 1973) ont fait long feu. L'isomorphisme entre certaines
propriétés des événements représentés et certaines propriétés de leur
représentation imagée est maintenant un fait largement accepté mais
le débat porte sur son interprétation. Dans le monde physique, le temps
d'un déplacement est fonction de la distance et de la vitesse. S'il en va
de même lors de l'inspection d'une image mentale, comme le montre
l'expérience de Kosslyn citée plus haut, cela tient-il à des contraintes
inscrites dans la structure du médium dans lequel la représentation est
« instanciée », ou au fait que le sujet tient compte, dans sa réponse, de
connaissances tacites sur cette relation ? Pylyshyn (1981) attribue la
première interprétation aux partisans du caractère analogue de la
représentation imagée, tandis que lui-même penche pour la seconde. •
mentales el opérations cognitives 589 Images
Selon lui, l'expérience devrait pouvoir départager ces deux interprétat
ions, car si les propriétés de l'image mentale reposent sur des connais
sances tacites, elles devraient être cognitivement pénétrables. C'est-à-
dire qu'il devrait être possible de les modifier en intervenant sur les
croyances ou connaissances tacites du sujet, alors que ces manipulations
devraient rester sans effet si l'isomorphisme est inscrit dans la structure
du médium. On voit en quoi l'argument ramène aux modèles proposi-
tionnels : si les propriétés spécifiques à la représentation imagée reposent
sur des connaissances tacites, celles-ci peuvent — comme toute connais
sance — être représentées sous forme propositionnelle et il n'y a pas
lieu d'envisager un mode de représentation spécifique à l'image mentale.
Nous n'entrerons pas ici dans la comparaison des faits favorables ou
défavorables à chacune des thèses (Denis, 1987). Notons seulement que
dans l'état actuel des choses, ni l'une ni l'autre ne suffît à expliquer
l'ensemble des faits. Toutefois, même dans les cas où le caractère ana
logue de la représentation repose sur des connaissances tacites, rien
n'indique que celles-ci relèvent — comme le postule Pylyshyn — d'un
traitement de l'information identique à celui qui est en jeu dans l'élabo
ration et l'utilisation de connaissances explicitables. On peut faire
l'hypothèse qu'elles procèdent d'un mode de représentation analogique,
capable de conserver certaines correspondances entre les propriétés
du monde perçu et celles de la représentation sans que celles-ci soient
inscrites pour autant dans la structure physique du médium de repré
sentation (Lautrey, 1987).
3. La confrontation des deux courants de recherche
Que ce soit dans le courant piagétien ou dans le courant ti, les
recherches sur l'image mentale cinétique ou de transformation ont
porté sur les mêmes objets d'étude : la représentation de rotations, de
translations, de dépliements, etc. Toutefois, la disparité des cadres
théoriques et des méthodes de ces deux courants de recherche amène
à se demander s'ils cernent bien les mêmes processus. Nous confronte
rons donc d'abord les conceptions théoriques, les méthodes, avant de
passer en revue les faits qui permettent de se faire une opinion sur cette
question.
Les cadres théoriques
L'hypothèse d'une forme de représentation spécifique à l'image
mentale s'oppose à la théorie de Piaget comme aux modèles proposi-
tionnalistes. Ces deux dernières conceptions de la représentation ont en
effet en commun de postuler un mode unique de structuration des
connaissances, auquel les différentes formes de sont
subordonnées. Elles ont aussi en commun de postuler que la représen
tation imagée des transformations est élaborée en spécifiant certaines

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