Influence des systèmes de notation des nombres sur les mécanismes d'encodage et de traitements numériques - article ; n°4 ; vol.91, pg 581-607

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L'année psychologique - Année 1991 - Volume 91 - Numéro 4 - Pages 581-607
Summary : Notational systems for numbers : Impact on the encoding mechanisms and numerical processes.
Numbers can be represented by a variety of scripts (for example : 3, three, III, ***, ...). This paper reviews the research which has compared these different writing systems of numbers. Two main categories of works are distinguished : those examining the difference at the encoding stage and those looking at an influence of the notational systems upon the numerical processing itself. The former test the hypothesis of different encoding strategies according to the type of notational system used by suggesting that whereas lexical access could occur directly from the visual representation for Arabie numbers, number-words would require an initial translation of the printed word into a phonological code to access the word's meaning. However, experimental results, obtained through a variety of experimental paradigms (articulatory supression, Stroop, hemifield presentation) do not support such a hypothesis. Other works have dealt with the numerical processes themselves and have tried to see if the different notational systems exerted an influence upon the processing such as magnitude comparison or mental calculation. These works are scarce and do not allow to eliminate an interpretation based on differential speed of encoding rather than different processing. Suggestions for further research are presented.
Résumé
Les nombres peuvent être représentés sous différentes formes (par exemple : 3, trois, III, ***, ...). Cette revue critique porte sur les travaux ayant étudié l'impact éventuel de ces systèmes de notation sur les opérations mentales. Certains ont cherché à mettre en évidence une différence au niveau de l'étape d'encodage ; d'autres, à situer cette différence dans les étapes ultérieures, c'est-à-dire au niveau des opérations numériques elles-mêmes. Les travaux portant sur les stratégies d'encodage testent l'hypothèse suivant laquelle l'accès lexical serait direct dans le cas des nombres arabes, mais nécessiterait une étape de recodage phonologique intermédiaire dans le cas des nombres-mots. Cette hypothèse, toutefois, ne semble pas soutenue par les résultats expérimentaux. D'autres recherches ont tenté de mettre en évidence une différence dans les traitements numériques eux-mêmes, tels que la comparaison numérique ou le calcul mental. Celles-ci sont peu nombreuses et ne permettent pas d'exclure une interprétation en termes d'une différence dans les vitesses d'encodage. D'autres propositions de recherches sont avancées.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1991
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Marie-Pascale Noël
Influence des systèmes de notation des nombres sur les
mécanismes d'encodage et de traitements numériques
In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°4. pp. 581-607.
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Noël Marie-Pascale. Influence des systèmes de notation des nombres sur les mécanismes d'encodage et de traitements
numériques. In: L'année psychologique. 1991 vol. 91, n°4. pp. 581-607.
doi : 10.3406/psy.1991.30510
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1991_num_91_4_30510Abstract
Summary : Notational systems for numbers : Impact on the encoding mechanisms and numerical
processes.
Numbers can be represented by a variety of scripts (for example : 3, three, III, ***, ...). This paper
reviews the research which has compared these different writing systems of numbers. Two main
categories of works are distinguished : those examining the difference at the encoding stage and those
looking at an influence of the notational systems upon the numerical processing itself. The former test
the hypothesis of different encoding strategies according to the type of notational system used by
suggesting that whereas lexical access could occur directly from the visual representation for Arabie
numbers, number-words would require an initial translation of the printed word into a phonological code
to access the word's meaning. However, experimental results, obtained through a variety of
experimental paradigms (articulatory supression, Stroop, hemifield presentation) do not support such a
hypothesis. Other works have dealt with the numerical processes themselves and have tried to see if
the different notational systems exerted an influence upon the processing such as magnitude
comparison or mental calculation. These works are scarce and do not allow to eliminate an
interpretation based on differential speed of encoding rather than different processing. Suggestions for
further research are presented.
Résumé
Les nombres peuvent être représentés sous différentes formes (par exemple : 3, trois, III, ***, ...). Cette
revue critique porte sur les travaux ayant étudié l'impact éventuel de ces systèmes de notation sur les
opérations mentales. Certains ont cherché à mettre en évidence une différence au niveau de l'étape
d'encodage ; d'autres, à situer cette différence dans les étapes ultérieures, c'est-à-dire au niveau des
opérations numériques elles-mêmes. Les travaux portant sur les stratégies d'encodage testent
l'hypothèse suivant laquelle l'accès lexical serait direct dans le cas des nombres arabes, mais
nécessiterait une étape de recodage phonologique intermédiaire dans le cas des nombres-mots. Cette
hypothèse, toutefois, ne semble pas soutenue par les résultats expérimentaux. D'autres recherches ont
tenté de mettre en évidence une différence dans les traitements numériques eux-mêmes, tels que la
comparaison numérique ou le calcul mental. Celles-ci sont peu nombreuses et ne permettent pas
d'exclure une interprétation en termes d'une différence dans les vitesses d'encodage. D'autres
propositions de recherches sont avancées.L'Année Psychologique, 1991, 91, 581-607
REVUE CRITIQUE
Unité de Neuropsychologie cognitive
Université catholique de Louvain1
INFLUENCE DES SYSTÈMES
DE NOTATION DES NOMBRES
SUR LES MÉCANISMES D'ENCODAGE
ET DE TRAITEMENTS NUMÉRIQUES
par Marie-Pascale Noël2
SUMMARY : Notational systems for numbers : Impact on the encoding
mechanisms and numerical processes.
Numbers can be represented by a variety of scripts (for example : 3,
three, III, ***, ...). This paper reviews the research which has compared
these different writing systems of numbers. Two main categories of works
are distinguished : those examining the difference at the encoding stage
and those looking at an influence of the notational systems upon the numeric
al processing itself. The former test the hypothesis of different encoding
strategies according to the type of notational system used by suggesting
that whereas lexical access could occur directly from the visual represen
tation for Arabic numbers, number-words would require an initial trans
lation of the printed word into a phonological code to access the word's
meaning. However, experimental results, obtained through a variety of
experimental paradigms ( articulatory supression, Stroop, hemifield pre
sentation) do not support such a hypothesis. Other works have dealt with
the numerical processes themselves and have tried to see if the different
notational systems exerted an influence upon the processing such as magn
itude comparison or mental calculation. These works are scarce and do
not allow to eliminate an interpretation based on differential speed of
encoding rather than different processing. Suggestions for further research
are presented.
Key-words : numbers, representations, codes.
1. Faculté de Psychologie, 20 Voie du Roman Pays, 1348 Louvain-la-
Neuve, Belgique.
2. Cet auteur bénéficie d'une bourse émanant du Fonds National de la
Recherche scientifique de Belgique. Je remercie particulièrement Xavier
Ssron pour ses commentaires à propos d'une première version de cet article. 582 Marie-Pascale Noël
INTRODUCTION
La question de la nature et de l'organisation des représentations
mentales a déjà donné lieu à de nombreux travaux expérimentaux
(notamment, ceux ayant comparé le traitement des mots et celui des
images). C'est à l'intérieur de cette problématique que s'inscrivent les
études sur les systèmes de notation des nombres, revues dans cet article.
Le domaine des nombres présente en effet, plusieurs particularités
intéressantes qui le rendent tout à fait propice à l'approche de cette
question : il s'agit d'un domaine sans ambiguïté sémantique, caractérisé
par un lexique limité et relativement simple, et pour lequel plusieurs
systèmes de notation coexistent. En modalité écrite, par exemple, les
nombres peuvent être représentés par des chiffres arabes (5), des mots
(cinq), des symboles romains (V) ou encore sous une forme analogique
(ensembles de points, barres plus ou moins longues...). Cette multiplicité
des systèmes d'écriture a fait l'objet de travaux visant à étudier l'impact
éventuel des formats de notation sur les opérations mentales, et plus
précisément à spécifier les mécanismes au niveau desquels cette influence
s'exerce, dans le but d'éclaircir la nature des représentations mentales
des nombres.
Deux séries de travaux peuvent être distingués : ceux qui cherchent
à mettre en évidence une différence dans les opérations d'encodage et
ceux qui proposent de localiser cette différence au niveau de traitements
numériques supérieurs, intervenant au-delà des d'encodage.
Cette revue de la littérature porte sur ces deux types de recherches.
Les travaux étudiant la différence dans les mécanismes d'encodage
en fonction des formats de présentation posent l'hypothèse suivante :
certains modes de présentation permettraient un accès aux représenta
tions sémantiques à partir de l'entrée visuelle (encodage idéographique).
Ce serait le cas pour les écritures logographiques, comme le code arabe,
ou pour les représentations de type analogique. D'autres systèmes de
notation nécessiteraient par contre un recodage phonologique inter
médiaire : des règles de conversion graphème-phonème seraient appli
quées pour obtenir la représentation phonologique du mot, laquelle
donnerait accès à sa signification. Il en serait ainsi pour les écritures
phonographiques et, en particulier ici, les nombres-mots. Comme nous
le verrons par la suite, diverses méthodes ont été utilisées pour tester
cette hypothèse : la suppression articulatoire, le paradigme de Stroop
ou encore la présentation en champ latéral. Ces études seront rapportées
dans les trois premières sections de cet article.
En ce qui concerne les recherches portant sur le rôle fonctionnel des
systèmes de notation dans la réalisation d'opérations arithmétiques ou
autres traitements numériques, les hypothèses sont beaucoup plus
diverses. Systèmes de notation des nombres 583
II y a, d'une part, ceux pour lesquels une influence des systèmes de
notation à ce niveau n'est pas plausible. Selon cette conception (défendue
par McGloskey, Caramazza et Basili, 1985), les opérations effectuées
sur les nombres (comparaison de quantité, calcul, jugement de parité...)
seraient toujours pratiquées sur les représentations abstraites des
quantités. Résoudre l'addition « 3 + cinq = » supposerait un premier
travail de compréhension des quantités exprimées (« 3 » serait trans
formé en une représentation abstraite de la quantité, de même que
« cinq ») suivi d'une récupération en mémoire du résultat de l'opération
puis, finalement, de la production dans le code approprié de la quantité
récupérée. Dans ce cas, si l'on observe des différences de temps ou de
précision dans la résolution d'opérations arithmétiques selon les condi
tions de présentation des nombres, ces différences seraient interprétées
comme dues aux opérations d'encodage.
Une autre position soutient que les opérations numériques sont
réalisées sur des représentations centrales, mais que celles-ci ne
pas abstraites. C'est le cas, par exemple, de la théorie développée par
Dehaene, Dupoux et Mehler (1990) pour rendre compte de la compar
aison des nombres de 2 chiffres. Suite à une série d'expériences, ces
auteurs développent l'idée d'un modèle de comparaison analogique
selon lequel les nombres seraient d'abord convertis en une représen
tation interne de leur grandeur sur un médium analogique du type
ligne numérique pour qu'ait ensuite lieu la comparaison proprement
dite. Celle-ci serait purement analogique, sans aucun accès supplément
aire aux informations relatives à l'apparence physique des nombres
à comparer. Il s'agit donc d'un modèle postulant, pour la compar
aison numérique, l'existence d'un mode de représentation central non
abstrait.
Plus radicalement opposés à la perspective abstraite, Campbell et
Clark (1988 ; Clark et Campbell, à paraître) développent un modèle
d' « encodage complexe » où des représentations multiples (analogique,
phonologique, imagée...) seraient utilisées pour coder les informations
numériques. Celles-ci seraient étroitement interconnectées de telle sorte
que chaque représentation pourrait en activer d'autres. Ces auteurs
proposent également l'idée de degrés différents dans les associations
codes-fonctions : si les différents codes peuvent être utilisés dans tout
traitement des nombres, certains pourraient cependant être utilisés
préférentiellement pour certaines opérations. Dans cette optique, les
observations de Kashiwagi, Kashiwagi et Hasegawa (1987) pourraient
illustrer l'association particulière d'un code, le code verbal dans ce
cas-ci, et d'une fonction : la résolution de multiplications simples. En
effet, selon ces auteurs, il est fréquent de rencontrer des aphasiques
chroniques présentant des faibles performances pour les multiplications
et divisions simples alors qu'ils présentent des performances normales
pour les additions et les soustractions. Ils rapportent le cas de huit 584 Marie-Pascale Noël
patients aphasiques dont les scores en multiplication sont très mauvais
(moins de 13 % de réponses correctes), alors qu'ils sont capables de
résoudre des additions et des soustractions allant jusqu'à quatre chiffres.
Cette dissociation est interprétée en référence au mode d'apprentissage
particulier des faits multiplicatifs au Japon : ceux-ci sont en effet
mémorisés sous forme de rimes standardisées appelées « kuku ». Selon
ces auteurs, quel que soit le mode de présentation d'un problème de
multiplication, celui-ci serait directement « traduit » sous la forme des
rimes « kuku », et ces représentations phonologiques permettraient de
récupérer la réponse. Cette observation pourrait nourrir l'idée d'un
substrat phonologique pour la représentation des faits multiplicatifs.
A côté de ces travaux mettant l'accent sur les opérations numériques,
d'autres observations portent sur l'existence éventuelle de particular
ités individuelles et semblent suggérer que certains individus utilise
raient un système de représentation spécifique dans le traitement des
nombres. La question soulevée par ces travaux portera sur le niveau
de traitement concerné par ces différences individuelles : s'agit-il de
différences dans les opérations d'encodage ou de production des formes
numériques, ou de différences qui touchent des niveaux ultérieurs de
traitement, par exemple, les opérations et les représentations numér
iques. Ces travaux font référence à trois ordres principaux de faits :
1) les individus ayant développé une représentation mentale particulière
des nombres ; 2) les calculateurs prodiges ; et 3) les maîtres japonais
travaillant sur les abaques.
Dans une enquête de Seron, Pesenti, Noël, Deloche et Cornet (à
paraître), plus de 10 % de la population déclarent avoir développé une
représentation mentale des nombres tout à fait personnelle. Ces repré
sentations peuvent revêtir diverses formes telles des associations stables
entre certains nombres et des couleurs ou des sensations particulières
(degrés divers de chaleur, de sympathie...). La plus fréquente est
cependant la « forme numérique » : une structure linéaire, avec ou sans
courbure, représentant la succession des nombres (déjà rapportée par
Galton, 1880a, b et Bertillon, 1880). Les sujets possédant ces lignes
numériques rapportent activer automatiquement cette représentation
dès qu'ils sont confrontés à des nombres. La question essentielle vise
cependant l'importance fonctionnelle de ces représentations dans les
procédures de calcul ou dans d'autres traitements numériques. Ace
propos, deux types de commentaires émergent de l'enquête réalisée.
Premièrement, certains individus rapportent visualiser des nombres
(les termes, les résultats intermédiaires ou la solution) pendant qu'ils
résolvent un problème. Ceci pourrait correspondre à une simple act
ivation en mémoire de travail visuelle, du résultat de procédures de
calcul qui seraient réalisées sur des représentations abstraites. Le second
type de commentaire consiste en une description de procédures de calcul
appliquées directement sur les numériques ; ce qui Systèmes de notation des nombres 585
semble faire une référence plus précise à des procédures de calcul éla
borées spécifiquement sur ces représentations.
Dans cette direction, Spalding et Zangwill (1950) ont décrit le cas
d'un jeune homme de 24 ans souffrant d'une dyscalculie sévère. Celui-ci
commettait de nombreuses erreurs dans la résolution d'additions, de
soustractions ou de multiplications simples, orales ou écrites. Ce patient
rapportait avoir perdu la représentation des nombres qu'il possédait
avant son accident et être ainsi dépourvu du support utilisait
pour résoudre les opérations arithmétiques. Toutefois, le fait que ce
patient soit aussi aphasique ne permet pas d'exclure l'hypothèse suivant
laquelle sa difficulté dans la récupération des faits arithmétiques serait
liée à son aphasie, plutôt que consecutive à la destruction de sa ligne
numérique mentale. D'autres descriptions de cas présentant une dété
rioration de représentation numérique seraient nécessaires.
Les travaux sur les calculateurs de génie sont également intéressants.
Smith (1987) distingue deux types de calculateurs prodiges : les visuels
qui voient les nombres et les auditifs qui les entendent. Ces deux groupes
se distinguent non seulement par le support utilisé pour se représenter
les nombres, mais également par leur méthode de calcul. Les calcula
teurs visuels utilisent une méthode de calcul dite croisée : celle-ci
consiste en une série de multiplications de chiffres (8x1 puis 8 X 6...,
pour résoudre « 348 X 461 »), avec des reports du chiffre correspondant
à la dizaine pour les additions de résultats intermédiaires. La réponse
se construit donc petit à petit par l'alignement des chiffres en commenç
ant par le dernier, r'est-à-dire, celui des unités, puis celui des dizaines,
puis celui des centaines... Les calculateurs auditifs, par contre, multi
plient de gauche à droite, en réalisant une succession de multiplications
dont les résultats intermédiaires sont additionnés au cours de la réso
lution. Leurs calculs se font sur des entités lexicales verbales : ainsi,
pour résoudre « 348 x 461 », ils commencent par multiplier « trois
cents fois quatre cents », puis « trois cents Cois soixante », « trois cents fois
un », et ainsi de suite. La solution s'élabore donc progressivement en com
mençant par le début du nombre * ... millions, ... mille, ... cent... ». On
notera par ailleurs la précocité des calculateurs auditifs qui, pour la
plupart, ont appris à calculer mentalement avant d'apprendre à écrire
et à lire (par opposition aux calculateurs visuels qui se révèlent le plus
souvent à 17'ge de l'adolescence). Inaudi. un célèbre calculateur auditif
rapportait : « On me demande si je vois les chiffres : comment pourrais-je
les voir, puisqu'il y a quatre ans à peine que je les connais et que, bien
avant cette époque, j'ai calculé mentalement. » Ces observations sug
gèrent l'existence d'un lien entre la façon dont les calculateurs se repré
sentent les nombres et la technique de calcul qu'ils utilisent. Ceci pourrait
faire référence à la nature des représentations des nombres mises en
jeu dans la resolution d'opérations arithmétiques, ou bien au type de
mémoire de travail, visuelle ou auditive, préférentiellement utilisée par 586 Marie-Pascale Noël
le calculateur, pour stocker les résultats intermédiaires. Cette alterna
tive n'a, à notre connaissance, pas encore fait l'objet d'une mise à
l'épreuve expérimentale.
Des recherches de nature plus expérimentale ont été conduites sur
les calculateurs japonais travaillant sur abaques (boulier compteur).
A un certain niveau de maîtrise, ceux-ci sont non seulement très per
formants sur abaque, mais peuvent également obtenir des résultats
similaires lorsqu'ils calculent mentalement c'est-à-dire sans abaque.
Dans ce dernier cas, les utilisateurs déclarent visualiser l'abaque et
manipuler « mentalement » les billes de l'instrument. Des arguments
avancés par Stigler (1984) semblent indiquer qu'il y aurait véritablement
un travail sur base d'imagerie mentale : 1) Les calculateurs peuvent
accéder à des résultats intermédiaires obtenus au cours des étapes types
du calcul sur abaque, et ce, dans les conditions sans support matériel ;
de plus, le temps d'accès à ces données est fonction linéaire de la position
de ces résultats au cours du processus. 2) Lorsqu'on compare des ca
lculateurs japonais et des calculateurs américains, on observe des diff
érences significatives dans les types d'erreurs produites et ce, aussi bien
dans les conditions de résolution mentale ou d'utilisation réelle des
abaques. D'autres données intéressantes proviennent des études util
isant des tâches d'interférence. Ainsi Hatano et Osawa (1983) observent.
que l'empan mnémonique est, chez les experts en abaques, supérieur
à la moyenne pour les chiffres mais pas pour les lettres. Ils montrent
que la mémorisation de est perturbée par des tâches spatio
visuelles interférentes, et non par des tâches visuo-auditives, l'inverse
étant vrai pour les lettres. De façon plus précise encore, Hatta, Hirose,
Ikeda et Fukuhara (1989) montrent que la présentation de dessins
d'abaques durant l'intervalle de rétention affecte plus la performance
des sujets que la présentation de chiffres ou de visages humains. Chez des
sujets contrôles par contre, la présentation des chiffres constitue la
condition la plus perturbante. Ces résultats semblent indiquer l'util
isation d'une imagerie mentale proche du matériel des abaques pour la
rétention de nombres.
Les travaux sur les experts japonais semblent indiquer qu'il y aurait
réellement exécution des opérations mentales sur un substrat analogue
aux abaques. Les conclusions sont par contre moins claires pour les
personnes ayant développé des représentations particulières des nombres
et les calculateurs de génie. En effet, s'agit-il d'un simple affichage des
données du problème ou des résultats intermédiaires dans une mémoire
de travail qui, suivant les habiletés des sujets, serait de nature plutôt
visuelle ou auditive ; ou bien d'un mode d'accès particulier à la représen
tation abstraite des nombres, sur laquelle les traitements auraient lieu ;
ou enfin de systèmes de representation particuliers non abstraits sur
lesquels opéreraient effectivement les traitements numériques ? Ces deux
dernières hypothèses ont été introduites en neuropsychologie pour rendre Systèmes de notation des nombres 587
compte des résultats obtenus auprès de patients dyscalculiques.
Ainsi, Noël et Seron (soumis à publication) font l'hypothèse d'un
« code d'entrée préférentiel » pour interpréter le parallélisme observé
chez une patiente (nr) entre des erreurs de lecture des nombres arabes
et d'autres tâches de traitement des nombres arabes comme la compar
aison numérique, le positionnement d'un nombre sur une échelle
analogique... Pour certains individus, la construction d'une représen
tation interne des nombres se ferait sur base d'un code d'accès pré
férentiel, fonction notamment de la plus grande habileté de ces sujets
à maintenir des informations dans une mémoire à court terme sous un
mode plutôt visuel ou auditif. Dans le cas décrit par Noël et Seron,
ce code d'entrée préférentiel serait le code phonologique. Ainsi, par
exemple, dans une tâche de comparaison de deux nombres arabes, la
patiente transformerait d'abord les inputs dans la forme phonologique
correspondante. Cette forme permettrait l'élaboration de la représen
tation des quantités, sur base de laquelle aurait lieu la comparaison
numérique proprement dite.
Une hypothèse plus forte est proposée par Weddell et Davidoff
(soumis à publication). Ces auteurs décrivent le cas d'un patient dyscal-
culique (je) qui, dans des tâches de calcul ou de jugement même/différent
de nombres présentés oralement, rapporte construire les images visuelles
des comme s'ils étaient écrits en chiffres arabes et exécuter la
comparaison sur ces formes visuelles. Selon les auteurs, alors que la
plupart des gens auraient des représentations abstraites des quantités,
celles-ci seraient, chez jc, basées sur un code visuel et, comme ces repré
sentations seraient utilisées pour accéder aux faits arithmétiques, ces der
niers pourraient eux-mêmes être représentés sous la forme de codes visuels.
En résumé, les hypothèses concernant l'influence éventuelle des
systèmes de notation sur les opérations numériques sont de deux types.
Les premières envisagent des mécanismes d'encodage différents suivant
les systèmes d'écriture utilisés pour présenter les nombres ; les secondes
postulent une influence des systèmes de notation au niveau des pro
cessus ultérieurs de traitement. Dans ce dernier cas, plusieurs alter
natives sont possibles : 1) certains sujets pourraient conserver les pro
priétés de systèmes de notation particuliers pour l' affichage de données
dans une mémoire de travail visuelle ou auditive ; 2) ces systèmes de
notation pourraient constituer un mode d'accès privilégié à la représen
tation abstraite des nombres ; 3) certains traitements numériques
opéreraient directement sur des représentations particulières non
abstraites, plus ou moins dépendantes des codes.
La question de l'importance des systèmes de notation a aussi été
étudiée en psychologie cognitive, chez l'individu normal, au moyen
d'expériences de Chronometrie mentale. Cette revue se limitera aux
recherches qui ont effectivement comparé différents modes de présen
tation des informations numériques. 588 Marie-Pascale Noël
Nous aborderons d'abord la question des différences existant entre
les systèmes de notation au niveau des mécanismes d'encodage. Trois
sections seront dégagées suivant les méthodologies utilisées pour appro
cher cette question. On distinguera ainsi les travaux ayant utilisé la
méthode de suppression articulatoire, le paradigme Stroop ou la pré
sentation des stimuli en champ latéral. La seconde question étudiée
sera celle de l'influence fonctionnelle que ces systèmes de notation pour
raient exercer sur les activités arithmétiques et autres traitements
numériques, telle que la comparaison de grandeur.
1. LES MÉCANISMES D'ENCODAGE
1.1. Comparaison de nombres avec suppression articulatoire
L'idée à la base de ces travaux est que certains modes de présentation
des nombres permettraient un accès direct à l'information sémantique
à partir de V input visuel (encodage idéographique) alors que d'autres
modes de présentation nécessiteraient un recodage phonologique inter
médiaire. La méthode de suppression articulatoire est introduite parce
qu'elle est supposée perturber cette phase de recodage phonologique. On
s'attend donc à une moins bonne compréhension des stimuli pour le
squels un recodage phonologique intermédiaire serait nécessaire (les
nombres-mots, par exemple), et non pour ceux dont l'accès à la sémant
ique est direct (chiffres arabes).
Une première expérience de ce type est rapportée par Baron (1977).
Des listes de nombres sont présentées à des sujets qui doivent barrer
tout nombre qui est supérieur à celui qui le précède immédiatement.
Parallèlement, les sujets comptent à rebours de 10 à 1 (interférence
verbale). Deux conditions de présentation sont utilisées : les nombres
sont écrits en toutes lettres (code alphabétique : one à four), ou bien
écrits en chiffres romain (« I » à « IV »). Baron observe que l'interférence
verbale a un effet plus grand sur les nombres présentés en lettres que
sur ceux présentés dans le code romain. Il interprète ces résultats comme
soutenant l'hypothèse d'un encodage phonologique intermédiaire pour
accéder au lexique et donc à la signification des nombres présentés
en mots.
Cette étude a été reproduite par Hulme et Richardson (1981) au
moyen de trois expériences. Dans une première expérience, ces auteurs
présentent des listes de 50 nombres à des sujets qui, comme dans l'expé
rience précédente, doivent barrer tout nombre qui est supérieur à celui
qui le précède immédiatement. Les listes sont présentées soit dans le code
alphabétique, soit dans le code arabe. Chaque sujet réalise la tâche deux
fois : d'abord sans et ensuite avec suppression articulatoire (dans ce
cas, réciter le plus vite possible les lettres de l'alphabet). Un ralenti
ssement des temps de réaction est observé dans les conditions avec

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