Influence du mode de présentation de séries aléatoires sur le choix d'une stratégie : I. Situations hypothétiques - article ; n°1 ; vol.74, pg 125-144

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L'année psychologique - Année 1974 - Volume 74 - Numéro 1 - Pages 125-144
Summary
The purpose of the three experiments is to study subjects' beliefs concerning the best mode of response when predicting random events. Individuals are requested to describe, in writing, the strategy they would use in several hypothetical situations, each of which is a different transposition of the same basic problem. The problem consists in finding what strategy would maximize the number of elements x drawn with replacement from two separate sets A and B, knowing that the former contains 2/3 of elements x and 1/3 of elements y, and the latter, 1/3 of x and 2/3 of y. The « rational » strategy, which is the safest, consists in drawing systematically from set A since it contains always more elements x.
Results of the three experiments show that the choice of this strategy depends on several factors, among others, on the extent to which the situation is artificial and unfamiliar to the individuals. The main obstacle to its adoption seems to be the difficulty of comprehending the independence of random events.
It is also shown that in otherwise identical situations, simultaneous drawing from the two sets by an external agent, and substituting the action of choosing by that of predicting, lead both to significant decrease in the proportion of individuals in favor of the rational strategy. It is concluded that most people do not consider that the best strategy is to predict systematically the same event, while knowing that one third of their predictions would be incorrect. Rational strategy seems probably more justifiable to the subjects in choice situations in which lack of accuracy appears more acceptable.
Résumé
Le but des trois expériences est d'étudier les croyances des individus concernant le meilleur mode de réponse dans des situations de prédiction d'événements aléatoires. Il est demandé aux sujets de préciser quelle stratégie ils utiliseraient dans plusieurs situations imaginaires, dont chacune constitue une transposition différente d'un même problème : trouver la stratégie qui permettrait d'obtenir le maximum d'éléments x au cours de tirages avec remise effectués dans deux ensembles disjoints A et B, sachant que le premier contient deux tiers d'éléments x et un tiers d'éléments y, et le second, un tiers de x et deux tiers de y. La stratégie « rationnelle », la plus sûre, consiste à effectuer tous les tirages dans l'ensemble A qui contient toujours plus d'éléments x.
Les résultats des trois expériences montrent que le choix de la stratégie rationnelle dépend de plusieurs facteurs, entre autres, du caractère plus ou moins artificiel du problème et de la possibilité de l'assimiler à des situations familières. Le principal obstacle à son adoption semble être, cependant, la difficulté de comprendre la notion d'indépendance des événements aléatoires.
On constate que dans des situations par ailleurs identiques, le tirage simultané dans les deux ensembles par un agent extérieur, d'une part, et le remplacement de l'opération de choix par celle de prédiction, d'autre part, diminuent significativement la proportion de sujets qui se déclarent en faveur de la stratégie rationnelle. La plupart des individus ne considèrent pas que la meilleure stratégie consiste à prédire toujours le même événement sachant qu'un tiers de leurs prédictions seront erronées. Cette stratégie rationnelle paraît, sans doute, plus justifiée aux sujets dans des situations de choix dans la mesure où ces situations n'impliquent pas pour eux la même exigence d'exactitude.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1974
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M. Zaleska
Influence du mode de présentation de séries aléatoires sur le
choix d'une stratégie : I. Situations hypothétiques
In: L'année psychologique. 1974 vol. 74, n°1. pp. 125-144.
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Zaleska M. Influence du mode de présentation de séries aléatoires sur le choix d'une stratégie : I. Situations hypothétiques. In:
L'année psychologique. 1974 vol. 74, n°1. pp. 125-144.
doi : 10.3406/psy.1974.28028
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1974_num_74_1_28028Abstract
Summary
The purpose of the three experiments is to study subjects' beliefs concerning the best mode of response
when predicting random events. Individuals are requested to describe, in writing, the strategy they
would use in several hypothetical situations, each of which is a different transposition of the same basic
problem. The problem consists in finding what strategy would maximize the number of elements x
drawn with replacement from two separate sets A and B, knowing that the former contains 2/3 of
elements x and 1/3 of elements y, and the latter, 1/3 of x and 2/3 of y. The « rational » strategy, which is
the safest, consists in drawing systematically from set A since it contains always more elements x.
Results of the three experiments show that the choice of this strategy depends on several factors,
among others, on the extent to which the situation is artificial and unfamiliar to the individuals. The main
obstacle to its adoption seems to be the difficulty of comprehending the independence of random
events.
It is also shown that in otherwise identical situations, simultaneous drawing from the two sets by an
external agent, and substituting the action of choosing by that of predicting, lead both to significant
decrease in the proportion of individuals in favor of the rational strategy. It is concluded that most people
do not consider that the best strategy is to predict systematically the same event, while knowing that
one third of their predictions would be incorrect. Rational strategy seems probably more justifiable to the
subjects in choice situations in which lack of accuracy appears more acceptable.
Résumé
Le but des trois expériences est d'étudier les croyances des individus concernant le meilleur mode de
réponse dans des situations de prédiction d'événements aléatoires. Il est demandé aux sujets de
préciser quelle stratégie ils utiliseraient dans plusieurs situations imaginaires, dont chacune constitue
une transposition différente d'un même problème : trouver la stratégie qui permettrait d'obtenir le
maximum d'éléments x au cours de tirages avec remise effectués dans deux ensembles disjoints A et
B, sachant que le premier contient deux tiers d'éléments x et un tiers d'éléments y, et le second, un tiers
de x et deux tiers de y. La stratégie « rationnelle », la plus sûre, consiste à effectuer tous les tirages
dans l'ensemble A qui contient toujours plus d'éléments x.
Les résultats des trois expériences montrent que le choix de la stratégie rationnelle dépend de plusieurs
facteurs, entre autres, du caractère plus ou moins artificiel du problème et de la possibilité de l'assimiler
à des situations familières. Le principal obstacle à son adoption semble être, cependant, la difficulté de
comprendre la notion d'indépendance des événements aléatoires.
On constate que dans des situations par ailleurs identiques, le tirage simultané dans les deux
ensembles par un agent extérieur, d'une part, et le remplacement de l'opération de choix par celle de
prédiction, d'autre part, diminuent significativement la proportion de sujets qui se déclarent en faveur de
la stratégie rationnelle. La plupart des individus ne considèrent pas que la meilleure stratégie consiste à
prédire toujours le même événement sachant qu'un tiers de leurs prédictions seront erronées. Cette
stratégie rationnelle paraît, sans doute, plus justifiée aux sujets dans des situations de choix dans la
mesure où ces situations n'impliquent pas pour eux la même exigence d'exactitude.Année psychol.
1974, 74, 125-144
Laboratoire de Psychologie sociale associé au C.N.R.S.
Université Paris VII1
INFLUENCE DU MODE DE PRÉSENTATION
DE SÉRIES ALÉATOIRES
SUR LE CHOIX D'UNE STRATÉGIE :
I. — Situations hypothétiques
par Maryla Zaleska
SUMMARY
The purpose of the three experiments is to study subjects' beliefs concer
ning the best mode of response when predicting random events. Individuals
are requested to describe, in writing, the strategy they would use in several
hypothetical situations, each of which is a different transposition of the
same basic problem. The problem consists in finding what strategy would
maximize the number of elements x drawn with replacement from two
separate sets A and B, knowing that the former contains 2/3 of elements x
and 1/3 of elements y, and the latter, 1/3 of x and 2/3 of y. The « rational »
strategy, which is the safest, consists in drawing systematically from
set A since it contains always more elements x.
Results of the three experiments show that the choice of this strategy
depends on several factors, among others, on the extent to which the situation
is artificial and unfamiliar to the individuals. The main obstacle to its
adoption seems to be the difficulty of comprehending the independence
of random events.
It is also shown that in otherwise identical situations, simultaneous
drawing from the two sets by an external agent, and substituting the action
of choosing by that of predicting, lead both to significant decrease in the
proportion of individuals in favor of the rational strategy. It is concluded
that most people do not consider that the best strategy is to predict systemat
ically the same event, while knowing that one third of their predictions
would be incorrect. Rational strategy seems probably more justifiable to
the subjects in choice situations in which lack of accuracy appears more
acceptable.
1. 18, rue de la Sorbonne, 75005 Paris. 126 MÉMOIRES ORIGINAUX
Le but principal des trois expériences rapportées ici est
d'élucider les raisons des divergences systématiques entre les
comportements des individus lorsqu'ils prédisent des événements
successifs d'une série aléatoire et la stratégie qu'ils devraient
adopter pour obtenir le maximum de réponses correctes. Les
résultats expérimentaux montrent, en effet, qu'en général les
réponses des sujets s'ajustent progressivement sur les fréquences
réelles de ces événements, alors que pour minimiser le nombre
d'erreurs, la conduite rationnelle consisterait à toujours prédire
l'événement plus fréquent.
Ainsi, lorsqu'on demande à des sujets placés devant deux
lampes A et B qui s'allument respectivement dans 70 % et
30 % des cas, de prédire à chaque signal laquelle des deux s'all
umera au coup suivant, ils tendent, après un certain nombre
d'essais, à répartir leurs prédictions entre les deux lampes selon
ces mêmes pourcentages. Ce mode de réponse les amène pour
tant à commettre un nombre élevé d'erreurs de prédiction,
alors qu'ils seraient assurés de donner environ 70 % de réponses
correctes s'ils prédisaient systématiquement que la lampe A
doive s'allumer au coup suivant.
Pour Beaty et Shaw (1965), le simple bon sens indique que
la meilleure stratégie consiste à toujours prédire l'apparition de
l'événement plus fréquent. Cette affirmation ne nous paraît
cependant pas justifiée. Tout d'abord, le terme de prédiction
évoque l'idée d'une image aussi exacte que possible des événe
ments futurs. Il paraît, par conséquent, à première vue, contraire
au bon sens d'accepter d'en donner une image déformée en ne
prédisant jamais l'apparition de l'événement relativement rare.
En deuxième lieu, la plupart des individus entretiennent,
semble-t-il, des croyances et des idées fausses concernant le
hasard. D'après l'une des croyances les plus répandues, la pro
babilité d'un événement dans une série aléatoire n'est pas
constante. Ainsi, par exemple, lorsqu'une pièce de monnaie
tombe plusieurs fois de suite du côté « pile », la majorité des
personnes croient que plus cette série est longue, plus il est
probable que le côté « face » apparaîtra au coup suivant, à
moins qu'elles ne soupçonnent la pièce d'être truquée (Lepley,
1963). Parmi les sujets qui ont indiqué, au cours de l'une de nos
expériences, sur quelle couleur ils miseraient à la roulette après
que le rouge est sorti plusieurs fois de suite, deux tiers ont préféré
le noir, dont 89 % ont précisé que le noir avait une plus forte M. ZALESKA 127
probabilité que le rouge d'être gagnant au coup suivant
(Lambert et Zaleska, 1966).
Les réponses de ce type relèvent de « l'illusion du joueur »,
due à la difficulté d'assimiler la notion d'indépendance des
événements d'une série aléatoire. Cette illusion prend, sans
doute, son origine dans l'observation courante. On constate,
en effet, que lorsque la probabilité d'un événement n'est pas
trop éloignée de 1/2, les séquences longues de cet événement
sont rares. Il semble donc logique et conforme en apparence
au bon sens de conclure que plus la séquence observée est longue,
plus il est probable qu'elle se terminera au coup suivant.
Cette « illusion du joueur » entraîne la croyance qu'il est,
dans une certaine mesure, possible de prévoir, du moins approxi
mativement, la succession des événements d'une série aléatoire
et d'imiter, sans trop d'erreurs, le hasard en suivant ses lois.
Il est vraisemblable qu'en raison de cette croyance de nombreux
individus ne considèrent pas que la prédiction systématique de
l'événement plus fréquent constitue la meilleure stratégie, en
particulier lorsque la probabilité d'occurrence de cet événement
n'est pas très élevée. En effet, s'ils adoptent cette stratégie,
ils doivent accepter à l'avance de donner un pourcentage rel
ativement important de prédictions erronées. Aussi pensent-ils,
sans doute, pouvoir améliorer leur performance en prédisant
l'événement moins fréquent dans une proportion de cas qui
correspond à peu près à sa probabilité d'occurrence.
Afin d'étudier la relation entre la difficulté d'assimiler
la notion d'indépendance des événements aléatoires et le choix
d'une stratégie par les sujets, nous avons réalisé une expérience
(Lambert et Zaleska, 1966), dont il est utile de résumer ici une
partie pour mieux situer la suite de nos recherches.
EXPÉRIENCE I
Au cours des expériences concernant la situation décrite
précédemment, on demande aux sujets placés devant deux
lampes A et B qui s'allument respectivement dans 70 % et
30 % des cas, de prédire à chaque signal laquelle des deux
s'allumera au prochain coup. La plupart des expériences de ce
type portent sur des événements mutuellement exclusifs :
à chaque coup, l'une seulement des deux lampes s'allume, soit A
soit B. Cette situation correspond au tirage non exhaustif dans 128 MÉMOIRES ORIGINAUX
un ensemble unique contenant 70 % d'éléments a: et 30 % d'él
éments y. Nous avons cependant opté pour une situation de
tirage dans deux ensembles disjoints qui peut être schématisée
sous la forme du problème théorique suivant :
« On effectue des tirages au hasard, dans deux ensembles disjoints
A et B, de composition constante, qui contiennent des éléments x et y
dans la proportion de 70 % de a: et de 30 % de y pour l'ensemble A,
et dans la inverse, c'est-à-dire 30 % de a; et 70 % de y pour
l'ensemble B. A chaque fois on doit tirer soit dans l'un, soit dans l'autre
de ces deux ensembles. Comment doit-on effectuer les tirages pour
extraire le maximum d'éléments a; ?»
La réponse à ce problème ne semble pas difficile ; il paraît
clair que la meilleure manière de procéder consiste à effectuer
tous les tirages dans l'ensemble A puisque, la composition des
deux étant constante, celui-ci contient toujours plus d'éléments x
que l'ensemble B. Cependant, d'après notre hypothèse, cette
réponse sera plus ou moins fréquente selon la manière dont le
problème est présenté. Afin de vérifier cette trois
versions différentes de ce même problème ont été proposées aux
sujets, par écrit, sous forme de trois situations imaginaires qui
seront appelées U, R et L pour la commodité de l'exposé.
Situation U (problème des urnes)
Deux urnes A et B sont placées devant vous. Chacune contient un
mélange de boules rouges et de boules blanches. Dans l'urne A, 2 boules
sur 3 sont rouges, alors que dans l'urne B, 1 boule sur 3 est rouge.
On vous demande d'extraire une trentaine de boules, chaque boule
extraite étant remise dans son urne avant le tirage de la suivante. Vous
pouvez extraire chaque boule dans l'urne ou dans l'autre urne à volonté.
Vous touchez une récompense à chaque boule rouge tirée.
Comment procédez-vous pour gagner le plus ?
Justifiez votre réponse.
Situation R (problème du rat)
Un rat affamé est placé dans un labyrinthe à deux issues. L'expér
imentateur met une boulette de viande tantôt à l'issue de gauche, tantôt
à celle de droite ; il arrive aussi qu'il en place aux deux à la fois ou
qu'il n'en place à aucune.
A chaque essai, les boulettes sont placées selon un ordre au hasard
et indépendamment les unes des autres, mais en moyenne, il y a une
boulette 1 fois sur 3 à l'issue de gauche, et 2 fois sur 3 à celle de droite.
Quel devrait être le comportement du rat pour avoir le plus de nour- M. ZALESKA 129
riture, sachant qu'il ne peut aller qu'à gauche ou à droite à chaque
essai ?
Justifiez votre réponse.
Situation L (problème des lampes)
Imaginez que vous vous trouvez devant un tableau de signalisation
comportant une lampe rouge et une lampe bleue. A un signal, tantôt
l'une, tantôt l'autre lampe s'allume ; il arrive aussi que les deux soient
allumées ou éteintes à la fois.
Vous savez que chaque lampe s'allume et s'éteint selon un ordre au
hasard et indépendamment de l'autre, mais que la lampe rouge s'allume
en moyenne 1 fois sur 3 et la lampe bleue, 2 fois sur 3.
On vous demande avant chaque signal de prédire laquelle des
deux lampes s'allumera. Dans cette situation, comment procédez-vous
pour deviner juste le plus souvent possible ?
Justifiez votre réponse.
Il apparaît à la lecture de ces énoncés qu'il s'agit bien de trans
positions du même problème théorique à trois situations concrètes
isomorphes. Les éléments x correspondent respectivement aux
boules rouges, aux événements « présence de nourriture »
et « lampe allumée », tandis que les éléments y correspondent
aux boules noires, aux « absence de »
et « lampe éteinte ». Dans chaque situation, les ensembles A
et B sont représentés par les deux séries des éventualités
obtenues par tirage non exhaustif. Ces deux séries sont désignées
respectivement par A et B (urnes), droite et gauche (issues du
labyrinthe), et bleu et rouge (lampes).
Cependant, selon notre hypothèse, les trois situations U,
R et L, bien qu'isomorphes, sont de difficulté inégale. La pre
mière devrait être la plus facile dans la mesure où l'indépendance
des deux ensembles d'événements est ici concrétisée par l'exis
tence de deux urnes distinctes1. Le problème du rat, où cette
indépendance n'est qu'affirmée, sans être matérialisée, devrait
s'avérer plus difficile. D'autre part, dans la situation U, le sujet
doit tirer soit dans l'urne A, soit dans l'urne B, alors que dans la
situation R, l'expérimentateur effectue un tirage dans les deux
ensembles simultanément. Enfin, la notion de la fréquence
1. Il convient de faire remarquer que dans chacune des situations il
y a indépendance d'une part, entre les événements d'une même série, et,
d'autre part, entre les deux séries d'événements. Ainsi, les résultats des
tirages successifs dans l'ensemble A sont indépendants entre eux, de même
que les résultats des tirages simultanés dans les ensembles A et B.
A. PSYCHOL. 74 5 130 MÉMOIRES ORIGINAUX
moyenne d'un événement (problème R) est plus abstraite et
moins accessible à l'imagination que celle de la quantité de
boules dans l'urne.
Ces deux difficultés sont également présentes dans la tro
isième situation. De plus, si le bon sens semble indiquer que
l'élément désiré doive être recherché systématiquement dans le
récipient qui en contient toujours plus (problème U), ou à
l'endroit où il se trouve plus souvent R), il est bien
moins évident que l'on doive prédire constamment l'apparition
d'un même événement sachant qu'il ne se produit que deux fois
sur trois. Prédire implique en principe l'exigence de donner
une image aussi exacte que possible de la réalité future. Comme
nous l'avons déjà dit, il paraît contraire au bon sens d'accepter
à l'avance d'en donner une image déformée. Ainsi, selon notre
hypothèse, le problème des lampes devrait être le plus difficile
des trois.
Population et procédure d'administration
Les trois problèmes U, R et L ont été proposés dans le cadre d'un
enseignement de statistique à 197 sujets des deux sexes, tous étudiants
en psychologie. Afin de contrôler les effets éventuels d'apprentissage,
ces situations ont été présentées dans les six ordres de succession pos
sibles (URL, ULR, RUL, R L U, LUR et L RU). Les sujets
devaient écrire leurs réponses sur des carnets comportant un problème
par page.
La durée totale de l'épreuve qui comprenait deux autres problèmes
ainsi qu'un questionnaire était limitée à vingt-cinq minutes environ.
Toutes les trois minutes, les sujets étaient avertis qu'ils devaient
passer à la page suivante de leur carnet. Ils étaient toutefois informés
au début de l'épreuve qu'il ne s'agissait pas d'une limite devant être
strictement observée, et qu'ils étaient libres de consacrer plus de temps
aux problèmes leur paraissant plus difficiles que d'autres.
RÉSULTATS
Conformément à l'hypothèse, la stratégie rationnelle est
significativement plus souvent choisie dans la situation U que
dans la situation R (p < .001), et dans la situation R que dans
la situation L (p < .001). Les fréquences de choix de cette
stratégie pour chacun des trois problèmes sont présentées dans
le tableau I.
L'examen des patrons de réponse confirme l'existence d'un
ordre de difficulté des problèmes proposés. Si l'on note le choix M. ZALESKA 131
de la stratégie rationnelle par le signe ~j-, et les autres réponses
par le signe — , on observe en rangeant les situations dans
l'ordre U, R, L, 172 (87,3 %) patrons de réponses hiérarchiques :
+ + +> + H ) — • L'absence de hiérarchie dans les
réponses de 25 sujets est due pour près de la moitié d'entre eux
à l'incompréhension de l'un des problèmes. Il est intéressant de
rapporter que parmi ceux qui ont fourni des patrons de réponse
non hiérarchiques, bien qu'ils aient compris les trois problèmes,
le patron ( -est le plus fréquent. D'après les explications
données, ces sujets semblent considérer que les hommes, en utili
sant leurs facultés intellectuelles, peuvent obtenir des résultats
meilleurs que ne le permet la stratégie rationnelle, tandis que le
rat devrait utiliser cette stratégie à défaut de pouvoir raisonner.
TABLEAU I
Fréquence du choix de la stratégie rationnelle
dans les situations U, R et L
(N == 197)
Choix de la stratégie
rationnelle
Situation n %
Urnes 158 80,2 %
Rat 122 61,9 -
Lampes 78 39,5 -
Si l'ordre de difficulté des problèmes reste le même, quel
que soit leur ordre de présentation, ce dernier n'est pas sans
effet sur les réponses. Les effets d'apprentissage sont particuli
èrement nets lorsqu'on ne tient compte que des choix des 158 sujets
qui ont répondu à tous les problèmes et qui ont apparemment
bien compris les énoncés. Dans ces conditions, la stratégie
rationnelle est plus souvent choisie dans la situation R lorsque
celle-ci est précédée par le problème des urnes que lorsqu'elle
l'est par celui des lampes (p < .02). D'autre part, cette stratégie
est plus fréquente lorsque le des lampes suit celui du
rat que lorsqu'il le précède (p < .01). Seules les réponses dans
la situation U, qui est la plus facile, restent indépendantes de
l'ordre de présentation. Puisqu'il s'agit en fait de transpositions
du même problème théorique à des situations différentes, il
n'est pas surprenant que l'on observe un effet facilitateur lors
qu'elles sont présentées dans l'ordre de difficulté croissante. Il 132 MÉMOIRES ORIGINAUX
semble, toutefois, que le transfert d'apprentissage ne puisse se
faire que lorsque le degré de similitude des problèmes est suf
fisamment important, car la position de la situation U n'influe
pas sur la fréquence de réponses rationnelles au problème L. A
première vue, il est, en effet, difficile de percevoir une similitude
entre les tirages d'urne et la prédiction d'événements futurs.
La différence entre ces deux situations apparaît, par ailleurs,
lorsqu'on examine les types de stratégies choisies par les sujets.
Ainsi, celle qui consiste à ajuster les réponses en fonction de la
séquence d'événements précédents, et qui relève de l'idée d'une
dépendance entre ces événements, représente plus d'un quart
(29 %) de toutes les stratégies non rationnelles dans la situation
L1. En revanche, elle est faiblement représentée (8 %) dans la
situation U, dans laquelle l'indépendance des événements est
concrétisée par l'existence de deux urnes distinctes.
DISCUSSION
En proposant aux sujets trois versions différentes d'un
même problème théorique, nous avons cherché à déterminer
quels sont les obstacles à leur conviction que la stratégie ration
nelle constitue le meilleur mode de réponse. Les résultats de
l'expérience suggèrent que l'un de ces obstacles est l'incom
préhension de la notion abstraite de l'indépendance des événe
ments aléatoires. Ainsi, dans la situation de tirage d'urne, où
l'indépendance des deux ensembles d'événements est concrétisée
par l'existence de récipients différents, 80 % des sujets
se déclarent en faveur de la stratégie rationnelle, alors que la
fréquence du choix de cette est significativement plus
faible dans les situations R et L, où l'indépendance des deux
séries d'événements est affirmée sans être matérialisée.
Toutefois, dans la mesure où les trois situations proposées
diffèrent entre elles à plusieurs égards, d'autres facteurs ont pu
également jouer un rôle important.
En premier lieu, on peut supposer que dans les problèmes
R et L, les sujets ont été perturbés par l'apparition simultanée
des événements appartenant aux deux ensembles. En effet,
dans le problème U, le sujet tire soit dans l'urne A, soit dans
l'urne B, tandis que dans les problèmes R et L, l'expérimentateur
1. Exemple d'une stratégie d'ajustement séquentiel : « Si la lampe
bleue s'allume plusieurs fois de suite, je prédirai ensuite la lampe rouge. »

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