Intelligence et expérience : possible contribution d'une approche pathologique - article ; n°4 ; vol.98, pg 639-658

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L'année psychologique - Année 1998 - Volume 98 - Numéro 4 - Pages 639-658
Résumé
L'influence de l'âge chronologique et du milieu familial sur les performances à divers marqueurs d'intelligence cristallisée a été étudiée sur un échantillon de personnes retardées mentales âgées de 6 à 20 ans. Douze tests d'intelligence fluide et cristallisée leur ont été administrés. La matrice de corrélations entre ces 12 tests a été soumise à plusieurs analyses factorielles (composantes principales et facteurs communs) pour en identifier les facteurs latents. Deux facteurs sont clairement apparus après rotation oblique, le premier saturant principalement les marqueurs d'intelligence fluide, le second les marqueurs d'intelligence cristallisée. Le niveau d'intelligence fluide des participants a été estimé en utilisant la moyenne de leurs scores centrés et réduits aux épreuves d'intelligence fluide. L'influence de l'âge et du milieu familial sur les différents marqueurs d'intelligence cristallisée a été ensuite évaluée par l'intermédiaire d'analyses de régression par étapes dans lesquelles le niveau d'intelligence fluide a été systématiquement entré en priorité dans les équations pour éviter de confondre son effet avec celui de l'âge et du milieu familial. Les résultats montrent que l'âge explique une part substantielle de la variance des marqueurs d'intelligence cristallisée (de 5 à 24 %), ce qui suggère une influence marquée de cette variable sur la composante cristallisée de l'intelligence chez les personnes retardées. La contribution du milieu familial apparaît bien plus modeste (de 0 à 3 % ). Mais ce résultat est sans doute lié aux caractéristiques de l'instrument élaboré pour évaluer le milieu familial des sujets ainsi qu'à la surreprésentation des familles défavorisées au sein de l'échantillon.
Mots-clés : expérience éducative, âge chronologique, intelligence fluide, intelligence cristallisée, environnement familial, théories factorielles de l'intelligence.
Summary : Intelligence and experience : possible contribution of a pathological approach.
The influence of chronological age and family environment on the performance in crystallized intelligence markers was studied in a group of persons with mental retardation aged from 6 to 20 years. Twelve fluid and crystallized intelligence markers were administered. In order to identify underlying factors, principal components and common factors analyses were carried out. Because the tests were mainly fluid and crystallized ones, it was not surprising that the application of the Kaiser-Guttman criterion clearly indicated two factors to be extracted from the correlation matrix among raw scores. The first factor had high loadings on crystallized intelligence tests, whereas the second loaded principally fluid ones. Fluid intelligence level of each participant was then determined using the mean z scores in fluid markers, and stepwise regression analyses were performed to estimate the relative contribution of CA and family environment to the crystallized intelligence tests' variance. In these analyses, fluid intelligence level was systematically entered first in the equations to partial out at the outset its influence from those of CA and family environment. Results indicate that chronological age explains an important fraction of the crystallized intelligence markers variance (from 5 to 24 %), whereas the family environment influence appears much more modest (front 0 to 3 %). However, this result seems to be attributable to the characteristics of the family environment scale used in the present study and to the restricted range of family environments in the sample.
Key words : life experience, chronological age, fluid intelligence, crystallized intelligence, family environment, factorial theories of intelligence.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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B. Façon
T. Façon-Bollengier
Intelligence et expérience : possible contribution d'une approche
pathologique
In: L'année psychologique. 1998 vol. 98, n°4. pp. 639-658.
Citer ce document / Cite this document :
Façon B., Façon-Bollengier T. Intelligence et expérience : possible contribution d'une approche pathologique. In: L'année
psychologique. 1998 vol. 98, n°4. pp. 639-658.
doi : 10.3406/psy.1998.28562
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1998_num_98_4_28562Résumé
Résumé
L'influence de l'âge chronologique et du milieu familial sur les performances à divers marqueurs
d'intelligence cristallisée a été étudiée sur un échantillon de personnes retardées mentales âgées de 6
à 20 ans. Douze tests d'intelligence fluide et cristallisée leur ont été administrés. La matrice de
corrélations entre ces 12 tests a été soumise à plusieurs analyses factorielles (composantes principales
et facteurs communs) pour en identifier les facteurs latents. Deux facteurs sont clairement apparus
après rotation oblique, le premier saturant principalement les marqueurs d'intelligence fluide, le second
les marqueurs d'intelligence cristallisée. Le niveau d'intelligence fluide des participants a été estimé en
utilisant la moyenne de leurs scores centrés et réduits aux épreuves d'intelligence fluide. L'influence de
l'âge et du milieu familial sur les différents marqueurs d'intelligence cristallisée a été ensuite évaluée par
l'intermédiaire d'analyses de régression par étapes dans lesquelles le niveau d'intelligence fluide a été
systématiquement entré en priorité dans les équations pour éviter de confondre son effet avec celui de
l'âge et du milieu familial. Les résultats montrent que l'âge explique une part substantielle de la variance
des marqueurs d'intelligence cristallisée (de 5 à 24 %), ce qui suggère une influence marquée de cette
variable sur la composante de l'intelligence chez les personnes retardées. La contribution du
milieu familial apparaît bien plus modeste (de 0 à 3 % ). Mais ce résultat est sans doute lié aux
caractéristiques de l'instrument élaboré pour évaluer le milieu familial des sujets ainsi qu'à la
surreprésentation des familles défavorisées au sein de l'échantillon.
Mots-clés : expérience éducative, âge chronologique, intelligence fluide, intelligence cristallisée,
environnement familial, théories factorielles de l'intelligence.
Abstract
Summary : Intelligence and experience : possible contribution of a pathological approach.
The influence of chronological age and family environment on the performance in crystallized
intelligence markers was studied in a group of persons with mental retardation aged from 6 to 20 years.
Twelve fluid and crystallized intelligence markers were administered. In order to identify underlying
factors, principal components and common factors analyses were carried out. Because the tests were
mainly fluid and crystallized ones, it was not surprising that the application of the Kaiser-Guttman
criterion clearly indicated two factors to be extracted from the correlation matrix among raw scores. The
first factor had high loadings on crystallized intelligence tests, whereas the second loaded principally
fluid ones. Fluid intelligence level of each participant was then determined using the mean z scores in
fluid markers, and stepwise regression analyses were performed to estimate the relative contribution of
CA and family environment to the crystallized intelligence tests' variance. In these analyses, fluid
intelligence level was systematically entered first in the equations to partial out at the outset its influence
from those of CA and family environment. Results indicate that chronological age explains an important
fraction of the crystallized intelligence markers variance (from 5 to 24 %), whereas the family
environment influence appears much more modest (front 0 to 3 %). However, this result seems to be
attributable to the characteristics of the family environment scale used in the present study and to the
restricted range of family environments in the sample.
Key words : life experience, chronological age, fluid intelligence, crystallized intelligence, family
environment, factorial theories of intelligence.L'Année psychologique, 1998, 98, 639-658
Laboratoire « Handicaps, Cognition et Communication »
Université Charles -De- Gaulle - Lille IIP *
Service de psychologie,
Circonscription Éducation nationale de Jeumont2 **
INTELLIGENCE ET EXPÉRIENCE :
POSSIBLE CONTRIBUTION
D'UNE APPROCHE PATHOLOGIQUE
par Bruno FAÇON* et Thérèse FACON-BOLLENGIER**
SUMMARY : Intelligence and experience : possible contribution of a
pathological approach.
The influence of chronological age and family environment on the
performance in crystallized intelligence markers was studied in a group of
persons with mental retardation aged from 6 to 20 years. Twelve fluid and
crystallized intelligence markers were administered. In order to identify
underlying factors, principal components and common factors analyses were
carried out. Because the tests were mainly fluid and crystallized ones, it was not
surprising that the application of the Kaiser- Guttman criterion clearly
indicated two factors to be extracted from the correlation matrix among raw
scores. The first factor had high loadings on crystallized intelligence tests,
whereas the second loaded principally fluid ones. Fluid level of
each participant was then determined using the mean z scores in fluid markers,
and stepwise regression analyses were performed to estimate the relative
contribution of CA and family environment to the crystallized intelligence tests'
variance. In these analyses, fluid intelligence level was systematically entered
first in the equations to partial out at the outset its influence from those of CA
and family environment. Results indicate that chronological age explains an
important fraction of the crystallized intelligence markers variance (from 5 to
24 % ), whereas the family environment influence appears much more modest
1. 35, rue Sainte-Barbe, BP 460, 59208 Tourcoing Cedex.
2. Rue Leonce-Delens, 59680 Ferrière-la-Grande. Bruno Façon et Thérèse Façon- Bollengier 640
(from 0 to 3 %). However, this result seems to be attributable to the
characteristics of the family environment scale used in the present study and to
the restricted range of environments in the sample.
Key words : life experience, chronological age, fluid intelligence,
crystallized intelligence, family environment, factorial theories of intelligence.
INTRODUCTION
Les études familiales longitudinales montrent que la caté
gorie socio-économique et le niveau d'éducation des parents sont
positivement corrélés avec les performances intellectuelles de
leurs enfants. Les corrélations sont d'abord proches de zéro et
même parfois négatives pendant la première enfance, mais aug
mentent avec l'âge jusqu'à atteindre des valeurs de l'ordre de .50
ou .60 dès le milieu de la seconde enfance (Bayley et Jones,
1937 ; Bayley, 1954 ; Honzik, 1957, 1963, 1967 ; Elardo, Brad
ley et Caldwell, 1975 ; Gottfried et Gottfried, 1984). Ces corréla
tions ne peuvent être interprétées pour autant comme tradui
sant une relation de dépendance entre environnement et
intelligence, en raison du non-respect des conditions de clôture
et de récursivité qu'implique toute inference causale (Reuchlin
et Bacher, 1989). Ces corrélations tirent en effet leur origine du
rôle conjoint qu'exercent le génotype et l'environnement, et sont
donc totalement ininterprétables. Elles permettent certes théo
riquement d'estimer la limite supérieure de l'influence de ces
deux facteurs (Plomin, 1990), mais n'indiquent rien en revanche
sur leur contribution respective. D'autres situations d'étude doi
vent donc être envisagées. L'adoption (Duyme et Capron, 1992)
et l'éducation compensatoire (Ramey, 1992) sont deux appro
ches fréquemment utilisées pour l'analyse de l'effet de l'env
ironnement. Elles reposent toutes deux sur une manipulation de
ce facteur, invoquée ou provoquée, et autorisent à ce titre des
inferences moins discutables. L'une comme l'autre suggèrent le
rôle déterminant de l'environnement, ce que confirment d'ail
leurs les recherches portant sur la relation entre degré de scolari
sation et intelligence (Ceci, 1991) ou celles réalisées à propos des
enfants sévèrement déprivés (Clarke et Clarke, 1992). Ces derniè
res relèvent certes de cadres méthodologiques moins codifiés et Intelligence et expérience 641
par là même plus critiquables, mais n'en débouchent pas moins
sur des constats comparables.
L'étude des personnes retardées mentales est rarement envi
sagée dans la perspective d'analyser le lien entre milieu et intel
ligence. Ces présentent pourtant la particularité
d'avoir une intelligence dissociée de leur expérience, une parti
cularité qu'elles partagent d'ailleurs avec les surdoués, bien
entendu pour des raisons opposées. De fait, compte tenu du
décalage entre leur âge chronologique et leur âge mental, ces
personnes disposent d'une expérience éducative supérieure à
leur âge mental. Prenons le cas d'un adolescent retardé âgé de
18 ans dont le niveau de développement intellectuel est de
6 ans. Si on le compare à un jeune enfant ordinaire d'un même
niveau d'intelligence, la différence d'âge chronologique est
de 12 ans. Celle-ci occasionne bien entendu d'importantes diffé
rences entre ces deux sujets sur le plan du développement soma-
tique et des habiletés psychomotrices. Mais elle confère aussi à
l'adolescent retardé une expérience éducative à la fois plus
importante et plus diversifiée. Etant donné son âge, l'ado
lescent retardé totalise un nombre d'heures de scolarisation plus
important. Il a participé à plus d'activités d'autonomie él
émentaire ou avancée. Il a bénéficié de plus de loisirs. Il a eu
plus d'interactions avec les membres de son entourage, que ce
soient ses parents, ses maîtres, ses éducateurs, ses pairs, ou tou
tes les autres personnes qu'il peut rencontrer au cours d'une
journée. Comparé à l'enfant normal de même âge mental,
l'adolescent retardé possède donc une expérience éducative plus
importante, simplement parce qu'il a eu plus d'occasions
d'apprendre.
L'analyse des conséquences cognitives de ce surcroît d'expé
rience a été plutôt négligée jusqu'à présent. Elle constitue pour
tant un moyen original de démontrer l'influence favorable de
l'expérience éducative sur le développement cognitif, et par là
même de confirmer les enseignements des travaux plus classi
ques réalisés sur la question, que ce soit dans le cadre de
l'adoption ou de l'éducation compensatoire. L'approche méthod
ologique la plus habituelle consiste à apparier sur l'âge mental
des sujets d'âges chronologiques contrastés, par exemple des
enfants surdoués, normaux ou retardés, puis à administrer une
ou plusieurs épreuves cognitives. Si les performances à ces épreu
ves covarient avec l'âge chronologique en dépit de l'appariement Bruno Façon et Thérèse Façon- Bollengier 642
sur l'âge mental, c'est que l'expérience éducative liée à l'âge
exerce bien un effet favorable qui se surajoute à celui de
mental.
L'appariement sur l'âge mental est impératif. Sans cette pré
caution, l'effet de l'âge serait indissociable de l'effet du niveau
de développement. Les sujets plus âgés pourraient avoir de meil
leures performances aux épreuves « test » du simple fait d'un
âge mental plus élevé, et non pas en raison de leur surcroît
d'expérience. Cette précaution méthodologique présente néan
moins certains inconvénients, dont notamment celui d'atténuer
l'effet de l'âge. Si l'on considère que l'expérience éducative accu
mulée avec l'âge peut exercer un effet favorable sur certains
aspects du développement cognitif, on doit admettre logiqu
ement qu'elle détermine en partie l'âge mental. On atténue donc
obligatoirement son influence lorsqu'on pratique un apparie-
ment sur l'âge mental. De la même manière, l'effet de l'âge est
sous-estimé lorsque les épreuves « test » contiennent des items
qui s'apparentent à ceux contenus dans l'épreuve d'intelligence
utilisée pour apparier les sujets.
Pour éviter ce problème, nous avons donc opté, dans la pré
sente étude, pour une solution alternative consistant à utiliser
des épreuves « test » d'un contenu très différent de celui des
épreuves employées pour contrôler le niveau de développement
des sujets. Plus précisément, nos épreuves ont été sélectionnées
dans le cadre de la théorie gf-gc de Cattell (1943, 1963, 1971,
1992). Schématiquement, cette théorie factorielle de l'intelligence
se distingue des autres modèles par la présence de deux facteurs
généraux dénommés respectivement intelligence fluide (gf) et
intelligence cristallisée (gc). Le premier sature principalement
les tests dépourvus de contenu culturel (culture-free tests), le
squels requièrent la manipulation de relations complexes à partir
d'un matériel dénué de signification (en général des formes géo
métriques). Mais il peut s'agir aussi d'épreuves non indépen
dantes de la culture (verbales, numériques ou autres) à partir
du moment où le support utilisé est suffisamment commun
pour être accessible à tous (par exemple, des analogies verbales
portant sur des concepts très usités). Pour simplifier, le second
facteur sature plutôt les épreuves de connaissances, par
exemple verbales, numériques ou mécaniques. Ce second fac
teur résulterait d'un processus d'acculturation et témoignerait
ainsi du jeu des influences éducatives passées, le premier (gf) Intelligence et expérience 643
étant considéré comme l'expression du potentiel intellectuel
inné. Même s'il les distingue, Cattell admet que ces deux fac
teurs sont en étroite liaison, tout au moins pendant l'enfance,
l'un étant en fait partiellement déterminé par l'autre. Gc résul
terait en effet de l'investissement de gf dans ce qui constitue la
culture de chaque individu (disciplines scolaires, loisirs, activi
tés professionnelles). Les observations sur lesquelles Cattell
s'appuie pour opérer cette distinction sont de plusieurs ordres
(Cattell, 1943, p. 178-180 ; Cattell, 1971, p. 74-80). Ayant été
lui-même un élève de Spearman, il a connaissance des travaux
du « maître » sur les tests indépendants de la culture et observe
qu'ils tendent à former un groupe (cluster) distinct par rapport
aux tests composites classiques. Il note également que les per
formances à ces tests atteignent plus précocement leur niveau
asymptotique (au début de l'adolescence), déclinent plus rap
idement avec l'âge, présentent une plus grande susceptibilité
aux lésions cérébrales, et sont beaucoup plus dispersées que cel
les occasionnées par les épreuves d'intelligence usuelles. Finale
ment, les résultats des études factorielles des années 30-40 lai
ssaient supposer l'existence de plus d'un facteur général, une
présomption vérifiée ultérieurement par Cattell au cours de ses
nombreuses recherches factorielles (Cattell, 1963, 1967a, 19676,
1971, 1987 ; Horn et Cattell, 1966 ; Cattell et Horn, 1978 ;
Hakstian et Cattell, 1978). Étant une des rares théories de
l'intelligence à tenir compte dans sa formulation des liens entre
environnement et intelligence, la théorie de Cattell était tout à
fait indiquée pour servir de cadre à la présente étude. Douze
tests supposés mesurer gf et gc ont donc été administrés à des
sujets retardés d'âges chronologiques contrastés. Les tests
d'intelligence fluide ont été utilisés pour contrôler leur niveau
de développement, tandis que les épreuves d'intelligence cristal
lisée ont été employées à titre d'épreuve « test » pour étudier
l'influence de l'âge. En effet, même si le niveau d'intelligence
fluide est tenu constant, l'âge devrait exercer une influence
favorable sur les marqueurs d'intelligence cristallisée puisque
cette dernière est très dépendante de l'éducation. De la même
manière, si gc se dissocie progressivement de gf sous l'influence
de l'éducation, alors, tout comme l'âge chronologique, la qual
ité de l'environnement éducatif dont bénéficie chaque sujet
dans le cadre familial devrait covarier avec les performances
enregistrées aux marqueurs d'intelligence cristallisée. C'est 644 Bruno Façon et Thérèse Facon-Bollengier
pourquoi il a été tenu compte également des caractéristiques du
milieu familial des sujets.
Pour résumer, le premier objectif de cette recherche est
d'étudier l'influence de l'âge sur la composante cristallisée de
l'intelligence des personnes retardées lorsque la composante
fluide est tenue constante. Plus précisément, nous faisons
l'hypothèse que l'expérience éducative accumulée avec l'âge
exerce un effet favorable sur leurs performances aux marqueurs
d'intelligence cristallisée en raison de la sensibilité supposée de
ces marqueurs aux influences de l'éducation. En conséquence,
une liaison positive entre l'âge et les marqueurs de gc devrait
être observée. Le second objectif est d'étudier l'influence du
milieu familial sur ces mêmes marqueurs lorsque le niveau
d'intelligence fluide et l'âge sont tenus constants. Comme indi
qué précédemment, nous faisons l'hypothèse d'une liaison posi
tive entre la qualité du milieu familial et les performances aux
différents marqueurs d'intelligence cristallisée. Certaines réser
ves doivent néanmoins être faites à propos de cette seconde
hypothèse. D'une part, l'instrument élaboré pour évaluer le
milieu familial de nos sujets n'a fait l'objet d'aucune validation
préalable. D'autre part, le fait que notre échantillon soit consti
tué en grande partie de sujets issus de milieux familiaux défa
vorisés est de nature à biaiser les analyses en raison de la res
triction de la variance. Par conséquent, cette seconde
hypothèse doit être tout au plus considérée comme étant de
nature exploratoire.
METHODE
SUJETS
Les 12 tests ont été administrés à 126 sujets sélectionnés sans tenir
compte de l'étiologie ; 24 d'entre eux, d'un QI supérieur à 70, ont été exclus
de l'échantillon. Les caractéristiques démographiques des 102 sujets res
tants sont résumées dans le tableau I. Tous proviennent d'institutions spé
cialisées pour personnes handicapées mentales (instituts médico-
pédagogiques ou médico-professionnels) ou de classes spéciales du système
scolaire ordinaire. Il a été fait en sorte de ne pas inclure dans l'échantillon
des sujets issus de milieux familiaux non francophones ou présentant des
troubles de la parole trop prononcés. Intelligence et expérience 645
TABLEAU I. — Caractéristiques démographiques
de l'échantillon (n = 102)
Demographic characteristics of the sample (n = 102)
Moyenne Écart type
Age chronologique (") 158,05 39,60
Age mental ("• *) 75,97 19,14
Quotient intellectuel 52,37 10,04
(°) En mois ; (6) Echelle de maturité mentale de Columbia.
MATERIEL
Épreuves psychométriques
Les 12 épreuves utilisées au cours de l'étude sont présentées dans le
tableau II. Les 140 premiers items du Peabody Picture Vocabulary Test-
Revised (PPVT-R) ont été d'abord traduits en langue française puis administ
rés sans autres modifications selon les consignes formulées dans le manuel.
Les items du sous-test Information de l'Échelle d'intelligence de Wechsler
pour la période préscolaire et primaire (WPPSl) et de l'Échelle d'intelligence
de Wechsler pour enfants, forme révisée (WISC-R) ont été combinés en un
sous-test unique dans le but de disposer de questions suffisamment simples
ou difficiles et d'éviter ainsi un éventuel effet plancher ou plafond (le WPPSl
peut être administré à partir de 4 ans et le WISC-R jusqu'à 16 ans environ).
Cette même procédure a été appliquée pour les 4 autres sous-tests verbaux
tirés de ces deux échelles (Compréhension, Vocabulaire, Similitudes, Arith
métique). Le Test de richesse du vocabulaire, un ancien test pour adultes
conçu par André Rey, a d'abord été adapté pour être utilisable avec des
sujets d'un niveau de développement inférieur à 10 ans, puis sommaire
ment étalonné auprès d'enfants âgés de 4 à 10 ans pour vérifier sa sensibil
ité génétique. Pour chaque item, l'examinateur demande deux exemplair
es d'une même catégorie, par exemple : « Donne-moi le nom de deux
légumes » (item 3), « Donne-moi le nom de deux insectes » (item 10),
« Donne-moi le nom de deux formes géométriques » (item 17), « Donne-
moi le nom de deux commerces » (item 30). Pour chaque item du sous-test
d'Analyse catégorielle, le sujet dispose d'un triptyque sur lequel sont pla
cées 27 pièces de bois (3 couleurs : bleu, jaune, rouge ; 3 tailles : petit,
moyen, grand ; 3 formes : carré, cercle, triangle). Une planchette de bois
comprenant 3 cases est également installée devant lui. L'examinateur
prend deux pièces et les place sur les deux premières cases de la planchette.
Il demande ensuite au sujet de trouver, parmi les 25 pièces restantes, celle Bruno Façon et Thérèse Facon-Bollengier 646
TABLEAU II. — Nombre d'items, étendue d'application et
hypothèse factorielle pour chacun des tests utilisés dans l'étude
Number of items, age range and factorial hypothesis for
the tests used in the study
Étendue
Nombre d'appli- Hypothèse
Tests ou sous-tests d'items cation (") factorielle
Peabody Picture Vocabulary
Test-Revised (Dunn
2^ -40 et Dunn, 1981) 175 (*) gc
Test de vocabulaire en images
103 (Légé et Dague, 1974) 3-9 gC
Test de richesse du vocabulaire
30 (adapté de Rey, 1958) 4-10 gc
Vocabulaire (WPPSI - WISC-R,
43 4-16 gc Wechsler, 1972, 1981)
Information (WPPSI - WISC-R,
42 4-16 gc 1972, 1981)
Compréhension (WPPSI - WISC-R,
26 4-16 gc Wechsler, 1972, 1981)
Arithmétique (WPPSI - WISC-R,
30 4-16 gf-gc 1972, 1981)
Similitudes (WPPSI - WISC-R,
28 4-16 Wechsler, 1972, 1981) gf
Progressive Matrices Couleur
36 5-10 (Raven, 1981) gf
Échelle de maturité mentale de
Columbia (Dague, Garelli
100 3-11 et Lebettre, 1965) gf
Analyse catégorielle (Perron-
36 3-11 Borelli, 1978) gf
Épreuve de compréhension
92 4-12 de la syntaxe (Lecocq, 1993)
(") En années ; (h) seuls les 140 premiers items ont été utilisés dans l'étude.
qui convient le mieux pour compléter la dernière case (par ex. grand cercle
rouge / grand cercle bleu / ? ; petit carré rouge / petit cercle rouge /
?, etc.). Finalement, l'Epreuve de compréhension de la syntaxe
(Lecocq, 1993), l'adaptation française du « Test for Reception Of Gram
mar » (Bishop, 1983), a été ajoutée à la batterie de tests, mais sans véri
table hypothèse factorielle. En effet, les tests de syntaxe sont rarement
employés dans les recherches factorielles. Leur composition factorielle n'est
donc pas réellement établie. Cette épreuve se compose de 92 items destinés

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