Introduction : Femmes en domesticité. Les domestiques du Sud, au Nord et au Sud - article ; n°170 ; vol.43, pg 249-264

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Tiers-Monde - Année 2002 - Volume 43 - Numéro 170 - Pages 249-264
Blandine Destremau and Bruno Lautier — Women in domesticity : Domestic servants of the South, in the North and in the South.
This article identifies the « hard-core » of the characteristics of domestic employment after stressing the minor concern of the social sciences for the role of household servants. It then draws on the considerable diversity of global domestic servants' situations : itinerary, social and legal status, wages and living conditions. After briefly examining the relevance of the notion of « domestic slavery », the text underlines the importance of the theme of mobility.
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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Blandine Destremau
Bruno Lautier
Introduction : Femmes en domesticité. Les domestiques du Sud,
au Nord et au Sud
In: Tiers-Monde. 2002, tome 43 n°170. pp. 249-264.
Abstract
Blandine Destremau and Bruno Lautier — Women in domesticity : Domestic servants of the South, in the North and in the South.
This article identifies the « hard-core » of the characteristics of domestic employment after stressing the minor concern of the
social sciences for the role of household servants. It then draws on the considerable diversity of global domestic servants'
situations : itinerary, social and legal status, wages and living conditions. After briefly examining the relevance of the notion of «
domestic slavery », the text underlines the importance of the theme of mobility.
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Destremau Blandine, Lautier Bruno. Introduction : Femmes en domesticité. Les domestiques du Sud, au Nord et au Sud. In:
Tiers-Monde. 2002, tome 43 n°170. pp. 249-264.
doi : 10.3406/tiers.2002.1593
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_2002_num_43_170_1593FEMMES EN DOMESTICITE
(LES DOMESTIQUES DU SUD,
AU NORD ET AU SUD)
par Blandine Destremau* et Bruno Lautier**
Cet article, après avoir souligné le peu de place que tient la question
des domestiques dans les sciences sociales du développement, identifie un
« noyau dur » de caractéristiques générales de l'emploi domestique. Puis
il montre l'extrême diversité des situations des domestiques à l'échelle
mondiale, en termes de parcours, de statut, de rapport au droit, de rému
nération et de conditions de vie. Après avoir brièvement discuté la perti
nence de l'usage de la notion ď « esclavage moderne », il insiste pour
finir sur l'importance des stratégies de mobilité.
Le travail domestique, entendu ici comme le travail fait par les
employé(e)s domestiques, est une des principales formes d'emploi fémi
nin dans la plus grande partie du monde1 ; des « petites bonnes »
d'Afrique de l'Ouest aux « empregadas » brésiliennes, des domestiques
philippines enfermées dans les riches demeures du Golfe persique aux
femmes de ménage et « nounous » parisiennes, les domestiques sont
massivement présentes et étonnamment invisibles. Bien sûr, chacun sait
qu'elles existent, y compris les chercheurs en sciences sociales. Mais il
** * Professeur, CNRS, Urbama. Université de Paris I, IEDES.
1. Il est difficile d'être beaucoup plus précis, car tout dépend bien sûr de la façon de définir les caté
gories d'emploi ; et de nombreux pays ne donnent pas les informations statistiques permettant d'identifier
les domestiques. Là où les données sont fiables (principalement en Amérique latine), l'importance des
domestiques est patente ; par exemple au Mexique (d'après la Encuesta Nacionál de Empleo 2000,
INEGI/stps), il y a 1 564 000 domestiques (sur 13 311 000 femmes actives occupées), et cette catégorie n'est
devancée que par le commerce de détail et les « services d'éducation et de loisirs ». Au Brésil, d'après
la PNAD - Pesquisa Nacionál рог Amostra de Domicilios - publiée par I'ibge, il y avait, en 1999,
4 960 000 femmes employées domestiques (et 374 000 hommes, qui représentent donc 7 % du total) ; par
comparaison, il y avait 1 857 000 femmes employées dans l'industrie de transformation. Les domestiques
représentent 39 % des salariées au Brésil, et 22 % de l'emploi féminin non agricole (17 % de l'emploi fémi
nin total).
Revue Tiers Monde, t. XLIII, n° 170, avril-juin 2002 250 Blandine Destremau et Bruno Lautier
semble qu'elles ne soient pas dignes de l'intérêt scientifique que mériter
ait leur nombre (pour s'en tenir à la France, trois ou quatre thèses par
an et à peine plus d'articles sont consacrés aux domestiques des pays du
Sud). Certes, le sujet a intéressé les historiens, particulièrement en
France et au Royaume-Uni. Mais la question actuelle des domestiques
ne semble venir sur le devant de la scène qu'à propos de situations qual
ifiées (un peu hâtivement) ď « esclavage moderne », lors de plusieurs
scandales survenus en France ou dans les pays du Golfe persique.
UNE CATÉGORIE NÉGLIGÉE PAR LA RECHERCHE
Les raisons de ce manque d'intérêt chez les chercheurs sont
multiples1. Mais elles sont toutes liées à la principale spécificité du tra
vail des domestiques : il a lieu dans la sphère privée. Comme le travail
domestique dans l'autre sens du mot (les tâches reproductives, effec
tuées principalement par les femmes2, destinées à la reproduction des
membres de leur famille), il est doublement occulté : d'une part physi
quement, par les murs du domicile ; d'autre part socialement : il ne
produit rien (pour la comptabilité nationale), il est généralement non
déclaré (au fisc, aux institutions de protection sociale). Il n'existe donc
qu'en creux (que se passerait-il s'il n'existait pas ? Davantage de chô
mage féminin ? de tâches effectuées par les patron(ne)s ? de ventes de
lave-linge ?...).
Pourtant, le travail des domestiques semble pouvoir être facilement
mis en relation avec d'autres thèmes de recherche suscitant plus
d'intérêt, particulièrement chez les économistes et les socio-écono
mistes : la question de la création d'emplois dans les services personn
els, et le lien entre cette question et la répartition du revenu3 ; la
question du travail improductif, qui a suscité tant de débats inaboutis
dans les années 1970 ; la question de la légalisation du travail « au
noir » et des procédures qui peuvent y mener (chèques emploi-service,
déductions fiscales, associations intermédiaires...). Mais les raisons
académiques qui poussent à valoriser cet objet de recherche semblent
relativement impuissantes à le faire émerger comme objet légitime,
1 . Sur ce point, cf. Bruno Lautier, « Les employées domestiques latino-américaines et la sociologie :
tentative d'interprétation d'une bévue », in Les Cahiers du genre, n° 32, Éd. L'Harmattan, 2002.
2. Il n'est pas de notre propos de rappeler ici tous les débats sur la mesure du travail domestique,
qui renvoient à ceux qui portent sur sa définition et sur le mode d'assignation des diverses tâches à l'un et
l'autre sexe. Grosso modo, en France, les évaluations sont toutes proches d'un « partage » 80 % / 20 %
(proportions qui ne changent à peu près pas depuis les années 1970, malgré la réduction du temps de tra
vail, l'abaissement de l'âge de la retraite et la hausse de l'activité féminine).
3. Question déjà posée par Malthus, qui demeure centrale. Femmes en domesticité 251
avant tout parce que le travail des domestiques ne constitue pas une
question politique majeure.
Le travail des domestiques est en effet rarement abordé sous un
angle politique, comme cela a été le cas d'autres formes de travail qui,
s'exerçant dans la sphère publique, ou dans des lieux soumis au regard,
ont posé un problème politique : esclavage, travail forcé, travail salarié,
travail dit informel, etc. Les domestiques, on le verra dans plusieurs
articles de ce dossier, sont très rarement syndiquées ; elles manifestent
encore plus rarement dans la rue. La presse n'en parle pratiquement pas
(sauf dans quelques cas de « scandales » évoqués plus haut), les hommes
politiques jamais1. Les domestiques ne constituent donc pas un pro
blème ; pourtant, elles sont des dizaines de millions à être souvent enfer
mées, presque toujours méprisées, toujours disponibles, parfois violées.
DES FEMMES À TOUT FAIRE?
Le travail domestique est, certes, masculin et féminin. Dans ce doss
ier, nous nous en tiendrons au travail féminin, qui prédomine larg
ement dans les pays ou régions étudiés, même si, en Afrique de l'Ouest
et australe, les « boys » représentent une bonne part de l'emploi
domestique. De surcroît, le travail domestique masculin s'exerce fr
équemment à la lisière du dedans et du dehors, dans des emplois de jar
diniers, chauffeurs, gardiens, qui ne sont pas circonscrits à la maison
proprement dite. Les hommes ne sont pas « bons à tout faire », alors
que l'expression de « bonne à tout faire » est bien le signe de la natu
ralisation de cette qualité supposée des femmes de pouvoir (et de
devoir) tout faire, et surtout à tout moment2.
1. Il existe quelques exceptions, limitées dans l'espace et le temps, comme le cas du Brésil au
moment du débat sur la Constitution de 1988 et les années qui ont suivi. Cf. à ce propos l'article de
Marie Anderfuhren dans ce dossier.
2. Le sens du mot « bonne » semble simple ; pour le « Trésor informatisé de la langue française » :
« Bonne : fille, femme employée à divers travaux domestiques. Bonne à tout faire ». Le Dictionnaire de
l'Académie (9e édition) écrit : « Bonne : servante salariée, chargée des travaux du ménage, logée et nourrie
par son employeur, désignée administrativement par le terme : employée de maison. Une bonne à tout
faire ». Mais le Dictionnaire historique de la langue française (Éd. Le Robert, 1995) en précise l'origine :
« Dès le XIIe siècle, les bons désigne les braves, les preux, puis les personnes qui sont bonnes, par opposi
tion aux méchants. Puis, [...] avec le même affadissement que l'adjectif, mon bon, ma bonne s'est constitué
en appellatif affectueux. C'est de cet usage que c'est détaché bonne (1708 - Dictionnaire de Furetière),
dénomination courante de la domestique, usuelle au XIXe siècle, en appellatif (les enfants disaient "ma
bonne" à la personne qui s'occupaient d'eux). »
L'espagnol et le portugais emploient la dénomination administrative (empleada — ou empregada —
domestica) ; l'anglais emploie la catégorie générique de domestic labour et, dans le langage administratif,
l'expression de domestic servants, dont la filiation avec l'esclavage et le servage (comme celle de « servi
teur ») est patente ; mais l'équivalent commun de bonne est maid, de maiden, « jeune fille », qui évoque 252 Blandine Destremau et Bruno Lautier
Ce sens commun renvoie au discours banal sur l'assignation aux
femmes des tâches domestiques, mais de façon parfois très ambiguë ou
contradictoire : beaucoup de patronnes interviewées, dans les articles de
ce dossier ou dans les travaux plus amples qui leur ont servi de base, se
plaignent de ce que la « bonne » n'est, justement, pas « bonne à tout
faire », qu'il faut tout lui apprendre (la cuisine, le repassage, mais aussi
la vie, la ville) ; bref, qu'elle est une femme, mais en même temps une
enfant. D'où un jeu de rôle où la patronne est tout à la fois mère, insti
tutrice, mais aussi autoritaire et exploiteuse ; les discours d'employées
abondent où, dans la même phrase, affleure le désir de « faire partie de
la famille » et la dénonciation (des conditions de travail, de l'humil
iation). Il s'agit rarement d'une situation que l'on pourrait qualifier
d'esclavage (nous y reviendrons plus bas) ; « paternalisme » est un peu
inadéquat, tant la figure du patron (par indifférence, lâcheté, confor
misme ou cécité) est absente ; « maternalisme » serait sans doute plus
précis, l'inexistence de ce mot dans la langue française (comme dans les
autres) étant en elle-même le signe de l'incapacité des sociétés à se repré
senter cette incongruité : alors que le paternalisme peut être défini
comme la reproduction-extension dans la sphère publique des relations
sociales familiales et privées, un tel néologisme désignerait le dédouble
ment parodique des relations privées au sein de la sphère privée.
UN MODE DE TRAVAIL SPÉCIFIQUE...
La diversité des situations des domestiques est très grande, non
seulement d'un pays à l'autre, mais souvent au sein d'un même pays.
On peut cependant identifier un « noyau dur » de quatre caractéristi
ques majeures de l'emploi domestique :
— le produit de ces tâches domestiques, biens et surtout services1,
n'est pas destiné à la vente sur un marché2, mais à la consommat
ion d'un groupe familial auquel n'appartient pas (au moins par la
consanguinité) la domestique ;
l'âge tendre auquel sont recrutées les domestiques. L'arabe emploie plusieurs termes, selon les pays et les
dialectes. Khaddâma, « servante » et chaghghâla, « travailleuse » sont les deux termes les plus employés au
Yémen.
1 . L'origine du mot « service » en économie semble double : le « service » religieux, commué en
« service » de l'État (militaire ou civil) ; et le « service » domestique, qui donne lieu à un versement de
« gages » et non d'un salaire.
2. On verra dans l'article de Mélanie Jacquemin, sur les « petites bonnes » à Abidjan, que cette
assertion souffre quelques exceptions : quand la « patronne » est elle-même commerçante informelle, et
qu'elle utilise sa bonne comme aide-vendeuse. Femmes en domesticité 253
— il s'agit d'effectuer des tâches domestiques, c'est-à-dire que
l'essentiel de ces tâches s'accomplit dans l'espace de la maisonnée.
La diversité en est grande (ménage, lavage et repassage du linge,
cuisine, achats, soins aux enfants...) mais finalement pas plus
grande que celle des tâches effectuées par la quasi-totalité des fem
mes. Le fait que l'espace de travail est privé, qu'il est celui où
vivent les employeurs, a des effets non négligeables sur les moyens
de contrôle mobilisés à rencontre de l'employée et sur l'interférence
vie privée / activités laborieuses. Les sentiments d'empiétement, la
défense des intimités, l'agacement, qui sont présents dans nombre
de ces situations sont en grande partie liés à cette juxtaposition,
cette imbrication spatiale ;
— la relation de travail est dominée par des représentations qui mêlent
d'un côté l'altérité, la soumission, la stigmatisation et la dévalorisa
tion de l'employée ; mais aussi, contradictoirement, l'intimité, la pro
tection, la complicité et la rivalité. La domestique est toujours à la
fois dedans et au-dehors. Elle doit « rester à sa place », mais sa place
n'est jamais dite. Le caractère hétéroclite de ces représentations fait
donc que s'y mêlent l'amour et la haine (familialisme et patriarcat), la
dette inextinguible (pater(mater)nalisme), et le discours sur les droits,
contractuels et sociaux (salariat). La relation de travail domestique
est sans doute la plus complexe qui soit dans notre monde moderne ;
— le rapport de travail s'établit principalement entre deux femmes
(« la bonne » et « la patronne »). C'est d'ailleurs à peu près le seul
type de travail présentant cette caractéristique (en dehors des éta
blissements où l'on a à la fois une patronne, une « chef d'atelier »
ou « de service », et une main-d'œuvre exclusivement féminine).
Toute superposition immédiate entre rapports de classes et rap
ports de genres est donc impossible. Si la relation de travail domest
ique relève bien des rapports de genre, elle présente cet aspect
paradoxal de se nouer avant tout entre deux femmes.
MAIS QUI RECOUVRE UNE GRANDE DIVERSITÉ DE SITUATIONS
Pour le reste, l'expression « emploi domestique » recouvre une
grande variété de situations, qui ne peuvent être réduites à une image
ou une configuration unique. Comme d'autres type d'emplois, il peut
s'exercer dans des conditions diverses, dont les principaux paramètres
représentent autant de catégories analytiques : l'origine géographique ; 254 Blandine Destremau et Bruno Lautier
le statut résidentiel ; la situation vis-à-vis du droit du travail ; le fait
que la bonne loge chez ses employeurs ou « en ville » ; le statut de
l'emploi lui-même - familial, contraint, contractuel - ; l'existence
d'une dette ; le niveau de rémunération ; le type de tâches et le degré
de disponibilité exigés ; et, d'une façon plus impalpable, l'ambiance de
travail, l'amour et la haine, la confiance et la défiance.
A /L'origine
L'altérité fondamentale entre la bonne et la patronne est un trait
fréquent des discours : les bonnes sont dites « d'ailleurs », d'une autre
nationalité, d'une autre race, d'une autre couleur de peau,
culture. Par-delà ces discours, qui expriment pour une large part des
représentations autojustificatrices et construisent une relation de distan
ciation, on note divers cas de figure. Les bonnes sont parfois recrutées
dans la ville même où résident leurs employeurs, et où elles se sont ins
tallées, parfois à l'issue des premières étapes de leurs trajectoires indivi
duelles ou familiales. Elles sont souvent amenées de « la campagne »,
un village, une zone rurale pauvre, une province considérée comme
arriérée. Enfin, leur emploi peut être l'aboutissement d'une circulation
internationale1, qui se coordonne dans certains cas avec la
internationale des employeurs ou clients eux-mêmes (domestiques appel
ées pour servir des clients de même nationalité dans des complexes tou
ristiques ou des maisons de retraite « délocalisées », diplomates ou per
sonnel des organisations internationales qui se font accompagner par
leur domestique lors de changements d'affectation, par exemple).
Cette circulation peut être légale ou illégale, ou légale dans un pre
mier temps, puis illégale (comme dans le cas de cette « touriste »
colombienne qui vient «visiter la plage de Madrid», et se retrouve
domestique sans papiers à La Corogne)2. Elle peut s'effectuer par le
biais de divers réseaux : églises, agences, passeurs, réseaux « fami
liaux » où les « tantes », souvent d'anciennes voisines, jouent le rôle
d'entremetteuses, organisations de type maffieux qui sur le
double registre de la domesticité et de la prostitution... Le mode de
concernent 1. Des des articles domestiques qui constituent originaires ce du dossier, pays où trois elles (consacrés travaillent au ; Brésil, et trois à autres la Côte-d'Ivoire (consacrés et aux à domestl'Inde)
iques latino-américaines employées en Espagne, aux Asiatiques et Africaines de l'Est travaillant au
Yémen et aux Philippines immigrées en Europe) traitent de domestiques ayant effectué une migration
internationale. Il apparaît vite qu'on ne peut pas faire de liaison directe entre le fait de ne pas avoir fran
chi de frontière et celui de jouir de ses droits sociaux.
2. Mentionnée par Laura Oso Casas dans sa thèse : Domestiques, concierges et prostituées : migrat
ion et mobilité sociale des femmes immigrées, espagnoles à Paris, équatoriennes et colombiennes en Espagne,
Université de Paris I - IEDES, 2001. Femmes en domesticité 255
circulation engendre des représentations et des conditionnements diffé
rents, et débouche sur des situations d'emploi et de vie également
diverses - la clandestinité, en particulier en ce qui concerne le franchis
sement des frontières, étant très fortement corrélée avec les situations
de fort enfermement ultérieur chez l'employeur1.
Le « passage » international, plus nettement que celui qui s'effectue
à l'intérieur d'un même espace national, remplit une double fonction :
d'une part, transporter une jeune fille d'un espace où réside sa famille,
dans lequel elle a construit son identité, à un autre, où elle doit reconst
ruire une nouvelle identité, de nouveaux réseaux d'appuis, où régnent
des règles, normes et coutumes différentes ; d'autre part, la faire passer
d'un état - fille, épouse, professionnelle, etc. - à un autre, celui de
« bonne », qu'elle acquiert à l'arrivée, souvent en subissant ce qui
apparaît de prime abord comme un intense déclassement social2.
Avant de se constituer à l'égard des employeurs, la soumission, la
clandestinité sont expérimentées - voire intériorisées - lors de ce pas
sage, de façon d'autant plus forte que la jeune fille se trouvera aux
mains de réseaux, d'agents, ou d'autres passeurs peu scrupuleux.
В / Le rapport au droit
La condition des bonnes se définit également à partir de leur rap
port - objectif et subjectif - au droit. Le statut résidentiel de la bonne
étrangère peut être légal ou illégal, ce qui joue un rôle quant à sa circu
lation dans l'espace, son image, sa vulnérabilité, sa position relative par
rapport aux autorités et à ses employeurs, sa sociabilité, les réseaux
dans lesquels elle peut s'inscrire, etc. La clandestinité renforce le sent
iment, et la situation objective, de mais peut permettre à
l'employée de déployer plus librement des stratégies de mobilité ; alors
que, dans certaines situations, le statut légal tend à lui imposer de fortes
contraintes, sans nécessairement lui garantir de protection.
La question de la « clandestinité » (en termes de statut résidentiel)
n'est qu'un aspect de celle du rapport au droit. Dans la plupart des
pays, les domestiques, « nationales » ou étrangères, ne sont pas décla
rées aux institutions de protection sociale (y compris en France, où les
baby-sitters et les femmes de ménage françaises ne sont guère mieux
loties que les étrangères). Dans de nombreux pays en développement,
l'emploi domestique est exclu des domaines couverts par le droit du
1. Il est à noter que certains pays du Moyen-Orient réagissent en conditionnant la légalité de
l'immigration des domestiques à la résidence chez l'employeur.
2. Comme dans le cas des Philippines étudiées par Liane Mozère. Blandine Destremau et Bruno Lautier 256
travail, à l'exception de ses clauses les plus générales, comme le respect
du contrat, lorsqu'il existe. Le degré de connaissance de leurs droits
par les employées, et la pertinence de ce droit au sein des rapports de
travail, mais aussi dans les relations avec la famille de l'employée, des
sinent des situations très diverses : si, dans certains pays latino-
américains (le Brésil en particulier), l'appel au droit est non seulement
fréquent, mais immédiatement politique (se référant notamment à la
revendication de « citoyenneté »), il est, dans la majorité des cas (y
compris quand les domestiques ne sont pas des immigrées d'autres
nationalités) de l'ordre non pas de l'impossible, mais même de
l'impensable. Le caractère privé de la relation de travail domestique,
noté plus haut, reste l'obstacle fondamental à son inscription dans le
registre du droit. D'où le rabattement constant sur le registre de la
faveur : quand une patronne concède à sa domestique les congés payés
légaux, par exemple, elle lui octroie une faveur que, souvent, la domest
ique s'empresse de refuser pour ne pas mettre la famille employeuse
dans l'embarras durant ses vacances. Le discours de l'affection
mutuelle clôt le processus, et la domestique aura un beau « cadeau »
(souvent mis de côté par la patronne, dans l'attente d'un projet matri
monial futur de l'employée).
Le rapport au droit est, de plus, très souvent ambigu, tant de la part
des employées que des employeurs. En effet, revendiquer un statut de
travailleuse domestique reconnu comporte une forte dimension de sti
gmatisation, et les employées peuvent choisir de refuser cette formalisa
tion symbolique de leur situation, qui serait la reconnaissance qu'elles
acceptent, sinon revendiquent, leur état, alors qu'elles ne cessent (sou
vent contre toute évidence) d'affirmer son caractère provisoire1.
C/ La résidence
Le fait de résider chez les employeurs ou dans un logement propre
affecte le degré de liberté des bonnes, le nombre d'heures de travail
effectivement fournies et rémunérées, et l'intensité des pressions et de
la subordination auxquelles elles sont soumises. Diverses considéra
tions entrent en ligne de compte à cet égard, et le choix n'est pas tou
jours celui de l'employée elle-même : elle peut avoir un plus grand sen
timent de protection et d'appartenance à une famille en logeant chez
ses employeurs, surtout dans des pays où l'honneur et la virginité de's
1. C'est ce que montre notamment Marie Anderfuhren dans son article sur les employées de Recife :
faire inscrire sur son livret de travail (a carteira) sa condition de domestique, c'est le « salir ». Femmes en domesticité 257
jeunes filles représentent des valeurs culturelles fortes, et où une fille se
doit d'être confiée à la tutelle d'un adulte. Elles peuvent préférer la
liberté que leur offre un logement séparé (parfois une étape dans la
mise en œuvre d'un projet de mise en couple), bien qu'il soit souvent
plus avantageux d'être logée et nourrie chez l'employeur. Parfois,
comme c'est le cas dans le Golfe, la loi prescrit que l'employeur, qui
est aussi le garant légal de son employée, doit la loger.
Néanmoins, la trajectoire résidentielle apparaît comme structurant
les stratégies des domestiques, partout où cela peut prendre un sens.
Acquérir un bout de terrain, acheter des matériaux de construction,
commencer à bâtir, c'est la condition pour avoir un « chez-soi » pour
la fin de semaine, parfois partagé avec d'autres domestiques1. Puis,
pourra se négocier le passage au statut de domestique « non-
résidente », mais avec un seul employeur, et se posera le difficile pro
blème de l'arbitrage entre des coûts (rentrer tous les soirs chez soi, ce
qui implique du temps, des frais de transport et de nourriture), et
l'indépendance (elle-même condition pour trouver un conjoint, faire
venir ses enfants quand on en a). Enfin, dans les grandes métropoles,
la résidence propre pourra permettre d'espérer la bifurcation vers
d'autres avenirs : domestique, certes, mais « professionnelle », et avec
plusieurs employeurs ; ou autre chose2. La question de la résidence
devient alors centrale dans la formulation des attentes, des espoirs et
des stratégies : être enfermée chez l'employeur, c'est ne pouvoir formul
er ces dernières qu'en fonction de son lieu d'origine (acheter de la
terre, éduquer ses enfants, confiés généralement à sa mère, faire bâtir
une maison). Avoir son logement, c'est commencer à penser à soi (ce
que d'aucuns appellent : s'intégrer).
D / Le statut
Le travail domestique peut s'apparenter plutôt à du travail famil
ial, dans le cadre de relations de travail de type paternaliste, surtout
quand la bonne est logée, payée en nature, et que les discours insistent
sur le fait qu'elle fait partie de la famille. Il peut constituer une rede-
1. Dans les exemples européens, et dans celui du Yémen analysé par Blandine Destremau, c'est plu
tôt la location d'une « chambre en ville » qui l'emporte.
2. Lors d'une recherche antérieure (Kume Helena et Lautier Bruno : Trajectoires, stratégies et mobil
ité - Les employées domestiques de la ville de Sâo Paulo, in Lautier Bruno (coord.), 1994 : La mise en
forme de la mobilité par l'emploi : les travailleurs du bâtiment et les employées domestiques en Amérique
latine (Brésil, Colombie, Chili), GREIDT - CREPPRA, Université de Picardie, p. 225-268), un tiers environ
des domestiques interviewées déclaraient vouloir devenir « actrices de telenovelas ou mannequins » ; elles
dépensaient environ la moitié de leur salaire en cosmétiques et vêtements. Un autre tiers avait commencé
(l'année de l'enquête) des cours du soir, essentiellement de secrétariat ; plus des trois quarts les avaient
abandonnés.

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