José Emperaire et les Qawasqar. Notes linguistiques inédites sur Les Nomades de la Mer - article ; n°1 ; vol.67, pg 359-382

De
Journal de la Société des Américanistes - Année 1980 - Volume 67 - Numéro 1 - Pages 359-382
Annette et José Emperaire ont consacré une grande partie de leur vie à l'étude de la culture des indiens de la Patagonie et de la Terre de Feu. Après avoir vécu environ deux ans avec les Qawasqar de la Patagonie occidentale, connus aussi comme Alakaluf, José Emperaire a recueilli une importante documentation sur leur vie et leur culture. Son livre Les Nomades de la Mer leur est consacré. Une de ses intentions était de publier un dictionnaire de leur langue, négligée à l'époque par les linguistes. On publie ici une partie de ses notes linguistiques inédites, grâce à la générosité d'Annette Laming-Emperaire. Sans rien modifier au texte original, nous avons simplement ajouté une notation phonologique pour chaque terme.
Annette y José Emperaire dedicaron una importante parte de su vida al estudio de la cultura de los indígenas de Patagonia y Tierra del Fuego. Después de convivir aproximada- mente durante dos aňos. con los Qawasqar de Patagonia occidental, llamados también Alakaluf, José Emperaire recogió una documentacion importante sobre su vida y cultura. Su libro Les Nomades de la Mer esta consagrado a ellos. Una de sus intenciones fue publicar un diccionario de su idioma, descuidado en aquel tiempo por los linguístas. Una parte de sus notas lingüisticas inéditas se publican aquí gracias a la generosidad de Annette Laming-Emperaire. Sin modificar el texto original, hemos aňadido solamente una notation fonológica para cada término.
Annette and José Emperaire dedicated an important part of their life to the study of the culture of the indians of Patagonia and Tierra del Fuego. After living approximately two years with the Qawasqar of occidental Patagonia, also called Alakaluf, José Emperaire gathered an important documentation about their life and their culture. His book Les Nomades de la Mer is devoted to them. One of his intentions was to publish a dictionary of their language which had been neglected by the linguists. Part of his original linguistic notes are published here, thanks to the generosity of Annette Laming-Emperaire. Without modifying anything, we simply added a phonologic notation for each term.
24 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1980
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Christos Clairis
José Emperaire et les Qawasqar. Notes linguistiques inédites
sur Les Nomades de la Mer
In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 67, 1980. pp. 359-382.
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Clairis Christos. José Emperaire et les Qawasqar. Notes linguistiques inédites sur Les Nomades de la Mer. In: Journal de la
Société des Américanistes. Tome 67, 1980. pp. 359-382.
doi : 10.3406/jsa.1980.2200
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jsa_0037-9174_1980_num_67_1_2200Résumé
Annette et José Emperaire ont consacré une grande partie de leur vie à l'étude de la culture des indiens
de la Patagonie et de la Terre de Feu. Après avoir vécu environ deux ans avec les Qawasqar de la
Patagonie occidentale, connus aussi comme Alakaluf, José Emperaire a recueilli une importante
documentation sur leur vie et leur culture. Son livre Les Nomades de la Mer leur est consacré. Une de
ses intentions était de publier un dictionnaire de leur langue, négligée à l'époque par les linguistes. On
publie ici une partie de ses notes linguistiques inédites, grâce à la générosité d'Annette Laming-
Emperaire. Sans rien modifier au texte original, nous avons simplement ajouté une notation
phonologique pour chaque terme.
Resumen
Annette y José Emperaire dedicaron una importante parte de su vida al estudio de la cultura de los
indígenas de Patagonia y Tierra del Fuego. Después de convivir aproximada- mente durante dos aňos.
con los Qawasqar de Patagonia occidental, llamados también Alakaluf, José Emperaire recogió una
documentacion importante sobre su vida y cultura. Su libro "Les Nomades de la Mer" esta consagrado
a ellos. Una de sus intenciones fue publicar un diccionario de su idioma, descuidado en aquel tiempo
por los linguístas. Una parte de sus notas lingüisticas inéditas se publican aquí gracias a la generosidad
de Annette Laming-Emperaire. Sin modificar el texto original, hemos aňadido solamente una notation
fonológica para cada término.
Abstract
Annette and José Emperaire dedicated an important part of their life to the study of the culture of the
indians of Patagonia and Tierra del Fuego. After living approximately two years with the Qawasqar of
occidental Patagonia, also called Alakaluf, José Emperaire gathered an important documentation about
their life and their culture. His book Les Nomades de la Mer is devoted to them. One of his intentions
was to publish a dictionary of their language which had been neglected by the linguists. Part of his
original linguistic notes are published here, thanks to the generosity of Annette Laming-Emperaire.
Without modifying anything, we simply added a phonologic notation for each term.JOSÉ EMPERAIRE ET LES QAWASQAR
NOTES LINGUISTIQUES INÉDITES
SUR LES NOMADES DE LA MER
par Christos CLAIRIS
Avec la publication de ce document, c'est un double hommage que nous voulons
rendre : à Annette et José Emperaire. Nous n'avons jamais eu la chance de connaître
José Emperaire mais, grâce à ses écrits, il est devenu notre ami et notre compagnon de
travail aussi bien devant notre bureau que dans la solitude des canaux magéllaniques ;
quant à Annette Emperaire qui nous a honoré de son amitié, son enthousiasme et sa
sensibilité ont gravé en nous un souvenir inoubliable. Sa chaleur humaine accompagnait
toujours son immense activité scientifique. C'est grâce à Annette que nous avons pu
avoir accès à ce manuscrit irremplaçable.
D s'agit de notes concernant la langue des Qawasqar, connus aussi comme Alakaluf,
Indiens de la Patagonie Occidentale. Leur habitat s'étendait entre le Golfe de Penas et le
détroit de Magellan, dans les canaux-Qords du sud du Chili, région extrêmement pluvieuse
et peu hospitalière. Au cours des dernières décennies, les derniers survivants -quelques
dizaines— ont été regroupés dans la petite baie de Puerto Edén sur la côte orientale de
l'île Wellington. C'est là qu'à deux reprises José Emperaire a séjourné pour étudier leur
vie : un long séjour de deux ans entre les années 1946-1948 et un séjour plus bref en 1953.
Le livre Les nomades de la mer qu'avec beaucoup d'amour il leur a consacré constitue un
témoignage complet sur ce peuple fuégien et reste comme un classique du genre.
Les données dont nous disposons sur cette langue ne sont pas nombre uses : un certain
nombre de recueils de vocabulaire (voir Cooper et Lehmann-Nitsche) et une tentative du
salésien Borgatello pour en dégager quelques traits grammaticaux. Un effort de Martin
Gusinde pour une étude plus systématique des sons de cette langue, ainsi que l'utilisation
d'un alphabet phonétique par Skottsberg pour noter son recueil de vocabulaire ont aussi
de l'importance.
Emperaire avait appris à comprendre et à parler la langue des Qawasqar. Le sage
chilien Alejandro Lipschutz, ami de la famille Emperaire, m'a affirmé qu'Emperaire avait
l'intention de publier un dictionnaire sur cette langue en collaboration avec le docteur
Robin qui avait aussi participé à ses expéditions. Seule sa mort imprévisible et prématurée
Га empêché de mener à bien cette tâche. Une partie importante de ses notes linguistiques
a disparu. SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES 360
Le manuscrit dont nous disposons consiste en 84 feuilles photocopiées, que nous
avons numérotées nous-même. On y trouve des termes isolés avec leur traduction, et
des phrases avec ou sans traduction. Les termes, dans la plupart des cas, se trouvent
regroupés selon leur contenu sémantique sous des rubriques approximatives telles que
« corps humain », « animaux terrestres » etc. Certaines rubriques qui se réfèrent à des
catégories grammaticales traditionnelles comme «verbes», «prépositions», etc. ne
reposent pas sur une analyse linguistique du qawasqar mais font plutôt allusion au terme
français (ou espagnol) équivalent. Voici plus en détail le contenu du manuscrit :
p. 1-5 : Corps humain.
p. 6-7 : Mollusques — Poissons — Animaux marins.
p. 8 : Animaux terrestres — Oiseaux.
p. 9 : Ciel — Atmosphère — Phénomènes athmosphériques — Jour — Nuit.
p. 10 : La mer — Côtes — Iles — L'eau.
p. 1 1 : Arbres — Plantes — Fleurs — Fruits.
p. 12-13 : Instruments indiens.
p. 14 : Animaux terrestres — Oiseaux.
p. 15 : La famille.
p. 16 : Canoa.
p. 17-18 : La mer — L'eau — Iles — Côtes.
p. 19-20 : Verbes.
p. 21 : La carpa.
p. 22 : Instruments modernes.
p. 23 : Verbes.
p. 24 : Qualificatifs.
p. 25-26 : Verbes.
p. 27 :
p. 28-60 : (Phrases avec ou sans traduction).
p. 61-62 : (Titres et textes de chants).
p. 63-68 : (Phrases avec ou sans
p. 69 : (Liste des mots sans traduction).
p. 70-71 : Prépositions — Adverbes.
p. 72 : La famille.
p. 73 : Le harpon.
p. 74 : Le corps humain (tête).
p. 75 : Les oiseaux.
p. 76-77 : La nourriture (mariscos).
p. 78-79 : Préparer la nourriture — Manger — Boire.
p. 80 : Le jonc — L'écorce — Les lianes.
p. 81-84 : Puerto Edén - Août 1953 (Petites phrases avec traduction, noms de chien,
termes isolés).
L'espace disponible dans ce volume ne nous permet pas de publier l'ensemble du
document. Nous avons donc choisi de publier ici seulement les termes isolés (p. 1-27 et 81)
et de déposer l'ensemble du manuscrit à la Bibliothèque du Musée de l'Homme où il sera
à la disposition des chercheurs. Par ailleurs nous allons intégrer le tout dans un diction
naire du qawasqar que nous sommes en train de préparer. Faute d'espace aussi nous
n'avons pu, comme nous en avions l'intention, ajouter à la fin de cette publication un EMPERAIRE ET LES QAWASQAR 361 JOSÉ
index alphabétique des termes, ce qui aurait facilité la consultation. Nous avons envi
sagé la possibilité de publier les termes après les avoir ordonnés alphabétiquement ; après
réflexion, nous avons rejeté cette possibilité qui avait l'inconvénient de transformer
l'image de l'original et d'effacer l'information qui parfois surgit de la succession de
deux termes.
Heureusement il n'y a pas de difficulté pour déchiffrer le système de notation utilisé
par Emperaire; ce système est celui de l'Atlas Linguistique de France (ALF). En effet,
nous avons trouvé parmi ses papiers un polycopié qui lui a certainement servi de base
de travail. Ce polycopié est une publication du Musée des Arts et Traditions Populaires
(Palais de Chaillot) en date du 15 février 1944, intitulée Instructions d'Ethnographie
Folklorique. 1. -La Notation Phonétique. Il a été rédigé par Jean Paul Vinay et préfacé
par Albert Dauzat et Georges Henri Rivière qui précisent (p. 1) : « Pour recueillir le texte
des chansons, des contes et des proverbes, les termes qui qualifient les coutumes, les
éléments de la maison et du costume, les outils et les gestes du travail, les folkloristes ont
besoin d'une notation phonétique ». Cet instrument de travail, adapté à la réalité française,
avait justement l'inconvénient de ne pas correspondre à tous les besoins de notation
d'une langue fuégienne. C'est là qu'il faut chercher la raison de l'absence de certains sons,
tels que les glottalisés par exemple, propres à cette langue, dans le manuscrit d'Emperaire.
Nous publions ce document tel qu'il est sans rien y modifier. Nous ajoutons simplement
entre parenthèses, à côté de chaque terme et en partant de la notation phonétique d'Emper
aire, une transcription phonologique qui repose sur notre propre analyse. En dehors de
cette tout autre signe dans le texte (tel que point d'interro
gation par exemple) appartient à Emperaire. Les chiffres qui figurent à gauche se réfèrent
aux photocopies du manuscrit dont nous disposons. Le symbole & qui précède certains
termes indique qu'avant ces termes il y en avait d'autre(s) que nous avons dû omettre
soit parce qu'ils étaient illisibles soit parce que la traduction manquait. Les traductions
ou interprétations sont données par Emperaire soit en français soit en espagnol. Nous les
avons laissées telles quelles.
Nous ne saurions assez insister sur le caractère personnel de ce document. En effet, il
s'agit de notes prises sur le vif pour le propre usage de leur auteur. Nul doute qu'avant
une publication, il aurait apporté des précisions, éliminé des répétitions, les contradictions,
les éventuelles erreurs. Quand, par exemple, il traduit es teskar comme « crâne » au lieu
de « mon crâne », ce n'est pas parce qu'il ignore que es ou xes signifie, « mon, ma » mais
parce que son intérêt, à ce moment, se porte sur teskar « crâne » . Nous n'avons pas voulu
apporter des corrections sur de tels points par fidélité à l'original.
En ce qui concerne la partie non publiée du manuscrit, elle est également importante.
Le fait que, d'une part toutes les phrases ne sont pas traduites, et que d'autre part les
traductions sont globales sans nous permettre à première vue de dégager des corre
spondances segment par segment, ne diminue pas sa valeur. Ces phrases ont le mérite
d'être recueillies spontanément, sans l'aide de questionnaires et de ce fait de corres
pondre à des situations réelles et à des expressions linguistiques authentiques. Même sans
traduction elles peuvent nous informer sur certains traits de la syntaxe, tels que la compati
bilité et combinabilité des monèmes. En plus, elles constituent un excellent questionn
aire pour de futures investigations. Enfin, ses traductions globales permettent, pour la
plupart, de se rendre compte de la situation extralinguistique et de faire des observations
ethnolinguistiques. 362 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
Ce n'est pas notre intention de présenter ici les problèmes de la phonologie du qawasqar
que nous avons esquissée ailleurs (v. Clairis, 1977a). Signalons seulement, parmi les diffi
cultés majeures d'une telle analyse, une forte fluctuation de plusieurs phonèmes. Difficulté
déjà sentie par Skottsberg quand il dit (p. 605) : « It should be noted that different
individuals have a somewhat different pronunciation » . D faudrait ajouter à cela que les
différentes prononciations d'un même terme sont le fait non seulement de différents
individus, mais aussi du même individu dans des moments différents.
Nous rappelons ici le système phonologique du qawasqar (v. Clairis, 1977a) 1 ;
Labiales Apicoles Sulcales Posfvélaires
Simples t q P с' с q' Glottalisées ť
Fricatives f s X
Nasales m n
Latérale 1
Vibrante r
Non arrondies Arrondies
Spirant es w j
Voyelles
1 er degré e о
aperture maxima a
Nous publions ensuite un tableau comparatif que nous avons élaboré. Celui -ci permet
d'une part d'avoir une vue d'ensemble des sons détectés par d'autres chercheurs, notamment
Emperaire, et nous-même, d'autre part de se faire une meilleure idée du champ de
dispersion de chaque phonème. Signalons tout de suite que la plupart des différences
sont dues au fait que notre notation est phonologique, celle des autres étant phonétique.
Ainsi nous retrouvons dans les variantes de nos phonèmes un très grand nombre des sons
notés par les autres auteurs. Cependant deux remarques doivent être faites : La présence
des occlusives sonores dans Skottsberg, Borgatello et Gusinde et l'absence des nasales
dans le corpus de Skottsberg. Il est possible que l'absence des nasales dans Skottsberg, soit
due au hasard étant donné que son corpus n'est pas très vaste et qu'il ne présente pas un
inventaire de la totalité des sons. Cette dernière hypothèse peut se formuler étant donné
le rendement fonctionnel faible des nasales dans le qawasqar. Nous avons pu constater
cela dans notre propre corpus.
1. Une analyse plus récente (1980) sur l'ensemble de notre corpus nous a conduit à poser comme
phonèmes toute une série des aspirées, à savoir /pc/, /te/, /qc/, et à ajouter à la série des occlusifs
glottalisés le phonème labial /p'/- И faut signaler que «simple», «glottaliaée» et «aspirée» impliquent
occlusive. JOSÉ EMPERAIRE ET LES QAWASQAR 363
TABLEAU DE CORRESPONDANCES
Borgatello Gusinde Emperaire Clairis Skottsberg
1913 1926 1926 1977 1946-53
/p/ P b P P P' b P P' b
[P. P\ P'J
t d t d t /t/ t
[t, t']
ť /tV ť
С i i te /с/
(S) (S) (e) [tj, UJ
с /cV
к к к к к /q/ g g
[к. к. к. q]
к' к' к к /qV
[k\ k\ q«]
f f f f /f/
s S s S s S s /s/
[s, Л
h x h X h X h к /x/
[x, x, h]
m m m /m/
n n n /n/
1 1 1 1 /1/
£~ r г r /r/ m R I f
/j/ j j y У
w V w w w /w/
i I e i e é è /c/ У « 1 Ç «
e ô a ž œ [i, ш, э, e, e,
œ, к, i]
u u 0 u /o/ о 0 U Q
[u, o]
a a a a /a/
(a) è [э, e a, a,
a, a:] 364 SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES
Nous n'avons rien dit jusqu'ici au sujet des conditions particulières d'une étude sur le
qawasqar. José Emperaire a fait de profondes observations à cet égard. Personne ne saurait
en parler mieux que lui. Voici ses observations (Les nomades de la mer, p. 227-228) :
II n'est pas question ici d'une étude sur le langage alakaluf , mais seulement de quelques
observations qui ont trait à leur vie psychologique. Le contact prolongé avec les Blancs
n'a pas mis les Indiens en possession d'un autre mode d'expression que leur propre langage.
Ils ont pu apprendre, surtout les jeunes, quelques mots d'espagnol qui leur suffisent
pour échanger quelques paroles élémentaires, pour donner une réponse incertaine lorsqu'ils
sont interrogés et pour demander ce qu'ils désirent à bord des navires. Mais en aucune
façon ils ne connaissent suffisamment un vocabulaire ni des modalités d'expression si
différents des leurs, pour s'exprimer ou pour communiquer des idées si simples soient-
elles, et pour traduire adéquatement des choses de leur univers.
Comme de plus leur capacité d'attention soutenue et prolongée est médiocre, ils sont
dans la totale impossibilité de traduire non seulement de l'alakaluf en espagnol, mais
aussi, ce qui devrait leur être plus simple de l'espagnol en alakaluf. Pour les Alakaluf
d'ailleurs chaque mot signifie quelque chose et il n'arrive pas à être conçu en dehors de sa
signification. Le mot n'est jamais en réserve, pour ainsi dire, il est toujours employé quand
on a quelque chose à dire. Des exemples précis et réels aideront à faire comprendre cet
aspect de la mentalité. On demande à un jeune Indien assez familiarisé avec l'espagnol pour
pouvoir répondre de traduire en alakaluf « la mère berce son enfant » . Il répond aussitôt , en
alakaluf : « parce qu'il pleure ». De même à la question : « comment dit -on : demain
j'irai à la pêche ?» la réponse vient, toujours en alakaluf : « non, il ne fera pas beau ».
Dans tous les essais de vocabulaire qui furent tentés dans les temps passés, on remarque
des erreurs du même type. La numération employée par les Alakaluf apparaît curieusement
transformée de la façon suivante dans un compte rendu d'exploration de la fin du XIXe
siècle : « un » est traduit par « une femme », « deux » par « un homme », « trois » par
« une autre femme », « quatre » par un mot dans lequel on reconnaît le mot peau, et
ainsi de suite. Le procédé d'interrogatoire se déduit assez bien des réponses. L'enquêteur
avait voulu faire compter les personnes présentes, et les Indiens n'avaient pas compris.
Un autre exemple de ces erreurs est la traduction du mot eau par aret (seau) par un
Indien. Celui-ci sans nulle doute comprenait le mot espagnol agua et désirait informer
son interlocuteur, mais le contenant attirait davantage son intention que le contenu.
Dans la vie courante, l'expression de certains sentiments se traduit par une mimique
très compliquée et par de véritables modes dans le langage. Pour exprimer une chose
étonnante, anormale, nouvelle ou très grande, les syllabes de chaque mot sont scandées
avec lenteur et douceur, à peine prononcées, les voyelles doucement modulées en une
longue, et la finale prolongée en point d'orgue ; l'élocution se fait du bout des lèvres.
Le langage propre de la moquerie est aussi expressif : les commissures des lèvres sont
écartées le plus possible, le bord externe des lèvres replié sur les dents, les joues sont
gonflées, les paupières plissées ; l'élocution, modérée en volume, est cependant articulée ;
des « clics » qui sont un accompagnement de tout langage affectif, sont scandés. Le
langage des mères pour leurs enfants se manifeste aussi par une elocution particulière :
joues rentrées, lèvres en avant, certaines consonnes sont adoucies avec une intonation
de tendresse ; par exemple leyesk (je vois) se prononce yeyesk.
Dans le langage commun, qui n'est pas émotionnel, on peut distinguer deux modes.
Celui de la conversation courante est à peine perceptible, lentement modulé, avec des
« clics » et des gutturales très atténués. C'est une sorte de chant à voix basse, accom
pagné de gestes bien détachés, amples et lents. L'autre mode est légèrement emphatique ;
il veut marquer l'insistance et attirer l'attention ; il suit le même rythme, mais son volume
est plus élevé, les syllabes, les « clics » et les gutturales mieux marqués et parfois vigou
reusement scandés. Il existe aussi une sorte de conversation que l'on pourrait qualifier
de purement narrative. Ses thèmes sont infinis ; elle se déroule au cours des longues
veillées dans la hutte. Elle correspond aussi à un mode spécial. Les gens sont couchés,
recroquevillés sous une maigre couverture, la tête reposant sur un bras. De l'autre main, JOSÉ EMPERAIRE ET LES QAWASQAR 365
armée d'un bâton, on écarte les chiens, remue les coquillages dans la cendre chaude,
rectifie la position des bûches. Ou bien le corps est nu, le dos tourné vers le feu. La
conversation s'écoule à voix presque basse, indistincte, par longues périodes, extrêmement
douce, quelques passages sont encore plus lentement énoncés, mais ils sont alors détachés
syllabiquement à coups de glotte et se terminent en point d'orgue. Plusieurs personnes
débitent simultanément ainsi, sur un mode presque musical, une sorte de monologue
auquel chacun des assistants peut se raccorder s'il veut prendre part à la conversation. SOCIÉTÉ DES AMÉRICANISTES 366
NOTE MANUSCRITE INÉDITE DE JOSÉ EMPERAIRE
1. - CORPS HUMAIN
arksteyesfcar* (arqstejesqar) orteil?
selkwaser (selqwaser) sue,ur (ou transpirer)
lalces (laies) nager
hediondo aksto (aqsto)
cicatrice ksetfcaps (qsetqaps)
2. — tesfcar (tesqar) tête tés/ kar
yeux tés tés (tes)
nos (nos) nez nos
oreilles akyaw/é akyawé (aqjawe)
tesfcar oyok (tesqar ojoq) cheveux tesfcar/ojok
barbe moustache oftes oyok ofkyes ofsayok (ofqjes ojoq ofsajoq)
menton oftés (oftes)
bouche of ofkstay (ofqstaj)
ofsoeré (of sere) lèvres
dents sérékté (sereqte)
langue kalaktes (qalaqtes)
tés kawes (tes qawes) paupières
tés kwonoks (tes qwonoqs)
cou tkyelefkar (tqjelefqar)
cou yerfcar (jerqar)
poitrine kyepfcar (qjepqar) kyepfcarpé
dos kyutfcar (qjotqar)
côtes arksarkté (arqsarqte)
nombril tsœnœs (cènes)
fesses kayoksté (qajoqste)
kyutpé (qjotpe)
kawes (qawes) peau
fcar (qar) os
pénis ayœso (ajeso) yafchol (jacfol)
vagin kčof/Čamoeks kšofšamoeks (qcofcameqs) kČof : voir kčof/pé moyars (?) (mojars)
anus kyeksté (qjeqste)
cuisses kasèrpé (qaserpe)
genou ksfcamoes (qsqames)
jambe fcetfcar (os) fcet (qetqar qet)
pied tustrel (tostrel)
tussœwé (toscewe) plante du pied (chiens et gens)
arksens (arqsens) doigt du pied
tus arlay (tos arlaj) gros orteil
oftjoktel (ofcoqtel) petit doigt
terwa wa$é koles (terwa wace qoles) bras kar (terwa qar) avant -bras (os)
biceps (viande du bras) terwa tjelwatsok (terwa celwacoq)
main (terwa)
pomme de la main (peau de la main) terwatsewé (terwa alektsewé)
(terwacewe aleqcewe))
poils oyok (ojoq)
* к correspond à к du manuscrit de José Emperaire.

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