L'accouchement, la grossesse et l'avortement chez les indigènes de l'île Sakhaline - article ; n°1 ; vol.10, pg 692-699

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Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris - Année 1909 - Volume 10 - Numéro 1 - Pages 692-699
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1909
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Bronislaw Pildsuski
L'accouchement, la grossesse et l'avortement chez les
indigènes de l'île Sakhaline
In: Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série, tome 10, 1909. pp. 692-699.
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Pildsuski Bronislaw. L'accouchement, la grossesse et l'avortement chez les indigènes de l'île Sakhaline. In: Bulletins et
Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, V° Série, tome 10, 1909. pp. 692-699.
doi : 10.3406/bmsap.1909.8131
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bmsap_0037-8984_1909_num_10_1_813116 DÉCEMBRE. 1909 692
L'ACCOUCHEMENT, LA GROSSESSE ET L'AVORTEMENT CHEZ LES INDIGÈNES
DE L'ILE SAKHALINE
Par M. Bronislaw Pilsddski.
Les Guilaks.
L'accouchement est considéré par les Guilaks comme un acte impur.
Il ne peut de ce fait avoir lieu dans la maison au foyer domestique.
Aussi, quelle que soit la rigueur de la saison, on conduit la parturiante
dans une tente arrangée spécialement pour elle à proximité de la mai
son. On installe cette tente parmi les arbustes qui servent de cabinet d'ai
sance aux femmes des Guilaks, et ceci déjà indique suffisamment combien
peu de considération les Guilaks ont pour l'acte de l'accouchement.
Aucun homme n'approche jamais cet endroit, dont l'accès est défendu
même aux petits garçons. On les prévient que s'ils mettaient les pieds
sur des traces de sang de femme,, ils contracteraient une maladie spéciale
nommée « taremyud », sorte de paralysie, dont on meurt.
Dès les premières douleurs, la parturiante est introduite dans la tente
appelée « lau-raf » (maison d'accouchement) et que l'on construit à la
hâte au moment nécessaire. Cette tente, faite de branches, couverte d'une
vieille écorce de sapin, basse, tapissée d'herbes sèches, rappelle plutôt
une niche de chien qu'une habitation, destinée à recevoir un être nou
veau, attendu avec joie par ses parents. Mais le Guilak n'est-il pas appelé
à une vie dure et misérable. L'idée même ne lui vient pas d'offrir quel
que confort à l'être à venir.
Avant de se rendre dans sa niche, la femme Guilak revêt de. vieux
vêtements sales et quitte le pantalon, qu'elle porte eo toute saison.
La parturiante. est presque toujours assistée par une femme d'âge
moyen ou vieille, expérimentée, qui a eu elle-même plusieurs enfants. A
défaut d'une matrone que l'on appelle « lauaven-chauk » (la femme
aidant l'accouchement), le mari est autorisé à prendre pour lui les fonc
tions de matrone, mais seulement le mari et aucun autre homme, même
pas le frère cadet du mari, qui cependant, d'après les coutumes guilaks,
a des droits sur la femme de l'aîné et est considéré en quelque sorte t
comme son mafi, et toujours comme le deuxième père de ses enfants.
L'accouchement se fait la femme étant assise sans étendre les jambes.
T.a parturiante doit rester tranquille, sans se lever, sans s'agiter. La ma
trone ou le mari veillent à l'exacte exécution de cette règle et au besoin
empoignent la malade par le dos pour l'empêcher de faire des mouve
ments. Car, d'après les Guilaks, une telle conduite serait suivie d'une
maladie avec déviation de la colonne vertébrale.
Pour activer l'accouchement, on agite le pan du vêtement devant la
figure delà parturiante ou on lui souffle avec la bouche sur le sommet de
la tête. BRON1SLAW PILSUDSKI. — LES INDIGÈNES DE L'ILE SAKHALINE • 693
Les Guilaks ne connaissent aucun moyen artificiel pour aider l'acco
uchement, et lorsqu'une femme ne peut accoucher spontanément, elle
meurt ainsi que l'enfant. Ces cas doivent être rares. Je n'ai entendu parl
er, pour ma part, que d'un cas semblable pendant plus de dix ans.
Les jeunes filles sjnt tenues d'écouter respectueusement les récits con
cernant les accouchements, sans quoi elles risqueraient d'avoir des accou
chements pénibles. /
Pour activer la délivrance, on met dans la bouche de la malade l'écorce
du Sambucus racemosa qui, par son amertume, provoque des vomisse
ments et hâte ainsi l'expulsion du placenta (« ehlan inind » =: nourriture
d'enfant). Si ce moyen ne réussit pas et si le délivre ne sort pas, la femme
meurt. Ce fait est rare, mais se produit cependant, me dit-on, parfois
chez les Guilaks.
Si l'enfant naît coiffé — ce qui est rare, on conserve précieusement la
coiffe desséchée (« ehlan ok » = vêtement d'enfant) comme porte-
bonheur.
Après l'accouchement, on conseille aux femmes jeunes de marcher ;
les femmes âgées, au contraire, doivent garder le repos. Pendant la gros
sesse, au contraire, la femme, quelque soit son âge, est tenue de se remuer
le plus possible.
Les Guilaks auraient-ils le pressentiment des théories les plus modernes
sur le lever des accouchées?
Il est défendu déboire froidavant et pendant dix jours après l'accouche
ment. A défaut de thé, on donne à la malade de l'eau chaude. Pendant dix
jours également la malade doit s'abstenir de manger du poisson à chair
rouge, tout alimeut salé, ou de baies noires (Empetrumnigrum). L'alcool jugé
nuisible avant l'accouchement est, au contraire, très recommandé après
l'accouchement. Mais on en emploie peu; les Guilaks sakhaliniens buvant,
en général, peu d'alcool en comparaison avec les autres indigènes.
Les fausses couches spontanées (rirund) sont très fréquentes chez les
Guilaks, qui n'y voient rien de dangereux. On m'affirmait qu'il n'y a
presque pas de femme, qui n'ait pas eu une ou deux fausses couches.
Mais personne de ceux que j'ai interrogés n'a entendu parler de femmes
n'ayant jamais pu mener une grossesse à bonne fin, c'est-à-dire pendant
dix mois lunaires, terme habituel d'une grossesse.
Je ne me charge pas d'expliquer les causes des avortements fréquents
chez les femmes Guilaks. Je pense cependant que la fatigue physique des
femmes Guilaks n'y est pas étrangère. En effet, la femme Guilak travaille
durement et sans cesse, même pendant tout le temps de la grossesse. Il
ne vient pas à l'idée d'un Guilak de ménager sa femme pendant la gesta
tion. Et lorsqu'une fausse couche se produit, il l'attribue avec sérénité à
quelque cause futile : à un coup porté à la figure de la femme enceinte
par un enfant, de la main, ou à l'aide de tout objet allongé en bois : une
cuillère, une flèche, un couteau en bois, un jouet, etc. Le coup frappé
avec une branche fraîche est considérée comme inoffensif. Une chute
peut aussi provoquer une fausse couche.
soc. d'anthrop. 46 694. 16 décembre 1909
Les jeunes filles Guilaks non mariées cherchent à provoquer des avor-
tements, honteuses de leur état. Elles ont recours aux moyens auxquels
on attribue chez eux les avortements spontanés. Il faut croire qu'elles
n'y parviennent pas toujours, car l'infanticide s'observe parfois, comme
on m'a dit, exécuté toujours secrètement.
Rarement la femme Guilak accouche d'un enfant mort ; pour ma part,
je n'ai entendu parler que d'un seul cas.
La façon dont le Guilak exprime son angoisse pendant que sa femme
est en douleurs est rien moins qu'originale. Il dénoue tout ce qu'il porte
de noué : ses nattes, sa ceinture, les attaches des chaussures, du pantal
on, etc. Il est également d'usage de dénouer autour de soi tout ce qui
pourrait se trouver noué, ou attaché d'une façon quelconque. Ainsi, dans
la cour, le Guilak retire sa hache du bois, où elle était fichée. Ii détache
le bateau qui était attaché à un arbre. Le mari, sa ceinture défaite, l'air
malade, se traîne d'un coin dans l'autre ou reste couché. 11 n'a qu'un
souci, c'est celui de se rappeler s'il n'a pas oublié de détacher quelque
objet, car alors les douleurs de sa femme et l'accouchement se prolonge
raient du fait de sa négligence.
Le père ne reprend ses occupations qu'après la cicatrisation du nombril
de l'enfant. A aucun moment on ne fête d'aucune façon la naissance de
Pendant, dix jours la parturiente est obligée de rester dans sa niche, et
ce n'est que si le froid est particulièrement rigoureux et si elle est la seule
maîtresse de la maison qu'elle peut y revenir plus tôt. S'il y a une autre
maîtresse, elle ne jouira jamais de ce privilège. Les accidents malheu
reux auxquels sont exposés les femmes abandonnées à elles-mêmes dans
les tentes sont attribués par les Guilaks à de mauvais esprits. Pour em| è-
cher ces esprits de pénétrer, on place, à l'entrée, une hache qui est
censée effrayer tout esprit malveillant. Dans la plupart des cas ce
moyen suffit, mais pas toujours. Ainsi un de mes amis, le Guilak Kan,
vint une fois me demander conseil pour son nouveau-né que sa femme
malade avait par mégarde blessé à la tête.
Une autre fois, une tente prit feu lorsque la pauvre malade voulut pour
se chauffer allumer du feu. Si ces accidents ne se produisent pas plus
souvent, il faut l'attribuer à l'incroyable endurance de ces pauvres
femmes véritables bêtes de somme, chez lesquelles l'instinct de la matern
ité arrive à développer une force de volonté inconnue de l'homme et
incompréhensible pour lui-.
Les Guilaks sont très réservés en ce qui concerne les conversations sur
les rapports sexuels. C'est peut-être a cause de cela qu'ils expliquent aux
enfants l'origine des nouveau-nés de la façon suivante : en été l'enfant
aura été retiré du dessous d'un arbre, en hiver il aura été trouvé en pio
chant pour bâtir la tente.
Par pudeur également les femmes n'appellent pas la menstruation le
sang (« tchoh »), mais disent : l'hôte est venu (« antah pchind »). BR0N1SLAW PILSUDSKI. — LES INDIGÈNES DE L'ILE SAKHAL1NE 695
Les A two*.
Tout autrement se présente l'accouchement chez les Ainos, autre peu
plade habitant l'île Sakhaline. Les conditions hygiéniques sont ici de
beaucoup meilleures, que chez les Guilaks.
La cause de cet état des choses doit être recherchée dans la position
sociale meilleure de la femme Ainos. La femme n'y est jamais vendue.
En se mariant elle ne passe pas à une tribu étrangère. La filiation matern
elle est considérée ici comme plus proche que la filiation paternelle. La
femme mariée reste dans sa famille les premières années de son mariage
et a ainsi la possibilité d'être soignée en couches par les siens.
J'ai constaté chez les Ainos un sentiment de compassion pour celle qui
souffre et de l'estime pour la future mère. Pendant la grossesse même on
l'entoure de soins et on la ménage.
Pendant l'accouchement même la femme ne quitte pas son foyer. Au
contraire, on chasse de la yourte tous les enfants, les jeunes et parfois
même les adultes. — Cteci pour deux raisons : 4) la présence de gens
étrangers peut- d'après les Ainos augmenter les douleurs et 2) pour
donner à la parturiente le plus de repos possible.
Pour ne pas salir le plancher on garnit la> couche de la malade de
branches de pin, d'un vieux tapis végétal et de vieux vêtements. — La
femme se couche sur le côté droit ou gauche, habillée de vieux vêtements.
En hiver elle garde ses chaussures, en été et au printemps elle est nu-pieds-
Lorsque l'enfant sort, elle écarte les jambes ou si elle ne peut le faire on
place entre ses genoux un paquet de vieux vêtements.
Le rôle de matrone est confié à la mère de la parturienle ou à une
proche parente. J'ai pu observer, plusieurs fois, que malgré la présence
dans la maison de femmes expérimentées, on faisait venir auprès de la par.
turiente une parente, probablement pour avoir une personnebien disposée.
Pour activer l'accouchement et pour amender les douleurs on frictionne
le dos et la poitrine avec de la laminaire mouillée et chauffée légèrement.
On a recours aussi aux remèdes sympathiques. En voilà quelques-uns :
une chauve-souris enveloppée dans des copeaux s'emploie pour frictionner
le ventre. On arrache quelques poils du ventre d'une chienne, on les
enveloppe dans des copeaux et l'on s'en sert pour masser le ventre.
La matrone adresse des prières aux esprits des ancêtres féminins de
la malade, qui seuls sont considérés comme des protecteurs de la
femme. Cette prière est d'habitude formulée ceci : « Quelque soit
l'endroit où vous séjournez, bonnes aïeules, aidez aujourd'hui cette femme
qui souffre. »
Les fonctions de matrone ne sont confiées qu'aux femmes intelligentes
courageuses qui savent maîtriser leurs émotions, conserver la présence
d'esprit malgré les gémissements et les cris de la malade.
La matrone doit savoir non seulement soulager la malade au point de
vue physique, mais encore avoir un ascendant sur elle et la calmer, la
faire patienter. 696 46 DÉCEMBRE 1909
.Le mari et en général l'élément masculin de la maison prennent éga-.
lement part à l'accouchement. Le mari peut même en cas de besoin rem
placer la matrone.
Lorsque la malade gémit, les hommes font une offrande à la déesse du
feu, sous forme d'un petit bâton frisé au bout, appelé « inaou », qu'ils
placent dans un coin du foyer. Un autre remède consiste à passer au-des_
sous des seins de la malade — et c'est un des hommes qui est chargé de
je faire — une corde faite de longs copeaux, appelé « cinoye inau». —
Ce remède est employé fréquemment contre les fortes douleurs en
général.
Lorsque tous ces remèdes ont échoué, l'aîné des hommes fait une
deuxième offrande aux dieux. Il place un petit inau au milieu du feu
entre les bûches et pendant qu'il brûle lentement le vieillard assis sur un
tapis fait une prière qu'il improvise pour la circonstance. — Si le bâton
tombe du côté de l'homme qui prie, c'est un bon présage et signifie que
les douleurs d'accouchement vont bientôt se terminer.
L'accouchement est très lent chez la femme Aino. Il est considéré diffi
cile lorsqu'il se termine seulement le 5e jour après le début des douleurs.
En recevant l'enfant la matrone dit : « Asiri c'a c'a inankarâchty »,
c'est à dire : « sois le bienvenu nouveau vieillard ». Si c'est "une fille —
on dit « pahko » — c'est a dire — vieille.
Les Ainos croient que les enfants sont envoyés de l'autre monde par des
parents défunts qui vivent sous terre dans un pays identique et dans, les
mêmes conditions que leurs descendants sur la terre.
Lorsque le nouveau-né a le hoquet, la mère dit : « A Ajno, wok eram-
botara avackei ne nauko » c'est-à-dire : « regardez, comme ils s'inquiè
tent. — Ils — les gens, qui l'ont expédié, dans ce monde, pensent à lui
en ce moment et s'inquiètent, s'il a fait un bon voyage et s'il est arrivé à
bon port ».
Les Ainos ne cachent rien de ce qui concerne l'accouchement à leurs
enfants qui sont parfaitement éclairés sur la naissance du petit frère ou
de la petite sœur.
Le jour de l'accouchement le mari ne travaille pas, non pas pour obéir
à une coutume établie, mais par inquiétude et compassion. Pour affaires
urgentes il peut s'absenter dès le deuxième jour, si tout va bien.
La naissance d'un enfant est l'occasion d'une fête, qui s'accompagne
de la cérémonie suivante. On coupe de l'ail sauvage (Alium victoriale),
qu'on jette dans le feu pour faire plaisir aux dieux qui aiment cette plante.
On fait cuire du riz avec de l'ail aussi, plat rare et fort estimé. On invite
les voisins, qui viennent en manger, mais cherchent à ne pas troubler la
tranquillité de la malade.
A la malade on donne ce qu'on peut de mieux': du riz, du poisson des
séché avec de la graisse de phoque. On ne lui donne pas de baies, ni rien
de ce qui passe pour être difficile à digérer. Ainsi une parturiante a
refusé de manger de notre pain, qu'elle aimait beaucoup, mais parce
qu'elle le considérait comme indigeste. P1LSUDSKI. — LES INDIGÈNES DE i/lLE SAKHAL1NE 697 BRONISLAW
La parturiente ne prend aucun aliment ni boisson froide.
Pendant 5 jours il est défendu à la malade de travailler ; si elle est
faible, pendant plus longtemps encore. En général la femme Ainos ne se
lève que le sixième ou septième jour, et se remet petit à petit à son travail.
Les Ainos font beaucoup attention aux suites des couches. Le massage
est continué quelques jours encore. Pour calmer les douleurs on cons
eille d'envelopper dans des copeaux un morceau de matrice d'ours des
séchée, ou bien un morceau de scie en fer et de frictionner le ventre.
On répète aussi le massage avec la laminaire.
En général les femmes Ainos ressentent souvent des tranchées utérines
et ont recours pour les combattre à des moyens variés, tels que l'appli
cation sur les reins de sachets de sable chauffé, de copeaux chauffés
entre les jambes, de cailloux chauffés enveloppés de ou d'herbe
sur le ventre.
On fait boire aux malades une infusion d'une herbe « arakoj-kina »
ou de « o-kina ». On fait également des lotions tièdes avec des décoctions
des plantes variées : la fausse ortie (Lamium) ou le « Hopeau-Kina ».
Un remède particulièrement efficace consiste à porter pendant 5-6 jours
après l'accouchement un collier mandchourien en grosses pierres, qui est
précieusement gardé dans chaque famille.
Pour activer la sortie du délivre on attache un étroit ruban en soie
autour du ventre. En même temps la. malade introduit le doigt dans
l'arrière-bouche pour provoquer le vomissement.
Le placenta et les membranes enveloppés dans un chiffon sont portés
loin des habitations après le coucher du soleil. Si l'accouchement a eu lieu
la nuit, on ne peut le faire que le lendemain.
Pour activer la convalescence les Ainos couvrent le corps de la malade
de branches fortement chauffées du « Taxus baccata ».
Le premier jour le nouveau né est allaité par une autre femme que sa
mère, s'il s'en trouve une. Dans le cas contraire la mère lui donne le sein.
Pour faciliter la montée du lait on bande les seins de la malade avec une
étoffe spéciale, ou bien, on fait des onctions avec le suc d'une plante
appelée « to-pee kara kina », qui aurait des propriétés galactogènes.
Les femmes Ainos sont en général d'excellentes nourrices.
Les Ainos ne connaissent pas de déchirures du périnée.
Dans les cas extrêmement rares où la femme n'accouche pas spontané
ment elle meurt, car les Ainos ne connaissent aucune ressource artificielle.
Je n'ai connu qu'un homme dont la femme succomba dans des circons
tances pareilles.
La femme Ainos, qui aura accouché hors de chez elle, est gardée dix
jours à là maison et ce n'est qu'au bout de ce laps de temps qu'on la
laissera partir. Le maître de céans lui garnit alors de copeaux son
traîneau ou le bateau.
Il résulte de ce que j'ai entendu sur l'accouchement^ chez les indigènes
de Sakhaline que les femmes Ainos accouchent plus difficilement et avec
plus de douleurs que les femmes Guilaks, bien que ces dernières se 698 18 DÉCEMBRE 1909
trouvent dans des conditions sociales et hygiéniques de beaucoup infé
rieures.
Krasheniknikov, explorateur russe du xvni siècle, dans son ouvrage
intitulé : « La description du Kamtchatka » dit, en parlant des Ainos,
habitant des îlesKouriles, que l'accouchement chez eux est bien plus dif
ficile que chez les peuplades du Kamtchatka, et que d'après le témoi
gnage de ces derniers, la convalescence se prolonge parfois jusqu'à 3 mois.
Quant aux prescriptions hygiéniques pendant la grossesse, on conseille
de marcher le plus possible, pour que l'enfant soit petit et l'accouche
ment facile.
Les Ainos défendent à la femme enceinte de manger des crabes, car le
nouveau-né pourrait avoir le bec de lièvre. Il est défendu de même de
manger de la viande d'oiseaux, car l'enfant naîtrait avec du strabisme.
II est défendu à la femme deux mois avant l'accouchement de filer ou
de tordre des cordes, ou bien de dévider les fils sur un écheveau, car l'en
fant pourrait naître avec les intestins tordus.
Après sept mois lunaires de grossesse la femme doit éviter les rappro
chements sexuels fréquents, car les spermes pourraient atteindre la bou
che et les yeux du fœtus, et l'enfant naîtrait avec des yeux malades. 11
arrive, m'a-t-on raconté, que la bouche du nouveau-né est à tel point
remplie de mucosités blanches (qui portent chez les Ainos le même nom
que le sperme : « owembé ») que l'on ne parvient pas à l'en débarrasser
assez vite et l'enfant meurt étouffé par cette mucosité.
Après l'accouchement les rapports sexuels sont défendus pendant
30-40 jours.
D'après les Ainos la fécondation ne peut avoir lieu, qu'après des
rapprochements répétés. Aussi les filles Ainos ne craignent pas les suites
d'un rapprochement isolé.
- Quand aux avortements je pourrais noter sur 25 cas'de naissance et sur
147 femmes (âgées de 15-51 années) de la côte orientale de Sakhaline,
2 cas en 1903 et 1 cas en 1904.
L'explication que donnent les Ainos des avortements est assez curieuse.
Il aura lieu lorsque la femme enceinte fait une chute, ou lorsque le
mari a quelque défaut génital, qu'il cache à sa femme.
Les avortements provoqués ne sont pas rares chez les Ainos et beau
coup plus fréquents que chez les Guilaks.
II est facile d'ailleurs d'en indiquer la cause principale. La vie des
Guilaks se passe d'une façon beaucoup plus normale, dans les cadres de
leurs coulumes et des traditions de leur race, tandis que les Ainos de
Sakhaline subissent déjà depuis près de deux siècles l'infiue:jce d'un
puissant facteur étranger : l'invasion des Japonais.
II apparaît un nombre énorme de relations clandestines des femmes
avec les étrangers; il s'est créé un type déjà assez répandu, des filles s'adon-
nant à la prostitution presque sans chercher à sauver les apparences.
Dans les deux cas les femmes cherchent tout à fait consciemment à
éviter la maternité. ,
PILSUDSKI. — LES INDIGÈNES DE L'ILE SAKHALINE 699 BRONISLAW
Le moyen le plus répandu entre tous, connu depuis longtemps des
Ainos, est de tuer .le fœtus en pressant le ventre fortement des mains ou
avec un objet lourd, opération considérée comme dangereuse et qui
, aurait parfois déterminé la mort de la femme.
Un autre moyen consiste à serrer fortement le ventre au-dessus de la
ceinture pendant quelques mois, pratique reconnue fort incommode.
Ou bien la femmesaute du haut d'un escalier.
Un remède sympathique, d'ailleurs peu répandu, et pour cause, con
siste à couper jusqu'à la ceinture les vêtements de dessous et à les porter
ainsi jusqu'à effet.
Un moyen fort connu employé souvent est la rouille que l'on mélange
dans le nord avec quelque infusion.
Les avortements se pratiquaient déjà, au dire de vieux Ainos, dans les
temps passés où les filles jouissaient de beaucoup de liberté, mais elles
se gênaient ou ne voulaient pas avoir l'enfant avant le mariage.
Actuellement ce sont les remèdes d'importation japonaise qui jouis
sent d'une grande vogue chez les femmes Ainos. Elles n'en révèlent pas
le secret, probablement pour ne pas trahir ceux qui les leur- enseignent,
car la loi japonaise moderne punit sévèrement toute pratique de ce
genre.
Messieurs,
Je vous remercie vivement pour votre bienveillante attention.
Permettez-moi de vous retenir encore un moment pour vous exposer
l'idée qui me venait souvent pendant mon séjour parmi les enfants de
la nature. Nous étudions avec intérêt chaque détail de leur passé ; mais
nous n'apportons presque aucun souci pour leur avenir. Ils se meurent, ils
disparaissent... Déjà à l'heure actuelle ils perdent rapidement leur indi
vidualité propre au contact destructif des envahisseurs. J'ai vécu parmi
eux ; je lisais dans leurs yeux tristes le pressentiment d'une fin prochaine ;
ils cherchent instinctivement l'appui de chaque personne qui leur témoi
gne un peu d'affection.
En homme, appartenant à une nation qui elle aussi souffre, j'ai profon
dément senti leur détresse... Je me suis imposé l'engagement moral
d'attirer sur le sort de races primitives l'attention des hommes de science
qui s'intéressent à elles. Je ne doute pas que cette société d'Anthropologie,
la première de toutes qui a cherché à étudier l'homme, que la société
d'Anthropologie de cette France, qui a donné naissance à tant d'idées
grandes et généreuses, ne prenne l'initiative de diriger toutes les bonnes
volontés, de réunir tous les efforts pour protéger ces êtres désemparés.
C'est notre devoir humanitaire, c'est un acte de sauvetage à tenter.
M. II. Legbndre, docteur ès-sciences, présenté par MM. Manouvrier,
Verneau et Rivet, est élu membre titulaire.

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