L'acquisition du langage repensée : les recherches inter-langues (II) - article ; n°2 ; vol.83, pg 561-596

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L'année psychologique - Année 1983 - Volume 83 - Numéro 2 - Pages 561-596
Résumé
Après avoir mentionné les difficultés méthodologiques que rencontrent les recherches interlangues, l'auteur analyse les travaux empiriques réalisés dans deux domaines de l'acquisition : celui du traitement des phrases simples et celui des structurations lexicales.
La réfutation de l'idée d'un universel d'ordre guidant l'acquisition est le résultat essentiel d'un nombre important de recherches centrées sur l'évolution des stratégies de compréhension chez des enfants parlant des langues très diverses (anglais, italien, français, serbo-croate, turc, hébreu, chinois, basque...). Les enfants semblent par conséquent équipés tant pour l'acquisition des langues à flexion que pour l'acquisition de langues où l'ordre des mots est important. Alors que Slobin et Bever (1982) proposent d'interpréter de tels résultats en invoquant la construction d'un schéma de phrase canonique, apparenté à la notion de prototype pour une langue donnée, Bates et MacWhinney (1982c) présentent un modèle fondé sur la validité des indices : l'ordre dans lequel les indices utiles (ordre, marques casuelles, flexions, caractéristiques sémantiques) pour la compréhension des phrases apparaissant chez l'enfant est largement fonction de la validité relative de ces indices dans la langue envisagée.
La structuration lexico-syntaxique de certains domaines particulièrement intéressants pour aborder les relations forme/fonction très diversifiées selon les langues est ici centrée sur l'acquisition des expressions locatives et temporelles et sur les conséquences psycholinguistiques de la différenciation lexicale de certains connecteurs (contrastifs et adversatifs).
Mots clefs : Psycholinguistique génétique, acquisition du langage, recherches interlangues.
Summary : Recent work in two domains of language acquisition — the processing of simple sentences and lexical structuration — is discussed in the light of methodological problems encountered in cross-linguistic studies.
The main result of a large number of studies focusing on the development of comprehension strategies used by children of diverse native languages (English, Italian, French, Turkish, Hebrew, Chinese, etc.) has led to the refection of the notion of a universal of word order on which acquisition would be based. Children seem to be equally equipped to handle inflected languages as well as languages where word order plays an important role. While Slobin and Bever (1982) interpret these results by referring to the construction of a canonic structure sentence related to the notion of a prototype for a given language, Bates and MacWhinney (1982c) present a model based on eue validity : the order in which eues (order, case marking, inflections, semantic characteristics) useful for sentence comprehension appear in child language depends largely on the relative validity of these eues in a given language.
The lexico-syntactic structuration of certain domains that are parti-cularly interesting for studying form/function relations which are very varied is centered upon the acquisition of locative and temporal expressions and upon the psycholinguistic resuit of the lexical differentiation of certain connectives (contrastive and adversative).
Key-words : Developmental psycholinguistics, language acquisition, cross-linguistic studies.
36 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1983
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M Kail
L'acquisition du langage repensée : les recherches inter-langues
(II)
In: L'année psychologique. 1983 vol. 83, n°2. pp. 561-596.
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Kail M. L'acquisition du langage repensée : les recherches inter-langues (II). In: L'année psychologique. 1983 vol. 83, n°2. pp.
561-596.
doi : 10.3406/psy.1983.28483
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1983_num_83_2_28483Résumé
Résumé
Après avoir mentionné les difficultés méthodologiques que rencontrent les recherches interlangues,
l'auteur analyse les travaux empiriques réalisés dans deux domaines de l'acquisition : celui du
traitement des phrases simples et celui des structurations lexicales.
La réfutation de l'idée d'un universel d'ordre guidant l'acquisition est le résultat essentiel d'un nombre
important de recherches centrées sur l'évolution des stratégies de compréhension chez des enfants
parlant des langues très diverses (anglais, italien, français, serbo-croate, turc, hébreu, chinois,
basque...). Les enfants semblent par conséquent équipés tant pour l'acquisition des langues à flexion
que pour l'acquisition de langues où l'ordre des mots est important. Alors que Slobin et Bever (1982)
proposent d'interpréter de tels résultats en invoquant la construction d'un schéma de phrase canonique,
apparenté à la notion de prototype pour une langue donnée, Bates et MacWhinney (1982c) présentent
un modèle fondé sur la validité des indices : l'ordre dans lequel les indices utiles (ordre, marques
casuelles, flexions, caractéristiques sémantiques) pour la compréhension des phrases apparaissant
chez l'enfant est largement fonction de la validité relative de ces indices dans la langue envisagée.
La structuration lexico-syntaxique de certains domaines particulièrement intéressants pour aborder les
relations forme/fonction très diversifiées selon les langues est ici centrée sur l'acquisition des
expressions locatives et temporelles et sur les conséquences psycholinguistiques de la différenciation
lexicale de certains connecteurs (contrastifs et adversatifs).
Mots clefs : Psycholinguistique génétique, acquisition du langage, recherches interlangues.
Abstract
Summary : Recent work in two domains of language acquisition — the processing of simple sentences
and lexical structuration — is discussed in the light of methodological problems encountered in cross-
linguistic studies.
The main result of a large number of studies focusing on the development of comprehension strategies
used by children of diverse native languages (English, Italian, French, Turkish, Hebrew, Chinese, etc.)
has led to the refection of the notion of a universal of word order on which acquisition would be based.
Children seem to be equally equipped to handle inflected languages as well as languages where word
order plays an important role. While Slobin and Bever (1982) interpret these results by referring to the
construction of a canonic structure sentence related to the notion of a prototype for a given language,
Bates and MacWhinney (1982c) present a model based on eue validity : the order in which eues (order,
case marking, inflections, semantic characteristics) useful for sentence comprehension appear in child
language depends largely on the relative validity of these eues in a given language.
The lexico-syntactic structuration of certain domains that are parti-cularly interesting for studying
form/function relations which are very varied is centered upon the acquisition of locative and temporal
expressions and upon the psycholinguistic resuit of the lexical differentiation of certain connectives
(contrastive and adversative).
Key-words : Developmental psycholinguistics, language acquisition, cross-linguistic studies.L'Année Psychologique, 1983, 83, 561-596
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René-Descartes et EPHË 3e section
associé au CNRS1
L'ACQUISITION DU LANGAGE REPENSÉE :
LES RECHERCHES INTERLANGUES
Partie II. SPÉCIFICITÉS MÉTHODOLOGIQUES
ET EMPIRIQUES
par Michèle Kail
SUMMARY : Recent work in two domains of language acquisition — the
processing of simple sentences and lexical structuration — is discussed
in the light of methodological problems encountered in cross-linguistic
studies.
The main result of a large number of studies focusing on the development
of comprehension strategies used by children of diverse native languages
(English, Italian, French, Turkish, Hebrew, Chinese, etc.) has led to
the rejection of the notion of a universal of word order on which acquisition
would be based. Children seem to be equally equipped to handle inflected
languages as well as languages where word order plays an important role.
While Slobin and Bever (1982) interpret these results by referring to the
construction of a canonic structure sentence related to the notion of a proto
type for a given language, Bates and MacWhinney (1982c) present a
model based on cue validity : the order in which cues (order, case marking,
inflections, semantic characteristics) useful for sentence comprehension
appear in child language depends largely on the relative validity of these
cues in a given language.
The lexico- syntactic structuration of certain domains that are parti
cularly interesting for studying form /function relations which are very
varied is centered upon the acquisition of locative and temporal expressions
and upon the psycholinguistic result of the lexical differentiation of certain
connectives (contrastive and adversative).
Key-words : Developmental psycholinguistics, language acquisition,
cross- linguistic studies. :
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 562 Michèle Kail
L'enfant qui acquiert sa langue maternelle doit en utilisant les divers
indices que lui fournit celle-ci — ordre des mots, flexions, contours
intonatifs — identifier les divers composants des énoncés ainsi que
leurs liaisons syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. Il s'agit donc
pour lui de construire l'ensemble des relations de correspondance entre
formes et fonctions. L'une des questions centrales pour toute théorie de
l'acquisition est de comprendre comment l'enfant parvient à déterminer
les principales fonctions sémantiques, pragmatiques, syntaxiques, étant
donné que d'une part, dans les situations naturelles de communication,
les divers indices évoqués entrent dans des relations d'interaction
complexes et que d'autre part, les langues naturelles se caractérisent
par un recouvrement partiel des formes et des fonctions.
Il est en effet exceptionnel de voir associée une forme à une fonc
tion, de sorte que les formes sont généralement plurifonctionnelles et que
les mêmes fonctions peuvent prendre une pluralité de formes ; notons
aussi que les relations forme-fonction varient d'une langue à l'autre.
Une autre question cruciale pour toute théorie de l'acquisition du
langage est de savoir si et comment la structure de la langue à acquérir
affecte le processus d'apprentissage lui-même.
Les études qui tentent de répondre à ces questions, en se centrant
sur les comparaisons interlangues dans des domaines syntaxico-
sémantiques précis, rencontrent des difficultés d'ordre méthodologique
qui leur sont propres. Nous les présenterons ici en introduction à l'étude
des domaines où les recherches génétiques comparatives représentent
un ensemble substantiel de données :
— celui de la maîtrise des phrases simples ;
—des acquisitions lexicales.
Il est évident que la comparaison de l'acquisition du langage chez
des enfants appartenant à des communautés linguistiques diversifiées
se heurte à des difficultés que ne rencontre pas la comparaison d'enfants
appartenant à des groupes homogènes. Tout d'abord, les méthodes de
recueil des données qui sont fructueuses dans un contexte culturel
donné peuvent s'avérer inadéquates dans un autre, notamment parce
qu'elles ne donnent pas accès aux faits pertinents, et que leur trans
position simple ou même leur adaptation peuvent conduire à des résul
tats inattendus quand ils ne sont pas absurdes (on trouvera une éva
luation critique de ce problème dans les recherches comparatives de
psychologie cognitive dans Colem Gay, Glick et Sharp, 1971). Ensuite
les contraintes méthodologiques peuvent conduire à affirmer l'existence
de différences dans le développement linguistique d'enfants appartenant
à des groupes socioculturels divers alors que ces différences n'existent pas.
Les biais susceptibles d'altérer la validité des
études comparatives en matière de développement du langage ont été
discutés par Ervin-Tripp (1972) sous le terme de biais sociolinguistique. L'acquisition du langage 563
La catégorie « biais linguistique » réfère aux cas où le matériel linguis
tique utilisé soit pour tester les capacités des enfants soit comme cible
des observations, n'est pas également familier ou accessible aux enfants
impliqués dans l'analyse comparative. Un exemple illustratif de ce
phénomène est fourni par le cas d'enfants qui apprennent la même
langue à partir de dialectes qui traitent différemment les structures
linguistiques étudiées (Dale, 1976). Quant à la catégorie « biais socio-
linguistique », elle concerne le fait que les situations sociales dans
lesquelles sont recueillies les données, les techniques d'investigation
elles-mêmes, peuvent revêtir des significations très différentes pour
les membres de différents groupes. En particulier, comme l'indique
Bowerman (1981), les relations communicatives entre enfants et adultes
peuvent être régies par des normes d'utilisation du langage très variables.
Diverses recherches, Blount, 1972 (Afrique), Kernan, 1969 (Samoa),
Schieffelin (sous presse) (Nouvelle-Guinée) montrent bien les différences
d'incitation/restriction à l'échange entre adultes et enfants, la diversité
des lieux et moments de celui-ci. En bref, le recueil d'échantillons de
discours représentatifs repose très souvent sur un ensemble d'affirma
tions non remises en question — parce que non identifiées — entraînant
des difficultés comparables à celles rencontrées dans le recueil de données
ethnologiques.
Ce qui vaut pour le recueil des « données naturelles » vaut a fortiori
pour les recherches fondées sur l'expérimentation. C'est ainsi que par
exemple, bien des études concernant l'acquisition de tel sous-domaine
sémantique ou de telle structure syntaxique, utilisent des techniques
d'appariement d'énoncés avec des images, techniques impliquant la
compréhension de certaines conventions, par exemple les représentations
bidimensionnelles, qui peuvent les rendre tout à fait impraticables
dans certaines cultures (Davidofî, 1975). De même, si l'imitation induite,
qui a fourni d'intéressantes informations sur la nature du système des
règles grammaticales de l'enfant (Slobin et Welsh, 1973 ; Menyuk, 1963)
a été utilisée avec succès auprès d'enfants Maya (Stross, 1969), en
revanche Ervin-Tripp et Mitchell- Kernan (1977) ont fait état des
difficultés rencontrées par des chercheurs en Italie. La raison avancée
pour l'explication de ces difficultés serait que l'imitation par l'enfant
des discours d'autrui y est très censurée.
Comme nous l'avons déjà mentionné dans la première partie de cet
article, les recherches interlangues, en raison des difficultés méthodol
ogiques qu'elles rencontrent d'une part, et de leurs objectifs théoriques
spécifiques d'autre part, peuvent questionner la pertinence des général
isations existantes élaborées à partir de l'anglais. Des réévaluations
importantes se sont effectuées au moins dans deux domaines : les
grammaires-pivots et le langage télégraphique.
Bowerman (1981) rappelle très justement que la question cruciale
de ces études est l'identification des causes de la variabilité entre enfants. 564. Michèle Kail
En principe, l'objectif central des recherches comparatives est bien de
dissocier les variations du: milieu social, celles des conditions de la
communication, des règles qui régissent la structure de la langue et de
son utilisation appropriée. Toutefois il faut remarquer que cette disso
ciation apparemment claire s'est avérée empiriquement beaucoup plus
complexe que les recherches centrées sur les différences linguistiques ou
sur la variabilité des pratiques sociales ne semblaient le prévoir.
En fait, bien des recherches ont échoué dans cette dissociation
potentielle, ne serait-ce que parce que dans certains cas, les variations
entre langues ne sont pas plus importantes que les variations interindi
viduelles à l'intérieur d'une même langue. Braine (1971), Brown (1973)
et Ramer (1976) ont souligné l'usage différencié que peuvent faire de
l'ordre des mots les très jeunes enfants dans leurs premières productions.
C'est ainsi que si la plupart des anglais respectent (dans leurs
productions) les contraintes d'ordre strict de leur langue, d'autres ne
le font pas. Un tableau comparable pourrait être dressé dans le cas de
langues où les d'ordre sont beaucoup plus floues. Slobin
(1976) a par ailleurs montré qu'une partie de la variabilité peut être
expliquée si l'on procède à une caractérisation plus précise des propriétés
du langage à apprendre. Il faut aussi prendre en considération des déte
rminants plus subtils, tels ceux suggérés par Bowerman (1973) qui
invoque le rôle des registres de la mère de son propre rapport en regard
des contraintes d'ordre. Ce sont de tels paramètres (degré d'étayage
par exemple) qu'elle invite à prendre en considération si l'on veut
aller plus loin que la constatation de différences massives bien connues
dues aux sous-groupes sociaux (Hess et Shipman, 1965 ; Bernstein, 1971).
Il faut reconnaître qu'en ce qui concerne les données dites « natur
elles », il existe une grande variabilité concernant les méthodes d'obten
tion des productions, l'identité des interlocuteurs, les paramètres de
l'interaction.
Parmi les critères d'homogénéisation, l'âge chronologique reste un
critère très utilisé, même si les chercheurs l'estiment grossier. Le mlu
(Mean of Length of Utterance : longueur moyenne des énoncés), calculé
en morphèmes plutôt qu'en mots, à partir d'échantillons étendus d'au
moins 100 énoncés consécutifs, s'est avéré un indice intéressant pour
constituer des groupes homogènes d'enfants de langue anglaise, tout
particulièrement aux tous débuts de l'acquisition. En effet, sa variabil
ité croît avec l'âge (Brown, 1970), et du même coup son efficacité
diminue. Néanmoins cet indice a été très fréquemment utilisé pour
comparer des enfants apprenant des langues différentes, même si son
utilisation pose problème, notamment dans le cas des langues à flexions
(pour une évaluation du mlu, cf. Brown, 1973). Berman (1982) indique
combien il est difficile d'établir des comparaisons directes entre une
langue synthétique comme l'hébreu et une langue comme l'anglais où la
complexité morphémique est corrélée avec une augmentation de la L'acquisition du langage 565
longueur des phrases. Dromi et Berman (1982) suggèrent que lorsqu'il
y a conflit entre les propriétés structurales internes à la langue et des
faits de développement concernant le savoir supposé de l'enfant, il
convient de majorer ces derniers. Ainsi, par exemple, en termes li
nguistiques par-a (vache) est plus complexe que par (taureau) tout comme
tarnegol-et (poule) l'est plus que tarnegol (coq), en tant que formes
marquées (féminin) ; pourtant, en termes de développement, les enfants
israéliens connaissent les formes les plus complexes avant les formes
non marquées.
« There is no validity of attempting to compare subjects across
language-groups in any kind of absolute terms, for instance to claim
that an english-speaking children with m lu = 2,25 (Stage II in
Brown's system) is at the same stage of linguistic development as a
hebreu-speaking child th the same average value or mean length
of utterance » (Dromi et Berman, 1982).
Autour des années 70, les recherches interlangues ont surtout pris
la forme du recueil informel de données soit transversales, soit longi
tudinales bien entendu. Les transversales obtenues à partir
d'échantillons de discours d'un grand nombre d'enfants regroupés par
âge ou selon leur mlu peuvent différer notablement des données lon
gitudinales recueillies sur une longue période avec très peu d'enfants.
Si les objectifs des premières est de mettre l'accent sur des phases de
développement rendant possibles des comparaisons entre langues,
l'objectif des secondes est de reconstruire la séquence des acquisitions,
de mettre en évidence des différenciations dans les stratégies de pro
duction. Il s'agit de saisir avec plus de précision les intentions de l'enfant
tout particulièrement dans les débuts de l'acquisition où celui-ci n'est
pas capable de coder linguistiquement tous les aspects de la situation
communicative. Par conséquent les productions de l'enfant sont à
mettre en relation avec cette situation, notamment en ce qui concerne
sa dépendance à l'égard du savoir partagé avec l'interlocuteur.
Les avantages comparés des données « naturelles » de production
par opposition aux données recueillies à l'aide de techniques expéri
mentales ont déjà fait l'objet de nombreuses analyses et évaluations ;
ce que Karmiloff-Smith (1979) a fort justement qualifié de« dilemme
expérimental ». Les décalages entre les performances dans le langage
spontané et la mise en œuvre de savoirs comparables dans des situations
expérimentales ont été souvent notés. C'est ainsi que French (1981)
fait état de la capacité des enfants d'âge préscolaire d'exprimer des
contrastes dans des situations familières à l'aide de connecteur du
type mais, alors que Kail et Weissenborn (1980) ont montré dans des
recherches expérimentales que le développement de cette capacité,
tant pour les enfants français que pour les enfants allemands est très
progressif. De même, Berman et Sagi (1982) ont montré que bien avant
6 ans, des enfants hébreux peuvent utiliser des procédures linguistiques 566 Michèle Kail
distinctes pour les fonctions d'agent et d'instrument, mais en revanche,
les données issues d'un paradigme expérimental consacré à la même
problématique révèlent que même les enfants d'âge scolaire préfèrent
utiliser un marquage unique des deux noms agent et instrument (Ber-
man, Hecht et Clark, 1982).
En ce qui concerne l'exploitation des données d'acquisition en
situation « naturelle », on trouvera un exposé du questionnaire élaboré
dans le cadre du projet interlangues de Berkeley dirigé par Slobin dans
la première partie de cet article. Dans cette seconde partie, à chaque
fois que cela est possible, on tentera de montrer comment de telles
données et celles issues de recherches expérimentales plus ponctuelles,
plus aisément contrôlables, participent à l'élaboration d'une connais
sance plus approfondie des déterminants de l'acquisition.
I. — L'INTERPRÉTATION DES PHRASES SIMPLES
1. Le schéma de la phrase canonique
Dans l'article « Universal and particular in the acquisition of lan
guage », Slobin (1980) présente un ensemble de recherches menées à
Berkeley, Rome, Dubrovnik et Istanboul, illustrant les nécessités d'allier
travaux longitudinaux et travaux expérimentaux. Menées sur 48
(12 x 4) enfants de 2 à 4 ans 4 mois, c'est la première investigation
interlangues permettant de recueillir des données systématiques dans
des domaines aussi variés de l'acquisition du langage.
Chaque enfant examiné sur une période d'environ vingt heures
(avec un intervalle de dix jours) a été soumis à un ensemble d'épreuves
linguistiques et non linguistiques ; les données linguistiques concernent
tant la compréhension que la production spontanée et induite. Le
tableau ci-dessus présente les différentes épreuves :
Epreuves non linguistiques Epreuves de compréhension
— Mémoire à court terme — Relations de localisation
— Sériation d'objets — configurations statiques
— scènes dynamiques
Epreuves linguistiques — Compréhension de questions
— Relations agent/patient — • Discours spontané
—causales —induit
—temporelles — réponses à des questions
(before /after) — imitation
— Relations subordonnées — relations de localisation
relatives —agent/patient
—de comparaison 'acquisition du langage 567 L
Nous préciserons ultérieurement au cours de l'exposé et les raisons
du choix des 4 langues et les résultats obtenus concernant certains des
domaines syntaxico-sémantiques explorés dans ce programme.
Le domaine des relations d'ordre et de leurs liaisons avec les caté
gories sémantiques a suscité des controverses théoriques notamment
sur l'existence, la nature et le statut des universaux (cf. partie I).
Issues de courants psycholinguistiques variés, voire divergents, diverses
positions qualifiées de naturalistes — en ce qu'elles affirment que l'ordre
des mots refléterait l'ordre des pensées — ont formulé des prédictions
tant en ce qui concerne les premières productions de l'enfant qu'en ce
qui concerne la facilité relative d'acquisition de telle ou telle langue. Pré
dictions que n'ont pas confirmé les recherches génétiques interlangues.
Slobin examine tour à tour les points de vue de Bruner (1975), McNeill
(1975, 1979), et Osgood et Bock (1977). Selon Bruner, c'est l'interaction
mère-enfant qui, tout comme elle fonde les catégories sémantiques,
détermine l'ordre des mots. « Notre propre argumentation se rapporte
de manière plus générale au niveau grammatical et particulièrement à
une base sémantique ou pragmatique « naturelle » sur laquelle se cons
truiraient les règles grammaticales initiales. L'argument est le suivant :
les structures de l'action et de l'attention apportent des repères per
mettant l'interprétation des règles de distribution séquentielle dans la
grammaire initiale (un concept agent-action-objet-destinataire prélin
guistique aide l'enfant à appréhender la signification linguistique des
énoncés respectant l'ordre dans lequel apparaissent les catégories
casuelles comme agentif-action-objet-objet indirect et ainsi de suite) »
(Bruner, 1975, p. 17).
Ce qui signifie que les premières productions devraient être conformes
à l'ordre agent-action-objet-destinataire, et que les langues dont la
structure en diffère ou bien celles qui présentent des combinaisons
variées, devraient être plus difficiles à acquérir, implications que les
recherches interlangues ne confirment pas.
Le point de vue de McNeill (1975, 1979) s'articule sur un modèle
cognitif à base sensorimotrice, dans lequel les énoncés reproduisent la
séquence intrinsèque du schéma cognitif. Les « séquences intrinsèques »
relèvent tantôt du caractère séquentiellement dynamique et ordonné
de l'action (« l'objet » précède « le lieu » dans des contextes dynamiques
alors qu'il n'y a pas de priorité dans des contextes statiques), tantôt
des processus mentaux eux-mêmes. Ainsi par exemple, « l'actant »
précède « l'action » ou « l'objet » parce que le locuteur fait l'expérience
de son intention d'agir avant que l'action ne soit effectivement réalisée.
McNeill affirme en conséquence que la séquence actant-action ne
saurait être inversée lorsque l'enfant-locuteur est aussi l'actant ; en
revanche s'il parle des actions d'autrui, de telles inversions peuvent se
produire notamment parce que le jeune enfant ne sait pas prendre en
charge les intentions des autres. Cette conception conduit à un certain 568 Michèle Kail
nombre de prédictions, en particulier que les langues à ordre SVO
ou SOV seraient plus faciles à acquérir en même temps que sont évacuées
les productions non conformes aux « séquences intrinsèques ».
Pour Osgood et Bock (1977) l'existence d'un « ordre naturel » trouve
son fondement dans les processus perceptifs : « L'ordre naturel des
constituants correspond à celui qui fait l'objet d'expériences de com
préhension prélinguistique fondées sur la perception. » Les actants sont
placés en début de phrase parce que les êtres animés, humains, mobiles
sont susceptibles de capter l'attention. Osgood et Tanz (1977) écrivent :
« Indépendamment du type d'ordre dominant, dans le processus d'acqui
sition du langage, il y a un ordre SVO initial, spécifique des premières
productions. »
Comme le souligne Slobin (1980), au terme de ces conceptions
diverses, il est clair (et contestable) que l'anglais apparaît comme la
langue idéale des débuts de l'acquisition du langage ; de même qu'est
tout à fait contestable l'idée d'un ordre naturel, quelles que soient les
théories proposées pour accréditer cette idée.
L'un des universaux proposés pour rendre compte de l'acquisition
du langage trouve sa formulation la plus récente chez Pinker (1981), qui
écrit : « Dans les langues à flexion casuelle, les enfants commencent à
produire des phrases conformément à l'ordre dominant et utilisent cet
ordre comme un indice dans la compréhension avant qu'ils n'aient
maîtrisé la morphologie de leur langue » (p. 78). Si cette conception
d'une priorité génétique de l'ordre sur la morphologie en termes d'uni
versel linguistique a été avancée (Brown, 1973 ; Keeney et Wolfe, 1972),
et peut être compatible avec l'acquisition de l'anglais, en revanche les
données issues de langues différentes indiquent que ce n'est pas le cas.
Par exemple, Hakuta (1977, 1982) a montré que les jeunes enfants
japonais acquièrent simultanément les marques d'ordre et les flexions
et sont incapables d'utiliser les unes en l'absence des autres ; de même
en polonais les enfants de 2 ans font un usage cohérent des marques
casuelles et des marques d'ordre dans l'interprétation des phrases
(Weist, 1983). La réfutation la plus systématique de l'idée d'un universel
d'ordre guidant l'acquisition est réalisée dans l'étude de Slobin et
Bever (1982), qui ont comparé la compréhension de phrases simples
dans quatre langues différentes. Ces auteurs partent de l'idée que l'enfant
possède des capacités inductives qui lui permettent d'identifier les
formes canoniques de sa langue : de telles formes tendent à avoir des
agents définis, humains, qui fonctionnent comme thème, des verbes à
la forme active et un ordre des items qui reflète l'ordre de base de la
langue considérée : SVO pour l'anglais, et SOV pour le turc par exemple.
Rappelons que ces formes canoniques ne sont pas les plus fréquentes
dans l'environnement linguistique de l'enfant qui comporte un certain
nombre de formes imperatives et interrogatives, etc.
En ce qui concerne l'anglais, on a maintes fois démontré dans de

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