L'analyse des tâches complexes par les mouvements oculaires - article ; n°2 ; vol.70, pg 487-504

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L'année psychologique - Année 1970 - Volume 70 - Numéro 2 - Pages 487-504
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1970
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J. Pailhous
L'analyse des tâches complexes par les mouvements oculaires
In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°2. pp. 487-504.
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Pailhous J. L'analyse des tâches complexes par les mouvements oculaires. In: L'année psychologique. 1970 vol. 70, n°2. pp.
487-504.
doi : 10.3406/psy.1970.27911
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1970_num_70_2_27911REVUES CRITIQUES
L'ANALYSE DES TACHES COMPLEXES
PAR LES MOUVEMENTS OCULAIRES
par Jean Pailhous1
Laboratoire de Psychologie du Travail de VE.P.H.E.
I. — INTRODUCTION
L'étude des mouvements oculaires a donné lieu, depuis la fin du
siècle dernier, à de très nombreux travaux de recherche fondamentale
ou appliquée qui s'inscrivent pour l'essentiel dans deux disciplines : la
physiologie et la psychologie. Dans cette dernière discipline, les problèmes
abordés à l'aide de cette technique sont multiples et variés : de certains
aspects des lois de la psychophysique à l'évolution psychogénétique.
Nous nous bornerons, quant à nous, à l'examen, sur des sujets adultes,
des elaborations de stratégie perceptivo-motrice dans des tâches
complexes. C'est dire que nous laisserons de côté les études de l'activité
perceptive de l'enfant comme instrument d'analyse du développement
cognitif (Piaget et Vinh Bang, 1961 ; Zaporojets, 1965 ; Vurpillot, 1968) ;
en outre, nous avons renoncé à traiter des travaux sur la lecture tant
leur nombre est considérable. L'ergonomie, où « le contrôle visuel est
fondamental et se trouve parfois toucher à des limites de fonctionne
ment » (A. Lévy-Schoen, 1969), fournira une partie de nos exemples.
Les problèmes techniques posés par ce type d'analyse sont généraledifficiles ; néanmoins, nous ne rappellerons ici ni les techniques
d'enregistrement (Macworth, 1960 ; Yarbous, 1967 ; Lévy-Schoen, 1969),
ni la nature des mouvements oculaires d'exploration (Chambers, 1962 ;
Yarbous, 1967 ; Lévy-Schoen, 1967, 1969; Vurpillot, 1969). Pour un
exposé plus complet, on se rapportera au remarquable ouvrage The eye
1. Attaché de recherches au C.N.R.S. 488 REVUES CRITIQUES
par H. Davson (1962) et, plus particulièrement, à Movements of the eyes
de M. Alpern (1962).
Dans la plupart des situations expérimentales, c'est à partir des
performances du sujet que le psychologue fonde son analyse et met à
l'épreuve ses hypothèses. Ces performances s'expriment, en général, de
façon non ambiguë et clairement manifeste : le sujet trie des cartes,
appuie sur des clefs, énonce des prédictions, effectue des déplacements...
Or, dans beaucoup de tâches complexes qui nécessitent la mise en jeu
de mécanismes intellectuels très élaborés, les réponses motrices ou
verbales ont souvent le double caractère suivant : d'être peu apparentes
et d'être rares (on peut citer à cet égard des tâches professionnelles
comme le contrôle à distance, la surveillance radar et même dans un
autre domaine le jeu d'échecs). Dans ces tâches, considérer la séquence :
prise d'information, traitement de cette information, action du sujet,
et analyser ces actions (la chronique des réponses) pour inférer les pro
cessus intellectuels mis en jeu, est souvent un mode d'approche insuf
fisant (par exemple, le déplacement des pièces dans le cas du jeu
d'échecs). Bien plus significative est, en général, l'analyse du prélèvement
de l'information qui traduit mieux les hypothèses et les choix des sujets.
Si l'essentiel de l'information présentée est de nature visuelle, cas
le plus fréquent, alors les mouvements oculaires sont évidemment un
moyen privilégié de contrôle du prélèvement de l'information dans la
mesure, bien entendu, où il est possible de reconstituer le trajet du
regard sur le spectacle lui-même.
Ceci dit, ces techniques très raffinées ne doivent pas faire perdre
de vue que, dans certains cas, des méthodes plus simples apportent au
moins autant de renseignements sur la prise d'information.
Krivohlavy (1965), par exemple, contrôle le prélèvement de l'info
rmation en recouvrant les différentes sources — des cadrans — d'une
feuille de papier pouvant être soulevée par le sujet au cours de l'ex
écution de la tâche ; Jerison (1963) opère avec des flashes lumineux.
Leplat (1960) analyse les modes de structuration perceptive en utilisant
des techniques plus complexes, mais ne faisant pas appel aux mouve
ments oculaires ; d'ailleurs, l'observation pure et simple de l'œil du
sujet pendant la tâche peut fournir de nombreuses données. Lévy-
Schoen (1967) dit par exemple : « II faut reconnaître que les cas ne sont
pas rares où, dans un projet d'expérience, on recherche des moyens
techniques très élaborés pour analyser des phénomènes qui seraient
mieux reconnus et appréciés à l'œil nu. Ceci est vrai, surtout dans un
domaine tel celui des mouvements oculaires, où toutes les techniques
d'enregistrement introduisent un nombre considérable d'artefacts. »
Par ailleurs, lorsqu'on interprète des données provenant de l'enr
egistrement des mouvements oculaires, un double problème se pose.
a) Voir sans regarder : quand on prélève les fixations visuelles et
qu'on analyse les résultats, il ne faut pas perdre de vue qu'on suppose J. PAILHOUS 489
que l'ensemble des fixations fournit le total des informations prélevées.
Or plusieurs auteurs, J. F. Mackworth and N. H. Mackworth (1958),
Gould et Shaffer (1965), Gainer et Obermayer (1964), dans des tâches
différentes — détection de chiffres dans une matrice, lecture de cadran,
inspection — ont constaté qu'un certain nombre d'informations étaient
prélevées sans qu'il y ait eu de point de fixation sur la source. Ce qui
nous renvoie au rôle de la rétine périphérique.
b) Regarder sans voir : d'un autre côté, et réciproquement, on suppose
que s'il y a fixation, il y a transmission d'informations : or, plusieurs
auteurs ont remarqué que des signaux pertinents étaient fixés sans être
détectés. En outre, de très nombreuses études ont montré qu'il y avait
des points de fixation évidemment non en dehors du dispositif
expérimental, par exemple. Souvent la durée de ces fixations est inhabi-
tuellement longue, et généralement les auteurs interprètent ces fixations
comme provenant du fait que le sujet traite de l'information, pense à
autre chose, ou repose son œil (Gainer, Obermayer, 1964).
Les données simultanées sur la convergence et l'accommodation
visuelles permettraient, à notre avis, de trancher ce problème la plupart
du temps1.
Ces réserves étant faites, il n'en reste pas moins vrai que l'enregi
strement des mouvements oculaires est une technique d'analyse précieuse
dont il n'est pas commode de faire l'économie dans un certain type de
tâche.
Lorsqu'un psychologue utilise cette technique, il semble qu'il vise
deux catégories d'objectifs qu'on peut caractériser globalement ainsi :
— soit « savoir ce que le sujet voit », c'est-à-dire identifier les indices
prélevés par le sujet ; on rencontre ce genre de préoccupation dans
certaines tâches de surveillance, de tri, d'exploration de figures, etc. ;
— soit, par l'intermédiaire « de ce qu'il voit », d'induire et de caractér
iser les processus intellectuels, conscients ou non, mis en jeu par
le sujet dans l'accomplissement de la tâche. Ces dernières rentrent
alors la plupart du temps dans la catégorie des tâches de résolution
de problèmes : incidents un poste de contrôle à distance, jeu
d'échecs, etc.
Bien entendu, ces deux types d'objectifs peuvent être deux moments
d'une même recherche (les exemples donnés ci-dessus n'ont qu'une
valeur indicative), ils peuvent parfois même être traités ensemble,
néanmoins, il semble commode de les distinguer ; en effet, il semble que
leur confusion et la difficulté d'atteindre le second objectif soient
responsables d'un certain nombre d'études qui n'aboutissent à rien et
1. Dans un domaine voisin, certains auteurs ont insisté sur l'importance
des clignements palpébraux qui, dans les tâches contraignantes, marquer
aient la fin d'unités logiques ; il semble, pour l'instant, qu'il s'agisse plus là
d'hypothèses que de faits solidement établis. REVUES CRITIQUES 490
qui, parfois, entraînent même des contresens dans les interprétations.
C'est dans ce cadre que nous analyserons les travaux qui nous
ont paru les plus significatifs, sans souci, bien entendu, de tendre à
l'exhaustivité.
II. — NATURE DE LA TACHE
ET ACTIVITÉS PERCEPTIVES
On peut, bien entendu, étudier la perception visuelle à de nombreux
points de vue, dont le plus classique est le point de vue psychophysio
logique : effets de champ, seuil de discrimination, vision des couleurs...
(W. N. Dember, 1960). Parler d'activité perceptive, par contre, revient
à faire appel « aux processus intervenant au sein des perceptions dans
la mesure où il s'agit de relier les centrations (fixations) à des distances
dans l'espace ou dans le temps excluant une interaction immédiate »
(Piaget, 1961) ; telles sont les activités d'exploration. Vurpillot (1969)
pose clairement le problème : « Dès l'instant où une partie1 seulement
des fixations oculaires possibles sur un stimulus est réalisée par un
individu, leur distribution traduit un choix et devient une source de
renseignements sur l'activité intellectuelle de cet individu, à propos
de ce stimulus. »
On envisagera alors les points de fixation comme témoignant,
chez le sujet, de l'existence d'un programme d'exploration.
On peut toujours postuler l'existence de ce programme d'explo
ration. Ainsi, par exemple, dans une tâche aléatoire pour le sujet, une
répartition aléatoire des points de fixation ne témoigne pas de la non-
existence d'un programme d'exploration, mais plutôt de l'existence d'un
programme adapté à la nature de la tâche et à l'état du sujet vis-à-
vis de cette tâche (absence d'hypothèse ou changement fréquent
d'hypothèse).
Cependant, selon l'objectif du chercheur, il peut être sans intérêt
de prendre en compte cet aspect des mouvements oculaires. Ce peut
être un détour inutile, voire, à la limite, nuisible dans la mesure où
il risque de camoufler le vrai problème (J. Leplat, J. Pailhous, 1969) ;
S. Tasiak et Thomas (1968), utilisant les mouvements oculaires comme
indicateur, présentent des photographies de personnages à un groupe
de malades psychiatriques et à un groupe contrôle et constate que le
groupe de malades évite la face des sujets photographiés. Exactement
dans le même sens, W. Webb, A. Matheny, G. Larson (1963) ont étudié
les comportements d'approche ou d'évitement. Dans ces cas, on pourra
1. L'ensemble des points de fixation recouvrirait-il exhaustivement le
stimulus que l'ordre de ces fixations serait un indicateur de l'activité intel
lectuelle. J. PAILHOUS 491
ajouter l'enregistrement des points de fixation à la batterie des tests
permettant de faire le diagnostic des maladies mentales considérées.
Ici, la simple concomitance entre « entrée et sortie » de la boîte noire,
sans faire appel à des mécanismes hypothétiques, a permis l'atteinte de
l'objectif du chercheur.
Par contre, présenter à des sujets des figures de tous types pour
voir ce qui est fixé et non fixé, sans hypothèse préalable, sans objectif
particulier, n'a aucun sens. Par exemple, L. Zusne et K. Michel (1964)
présentent 42 polygones à 13 sujets pour « savoir comment les gens
percevaient les formes non représentatives ». Or, ces études pullulent :
radiologie, photographies diverses, sans parler des chiens examinant
des figures géométriques, ou des « jeunes hommes en pleine santé
examinant des photos de jeunes femmes, attrayantes et peu vêtues ! ».
Parfois plus graves encore sont les études qui, sans remonter à
cette notion de programme d'exploration et donc à celle de processus
intellectuels, tirent des conclusions des seuls patterns de mouvements
oculaires. On en trouve de nombreux cas dans les recherches portant
sur l'activité oculo-motrice des pilotes de jets (comptes rendus de la
NASA). Si une source d'informations non fixée par le sujet est jugée
importante par l'expérimentateur, celui-ci s'efforce de la faire percevoir
par le sujet en augmentant sa surface, sa position... Alors que la plupart
du temps le problème n'est pas là, mais réside dans des stratégies,
bonnes ou mauvaises, mais différentes du sujet.
Le problème central paraît, ainsi, bien souvent celui de la nature
de la tâche pour le sujet, cette nature de tâche devant être analysée
sous l'angle des mécanismes intellectuels.
La classification que nous proposons est, par certains aspects,
arbitraire et, en outre, elle n'a aucune prétention à l'exhaustivité ;
néanmoins, elle nous paraît avoir le mérite de poser clairement quelques
problèmes cruciaux.
A) Identification du processus de recherche
d'un objet préalablement défini
On peut faire deux remarques préliminaires :
— L'aspect aléatoire des tâches prises en compte ici vient de l'i
ncertitude spatiale qu'on peut avoir sur les stimuli. Si l'incertitude n'est
que temporelle, enregistrer le mouvement des yeux n'a pas d'intérêt,
sinon pour savoir à quels moments la source est fixée.
— Lorsque le sujet est confronté à une tâche nouvelle pour lui,
lorsque la production ou la présence des stimuli ne lui apparaît pas
comme clairement nécessaire, pour reprendre une distinction de Ver-
gnaud (1964), alors dans un premier temps, il pourra considérer cette
tâche comme aléatoire. Ce n'est qu'avec l'apprentissage qu'il prendra
en compte les régularités et les règles. 492 REVUES CRITIQUES
Un certain nombre de tâches — dites le plus souvent de « détection » —
rentre dans cette catégorie.
Signalons, par exemple, les travaux de K. Ellis (1968) qui, dans une
tâche où les signaux sont répartis aléatoirement au milieu d'un fond
jouant le rôle de bruit, étudie :
1° Le relief du signal par rapport au fond ;
2° L'influence de la taille du dispositif ;
3° Le rôle du temps imparti à la recherche.
L'auteur montre ainsi la tendance à être « fasciné » par un signal,
et il montre les effets de l'exploration libre comparée à l'exploration
systématique, du rythme libre comparé au rythme imposé ; Michon
(1961) Towsend et Fry (1960) ont travaillé dans cette direction. Gould
et Schaff er (1965) traitent de la discriminabilité du signal fixé. L'expé
rience consiste pour le sujet à détecter le nombre de fois qu'un chiffre
donné apparaît dans une matrice carrée de 36 chiffres. La taille de
la matrice, et les séparations entre chiffres, sont telles qu'en toute
rigueur il faudrait 36 fixations. Or, les auteurs n'en trouvent que la
moitié en moyenne (avec variation importante selon les chiffres),
résultat qui renvoie directement au rôle de la rétine périphérique.
On pourra voir aussi A. Schaff er et J. P. Gould (1964). En effet, dans
ces tâches où il y a un degré d'incertitude sur la position du signal
pertinent, le rôle de la rétine périphérique est primordial.
Williams (1965, 1966, 1967, 1968) a abordé très clairement ce
problème en se demandant comment les caractéristiques de la cible
et du fond affectent le processus de recherche. La cible est caractérisée
par une taille, une forme, une couleur. Elle est noyée au milieu de
stimuli différents de la cible par les valeurs d'un ou plusieurs descrip
teurs. Si la cible est un grand carré rouge, il y aura des petits carrés
rouges, de grands ronds rouges..., des petits ronds rouges..., des petits
ronds bleus... ; un nombre de deux chiffres que le sujet doit détecter
se trouve à l'intérieur de la figure cible. On donne plus ou moins d'i
nformations sur cette cible — elle est grande, c'est un carré, c'est un
grand carré. L'auteur analyse l'influence de ces informations sur le
processus d'exploration et sur le temps de détection. Un modèle mathé
matique tenant compte de similarités estimées sur la forme, la couleur,
la brillance, la taille, permet de prédire correctement les performances
des sujets. Williams observe que le sujet trie les stimulus descripteur
par descripteur et dans l'ordre : couleur, taille, forme. Cet ordre est
certainement influencé par les capacités de la rétine périphérique.
Evidemment, lorsque Williams tente d'adapter son modèle à la recherche
d'un objet sur une carte géographique — dont on peut supposer que le
contenu cognitif n'est pas neutre pour le sujet — alors, son modèle
ne prédit plus rien du tout.
Dans les tâches dont nous avons parlé, les signaux sont non seule- J. PAILHOUS 493
ment aléatoires, mais ils sont de plus indépendants ; comme le souligne
J. W. Senders (1967), ce sont typiquement des situations de laboratoire ;
dans la vie courante, les signaux sont non seulement dépendants mais,
en outre, les environnements ne pas stables.
Il existe de très nombreuses études faites sur des situations concrètes
(militaires trop souvent !). Les sur les radars, en particulier,
sont fréquentes et un nombre non négligeable d'entre elles présentent
quelque intérêt. Baker (1967) étudie la distribution des points de fixa
tion pendant une surveillance radar ; il constate la présence de points
de fixation non pertinents de l'autre côté de la ligne de rotation. Il
compare ainsi trois situations : radar ordinaire avec rayon de balayage,
radar avec un secteur de balayage (limitant la surface à explorer), tournant avec rayon fixe (minimisant les mouvements de la tête).
Gerathewolh (1952) effectue une analyse des oculaires
dans divers types d'opérations, mettant le radar en jeu : il montre entre
autres l'augmentation significative des durées de fixation de 430 ms
à 1 270 ms. On peut rapprocher ces études de celle menée sur l'activité
perceptive du conducteur d'automobile sur son environnement (et
non sur son tableau de bord) : analyse de la localisation des fixations
et rôle de déclencheur de la fixation, joué par la rétine périphérique
pour les signaux routiers, par exemple (Anonyme, 1969 ; N. R. Bartlett
et al., 1962).
De très nombreux travaux portent aussi sur la perception de pho
tographies aériennes ou de cartes. Enoch, Fry, Towsend (1959) analysent
la recherche de symbole sur des cartes expérimentales sous quatre
conditions. Zeidner et Sadacca (1960), L. Thomas (1968) montrent
que, dans l'interprétation des photos aériennes, les sujets expérimentés
omettent 54 % des détails significatifs ; on pourra aussi voir Towsend,
Fry, Enoch (1958), Katz, Metlay, Cirincione (1964), Enoch, Wild
(1957).
Il va de soi que le problème devient différent lorsqu'il s'agit de lecture
de radiographie médicale par exemple ; remarquer que les fixations
sont concentrées sur le bord des poumons (Thomas et Landsdown, 1963),
que des radiologistes entraînés omettent 25 % à 30 % de radios positives
(Tuddenham, Guilaud in Thomas, 1968) est intéressant en soi et permet
de diagnostiquer un réel problème chez les radiologistes, mais rester
à ces constatations ne conduit à rien.
En conclusion, dans toutes ces tâches, les mécanismes intellectuels
mis en jeu par le sujet sont sommaires et ne forment pas le noyau du
problème posé par le chercheur. L'enregistrement des mouvements
oculaires devient en quelque sorte une fin en soi.
Quoi qu'il en soit, il s'agit toujours pour le sujet, dans ce type de
tâche, de détecter un stimulus plus ou moins complexe plongé dans un
fond plus ou moins bruyant, alors que pour le sujet, la localisation de
ce stimulus est incertaine. Il y a, certes, programme d'exploration 494 REVUES CRITIQUES
dans la mesure où le sujet a une certaine information — pas toujours
explicitée, ni même prise en compte par les auteurs — sur la cible.
Ceci renvoie au triple problème suivant :
1° Les propriétés physiques du stimulus ;
2° Le rôle de la rétine périphérique ;
3° Les probabilités subjectives d'apparition ou de localisation du
stimulus.
Mais ce programme d'exploration porte sur la détection de stimuli
définis comme pertinents, ce qui donne aux mouvements oculaires
une signification immédiate : l'accent est mis sur le recueil d'informat
ions. Dans la terminologie de Vergnaud (1964), ces tâches sont à la
fois aléatoires et contemplatives, c'est-à-dire que les réponses oculomo-
trices du sujet ne modifient pas les états de la nature. Dans ces tâches,
les paramètres les plus intéressants seront la durée, la localisation et
la répartition (les zones de concentration, par exemple) des points de
fixation.
Nous verrons qu'il en va tout autrement dans les tâches du deuxième
type où le programme d'exploration ne porte pas sur la détection d'un
stimulus, mais sur le recueil de l'information pertinente au cours de
ce qu'on peut appeler un raisonnement.
B) Identification de processus de traitement
METTANT EN JEU DES RÈGLES PRÉALABLEMENT DÉFINIES
Dans ce type de tâche, les mouvements oculaires ne sont pas du
tout une fin en soi, ce sont les réponses du sujet parmi beaucoup d'autres
réponses, gestuelles, verbales, etc., qui peuvent se révéler plus intéres
santes dans certains types de tâches. Le statut de ces réponses change
par rapport au premier type de tâche, celles-ci deviennent des indices
observables de mécanismes hypothétiques, donc, non directement
observables. Cette perspective, qui est maintenant triviale en ce qui
concerne les réponses gestuelles par exemple, est peu répandue en ce
qui concerne les activités perceptives que, dans ce cas, nous préférerions
appeler activité oculomotrice pour mettre l'accent sur la réponse — donc
au niveau de la sortie de la boîte noire — plutôt que sur l'aspect infor-
matif qui est l'entrée de cette même boîte noire. Le fait qu'il s'agissait
de mouvements oculaires a contribué à perpétuer cette ambiguïté.
En donnant à cette partie le titre de « tâche de résolution de problème »,
nous avons simplement voulu insister sur l'importance des processus
intellectuels et sur le fait que, pour le sujet, les situations de ce type
sont souvent problématiques — au sens courant du terme — ou du
moins longues à apprendre.
a) Une étude de Yarbous (1967), G. Razran (1961), nous permettra
d'illustrer d'une façon très simple notre propos. Cet auteur présente
à des sujets une photographie représentant une scène familiale, et il j. PAiLHOUS 495
enregistre les mouvements oculaires d'explorations sous différentes
consignes, par exemple : en faisant estimer l'âge des personnages, en
demandant ce que la famille faisait lorsque le visiteur arriva, en explo
ration libre (sans consigne), etc. Les graphes ainsi obtenus sont extr
êmement révélateurs du poids, mais non de la nature des mécanismes
intellectuels induits par la consigne.
Cette étude pose en elle-même un problème important. Elle montre,
par exemple, que les propriétés physiques du stimulus n'ont d'impor
tance que lorsqu'on cherche ce stimulus et qu'il est plus ou moins
difficile à trouver, ou lorsqu'on fait « regarder » n'importe quoi aux
gens, par exemple : dans l'exploration des figures géométriques, les
points de fixation sont aux angles, qui sont dits alors plus « informatifs ».
Mais dès qu'il y a activité intellectuelle de l'opérateur, le poids de ces
propriétés physiques dans la trajectoire visuelle est secondaire par
rapport au poids du programme d'exploration déterminé par le contenu
cognitif de la tâche. Or, si l'on considère les tâches étudiées, dont le
contenu cognitif est souvent important, les contresens dans les inter
prétations des mouvements oculaires sont fréquents.
Encore faut-il, pour que l'enregistrement des mouvement oculaires
soit intéressant, qu'il apporte quelques informations au chercheur,
c'est-à-dire que la solution ne soit pas triviale.
Ceci paraît évident et pourtant I. T. Kaplan et W. N. Schoenfeld
(1966) présentent à des sujets quarante fois cinq lettres anagrammes.
Les vingt premiers anagrammes, puis les dix suivants, puis les dix der
niers, obéissaient chacun à une règle. On enregistrait les mouvements
oculaires pendant que les sujets résolvaient les anagrammes. Les pat
terns de fixation des sujets qui découvraient la règle obéissaient à l'ordre
de la solution jusqu'à cinq fixations, une par lettre (!). Quand la règle
qui résout les anagrammes change, alors les patterns de fixation chan
gent et suivent la nouvelle règle (sic). La réponse oculomotrice peut
être regardée comme la contrepartie du mental set (resic). On
vraiment se demander par quel miracle il aurait pu en être autrement.
b) Par contre, l'analyse des mouvements oculaires comme indica
teurs de processus intellectuels prend tout son sens dans des tâches
complexes. Pushkin (1964) s'attaque ainsi au processus de résolution
de problèmes d'échecs qui ont donné lieu à un nombre considérable
de recherches (par exemple de Groot, 1965, 1966). Le sujet, confronté
à une partie déjà élaborée, devait jouer un trait pour les blancs. Le sujet
ignorant la genèse de la situation, le rôle essentiel pour la solution est
joué par l'analyse visuelle qu'il fait des pièces, de leurs propriétés et de
leurs positions relatives. Très astucieusement, Pushkin fait, en outre,
verbaliser les sujets sur leur propre version de la solution, car il obtient
ainsi deux protocoles de réponses (oculomoteur et verbal) très redon
dants entre eux, mais qui se valident l'un l'autre en cas d'accord. Nous
reviendrons sur ce problème important du statut des réponses.

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