L'analyse du capitalisme périphérique en question : la thèse de la dépendance-stagnation - article ; n°77 ; vol.20, pg 27-78

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Tiers-Monde - Année 1979 - Volume 20 - Numéro 77 - Pages 27-78
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Alain Cournanel
L'analyse du capitalisme périphérique en question : la thèse de
la dépendance-stagnation
In: Tiers-Monde. 1979, tome 20 n°77. pp. 27-78.
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Cournanel Alain. L'analyse du capitalisme périphérique en question : la thèse de la dépendance-stagnation. In: Tiers-Monde.
1979, tome 20 n°77. pp. 27-78.
doi : 10.3406/tiers.1979.2851
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1979_num_20_77_2851L'ANALYSE
DU CAPITALISME PÉRIPHÉRIQUE
EN QUESTION : LA THÈSE
DE LA DÉPENDANCE-STAGNATION1
par Alain Cournanel*
La thèse de la dépendance-stagnation (tds)2 considère le sous-déve
loppement3 comme un effet de la domination du capitalisme, imposée de
l'extérieur, sur les économies autocapitalistes. Elle explique le blocage
de la croissance capitaliste dans les économies sous-développées, par la
combinaison de multiples formes de dépendance et de mécanismes
internes aux économies considérées (tous ces facteurs de blocage étant à la sphère du capitalisme). La tds représente un progrès décisif
par rapport à l'approche dualiste4.
Néanmoins sa démarche générale et ses conclusions sont très contest
ables. Nous nous proposons de le montrer à partir de travaux représent
atifs de ce courant théorique. Cet exposé ne prétend pas être exhaustif.
Nous avons choisi de l'axer sur les liaisons entre dépendance technolo
gique, inégalité de la répartition, stagnation et hypertrophie des activités
* iedes et Faculté de Droit et de Science économique de Reims.
1. Ce texte ne traite pas des analyses qui, tout en procédant d'une problématique fondamental
ement semblable à celle que nous exposerons ici, écartent ses implications stagnationnistes.
Cette opération est rendue possible par la prise en considération de couches ou de classes
(la « technobureaucratie ») nouvelles permettant à l'offre du secteur « moderne » de l'économie
de créer sa propre demande (voir notamment L. С Bresser Pereira, Estado e subdesenvolvi-
mento industriali^ado, Sâo Paulo, Editora Brasiliense, 1977, p. 242). Ces théories réclameraient
des développements supplémentaires qui dépassent les limites que nous nous sommes
fixées ici.
2. Encore appelée thèse stagnationniste dans le texte.
3. Nous utiliserons indifféremment, et sans guillemets, les termes de sous-développement
et périphérie, d'économie développée et de centre, sans adhérer aux problématiques qu'ils
impliquent.
4. Voir С Benetti, L'accumulation dans les pays capitalistes sous-développés, Anthropos,
1974, p. 110. Voir également la première partie de cet ouvrage.
Revue Tiers Monde, t. XX, n° 77, Janvier-Mars 1979 2 8 ALAIN COURNANEL
improductives. Pour conclure nous reviendrons d'une façon plus géné
rale sur les rapports entre dépendance et blocage de l'expansion du
capitalisme à la périphérie.
I. — Les principales articulations de la thèse
Nous aborderons successivement les points suivants : dépendance
technologique et concentration des revenus, concentration et « modèle »
d'accumulation.
i . Concentration des revenus et dépendance technologique
Nous reprendrons ici l'exposé de Benetti. Deux cas sont envisagés :
technologie incorporée dans des équipements importés, incorporation,
dans des équipements produits dans les économies sous-développées,
d'une technologie mise au point dans les économies capitalistes
développées.
i) Répartition et changement technologique incorporé dans des équipements
importés. — Benetti pose au préalable une série d'hypothèses :
— le taux d'accumulation est nul car le raisonnement « ... se limite aux
effets du changement technique appréciés en dehors du mouvement
qui les produit »5;
— l'emploi est supposé constant;
— niveaux et évolution des salaires sont donnés, ainsi que la nature des
techniques de production;
— la production nette est représentée par une quantité Y du bien de
consommation С (différent du moyen de production M) dont le prix
est supposé égal à i;
— le prix de l'équipement, exprimé en termes de biens de consommation,
est Vm.
En ordonnée du graphique i figure la productivité du travail en
termes de marchandises (ici les biens de consommation) et en abscisse le
prix du moyen de production par travailleur, en termes de quantité de
travail.
5. C. Benetti, L'accumulation dans les pays capitalistes sous-développés, Anthropos,
P- I76- LE CAPITALISME PERIPHERIQUE
М L'expression — donne le prix du moyen de production par travail-
leur en termes de marchandise (en effet Vm est le prix du moyen de pro
duction par rapport au prix du bien de consommation, le salaire W porté
sur les ordonnées est lui aussi exprimé en biens de consommation, et
correspond donc à une certaine quantité de travail, à une durée de travail.
*
donne le prix du moyen de production par travailleur
exprimé en quantité de travail. Nous aurons ainsi « la quantité de travail
commandée par le prix moyen de production »6.
Graphique i. — Benetti, op. cit., p. 176
Illustration non autorisée à la diffusion
Rappelons tout d'abord la situation en économie capitaliste déve
loppée. On suppose un changement technologique qui accroisse le
rapport travail indirect / travail direct pour un niveau de production
P' la nouvelle technique donné. P représentant la technique initiale,
incorporant le type de changement défini ci-dessus, la productivité du
travail va passer de PC à P'C (cf. diagramme 1). En admettant une hausse
du salaire proportionnelle à celle de la productivité, on passe graphique-
OW CP'
ment de W à W7 puisque „ = -^ .
6. Benetti, op. cit., p. 177.
7. Le salaire est représenté par О W puis О W' sur le graphique 1 . Cette hypothèse sur la
hausse du n'est pas aussi innocente qu'on pourrait le penser. C. Furtado et S. Amin en
font une de leurs thèses essentielles dans leur analyse des économies du « centre ». 3O ALAIN COURNANEL
OC représente, rappelons-le, le prix du moyen de production par
travailleur en termes de quantité de travail.
M.P/z? M.Vm
О W . OC = Lj w W . W = — L = — soit le prix du moyen de production
par travailleur en termes de marchandises.
OW.OC devient OW'.OC avec la hausse de la productivité. Le
profit par travailleur passe de PD à P' E, PC et P' С représentant, avant
et après le changement de productivité, le produit par travailleur en
termes de marchandise, soit Y/L.
Ce produit se divise en salaire et profit. Autrement dit Benetti fait
le postulat implicite qu'aucune part du produit n'est consacrée au rempla
cement de l'équipement usé, au renouvellement du Capital. On reviendra
sur ce point dans la partie critique. La formule du taux de profit utilisé
par Benetti sera :
PD profit en termes de marchandise/travailleur
OW.OC prix du moyen de production en termes
de
Cette formulation reprend celle de Sraffa.
PD — i
Sur le graphique i, le taux de profit _ = -^-=r (égalité qui se
démontre en considérant les triangles semblables RWO et DWP). Avec
P'E i
le changement technologique, le taux de profit devient : _ = -^-=r
ow .ос ок.
P' EW (on parvient à ce résultat à partir des triangles semblables
et W OR).
Le profit par travailleur augmente puisqu'il passe de PD à P' E, mais
le taux de profit est resté constant tandis que s'accroissait la productivité
du travail.
Pour la technique initiale P, la part du profit dans le revenu est PD/PC
(Benetti faisant implicitement l'hypothèse que tout le produit est distribué
en revenu) :
PD OW.OC PD
PC PC 'OW.OC
prix du moyen de production/travailleur
OW . OC en termes de marchandises
PC prix du produit/travailleur en termes de LE CAPITALISME PERIPHERIQUE 31
La part du profit dans le revenu correspond donc à l'expression
suivante :
prix du moyen de production/travailleur en termes de marchandises
prix du produit/travailleur en termes de marchandises
X taux de profit.
On retrouve les formulations de Sraffa pour le système étalon :
profit
prix du produit net étalon
profit
prix du moyen de production du système étalon
prix du moyen de production du système étalon
X prix du produit net étalon
prix moyen de du système étalon
= taux de profit X prix du produit net étalon
En passant à la technique P', la part du profit dans le revenu deviendra
P'E OW'.OC P'E
F С Р'С X OW'.OC
^ OW'.OC OW.OC Or — =j7-p; — = — =rp^ — , et nous avons vu que
P' E PD 1
OW'.OC OW.OC OR'
P'E PD
En définitive = =^ et la part des profits dans le revenu restera
la même.
Considérons à présent la situation d'une économie sous-développée
qui importe équipements et techniques de production.
a . Dans un premier temps Benetti considère le cas de l'investissement
de substitution, c'est-à-dire « l'investissement qui réalise le saut techno
logique en remplaçant dans des industries données les techniques jusque-
là utilisées dans le système productif dominé, par des techniques
modernes »8.
Au départ donc, une technologie artisanale ou semi-artisanale corres-
8. С Benetti, op. cit., p. 175. 32 ALAIN COURNANEL
pondant à Po (diagramme I) et au niveau de salaire OW0. On suppose
que dans ces conditions on obtient le taux de profit i/OR9.
A la technique Po correspond la productivité moyenne du travail Po A
(ou le produit net en termes de marchandises bien de consommation par
travailleur). Le profit par travailleur est Po B. Le produit OW0 . О А
représente le prix du moyen de production par travailleur en termes de
marchandise. En effet, la technique n'étant pas importée, l'évaluation est
faite en fonction du salaire local.
Benetti suppose le remplacement de la technique Po par P' qui est
importée.
Graphiquement, l'investissement de substitution fait passer de Po A
à P' С (situé sur une autre perpendiculaire à l'axe des abscisses). L'auteur
introduit enfin l'hypothèse (qu'il considère comme la plus favorable pour
le pays sous-développé) que le passage de Po à P' s'accompagne d'une
hausse du salaire de OW0 à OW. Le salaire du pays sous-développé
devient celui de l'économie développée qui produit la technique P' et
l'équipement dans lequel celle-ci s'incorpore.
Le taux de profit en P', pour les deux types de pays, est :
P'E _ i_ = OR*
OW'.OC
Po à P' le taux de profit est resté le même. Mais la part des profits dans De
le revenu fait intervenir non seulement le taux de profit mais aussi le
prix du moyen de production
rapport rr prix r— du -: produit r~- •
, . OW0.OA Pour la technique Po, ce dernier est — — — т — .
1 0 Л
OW'.OC
Pour P', le rapport devient — =^y; — (le salaire utilisé dans ces
formules est toujours celui de l'économie qui produit l'(es) équipe
ments) considéré(s).
OW0.OA OW'.OC
Comparons — ^— т — et — 57-^ — .
OW'.OC OW0.OA
1) Supposons que p, c > p д .
с/. Supposition que Benetti estime « acceptable » et utile pour « permettre une hypothèse
significative... », p. 179. LE CAPITALISME PERIPHERIQUE 33
wl ,, , OC OW0 P'C 2) II en découle _> — ._.
OW0 OW0 P0A CG 3) Construisons W" tel que ^^77 =
W" ne peut se confondre avec W, puisque ce dernier point est tel que :
Etant donné 3) et 4) on peut écrire :
P'C OW0 OC
> x >> *
Ce qui est vérifié par hypothèse et par construction. Le 1) sera donc
OW'.OC OW0.OA
également vérifié. Mais si — 57-^ — > — 5— т — , cela signifie qu en
P' le rapport passant de la technique Po à la technique
prix moyen de production
prix du produit
augmente. Le taux de profit restant constant, la part des profits dans
le revenu (qui résulte du produit des deux expressions précédentes) croît.
Ainsi, l'incorporation de techniques permettant d'assurer le saut
technologique entraînera la concentration du revenu. Pour éviter cette
évolution il eût fallu que le salaire en économie sous-développée soit
passé de Wo à W", soit une augmentation supérieure à celle enregistrée
dans l'économie développée. Ce qui est peu réaliste.
b) Benetti envisage ensuite l'hypothèse de l'investissement d'expans
ion. On se situe dès lors « au-delà du saut technologique »10. Sur le
graphique I cela revient à admettre que l'économie sous-développée
passe de P à P'. OW est le salaire de départ. Conformément aux thèses
de Lewis, Ranis et Fei11, on admet qu'à ce niveau de salaire l'économie
dispose d'une offre de travail infinie. En dépit du passage de P à P', le
salaire reste constant. Le profit/travailleur évolue de PD à P' D. Le
10. C. Benetti, op. cit., p. 175.
1 1. A. Lewis, Development with unlimited supplies of labour, reproduit dans Agarwala
et Singh, The economics of under development. New York, 1958; Ranis et Fei, Development of the
surplus labour economy, Irwin-Homewood, 1964.
TM — 2 ALAIN COURNANEL 34
P'D
nouveau taux de profit est supérieur au taux de profit initial
' ' PDPD i i \ \ PD / P'E
= \en effet = Ш У Ot u est évident ow.oc ôw^c
P'D P'E P'D i
OW'.OC>OW'.OC=>OW'.OC>ÔR- Par contre le rapport
prix du moyen de production / OW.OC OW.
reste constant I il passe de prix du produit \ I r— =r^ PC
OW.OC
— ' ^eu^ entre en ligne de compte le salaire du pays produisant à — -ai с
le bien d'équipement utilisé).
En définitive, la part des profits dans les revenus augmente. Conclu
sion qui restera valable aussi longtemps que le salaire augmentera propor
tionnellement moins que la productivité dans le pays sous-développé.
2) Répartition des revenus et changement technologique incorporé dans les
moyens de production fabriqués en économie sous-développée. — Ce cas implique
des hypothèses supplémentaires :
— « la production d'équipement ne requiert que l'utilisation de la force
de travail »12;
— « la structure temporelle du flux de travail incorporé dans l'équ
ipement est la même dans l'économie développée et en économie sous-
développée »13;
— les mêmes méthodes de production sont mises en œuvre, la product
ivité du travail est la même, ainsi que l'efficacité de l'équipement.
Supposons, sur le graphique 2, un changement technologique qui
. travail indirect .
fasse augmenter 0 le quotient ^77-^r. direct • La méthode de r production
P' est incorporée dans des équipements produits faisant passer de P à
dans le pays sous-développé considéré. Un certain nombre de consé
quences en résultent :
— la productivité du travail passe de PA à P' A, le salaire restant OW;
— l'équipement est produit dans les mêmes conditions par les deux types
d'économies. Mais étant donné le niveau des salaires dans les écono
mies sous-développées, le prix de l'équipement en termes de travail
y est plus élevé. Les hypothèses posées dans le 1) restent valides.
12. Benetti, op. cit., p. 182.
13.op. cit., p. 183. LE CAPITALISME PÉRIPHÉRIQUE 35
L'emploi reste donc constant. Si le salaire reste également constant
la production de biens de consommation ne peut augmenter (Benetti
faisant implicitement l'hypothèse que les profits ne sont pas consommés).
Mais la productivité du travail augmentant, si le niveau global de l'emploi
ne varie pas, l'emploi dans la production de biens de consommation (la
section II dans l'analyse marxiste) doit baisser. Le rapport
emploi t"t~i dans í la section : IIïïI augmente от. en conséquence.
Le prix du moyen de production augmente en termes de quantité de
travail, puisqu'il est fabriqué par la section I. Ce phénomène est illustré
sur le graphique 2 par le passage d'une perpendiculaire en A à l'axe des
abscisses, à une perpendiculaire en B. L'évolution se fait de P en P" et
non de P en P'. Le prix du moyen de production exprimé en quantité de
travail passe de OA à OB. L'augmentation AB de ce prix est proportionn
elle à la hausse de la productivité (c'est une conséquence des hypothèses).
P'"
Illustration non autorisée à la diffusion
FTR'R" 0 A В WL
Graphique 2. — Benetti, op. cit., p. 184
Le prix du moyen de production en termes de marchandise augmente
d'une quantité AB . OW. En économie sous-développée le rapport :
prix du moyen de production/travailleur en termes de marchandise
prix du produit/travailleur en termes de marchandise
OA.OW OB.OW
reste constant. On a — ^-7 PA en P, — нтгб P"B — en P • ^e taux de profit,

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