L'assignation de signification étudiée à partir de textes d'histoires drôles - article ; n°1 ; vol.97, pg 33-75

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 1 - Pages 33-75
Summary: The allocation of meaning in verbal jokes.
DAMM is a Dynamic Allocation Model of Meaning used to simulate the understanding of running situations by modelling the categorical allocation and the changes of allocation of objects. Two of the mechanisms of the model are (a) an integration mechanism for categorical allocations and (b) a mechanism, for the attentional shift of category. When applied to the understanding of texts that report verbal jokes, composed of two successive Interpretation and Reinterpretation Sentences both related to a polysemous term, the first mechanism predicts a longer response time for understanding the Reinterpretation Sentence. The second mechanism predicts a diminution of the response time of the Reinterpretation Sentence when the category allowed for Reinterpretation was pre-cued. Experimental results are compatible with the predictions of this general model of understanding, both on the effect of the distance between categories and on the effect of having precued the category allowed for Reinterpretation.
Key words : jokes, text understanding, mental representation.
Résumé
Le modèle de Compréhension par assignation dynamique de signification (CADS) simule la construction de la représentation d'une situation évolutive en réalisant l'affectation et le changement d'affectation catégorielle des objets dans un réseau sémantique. Le modèle comporte, entre autres, deux mécanismes : un mécanisme de changement d'affectation catégorielle et un mécanisme de préparation au changement d'affectation catégorielle. Appliquée à la compréhension de l'histoire drôle construite à partir de l'interprétation et de la réinterprétation d'un terme polysémique, le premier mécanisme prédit un temps d'intégration plus long pour la phase de réinterprétation. Le second mécanisme prédit une facilitation pour l'intégration quand la catégorie visée dans la réinterprétation a été préactivée. Les résultats expérimentaux obtenus sont compatibles avec les prédictions de ce modèle général de la compréhension, tant sur l'effet de la distance entre catégories invoquées que sur l'effet de la rapidité d'invocation d'une catégorie préactivée.
Mots-clés : histoires drôles, compréhension de textes, représentation mentale.
43 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 60
Nombre de pages : 44
Voir plus Voir moins

Charles-Albert Tijus
F. Moulin
L'assignation de signification étudiée à partir de textes
d'histoires drôles
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°1. pp. 33-75.
Abstract
Summary: The allocation of meaning in verbal jokes.
DAMM is a Dynamic Allocation Model of Meaning used to simulate the understanding of running situations by modelling the
categorical allocation and the changes of allocation of objects. Two of the mechanisms of the model are (a) an integration
mechanism for categorical allocations and (b) a mechanism, for the attentional shift of category. When applied to the
understanding of texts that report verbal jokes, composed of two successive Interpretation and Reinterpretation Sentences both
related to a polysemous term, the first mechanism predicts a longer response time for understanding the Reinterpretation
Sentence. The second mechanism predicts a diminution of the response time of the Sentence when the
category allowed for Reinterpretation was pre-cued. Experimental results are compatible with the predictions of this general
model of understanding, both on the effect of the distance between categories and on the effect of having precued the category
allowed for Reinterpretation.
Key words : jokes, text understanding, mental representation.
Résumé
Le modèle de Compréhension par assignation dynamique de signification (CADS) simule la construction de la représentation
d'une situation évolutive en réalisant l'affectation et le changement d'affectation catégorielle des objets dans un réseau
sémantique. Le modèle comporte, entre autres, deux mécanismes : un mécanisme de changement d'affectation catégorielle et
un mécanisme de préparation au changement d'affectation catégorielle. Appliquée à la compréhension de l'histoire drôle
construite à partir de l'interprétation et de la réinterprétation d'un terme polysémique, le premier mécanisme prédit un temps
d'intégration plus long pour la phase de réinterprétation. Le second mécanisme prédit une facilitation pour l'intégration quand la
catégorie visée dans la réinterprétation a été préactivée. Les résultats expérimentaux obtenus sont compatibles avec les
prédictions de ce modèle général de la compréhension, tant sur l'effet de la distance entre catégories invoquées que sur l'effet de
la rapidité d'invocation d'une catégorie préactivée.
Mots-clés : histoires drôles, compréhension de textes, représentation mentale.
Citer ce document / Cite this document :
Tijus Charles-Albert, Moulin F. L'assignation de signification étudiée à partir de textes d'histoires drôles. In: L'année
psychologique. 1997 vol. 97, n°1. pp. 33-75.
doi : 10.3406/psy.1997.28936
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_1_28936L'Année psychologique, 1997, 97, 33-75
Laboratoire de Psychologie cognitive
du traitement de l'information symbolique
CNRS, ERS 139, Université Paris VIII1
L'ASSIGNATION DE SIGNIFICATION ÉTUDIÉE
A PARTIR DE TEXTES D'HISTOIRES DRÔLES
par Charles-Albert TlJUS et Francis MOULIN
SUMMARY : The allocation of meaning in verbal jokes.
DAMM is a Dynamic Allocation Model of Meaning used to simulate the
understanding of running situations by modelling the categorical allocation
and the changes of allocation of objects. Two of the mechanisms of the model
are (a) an integration mechanism for categorical allocations and (b) a
mechanism, for the attentional shift of category. When applied to the
understanding of texts that report verbal jokes, composed of two successive
Interpretation and Reinterpretation Sentences both related to a polysemous
term, the first mechanism predicts a longer response time for understanding the
Reinterpretation Sentence. The second mechanism predicts a diminution of the
response time of the Sentence when the category allowed for was pre-cued. Experimental results are compatible with the
predictions of this general model of understanding, both on the effect of the
distance between categories and on the effect of having precued the category
allowed for Reinterpretation.
Key words : jokes, text understanding, mental representation.
CADS est un modèle général de la Compréhension par assigna
tion dynamique de signification qui a été élaboré pour simuler le
traitement cognitif du contenu sémantique d'un énoncé. Au fur
et à mesure de leur apparition dans l'énoncé, les objets qui y
1 . 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02. 34 Charles-Albert Tijus et Francis Moulin
sont dénotés sont catégorisés pour former un réseau sémantique
qui correspond à la représentation et à la compréhension de la
situation décrite dans l'énoncé. Les propriétés ont un rôle déter
minant, surtout en termes d'implication d'autres propriétés,
parce qu'elles servent à affecter chaque objet aux catégories du
réseau, entre autres, par deux mécanismes qui permettent de
faire des prédictions expérimentales.
L'objectif de cet article est de présenter les résultats de deux
expériences menées pour tester les prédictions de CADS en pre
nant comme matériel expérimental les trois énoncés contenus
dans l'histoire drôle: l'énoncé ambigu et les deux énoncés suc
cessifs qui fournissent chacun une signification différente. La
première expérience teste les prédictions du modèle sur le temps
de réponse mis pour juger la congruence sémantique entre
l'énoncé ambigu et chacune des deux significations. La seconde
expérience teste les prédictions faites sur les temps consacrés à
la lecture successive des trois énoncés.
Enfin, nous concluons en montrant la portée du modèle pour
simuler la compréhension d'énoncés ambigus, mais aussi la com
préhension de situations évolutives très diverses, dont les situa
tions de résolution de problème. Ces situations ont en commun
d'engendrer des erreurs d'interprétation. Dans le cadre du
modèle, il s'agit de méprises catégorielles qui ont lieu à l'inté
rieur du réseau sémantique parce que les objets n'ont pas été
affectés aux catégories adéquates.
L'ASSIGNATION CATEGORIELLE
COMME MÉCANISME D'INTERPRÉTATION
Un piano n'a pas toujours la même représentation mentale.
Par exemple, la signification d'un énoncé tel que « tu prends le
piano ? » est différente dans le contexte d'un déménagement et
dans celui d'une répétition musicale. La signification diffère
parce que ce ne sont pas les mêmes propriétés et catégories qui
sont visées dans les deux cas. Dans le premier cas, on aura
« lourd à transporter » comme propriété et « piano, frigidaire et
armoire » seront regroupés dans la catégorie des « objets
lourds». Dans le second cas, on aura «utilisé pour faire de la
musique » comme propriété, et « le piano, l'orgue et le clavecin » L'assignation de signification 35
regroupés dans la catégorie des objets « instruments de musique
à clavier».
Ce phénomène de compréhension, lié au contexte et à la
tâche en cours, est connu sous les notions de « point de vue »,
« éclairage », ou encore « perspective » et a déjà été étudié expé
rimentalement (Pichert et Anderson, 1977). Nous expliquons
cette compréhension par un mécanisme d'interprétation qui est
réalisé par l'assignation dynamique des objets de la situation
dans un réseau sémantique de catégories construit pour la ci
rconstance. Pour une situation donnée, la tâche en cours et le
contexte de cette tâche déterminent quelles propriétés retenir
pour réaliser les catégories : pour le déménagement, les catégor
ies d'objet utiles seront construites à partir de « lourd », « cas
sable », « à envelopper », « à démonter », etc., même s'il ne s'agit
de déménager que des instruments de musique.
Le rôle que nous attribuons à la catégorisation pour expli
quer la construction de la représentation, qui sous-tend la
compréhension, est nouveau. Il ne s'agit pas de la « catégorisa
tion de situations », par exemple « c'est de la catégorie des
situations de déménagement», parce que, pour une même
situation de déménagement, les représentations peuvent être
différentes selon qu'on réalise soi-même le déménagement ou
selon qu'on le fait réaliser par d'autres. Dans ce dernier cas de
figure, on envisagera les objets selon leur lieu de destination
(cave, cuisine...), ou selon leur utilité quotidienne (à déballer
de suite, avant la rentrée scolaire...). La catégorisation est ici
celle des objets qui composent la situation. Elle est réalisée en
considérant les propriétés1 adéquates du point de vue de la
tâche et du contexte.
Notre hypothèse générale est que le mécanisme de catégori
sation permet de lever l'ambiguïté qu'on trouve dans les énonc
és. La levée de l'ambiguité nous semble réalisée bien plus par la
situation décrite dans l'énoncé, que par l'information strict
ement contenue dans le texte. En effet, interpréter une situation
consiste à trouver les relations qui existent entre les objets de la
situation. La catégorisation dans un réseau sémantique, qui
1 . « Propriété » a ici une signification très large qui correspond à tout ce
qu'il est possible d'énoncer pour décrire un objet donné (Tversky et Hemen-
way, 1984), dont le nom, ou le label, désignant les catégories préexistantes en
mémoire, mais aussi les buts, tel « prendre », qu'on peut atteindre sur lui. Charles- Albert Tijus et Francis Moulin 36
opère par généralisation de propriétés, permet de sélectionner les
propriétés des objets et de lever l'ambiguïté en fournissant une
interprétation à la situation. Par exemple, en traitant un énoncé
qui comprend deux objets « à prendre », tel « tu prends le piano
ou le frigidaire ? », ou encore « tu prends le piano ou l'acco
rdéon?», la sélection des propriétés communes fait ressortir
« lourd » dans le premier cas et « utilisé pour faire de la
musique » le second cas. Ce mécanisme fait du même coup
lever l'ambiguïté de « prendre » qui s'applique alors à la catégor
ie «des objets lourds» ou à celle des «objets utilisés pour faire
de la musique ». Cette utilisation du mécanisme de catégorisa
tion des objets pour décrire les situations, et les relations entre
les objets, est généralement peu considérée alors que la compré
hension en découle. Dans la littérature, il s'agit surtout des caté
gories constituées en mémoire sémantique (Van Mechelen,
Hampton, Michalski et Theuns, 1993),
Pour étudier la compréhension, la recherche sur la polysé
mie et sur sa résolution est cruciale. Il arrive fréquemment
qu'une interprétation retenue pour un élément polysémique ne
soit pas la bonne et qu'il s'avère nécessaire de l'abandonner
pour une seconde. Comment assigne-t-on une signification ?
Comment change-t-on la signification? Notre hypothèse à cet
égard est très précise : au niveau de la structure profonde, l'i
nterprétation inadéquate relève d'une méprise sémantique due à
une assignation catégorielle inadéquate et la réinterprétation
est un changement d'affectation catégorielle, qui a toujours
lieu dans le même réseau de catégories selon un axe général
spécifique. Pour tester cette hypothèse très générale, nous
avons élaboré le modèle de Compréhension par assignation
dynamique de signification (CADS) comme un modèle général
du traitement de l'information sémantique contenue dans les
situations.
Dans un premier temps, nous présentons ci-dessous la
manière dont CADS traite tout énoncé, puis ce qui en résulte
pour les énoncés ambigus. Dans un second temps, nous discu
tons les différents modèles qui ont été conçus jusqu'ici pour la
compréhension des histoires drôles, puis nous rapportons les
expériences que nous avons menées pour tester les prédic
tions de CADS sur le traitement des énoncés d'histoires humor
istiques. de signification 37 L'assignation
LA MODELISATION DE LA COMPREHENSION
DES ÉNONCÉS
Comprendre un énoncé consiste, entre autres, à donner à cet
énoncé la signification visée par son émetteur. Partant d'une
conception proche de celle d'Oison (1970), nous considérons
cette signification comme une description mentale des objets
dénotés dans l'énoncé. Dans cette approche qui traite les énonc
és pour dénoter des objets, la catégorisation a une fonction
sémantique importante : elle permet d'attribuer à l'objet des
propriétés supplémentaires (Anderson, 1991).
Dans un énoncé, un objet est d'abord dénoté par une catégor
ie qui permet de fournir directement à cet objet les propriétés
attachées à cette catégorie. Par exemple, selon que l'on dénote
un animal par la catégorie « oiseau » ou « canard », un ensemble
différent de propriétés lui sera attribué. Ces propriétés sont,
outre les attachées à la catégorie, les des
catégories superordonnées connues (Collins et Quillian, 1969) :
«le canard» a les propriétés de «l'oiseau». La catégorisation
d'un objet a également lieu par l'intermédiaire des propriétés
qui sont énoncées pour cet objet. Par exemple «un canard
domestique » détermine une catégorie qui a, outre les
du canard, les propriétés de l'animal domestique. Finalement,
quand l'attribution catégorielle est réalisée, celle-ci détermine
un certain point de vue sur l'objet.
Dans CADS, les catégories se réalisent en s'organisant sous
forme de réseaux sémantiques qui sont des réseaux de propriét
és, dont les buts sont applicables aux objets. Pour réaliser les
réseaux sémantiques, CADS (Tijus et Poitrenaud, en préparation)
utilise la méthode des treillis de Galois (Barbut et Monjardet,
1970) et le formalisme Procope (Poitrenaud, 1995). Formelle
ment, un réseau se construit de la façon dont se construisent les
réseaux sémantiques d'inclusion de propriétés pour décrire l'o
rganisation sémantique des objets (Collins et Quillian, 1969).
Lors de la lecture d'un énoncé, l'accès lexical est supposé réal
isé par d'autres mécanismes : la compréhension de « voler un
livre» est représentée une fois levée l'ambiguïté entre homo
nymes de « voler » ( « dans les airs » versus « prendre » ). A partir
des objets décrits dans l'énoncé et des connaissances activées en Charles- Albert Tijus et Francis Moulin 38
mémoire par chaque objet, le réseau de catégories correspondant
est créé.
La compréhension est modélisée comme un processus
séquentiel où les catégories sont créées ou modifiées au fur et à
mesure de l'apparition des objets avec leurs propriétés. La modif
ication du réseau sémantique de catégories au fur et à mesure
de la lecture est réalisée par le mécanisme de généralisation de
propriétés. Ce mécanisme permet de situer un nouvel objet dans
le réseau sémantique en tenant compte des propriétés de l'objet
'Trois roses " 'Trois roses et deux marguerites '
'Trois roses et deux 'Trois roses et
deux marguerites marguerites. Il y a
et deux tulipes cinq filles qui ont des
noms de Heur '
(être vivant)]
(plante)l
deux |(Ro3e)||(Maiguerite)|
nom: Marguerite - _
JD
Fig. 1. — Description des trois étapes de l'évolution du Réseau sémant
ique CADS suite au traitement et à l'intégration successifs de «Trois roses»
(graphe 1), puis «et deux marguerites» (graphe 2), puis, soit «et deux
tulipes» (graphe 3 A), soit «cinq filles ont des noms de fleur» (graphe 3B).
Les catégories sont construites par factorisation des propriétés attachées aux
objets et l'évolution du réseau a lieu en intégrant les nouvelles informations
et les connaissances qui y sont associées.
Description of a three stages evolution of CADS Semantic Networks that
capture the representation of the following text: «Three roses» (panel 1), «and
two marguerites» (panel 2), then, either «and two tulips» 3 A), or
«five girls have flower's names » (panel 3 B) . Categories are built by factorizing
the properties attached to objects and, at each stage, the Network integrates the
new information as well as the associated knowledge in memory. de signification 39 L'assignation
et du réseau sémantique déjà constitué. L'affectation catégor
ielle du nouvel objet a lieu en considérant prioritairement,
parmi les catégories candidates du réseau sémantique, la plus
spécifique des catégories. L'interprétation d'un objet est final
ement déterminée par les catégories en place et par son affecta
tion catégorielle puisque lui sont attribuées (i) les propriétés de
sa catégorie et (ii) les propriétés des catégories superordonnées.
Considérons l'énoncé « Trois roses et deux marguerites »
(cf. fig. 1). Sachant que «Rose» active sémantiquement
« Fleur» (Collins et Loftus, 1975 ; Meyer et Schvaneveld, 1971),
le traitement aboutit non seulement à interpréter « Rose »
comme sorte de « Fleur », « Marguerite » comme sorte de
« Fleur », et à attribuer les propriétés corrélées « rouge pour les
Roses» et «blanche pour les Marguerites», mais à créer tempo
rairement la catégorie superordonnée « Fleur » qui a « Rose » et
« Marguerite » comme catégories subordonnées dans le réseau
sémantique d'inclusion de propriétés qui comprend, outre
« Fleur », la hiérarchie de catégories superordonnées connues et
initiées par « Fleur », dont « Plante » et « Végétal ». L'évolution
de la situation peut être réalisée par « (Trois roses et deux marg
uerites) et deux tulipes » qui fait apparaître « Tulipe » comme
troisième catégorie subordonnée de « Fleur » sans grand change
ment dans le réseau sémantique : création de la catégorie
« Tulipe » subordonnée à « Fleur ». Mais l'évolution de la situa
tion peut amener une reconceptualisation complète de la
tion: «(Trois roses et deux marguerites), j'ai dans ma classe
cinq filles qui ont des noms de fleur ».
LA COMPREHENSION DES ENONCES AMBIGUS
Tout énoncé est-il ambigu ? Comment l'ambiguïté est-elle
levée ? Comment se fait le choix d'une signification parmi toutes
les significations alternatives ? Pourquoi et dans quelles condi
tions aboutit-on à une signification inadéquate ? comment une
signification inadéquate est-elle remplacée par une autre ?
Sans partager la thèse d'auteurs pour qui tout le langage est
métaphorique (voir Indurkhya, 1994), on peut repérer deux
sources majeures à l'ambiguïté des énoncés. Une première source
d'ambiguïté provient de termes dont la signification est très Charles- Albert Tijus et Francis Moulin 40
générale. On a par exemple l'utilisation de « passer » dans l'his
toire drôle [1] qui a plusieurs significations possibles dont
« changer de place », mais aussi « se promener » ou « être
emporté par le courant ».
[1] Un monsieur se promène près d'une rivière et rencontre un pêcheur
qu'il connaît.
Le pêcheur : « Je viens de voir passer votre femme. »
Le monsieur : « Si vous venez de la voir passer, elle ne doit pas être
loin. »
Le pêcheur : « Oui, d'autant que le courant n'est pas très fort. »
Une seconde source est due à la présence d'une signification
directe qui n'est pas la signification visée. « Tu ne peux pas fe
rmer la porte ? » (Clark et Lucy, 1975), ou encore « la voiture a
soif» (Keil, 1986) en sont deux exemples. Dans le premier
énoncé, la requête signifie indirectement « tu fermes la porte »
et, dans le second énoncé qui est métaphorique, « il faut mettre
de l'essence dans la voiture ».
Avec ces deux sources d'ambiguïté, on a une signification
directe qui n'est pas la signification retenue. Les sujets traitent-
ils systématiquement la directe qu'ils rejettent dès
lors qu'elle est non congruente avec le contexte ? Si certains
auteurs considèrent que le traitement de la signification directe
n'est pas obligatoire, par exemple Gibbs (1989), d'autres défen
dent l'idée contraire (Dascal, 1987). Clark et ses collaborateurs
(Clark et Lucy, 1975 ; Clark et Schunk, 1980), en étudiant la
compréhension de requêtes dont la signification directe, appelée
« littérale », est contraire à la visée ( « tu ne peux
pas fermer la porte ? », « Pourquoi tu veux fermer la porte ? » )
trouvent que les sujets traitent bien les deux significations. Sha
piro et Murphy (1993) ont comparé les différentes prédictions
des modèles qui postulent, soit que la signification directe est
traitée d'abord, soit que les significations alternatives sont trai
tées en parallèle. Même dans les cas où la directe est
congruente, les auteurs trouvent que la signification indirecte
n'est pas ignorée et ne prend pas plus longtemps à être traitée
que la signification directe.
Pour CADS, les objets sont qualifiés avec des propriétés, des
actions ou des catégories. Lorsqu'elles sont très générales comme
dans [1], l'attribution de signification consiste à spécifier. Lors
qu'elles sont attribuées par métaphore ou analogie, l'attribution L'assignation de signification 41
de signification consiste à trouver, parmi les propriétés connues
de l'objet, celle qui est visée par la métaphore ou l'analogie. Ces
deux sortes d'opération sont réalisées dans le réseau sémantique
d'inclusion de classes et de propriétés et requièrent le traitement
de la signification directe.
La compréhension des énoncés
qui contiennent des termes polysémiques
Notre hypothèse est que l'attribution de signification par spé
cification se fait en recherchant dans le réseau sémantique une
catégorie subordonnée adéquate. Si cette se révèle
inadéquate comme dans [1], la recherche d'une nouvelle significa
tion se fait par une réaffectation catégorielle qui a lieu à l'intérieur
du réseau de catégories qui décrit la situation ou en créant une
nouvelle catégorie directement rattachable à ce réseau.
Dans CADS, cette recherche est contrainte par la structure du
réseau sémantique d'inclusion de classes et de propriétés. L'ac
cès «automatique» à une catégorie est orienté de manière
ascendante : tout comme « oiseau » donne accès à « animal »,
« se promener » donne accès à « passer » (« se promener »
implique «passer», c'est-à-dire changer de lieu). La conséquence
est que, tout comme « animal » ne donne pas forcément accès à
« oiseau », « passer » ne donne pas forcément accès à « se prome
ner». Pour spécifier «passer», il faut connaître l'objet auquel il
s'applique et trouver la propriété spécifique correspondante
(l'oiseau passe : l'oiseau vole, le bateau passe : il se déplace en
flottant sur l'eau, etc.). Il s'ensuit que si «passer» est interprété
comme « se promener », il n'y a pas accès par exemple à « être
emporté par l'eau ». Réinterpréter « passer » en cherchant une
autre acception nécessite de repartir de « passer » pour recher
cher une autre catégorie acceptable.
Cette hypothèse est compatible avec une bonne part de la li
ttérature sur la polysémie, dont celle qui traite de l'acquisition
des catégories par l'enfant (Callanan, 1989). L'existence d'une
structure hiérarchique commune aux significations alternatives
d'un terme polysémique est, par exemple, une idée défendue par
Langacker (1988) sous la forme de relations hiérarchiques entre
catégories, par Taylor (1989) qui parle de chaînes de significa
tions, et par Williams (1992) qui montre dans des expériences
d'amorçage sémantique que deux significations alternatives

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.