L'audition du bébé et du jeune enfant - article ; n°1 ; vol.101, pg 91-124

De
Publié par

L'année psychologique - Année 2001 - Volume 101 - Numéro 1 - Pages 91-124
Résumé
Cette revue de questions présente les connaissances actuelles concernant le développement de l'audition, depuis la naissance et pendant l'enfance, pour les capacités de base (seuils absolus, seuils différentiels d'intensité et de fréquence, résolution fréquentielle, localisation, acuité temporelle), et pour des activités impliquant une organisation auditive (groupements, organisation de séquences en flux, perception du tempo, de la mélodie). Les interprétations concernant l'origine d'une immaturité à la naissance de certaines de ces capacités (en particulier des seuils auditifs) sont discutées, et les recherches utilisant différentes méthodes et obtenant des résultats plus ou moins contradictoires sont mises en perspective. Les lacunes des connaissances disponibles sont relevées afin de donner un outil de travail et de réflexion au lecteur intéressé par ces problématiques.
Mots-clés : audition, psychoacoustique, développement, bébé, enfant.
Summary : Infant's and child's audition.
This review presents the data currently available, which have considerably grown since twenty years, on the development of audition from birth and during childhood. First, basic abilities are screened : absolute thresholds, differential intensity and frequency thresholds, frequency resolution, localization, temporal acuity are presented successively. Recent interpretations concerning the immaturity of some of these abilities which seems to persist several years (specially auditory thresholds) are discussed. The discrepancies between results obtained in several studies are noted : population differences fparticularly on age), and metholodogical differences (specially electrophysiological versus behavioral). Most of current research, in infants as in adults, concerns the promising topic of auditory organization : infants' abilities in complex auditory perception of sequences, which implies sequential and temporal integration, seem to be accurate very precociously. The main data in grouping, streaming, tempo and melodie perception are presented.
Nevertheless, infants' and childrens' auditory perception is still very incomplete. For each topic, contradictions and gaps are indicated, to foster further research and reflections.
Key words : audition, psychoacoustics, development, infant, child.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 26
Nombre de pages : 35
Voir plus Voir moins

C. Baruch
L'audition du bébé et du jeune enfant
In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°1. pp. 91-124.
Résumé
Cette revue de questions présente les connaissances actuelles concernant le développement de l'audition, depuis la naissance
et pendant l'enfance, pour les capacités de base (seuils absolus, seuils différentiels d'intensité et de fréquence, résolution
fréquentielle, localisation, acuité temporelle), et pour des activités impliquant une organisation auditive (groupements,
organisation de séquences en flux, perception du tempo, de la mélodie). Les interprétations concernant l'origine d'une immaturité
à la naissance de certaines de ces capacités (en particulier des seuils auditifs) sont discutées, et les recherches utilisant
différentes méthodes et obtenant des résultats plus ou moins contradictoires sont mises en perspective. Les lacunes des
connaissances disponibles sont relevées afin de donner un outil de travail et de réflexion au lecteur intéressé par ces
problématiques.
Mots-clés : audition, psychoacoustique, développement, bébé, enfant.
Abstract
Summary : Infant's and child's audition.
This review presents the data currently available, which have considerably grown since twenty years, on the development of
audition from birth and during childhood. First, basic abilities are screened : absolute thresholds, differential intensity and
frequency thresholds, frequency resolution, localization, temporal acuity are presented successively. Recent interpretations
concerning the immaturity of some of these abilities which seems to persist several years (specially auditory thresholds) are
discussed. The discrepancies between results obtained in several studies are noted : population differences fparticularly on age),
and metholodogical differences (specially electrophysiological versus behavioral). Most of current research, in infants as in
adults, concerns the promising topic of auditory organization : infants' abilities in complex auditory perception of sequences,
which implies sequential and temporal integration, seem to be accurate very precociously. The main data in grouping, streaming,
tempo and melodie perception are presented.
Nevertheless, infants' and childrens' auditory perception is still very incomplete. For each topic, contradictions and gaps are
indicated, to foster further research and reflections.
Key words : audition, psychoacoustics, development, infant, child.
Citer ce document / Cite this document :
Baruch C. L'audition du bébé et du jeune enfant. In: L'année psychologique. 2001 vol. 101, n°1. pp. 91-124.
doi : 10.3406/psy.2001.29718
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2001_num_101_1_29718L'Année psychologique, 2001, 101, 91-124
REVUES CRITIQUES
Laboratoire de Psychologie expérimentale
Université René- Descartes Paris V
CNRS UMR 858V
L'AUDITION DU BEBE
ET DU JEUNE ENFANT
par Clarisse BARUCH2
SUMMARY : Infant's and child's audition.
This review presents the data currently available, which have considerably
grown since twenty years, on the development of audition from birth and during
childhood. First, basic abilities are screened : absolute thresholds, differential
intensity and frequency thresholds, frequency resolution, localization, temporal
acuity are presented successively. Recent interpretations concerning the
immaturity of some of these abilities which seems to persist several years
(specially auditory thresholds) are discussed. The discrepancies between results
obtained in several studies are noted : population differences (particularly on
age), and metholodogical differences (specially electrophysiological versus
behavioral) . Most of current research, in infants as in adults, concerns the
promising topic of auditory organization : infants' abilities in complex
auditory perception of sequences, which implies sequential and temporal
integration, seem to be accurate very precociously. The main data in grouping,
streaming, tempo and melodic perception are presented.
infants' and childrens' auditory perception is still very Nevertheless,
incomplete. For each topic, contradictions and gaps are indicated, to foster
further research and reflections.
Key words : audition, psychoacoustics, development, infant, child.
INTRODUCTION
Les connaissances concernant l'audition du bébé et du jeune enfant
sont en plein développement depuis une vingtaine d'années, et l'amé-
1. Centre universitaire de Boulogne, 71, av. Edouard-Vaillant, 92274 Bou
logne-Billancourt Cedex.
2. E-mail : baruch@psycho.univ-paris5.fr. 92 Clarisse Baruch
lioration des méthodes disponibles a permis récemment de recueillir des
données de plus en plus fiables sur les compétences auditives précoces. Le
but de cet article est de présenter les principaux résultats dans les domaines
classiques de la psycho-acoustique. Compte tenu de la grande quantité des
recherches et de l'évolution rapide de la précision des méthodes, parti a été
pris de ne considérer que les recherches les plus récentes de chaque
domaine. Ainsi, des études ayant fait date ne seront pas nécessairement
citées si elles ont été suivies par d'autres plus complètes par la suite. La
détection, la discrimination, la perception de la hauteur, de l'espace, du
temps, les capacités de groupement, la perception des mélodies, sont autant
de thèmes qui constituent chacun un pôle autonome dans les recherches sur
la perception des adultes, et rares sont les études qui tentent d'en faire une
réelle synthèse. Tenter l'aventure en ce qui concerne la perception des
bébés et des enfants ne permet malheureusement pas d'éviter une présenta
tion juxtaposée des différents secteurs. L'aspect fragmentaire et encore très
incomplet des données disponibles rend une vue cohérente d'ensemble
encore plus difficile à obtenir. Pour autant, il est bien évident que c'est
l'intégration des capacités auditives de base, présentes très précocement,
qui sert de fondement aux activités complexes telles que la perception de la
parole, de la musique, ou simplement de l'identification d'un flux sonore
évoluant dans le temps, comme le passage d'un camion dans la rue. Les
conséquences adaptatives ou écologiques des caractéristiques de la percep
tion sont souvent présentes en filigrane dans les recherches, mais fréquem
ment peu explicitées car difficilement vérifiables. Par ailleurs, il existe une
abondante littérature qui ne sera pas explorée ici, concernant le développe
ment du langage, tant en perception qu'en production. Les méthodes utili
sées y sont souvent un peu différentes, et les champs théoriques sont plus
en lien avec les études psycholinguistiques que psycho-acoustiques (pour
une revue, voir Bertoncini et Boisson-Bardies, 2000).
En dépit de la plus grande facilité à tester des sujets plus âgés (à partir
de trois ou quatre ans, les méthodes sont le plus souvent des adaptations
simplifiées des paradigmes mis au point chez l'adulte), l'essentiel des recher
ches se focalise sur les enfants de moins de deux ans, pour différentes rai
sons : d'abord parce qu'il est nécessaire dans un premier temps de dévelop
per un « état des lieux » des capacités auditives de base, repérables le plus
tôt possible (on assiste d'ailleurs en parallèle à un développement important
des études sur l'audition prénatale). Ensuite, parce que le dépistage le plus
précoce possible des pathologies auditives est essentiel dans l'efficacité de la
prise en charge, qu'elle soit médicale (appareillages, implants), éducative
(adaptation de l'apprentissage de la parole, apprentissage précoce de la
langue des signes) ou affective (la reconnaissance précoce d'un handicap
auditif par la famille permet l'établissement d'une meilleure communicat
ion). Enfin, mais un certain nombre de données remettent ce point en ques
tion, parce qu'il semblait que le système auditif était mature assez précoce
ment ; l'évolution des compétences auditives devait donc être étudiée au
moment même du développement, c'est-à-dire chez des enfants très jeunes. du bébé 93 L'audition
Pourtant, les recherches concernant la perception auditive des bébés
ont à résoudre de nombreux problèmes méthodologiques, compte tenu de
l'absence de comportement directement observable témoignant d'une per
ception auditive. Les précautions destinées à s'assurer d'une relation la
moins ambiguë possible entre le comportement observé (rotation de la tête
par ex.) et le stimulus auditif sont donc tout à fait essentielles. Ce point dis
tingue l'audition de la vision ou du toucher, puisqu'on dispose d'un temps
de fixation oculaire pour la vision ou d'un temps de tenue pour le toucher.
Cependant, même dans ces cas favorables, le comportement ne permet pas
forcément de déduire le traitement en cours. Il est nécessaire dans tous les
cas de tenir compte, à côté du développement perceptif étudié, d'une évent
uelle immaturité motrice concernant le comportement observé.
Les méthodes :
II ne sera pas fait mention dans la suite de méthodes qui ont pour
tant été très utilisées dans les années 1960 à 1980, mais qui depuis ont été
considérablement délaissées. Ainsi, des chercheurs se sont appuyés sur des
indices moteurs ou neurovégétatifs, comme la réponse électrodermale ou
cardiaque (Graham et Clifton, 1966 ; Graham, Clifton et Hatton, 1968),
pour étudier la réactivité des bébés à des répétitions ou des changements
de l'environnement sonore.
Les méthodes utilisées dans les recherches présentées ici sont principa
lement de deux ordres :
— Des méthodes comportementales : de nombreuses équipes s'appuient
sur un conditionnement à tourner la tête (VRA, pour « Visual Reinforce
ment Audiometry ») en direction d'une source sonore (détection d'un signal
dans le silence ou de la modification d'un signal continu ou répété). Cette
méthode n'est utilisable qu'à partir de 5 mois pour des raisons tenant à
l'évolution de la réaction d'orientation avec l'âge (cf. § V-l), et s'opé-
rationnalise selon de multiples variantes. Une méthode dérivée, l'OPP (pour
« Observed-based psychoacoustic procedure ») permet de tester des bébés
plus jeunes, dès 2 ou 3 mois. Elle s'appuie sur un conditionnement des
bébés à réagir à la présence du signal ou à la modification de celui-ci, quelle
que soit la forme que prend cette réaction, puisque, lors de la phase
d'entraînement, un observateur est entraîné en parallèle à interpréter cor
rectement les réactions du bébé : lorsque l'observateur décide que le bébé a
réagi à un stimulus (par un appui-bouton), un signal lumineux lui indique
s'il y a eu ou non présentation du signal au bébé. Des méthodes
d'habituation/réaction à la nouveauté ont également été mises au point,
pour tester la réactivité des bébés à un nouveau stimulus, après les avoir
habitués à un stimulus devenu familier. Dans ce cas, le comportement sur
lequel s'appuie l'habituation peut être visuel (association entre la direction
du regard du bébé et la présentation du stimulus, possible dès l'âge de deux
mois) ou bucco-tactile (variation du rythme de succion, dans le cas d'un
nouveau stimulus, utilisable dès la naissance). Enfin, on peut demander 94 Clarisse Baruch
aux bébés quel stimulus ils préfèrent en leur proposant deux stimuli audit
ifs différents associés chacun à une cible visuelle, le stimulus sonore pré
senté à un moment donné correspondant à la cible que regarde le bébé. Si,
alors qu'ils ont successivement exploré les deux cibles, et donc entendu les
deux stimuli, ils regardent l'une plus longtemps que l'autre, on en déduit
qu'ils « préfèrent » le stimulus auditif correspondant (méthode de préfé
rence visuelle). On peut également tester la préférence en provoquant une
modification du comportement de succion spontanée en fonction du stimul
us auditif qui est associé (par ex., un stimulus donné lors de l'allongement
ou de la diminution de la durée des pauses entre les bouffées de succion).
— Des méthodes électrophysiologiques : elles enregistrent les potentiels
évoqués en réponse à des signaux variés. Selon les fonctions étudiées, les
chercheurs enregistrent les réponses évoquées à différents niveaux (de la
cochlée au cortex), et pour cela, choisiront les stimuli les plus appropriés,
en nature et en durée (de 120 us à 200 ms). La plupart des recherches pré
sentées ici s'appuient soit sur des mesures d'ABR (pour Auditory Brainstem
Response), qui sont des potentiels évoqués du tronc cérébral, dont la
latence est courte et qui impliquent l'utilisation de sons très brefs (de
l'ordre de 5 ms), si les mécanismes étudiés sont de « bas niveaux », soit sur
des mesures d'ERP (pour Event Related Potentials), potentiels évoqués tar
difs correspondant à une activation corticale. Ces méthodes sont à l'heure
actuelle principalement utilisées dans les expériences de détection ou de
discrimination. Elles présentent l'avantage d'être utilisables dès la nais
sance, mais l'inconvénient d'exiger des bébés qui ne bougent pas, endormis
ou en éveil calme.
I. LES SEUILS ABSOLUS1
1. MESURÉS PAR
DES MÉTHODES COMPORTEMENTALES
Toutes les recherches effectuées à ce jour chez les bébés montrent que
leurs seuils de détection sont plus élevés que ceux des adultes, que les st
imuli soient de longue ou de courte durée, dans le silence et dans le bruit, et
ce malgré un appareil auditif anatomiquement mature à la naissance (e.g.
Trehub, Schneider et Endman, 1980 ; Schneider, Trehub et Bull, 1980 ;
Sinnot, Pisoni et Aslin, 1983 ; Berg et Smith, 1983 ; Nozza et Wilson,
1984 ; Olsho, Koch, Carter, Halpin et Spetner, 1988 ; Werner et Marean,
1991 ; Berg, 1993 ; Werneret Rubal, 1992) ; Olsho et al. (1988) ont résumé
les principales données : la figure 1 présente les différences de seuils entre
enfants et adultes, mesurées par différentes équipes, avec des méthodes
1. Plus petit niveau juste détectable. L'audition du bébé 95
6-8 mois
libre Champ
a — Koversten & Moncur, 1969
• — Trehub et al.. 1980
— O — Schneider et a!., 1980 seuils :s(dB • — Sinnottet al., 1983 (1-s) - 40
ls-adultc ■ — Sinnoti et al-, 1 983 (.5-s) de
snce - Ecouteurs 30
Enfanl a — Berg et Smith, 1983
- • — Nozza et Wilson, 1984 20
— û — Olsho et al., 1988
1000 10000
Fréquence (Hz)
10-12 mois
Champ libre
w — Trehub eiaJ., 1980
O — Schneid« et ai., 1980
■ — Berg et SmiLh, 1 383
Ecouteurs
Berget Smith. 1983
Nozza et Wilson, 1984
Olsho et al., 1988
r- -rrTT| ' ■■"•'■' |
1000 10000
Fréquence (Hz)
Fig. 1. — Différences de seuil moyen entre enfants et adultes
en fonction de la fréquence, pour plusieurs études,
pour des enfants de 6-8 mois (en haut) et de 10-12 mois (en bas).
D'après Olsho et al., 1988
Average infant-adult threshold difference as a function of frequency
for several studies and two infant age groups. From Olsho et al., 1988 96 Clarisse Baruch
comportementales, pour des bébés de 6 à 8 mois (en haut) et de 10 à
12 mois (en bas). On remarque une diminution progressive de la différence
enfants-adultes au fur et à mesure de l'amélioration des méthodes de
mesures (affinement des variables dépendantes, mise au point de l'OPP,
par ex.).
Cependant, une élévation de seuil chez les bébés persiste de manière
systématique. Par exemple, la figure 2 présente des résultats obtenus par
Olsho et al. (1988) avec une méthode d'OPP pour des bébés de 3 à 12 mois et
des adultes, sur l'ensemble des fréquences : les seuils des bébés de 3 mois
sont de 15 à 30 dB supérieurs à ceux des adultes, avec une élévation maxi
male pour des sons de 8 000 Hz ; à 6 mois, la différence enfant-adulte est de
10-15 dB. On peut noter la réduction importante des seuils entre 3 et 6 mois
dans les hautes fréquences'.
Si l'on regarde plus finement l'évolution des seuils en fonction de la fr
équence, il semblerait que la maturation s'effectue d'abord pour des sons de
fréquence moyenne ; les seuils semblent moins bons à haute qu'à basse fr
équence à la naissance, mais une évolution rapide de la sensibilité aux
hautes fréquences, entre la naissance et 6 mois se produirait ensuite, suivie
par une amélioration beaucoup plus lente pour les fréquences basses.
60"
50-
SPL)
40-
30- (dB
Seuil 20-
10-
0-
-10-
100 1000 10000
Fréquence (Hz)
Fig. 2. — Seuils moyens (+/— 1 écart type) en fonction de la fréquence,
pour des bébés de 3, 6 et 12 mois et des adultes. D'après Olsho et al., 1988
Mean thresholds (+/— 1 s.d.), as a function of frequency
for 3-, 6-, and 12-month-old infants and for adults. From Olsho et al., 1988
1. Les fréquences audibles se situent entre 20 et 20 000 Hz. Schématique-
ment, on parle de basses fréquences en dessous de 800-1 000 Hz, et de hautes
fréquences au-dessus de 4 000-5 000 Hz. Au-delà de 10 000 Hz, on rejoint la
zone des « très hautes fréquences », perçus comme des sifflements sans tonalité. L'audition du bébé 97
Chez l'enfant, Schneider, Trehub, Morrongiello et Thorpe (1986) ont
analysé l'évolution des seuils entre 6 mois et 5 ans pour des bruit de bande
d'octave de fréquences centrales comprises entre .4 et 10 kHz. Les auteurs
observent que l'amélioration progressive se poursuit avec l'âge, mais avec
une pente variable selon la fréquence : on observe figure 3 que plus la fr
équence augmente (au moins jusqu'à 4 000 Hz), plus l'amélioration avec
l'âge est importante.
2 kHz \. 1 kHz
'^^ -.' \ \ ) 4 kHz 10 kHz
.4 kHz \ """\ 09 10
g
Âge en années
Fig. 3. — Evolution des seuils moyens en fonction de l'âge (de 1 à 5 ans),
pour 5 fréquences centrales de bruit de bande d'octave.
D'après Schneider et al., 1986
Thresholds for five octave-band noises as a function of age.
From Schneider et al., 1986
À 400, 1 000 et 2 000 Hz, les seuils des enfants de 5 ans sont encore plus
élevés que ceux des adultes. À hautes fréquences par contre, ils sont compar
ables à ceux des adultes, ce qui amène l'hypothèse d'un développement
plus lent des seuils aux basses fréquences. A très hautes fréquences
(20 kHz), les seuils des enfants de 3 à 5 ans sont même meilleurs que ceux
des adultes (Schneider, Trehub et Bull, 1980). Pour des enfants de 6 à
16 ans, Trehub, Schneider, Morrongiello et Thorpe (1988) ont observé une
maturation achevée entre 8 et 10 ans pour l'ensemble des fréquences, et
considèrent que la maturation de la sensibilité à basse fréquence s'effec
tuerait jusque vers la dixième année.
L'évolution des seuils masqués' est très parallèle à celle des seuils absol
us : Schneider, Trehub, Morrongiello et Thorpe (1989) ont montré une
1. Plus petit niveau du signal juste détectable en présence d'un bruit ou
d'un son pur masquant de niveau fixe. 98 Clarisse Baruch
diminution équivalente des seuils masqués et non masqués avec l'âge, entre
6 mois et demi et 25 ans (7 groupes d'âge : 6 mois et demi, 13 mois, 1 an et
demi, 4 ans, 8 ans, 10 ans et jeunes adultes entre 17 et 25 ans), pour des
bruit de bande d'octave de fréquences centrales comprises .4 et 10 kHz.
2. MESURÉS PAR DES MÉTHODES ÉLECTROPHYSIOLOGIQUES
Le développement de l'anatomie et de la physiologie du système auditif
a été étudié de façon intensive depuis une quarantaine d'années, chez
l'homme comme chez les mammifères (souris, rat, cobaye, chat, mouton),
montrant un remarquable parallélisme des développements des systèmes
auditifs des différentes espèces (voir par ex. Romand (1992) ; Pujol et Uziel
(1988)). Chez l'homme (voir la thèse de Michaux-Granier-Deferre (1994)),
les études de potentiels évoqués réalisées chez le prématuré et chez le fœtus
au moment de l'accouchement montrent que les PEAs précoces, moyens et
tardifs sont tous enregistrés dès 24-25 semaines d'âge gestationnel, mais les
tracés sont encore très incomplets. Dès 30-32 semaines, les (PEAs) potentiels
évoqués auditifs précoces et moyens sont morphologiquement proches de
ceux des adultes, et à partir de 35 semaines les seuils des PEAs précoces
suite à des clicks non filtrés sont de 10 à 20 dB HL1 supérieurs à ceux des
adultes, et n'évoluent plus jusqu'au terme. Les PEAs tardifs se développent
plus tard, changent considérablement à 36 semaines, mais continuent
d'évoluer jusqu'à 3 mois après la naissance. Dans une étude récente, Little,
Thomas et Letterman (1999) ont enregistré longitudinalement les ERPs
consécutifs à un click unique de 5 ms et un son pur (100 ms, 440 Hz) de
bébés de 5 à 17 semaines, montrant un développement avec l'âge de
l'amplitude moyenne, de la latence moyenne, de la variabilité des latences
et de l'amplitude de la réponse à un essai unique.
En ce qui concerne les mesures de seuils en fonction de la fréquence par
l'intermédiaire de potentiel évoqués auditifs, les recherches effectuées par
Teas, Klein et Kramer (1982), avec des clicks filtrés de fréquence centrale
comprises entre 1 000 et 8 000 Hz, suggèrent une maturation plus précoce
des réponses pour les plus basses fréquences testées (qui peuvent être consi
dérées comme des fréquences moyennes), ce qui a été confirmé par Folsom et
Wynne (1986, 1987) avec d'autres stimuli. Plus récemment, Ponton, Egger-
mont, Coupland et Winkelaar (1992) ont étudié l'évolution des latences avec
l'âge. Ils ont enregistré des ABR évoqués par des trains de clicks, non-
masqués et masqués par des bruits passe-haut, puis, pour obtenir une meil
leure précision en fréquence, les ont dérivés en soustrayant ces ABR à ceux
obtenus une octave au-dessus. Ils ont mis en évidence une maturation plus
précoce des latences interspikes pour les sons de fréquence moyenne (1 400 et
1. HL pour « Hearing Level », nombre de décibels au-dessus du seuil moyen
d'un échantillon de jeunes adultes à audition normale, constituant la norme. L'audition du bébé 99
2 800 Hz). Cette maturation se poursuit ensuite à la fois vers les fréquences
basses et élevées, ce qui rejoint les données existantes sur le développement
de l'audition d'autres mammifères (Pujol et Uziel, 1988). Les résultats de
Ponton et al. sont résumés dans le tableau I, qui présente l'estimation de
l'âge moyen auquel les réponses des bébés sont similaires à celles des adultes.
On peut constater une similarité enfant-adulte dès 22 mois d'âge conception-
nel (soit à 13 mois en cas de naissance à terme) à 1 400 Hz, et un développe
ment plus tardif pour les fréquences inférieures et supérieures.
Tableau I. — Estimation des âges auxquels les latences
des potentiels évoqués des bébés sont similaires
à celles des adultes (D'après Ponton et al., 1992)
Estimates of the age at which infants achieve adult-like
evoked-potential latencies (from Ponton and al., 1992)
Age conceptionnel
Condition dérivée (en mois)
Non masquée 29
11,3 kHz 35
5,7 27
2,8 kHz 23,5
1,4 22
0,7 kHz 28
Ces données électrophysiologiques ne sont pas incompatibles avec cel
les obtenues par les méthodes comportementales, excepté peut-être pour les
très hautes fréquences, à partir de 10 KHz. On peut à présent avoir un
faisceau convergent de données indiquant une maturation plus précoce des
fréquences moyennes et un lent développement des fréquences basses. Il
restait à rapprocher les deux séries de données et à expliquer de façon cohé
rente l'origine de ces améliorations avec l'âge.
3. COMPARAISON DES MÉTHODES
Werner, Folsom et Mancl (1993, 1994) ont calculé les corrélations entre
les données obtenues par ABR et les seuils comportementaux. Des corréla
tions significatives à 3 mois ont ainsi été montrées (les bébés qui avaient les
seuils comportementaux les plus élevés avaient des latences plus longues)
mais pas à 6 mois ni chez les adultes. Les auteurs en déduisent qu'il subsis
terait à trois une immaturité de la transmission dans le tronc cérébral,
alors qu'à 6 mois l'immaturité serait vraisemblablement d'origine plus cen-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.