L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique - article ; n°1 ; vol.100, pg 141-182

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L'année psychologique - Année 2000 - Volume 100 - Numéro 1 - Pages 141-182
Résumé
Les individus ont tendance à concevoir leur attitude comme relativement commune et partagée. La stabilité et la généralité de ce phénomène, qui produit au niveau du jugement un effet dit de Faux Consensus, ont été largement décrites. Il s'agit défaire le point sur la littérature à propos du Faux Consensus et de rendre compte des mécanismes qui lui sont sous-jacents. Quatre perspectives théoriques générales sont examinées : (a) le traitement logique de l'information (hypothèse attributionnelle), (b) l'exposition sélective et l'heuristique de disponibilité (hypothèses cognitives), (c) la saillance et la focalisation de l'attention (hypothèses de traitement sélectif de l'information), et (d) les processus moti-vationnels. Dans ce cadre, nous rendrons compte des propriétés sociales du jugement de consensus qui, comme tout jugement, engage pour son expression, les conditions sociales dans lesquelles il s'exerce (hypothèse de régulation sociale du jugement). Plus précisément, il s'agit de montrer que la perception du consensus social et les mécanismes qui lui sont sous-jacents, dépendent de l'histoire personnelle des sujets et du lien de cette dernière avec les modalités de la situation sociale dans laquelle ils sont impliqués.
Mots-clés : effet de Faux Consensus, jugement social, régulation sociale du jugement.
Summary : The false Consensus Effect : An empirical and theoretical review.
Individuals conceive their attitudes with regard to objects or persons as relatively common and ordinary. This well-known phenomenon is stable, general and produces for judgements a False Consensus effect. This paper is a review ofthe False Consensus literature and reports the underlying mechanisms of this phenomenom. Four general theoretical perspectives are examined : (a) logical information processing (attributive hypothesis), (b) selective exposure and cognitive availability (cognitive hypotheses), (c) salience and focus of attention (selective information treatment hypotheses), and (d) motivational processes. Within the context of this work we report the social properties of consensus judgment and stress that these judgments depend on the social conditions in which they takes place (social regulation hypothesis of judgment). More precisely, the aim of this review is to show that the social consensus perception and its underlying mechanisms, depend on individuals personal histories that are connected to social context in which they are involved.
Key words : false consensus effect, social judgment, social regulation of judgment.
42 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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J.-F. Verlhiac
L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique
In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°1. pp. 141-182.
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Verlhiac J.-F. L'effet de Faux Consensus : une revue empirique et théorique. In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°1. pp.
141-182.
doi : 10.3406/psy.2000.28631
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2000_num_100_1_28631Résumé
Résumé
Les individus ont tendance à concevoir leur attitude comme relativement commune et partagée. La
stabilité et la généralité de ce phénomène, qui produit au niveau du jugement un effet dit de Faux
Consensus, ont été largement décrites. Il s'agit défaire le point sur la littérature à propos du Faux
Consensus et de rendre compte des mécanismes qui lui sont sous-jacents. Quatre perspectives
théoriques générales sont examinées : (a) le traitement logique de l'information (hypothèse
attributionnelle), (b) l'exposition sélective et l'heuristique de disponibilité (hypothèses cognitives), (c) la
saillance et la focalisation de l'attention (hypothèses de traitement sélectif de l'information), et (d) les
processus moti-vationnels. Dans ce cadre, nous rendrons compte des propriétés sociales du jugement
de consensus qui, comme tout jugement, engage pour son expression, les conditions sociales dans
lesquelles il s'exerce (hypothèse de régulation sociale du jugement). Plus précisément, il s'agit de
montrer que la perception du consensus social et les mécanismes qui lui sont sous-jacents, dépendent
de l'histoire personnelle des sujets et du lien de cette dernière avec les modalités de la situation sociale
dans laquelle ils sont impliqués.
Mots-clés : effet de Faux Consensus, jugement social, régulation sociale du jugement.
Abstract
Summary : The false Consensus Effect : An empirical and theoretical review.
Individuals conceive their attitudes with regard to objects or persons as relatively common and ordinary.
This well-known phenomenon is stable, general and produces for judgements a False Consensus
effect. This paper is a review ofthe False Consensus literature and reports the underlying mechanisms
of this phenomenom. Four general theoretical perspectives are examined : (a) logical information
processing (attributive hypothesis), (b) selective exposure and cognitive availability (cognitive
hypotheses), (c) salience and focus of attention (selective information treatment hypotheses), and (d)
motivational processes. Within the context of this work we report the social properties of consensus
judgment and stress that these judgments depend on the social conditions in which they takes place
(social regulation hypothesis of judgment). More precisely, the aim of this review is to show that the
social consensus perception and its underlying mechanisms, depend on individuals personal histories
that are connected to social context in which they are involved.
Key words : false consensus effect, social judgment, social regulation of judgment.L'Année psychologique, 2000, 100, 141-182
Laboratoire de Psychologie sociale
Université Paris X - Nanterre1
L'EFFET DE FAUX CONSENSUS :
UNE REVUE EMPIRIQUE ET THÉORIQUE
par Jean-François VERLHIAC2
SUMMARY : The false Consensus Effect : An empirical and theoretical
review.
Individuals conceive their attitudes with regard to objects or persons as
relatively common and ordinary. This well-known phenomenon is stable,
general and produces for judgements a False Consensus effect. This paper is a
review of the False Consensus literature and reports the underlying mechanisms
of this phenomenom. Four general theoretical perspectives are examined :
(a) logical information processing (attributive hypothesis), (b) selective
exposure and cognitive availability (cognitive hypotheses), (c) salience and
focus of attention (selective information treatment hypotheses), and (d)
motivational processes. Within the context of this work we report the social
properties of consensus judgment and stress that these judgments depend on the
social conditions in which they takes place (social regulation hypothesis of
judgment) . More precisely, the aim of this review is to show that the social
consensus perception and its underlying mechanisms, depend on individuals
personal histories that are connected to social context in which they are involved.
Key words : false consensus effect, social judgment, social regulation of
judgment.
1. Département de psychologie, 200, avenue de la République, 92001 Nant
erre Cedex. E-mail : jean-françois. verlhiac@u-parislO.fr.
2. Cet article a été réalisé pendant la période d'affiliation de l'auteur, au
laboratoire de Psychologie sociale de Grenoble-Chambéry. Jean- François Verlhiac 142
Ross (Ross Greene et House, 1977) montre dans une série d'expériences
que les gens croient la plupart du temps que leurs opinions, leurs caractéris
tiques ou leurs comportements sont très partagés par leurs pairs. C'est ce
qu'il nomme l'effet de Faux Consensus. Par exemple, dans sa première
expérience, Ross (Ross et al., 1977) proposait aux sujets de lire un scénario
dans lequel le personnage central, auquel ils devaient s'identifier, faisait un
choix. Dans ce scénario, par exemple, un professeur demandait à ses étu
diants de décider par un vote s'ils préféraient réaliser un travail individuel
ou collectif. Après la lecture du scénario, les sujets de l'expérience est
imaient le pourcentage d'étudiants qui choisiraient le travail individuel puis
ceux qui préféreraient travailler en groupe. Ensuite, les sujets de
l'expérience précisaient s'ils préféraient personnellement travailler en
groupe ou individuellement. La mesure du Faux Consensus était alors
obtenue en comparant les estimations de consensus des deux groupes de
sujets de l'expérience qui avaient choisi de travailler soit individuellement,
soit collectivement. La différence entre les estimations de consensus de ces
deux groupes de sujets permettait de connaître l'importance du Faux Con
sensus (FC). Ainsi, Ross (Ross et al., 1977) constate que les sujets ayant
opté pour le travail individuel pensaient qu'en moyenne 67,4 % de leurs
pairs feraient le même choix qu'eux, tandis que les sujets ayant adopté le
travail collectif estimaient que 45,9 % d'étudiants choisiraient le travail
individuel. En conséquence, ceux qui ont choisi le travail individuel pen
saient, par rapport aux sujets ayant opté pour la tâche collective, qu'il y
avait une plus grande proportion de personnes qui ferait leur choix
(i.e. FC = 67,4 % -45,9 % = 21,5 %)1.
Ross et al. (1977) supposaient qu'un processus cognitif général et uni
versel était responsable de la présence du Faux Consensus (Nisbett et Ross,
1980 ; Ross, 1977). Pourtant, la tâche s'avérait complexe, car ces auteurs
dénombraient pas moins de quatre groupes d'hypothèses explicatives de ce
phénomène. Dans leur revue de synthèse, Marks et Miller (1987) repren
nent ces quatre explications dominantes du Faux Consensus et montrent
ainsi la diversité des fondements sur lesquels il repose. Nous reprendrons
point par point chacune de ces perspectives qui réfèrent : 1 / au traitement
logique de l'information, 2 / à l'exposition sélective et à l'heuristique de
disponibilité, 3 / à la focalisation de l'attention, 4 / à la motivation. Toutes
ces hypothèses laissent supposer que le Faux Consensus est robuste, auto
matique et que les sujets fondent leurs jugements de consensus à partir de
leur propre choix ou attitude. Ces quatre groupes d'hypothèses sont formul
és sur la base des modèles théoriques dominants de la psychologie sociale
1. C'est la mesure principale des paradigmes classiques du Faux Consensus.
D'autres procédés existent pour rendre compte du FC. Par exemple, le calcul des
corrélations entre les préférences personnelles des sujets, leurs jugements de
consensus et les goûts ou opinions d'autres personnes qu'eux. Il y a FC quand les obtenues sont positives. L'effet de Faux Consensus 143
(i.e., théories de l'attribution sociale, théories cognitives, théories des rela
tions inter-groupes et théories motivationnelles). Comme le soulignent très
justement Marks et Miller (1987), il ne convient pas d'opposer entre elles
ces quatre perspectives théoriques générales qui ont toutes accumulé des
résultats conformes aux hypothèses qu'elles avançaient pour expliquer le
Faux Consensus. En revanche, comme le préconisaient déjà Marks et Miller
(1987), il est nécessaire, d'une part, d'identifier les circonstances dans le
cadre desquelles chacune des quatre explications du Faux Consensus est la
plus pertinente pour en rendre compte et, d'autre part, de repérer les points
de convergence entre ces différentes hypothèses qui participent à l'él
aboration d'une représentation claire et unifiée de ce phénomène. En effet,
ces différentes approches explicatives du Faux Consensus s'inscrivent dans
le courant de la cognition sociale et, dans ce cadre, identifient un ou plu
sieurs mécanismes sous-jacents à l'apparition du Faux Consensus qu'elles
associent d'ailleurs à des modes particuliers de traitement de l'information
sociale. La plupart de ces opérations de se terminent par la
construction de connaissances arbitraires de la réalité sociale et par un tra
itement sélectif des informations mises à la disposition des sujets. Ces info
rmations concernent le contexte (i.e., informations situationnelles), les dis
positions des personnes, les groupes, le consensus (information sample-
based), des cas individuels (information case-based), le soi (self-based consens
us) et sont censées aider les sujets à réaliser leurs inferences à propos du
consensus. L'abondance des informations à partir desquelles les sujets trou
vent un fondement ou non à leurs impressions de consensus n'échapperont
pas au lecteur. Ceci suggère, d'une part, que les conditions d'élaboration du
jugement et de manifestation du Faux Consensus sont nombreuses et,
d'autre part, que les opérations de traitement de l'information, qui est
donnée aux sujets ou dont ils disposent en mémoire, dépendent tant des
propriétés saillantes ou diagnostiques de cette dernière que de l'organi
sation cognitive des sujets qui les traitent. Autrement dit, depuis la revue
de synthèse de Marks et Miller (1987), on peut affirmer que les travaux sur
le Faux Consensus ont permis de rendre compte des propriétés de
l'inférence sur le consensus en identifiant des éléments médiateurs du juge
ment qui participent à l'émergence ou inversement à la disparition de ce
phénomène. Ces éléments médiateurs du jugement sont nombreux voire
parfois confondus ; ce qui rend difficiles les tentatives entreprises par les
spécialistes du Faux Consensus pour isoler chacun d'eux dans leurs effets
sur le jugement. Notre tâche sera donc, dans la continuité des travaux de
Marks et Miller (1987), de rappeler, pour chacune des hypothèses explicati
ves du Faux Consensus, les différentes conditions particulières dans le
cadre desquelles ce phénomène se manifeste ou se renforce et celles le
squelles il n'est pas observé ou s'atténue. Nous préciserons ainsi comment
ces recherches ont évolué depuis la revue de question de Marks et Miller
(1987) et quels en sont les enjeux actuels. En procédant de la sorte, nous
porterons plus particulièrement notre attention sur le contexte de réalisa
tion du jugement qui, selon ses caractéristiques, détermine la nature du Jean- François Verlhiac 144
jugement et par conséquent, la manifestation du Faux Consensus. Autre
ment dit, nous tenterons de montrer que le contexte de réalisation du jugeet les propriétés du dispositif social dans lequel les sujets sont placés,
participent pleinement au déroulement des mécanismes sociocognitifs que
les tenants des quatre hypothèses explicatives du Faux Consensus lui ont
associés. En effet, le Faux Consensus relève d'un jugement social qui,
comme tout jugement, engage pour son expression les conditions sociales
dans lesquelles il s'exerce et les significations que les individus accordent à
celles-ci. Les significations que les individus donnent de leur environne
ment dépendent assez largement de leurs histoires personnelles (Monteil,
1993) et du lien de ces dernières avec les situations sociales nouvelles aux
quelles ils sont confrontés. En conséquence, on peut s'attendre à ce que les
mécanismes sous-jacents à l'apparition du Faux Consensus ainsi que les
stratégies de jugement et les opérations de traitement de l'information
sociale (e.g., informations à propos du consensus) soient largement dépen
dantes des liens que les sujets établissent entre leur histoire personnelle et le
dispositif social dans lequel ils sont placés. Autrement dit, il s'agit pour
nous de montrer que les conditions sociales dans lesquelles les sujets sont
placés, comme l'histoire sociale de ces derniers, participent pleinement au
déroulement des mécanismes sous-jacents au Faux Consensus et au trait
ement de l'information sociale. C'est donc cette dernière hypothèse, de la
régulation sociale du jugement, que nous tenterons d'illustrer au travers de
l'examen de chacune des perspectives que les spécialistes du Faux Consens
us ont mises à l'épreuve des faits.
1 / LE FAUX CONSENSUS COMME TRAITEMENT LOGIQUE
DE L'INFORMATION À PROPOS DE SITUATIONS
PEU ORDINAIRES
Le Faux Consensus résulte de la tendance des gens à attribuer les cau
ses de leurs comportements à des facteurs situationnels plutôt que disposi-
tionnels (Kulik, Sledge et Malher, 1986 ; Zuckerman et Mann, 1979) ; il est
donc observé quand les sujets réalisent une attribution situationnelle. Dans
ce cas précis, ils supposent que la situation affecte autrui de la même façon
qu'eux et qu'elle dépasse largement leurs différences individuelles. Autre
ment dit, c'est un processus de nature logique et rationnel qui sous-tend
l'activité de jugement de consensus entre soi et autrui. Plus précisément,
pour estimer le consensus les sujets s'appuient sur les principes de
l'attribution causale et sur les résultats de leur recherche causale. Leurs
attributions et leurs explications des comportements sont donc les fonde
ments à partir desquels ils forment leurs jugements de consensus (Heider,
1958 ; Kelley, 1967 ; Jones et Nisbett, 1972).
Des travaux appuient cette hypothèse et apportent quelques précisions
quant aux mécanismes sous-jacents au jugement. C'est ainsi que l'on L'effet de Faux Consensus 145
observe des corrélations positives entre les jugements de consensus des
sujets et les explications situationnelles de leurs choix (Gilovich, Jennings
et Jennings, 1983 ; Zuckerman, Mann et Bernieri, 1982)1. Inversement, les
sujets font des inferences sur les traits et dispositions stables d'un acteur
quand il donne des réponses différentes des leurs plutôt que semblables
(Ross et al., 1977). Dans ce dernier cas, l'effet de Faux Consensus n'est pas
important. Autrement dit, une personne qui ne leur ressemble pas ne réagi
rait pas comme eux et ne serait pas affectée de la même façon qu'eux par la
situation dans laquelle ils sont placés.
Dans une autre série d'expériences, Zuckerman et Mann (1979) mont
rent que le Faux Consensus est important quand les sujets doivent consi
dérer les éléments de la situation qui expliquent leurs comportements
plutôt que quand ils doivent porter leur attention sur des facteurs disposi-
tionnels. Dans ce dernier cas, les sujets ajustent leurs jugements de consen
sus et le Faux Consensus s'estompe parce qu'ils recueillent dans l'enviro
nnement des informations sur les dispositions d'autrui. Ces informations,
spécifiques aux personnes qu'elles caractérisent, faciliteraient l'émergence
de l'impression selon laquelle autrui, en raison de ses propriétés personnell
es, n'est pas affecté de la même façon qu'eux par la situation dans laquelle
ils sont placés.
Si ces premières séries de travaux appuient l'hypothèse du traitement
logique de l'information, certains points restent obscurs. En effet, les résul
tats décrits précédemment ne sont pas reproduits systématiquement. Gilo
vich et al. (1983) ont constaté que des conduites déterminées aussi bien par
des mobiles situationnels que dispositionnels n'avaient aucun effet sur la
présence ou l'absence d'un Faux Consensus. Zuckerman et Mann (1979) ont
également observé de façon incidente, et contre toute attente, que des
sujets d'un groupe de contrôle qui n'avaient pas de consigne à suivre sures
timaient le consensus sur leur position par rapport à d'autres sujets dont
l'attention avait pourtant été orientée vers des facteurs situationnels.
Autrement dit, le fait d'orienter l'attention des sujets sur des informations
à propos de la situation ne garantit pas la présence systématique d'un Faux
Consensus. Pourtant, selon les tenants de l'hypothèse du traitement
logique de l'information, le Faux Consensus doit être important quand, par
rapport à un groupe de contrôle, les sujets accèdent à des informations rela-
1. La présence d'une corrélation positive entre le FC et les explications
situationnelles des sujets justifierait l'hypothèse du traitement logique de
l'information. Toutefois, comme ces travaux restent corrélationnels, la place
causale de l'attribution (causale) dans le jugement de consensus n'est pas
prouvée. Jones et Nisbett (1972) avançaient que les attributions situationnelles
déterminaient le jugement de consensus alors que Ross et al. (1977) pensaient
l'inverse. Comme le précisent Marks et Miller (1987), ce débat n'est pas clos et
reste insoluble. Il convient plutôt d'examiner les conditions dans le cadre des
quelles les explications causales médiatisent le jugement et participent à la
manifestation du Faux Consensus. Jean- François Verlhiac 146
tives à la situation. En effet, ces dernières sont censées donner aux sujets
l'impression que les différences interindividuelles sont peu importantes et
que, par conséquent, beaucoup de personnes font comme eux.
Cette dernière série de résultats contredit la précédente série, sauf si
nous supposons qu'en rapport avec leur expérience propre, les sujets ont
des significations particulières de la configuration de la situation dans
laquelle ils sont placés et des informations situationnelles qu'ils recueillent.
En procédant ainsi, les sujets exagéreraient les différences interindividuell
es parce qu'ils donnent une coloration particulière aux informations vers
lesquelles leur attention est orientée.
En conséquence, les sujets utiliseraient les principes de l'attribution
causale, mais leur histoire personnelle guiderait de telles « heuristiques »
du jugement quant à l'interprétation des faits auxquels ils sont soumis. Ce
serait notamment dans des conditions particulières que les sujets mobili
sent les principes de l'attribution causale pour guider leurs jugements
(Marks et Miller, 1987). En effet, il s'avère que les sujets ne donnent pas
naturellement d'explications causales de leurs décisions ou de leurs opi
nions. Toutefois, c'est lorsqu'ils sont engagés dans des situations important
es pour eux, très impliquantes et peu familières, ou qui entraînent des
conséquences inattendues voire inquiétantes, qu'ils mobilisent des registres
explicatifs. Dans ces conditions particulières, une fois qu'elles s'avèrent
nécessaires, les attributions causales médiatiseraient le jugement de
consensus. Les sujets pourraient alors obéir aux règles de l'hypothèse du
traitement logique de l'information selon qu'ils ont recours ou non à leur
histoire personnelle en matière d'événements critiques et peu familiers.
Autrement dit, les sujets utilisent préférentiellement, voire de façon pré
consciente (Bargh, 1989), les informations liées à la situation, notamment
quand cette dernière s'avère inattendue, peu familière. De plus, les sujets
ajustent leurs jugements de consensus quand leur attention est orientée,
qu'elle qu'en soit la cause (i.e., consignes expérimentales de centration,
position d'observateur...), sur des facteurs dispositionnels. Une fois ces
informations prises en compte, et selon l'hypothèse de la régulation sociale
du jugement, l'issue du jugement dépendra du lien que les sujets établissent
entre leur histoire personnelle et ces événements particuliers auxquels ils
sont exposés ainsi qu'avec les informations vers lesquelles leur attention est
tournée.
Le rôle médiateur de l'attribution causale dans la manifestation du
Faux Consensus est donc limité aux situations pour lesquelles les sujets doi
vent nécessairement mobiliser une explication de leurs comportements ou
de leurs préférences. Ceci suggère que l'explication causale n'est pas le
médiateur principal du jugement à propos d'opinions et de thèmes de
réflexion ordinaires (e.g., aimer ou ne pas aimer les carottes râpées).
D'ailleurs, dans ce cas précis les prédictions tirées du modèle du traitement
logique de l'information ne pourraient pas rendre compte de la réalité
des faits. Par exemple, l'explication causale d'une opinion personnelle
(e.g., donner son opinion à l'égard du sexisme) serait dispositionnelle L'effet de Faux Consensus 147
(i.e., c'est ce que je ressens, c'est mon sentiment), plutôt que situationnelle
(Marks et Miller, 1987). Par conséquent, l'effet de Faux Consensus
s'estomperait parce que les sujets accèdent à des explications de leurs choix
ou préférences qui leur sont spécifiques plutôt que communs à tout indi
vidu. Ce qui n'est apparemment pas le cas.
Aussi, depuis la revue de question de Marks et Miller (1987),
l'hypothèse du traitement logique de l'information a été mise à l'écart de la
recherche sur le Faux Consensus. Autrement dit, cette première hypothèse
ne rend pas compte des raisons pour lesquelles les sujets, dans des situa
tions ordinaires, estiment qu'une majorité de personnes adopte leur point
de vue. En définitive, les sujets n'auraient pas besoin de fonder leur tri des
informations situationnelles ou dispositionnelles sur une recherche causale.
Dans une certaine mesure, la formation d'un sentiment de consensus social
dépendrait seulement de l'usage préalable que les sujets font des informat
ions auxquelles ils ont accès et de l'attention qu'ils leur consacrent. Ce
serait alors la nature des traitements que les sujets réalisent sur les info
rmations dont ils disposent qui déterminerait leurs jugements de consensus.
Le débat de la recherche sur le Faux Consensus devrait alors porter sur la
sensibilité des sujets aux propriétés des informations auxquelles ils sont
exposés. C'est donc l'approche cognitive qui permettrait de mieux préciser,
d'une part, la nature des mécanismes cognitifs impliqués dans le traitement
des informations et, d'autre part, l'impact des propriétés de ces dernières
sur leurs jugements.
2 / LES HYPOTHÈSES COGNITIVES
ET LE TRAITEMENT SÉLECTIF DES INFORMATIONS
Deux grands groupes d'hypothèses cognitives rendent compte du tra
itement sélectif que les sujets réalisent sur l'information sociale. Les cher
cheurs qui s'inscrivent dans ce cadre théorique montrent que le Faux Con
sensus dépend des propriétés saillantes ou diagnostiques des informations
auxquelles les sujets sont exposés, comme de l'organisation cognitive de ces
derniers qui les traitent et les sélectionnent.
Plus précisément, le premier groupe d'hypothèses réfère à l'exposition
sélective et l'heuristique de disponibilité alors que le second porte sur le
traitement sélectif des informations et le contexte de ce traitement. Dans le
premier groupe d'hypothèses, les chercheurs montrent que ce sont les info
rmations les plus accessibles (sur la similitude d'autrui) et les plus disponi
bles à la mémoire des sujets qui fondent leurs jugements de consensus.
Dans le second, les spécialistes du FC rendent compte du traitement sélectif
que les sujets réalisent sur l'information sociale (e.g., informations à propos
du consensus). Plus précisément, ce traitement dépend : 1 / de la diagnosti-
cité de l'information et de l'occupation cognitive des sujets (i.e., focalisa
tion de l'attention et saillance cognitive), 2 / de l'organisation cognitive de 148 Jean-François Verlhiac
ces derniers (i.e., traitement d'informations reliées au schéma de soi), 3 / de
la signification qu'ils donnent des informations mises à leur disposition
(i.e., ambiguïté et résolution de l'ambiguïté ou une psychologie des cons
tructs). C'est en examinant chacune de ces hypothèses que nous tenterons
de montrer que les sujets traitent les informations en relation avec leurs
différentes insertions sociales.
2.1. L'EXPOSITION SÉLECTIVE ET L'HEURISTIQUE DE DISPONIBILITÉ
Tversky et Kahneman (1982), Kahneman et Tversky (1973), montrent
que les sujets emploient un moyen heuristique simple et naturel (i.e., le
principe de disponibilité), pour résoudre les problèmes qui leur sont posés.
Généralement, quand ils ont à répondre à un problème posé, les sujets choi
sissent la réponse qu'ils se représentent le plus facilement ou qui leur est la
plus accessible. Ross (Ross et al., 1977) pensait que cette heuristique inter
venait lors des estimations de consensus (mais voir aussi Mullen, Atkins,
Champion, Edwards, Hardy, Story et Vanderklok, 1985 ; Nisbett et
Kunda, 1985).
En effet, les sujets disposeraient en mémoire davantage d'exemplaires
de similitude que de divergence entre soi et autrui. Ces exemples de simil
itude seraient de véritables échantillons et illustrations à propos du consen
sus social (base-rates). Leur grande disponibilité viendrait de la tendance
des sujets à s'associer sélectivement aux personnes qui leur ressemblent
(Deutsch, 1988 ; Festinger, 1954 ; Orive, 1988). Les sujets fonderaient donc
leurs jugements de consensus sur une hypothèse de similitude entre soi et
autrui, immédiatement disponible, aisément activable car leur expérience
personnelle les inviterait à le penser. Le cas échéant, pour justifier leurs
jugements de consensus, les sujets pourraient sans difficulté se référer à une
population cible de référence typiquement en accord avec eux dans le passé
et a fortiori dans le moment présent (Miller, Gross et Holtz, 1991). Ainsi, le
Faux Consensus est observé parce que les sujets fréquentent des personnes
qui leur ressemblent et parce qu'ils disposent en mémoire d'exemples (illu
strations, cas) arbitraires mais utiles pour prédire ce que pourrait faire, dire
ou penser autrui en général. Plus précisément, parce que ces exemples ou
illustrations sont accessibles et disponibles, les sujets en surestiment
l'importance ou la fréquence d'occurrence. L'effet de Faux Consensus est
alors important.
Cette hypothèse a séduit les spécialistes du Faux Consensus1. Ces der-
1. En toute logique nous devrions distinguer entre elles l'hypothèse
d'exposition sélective et celle de disponibilité. La première hypothèse fait réfé
rence aux propriétés particulières de l'environnement social dans lequel les
sujets vivent alors que la seconde porte sur les données ou illustrations, cas
qu'ils tirent de leurs interactions sociales pour estimer le consensus. En réalité,
ces deux hypothèses sont complémentaires. C'est dans la mesure où ils vivent

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