L'effet du contexte sémantique dans l'élaboration de la représentation du problème - article ; n°3 ; vol.96, pg 409-442

De
Publié par

L'année psychologique - Année 1996 - Volume 96 - Numéro 3 - Pages 409-442
Résumé
On a étudié, chez des adultes, le processus de compréhension de l'opérateur (l'action qui permet le changement d'un état à l'autre) dans la résolution de problèmes isomorphes à la Tour de Hanoï. Notre hypothèse est que les différences de difficulté entre les versions isomorphes ne sont pas dues à la seule différence de nature de l'opérateur (Déplacement ou Changement de taille), mais aussi à la différence du point de vue que l'on adopte sur l'opérateur. Les expériences 1 et 2 mettent en œuvre trois problèmes dans lesquels le seul facteur qui change est la nature de l'opérateur (déplacement ou changement de taille). Dans les expériences 3 et 4, on a construit quatre problèmes en croisant le facteur nature de l'opérateur avec le facteur nature du point de vue : ici deux points de vue sont mis en relief dans les énoncés : (i) celui qui met l'accent sur le résultat de l'action — c'est le point de vue pertinent pour résoudre le problème — et (ii) celui qui met l'accent sur le déroulement de l'action. Les tâches utilisées pour tester la compréhension de l'opérateur sont soit des tâches d'évaluation de mouvements (expériences 1 et 3), soit des tâches de résolution de problèmes (expériences 2 et 4). Les résultats de cette recherche ont montré que la compatibilité entre les connaissances que l'on a sur l'action dans un domaine familier et l'interprétation adéquate de l'opérateur permet de prédire du degré de difficulté d'un problème. Le contexte sémantique de présentation de l'opérateur et ainsi les connaissances générales sur l'action qui sont activées, participent à la sélection d'un point de vue pour construire l'opérateur. Les versions les plus difficiles sont celles qui nécessitent de changer de point de vue sur l'opérateur et de construire une nouvelle représentation du problème où les propriétés pertinentes de la situation sont prises en compte.
Mots-clés : contexte, connaissances antérieures, compréhension, problèmes isomorphes.
Summary: The role of semantic context in the selection of problem's representation.
The present paper deals with the general question of how the interpretation of the problem is elaborated, and more precisely which part is played by the semantic factors. We used Tower of Hanoi isomorphs to investigate the process of discovery of new properties and to explain the great difference of difficulty observed (Kotovsky, Hayes and Simon, 1985; Kotovsky and Fallside, 1989). Our hypothesis was that this difference is not due mainly to the nature of the operator, as claims Kotovsky et al., but lies in the compatibility of prior knowledge activated by the context and the adequate representation of the action needed to solve the problem. In the experiment 1 and 2, we used three isomorphs in which the only difference was the nature of the operator (Move or Change of size). In the experience 3 and 4, four isomorphs were used by combining the nature of the operator (Move or Change of size) and the nature of the context (result or transformation). One hundred and sixty-four subjects were asked either to judge the legality of moves (experiment 1 and 3) or either to solve the problem (experiment 2 and 4). Results of experiments 1 and 2 show that the Change-of-size problems were more difficult than the Move problem. But, as predicted, the results of experiments 3 and 4 show that when the context emphasizes the adequate representation, the difference due to the nature ofthe operator disappears. The more difficult isomorphs were those that involve changing the first representation and constructing a new one. This research is an attempt to explain the insight and restructuration phenomena described by the Gestalt theory using an information processing framework.
Key words : semantic context, prior knowledge, comprehension, isomorphic problem.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 37
Nombre de pages : 36
Voir plus Voir moins

Évelyne Clément
L'effet du contexte sémantique dans l'élaboration de la
représentation du problème
In: L'année psychologique. 1996 vol. 96, n°3. pp. 409-442.
Citer ce document / Cite this document :
Clément Évelyne. L'effet du contexte sémantique dans l'élaboration de la représentation du problème. In: L'année
psychologique. 1996 vol. 96, n°3. pp. 409-442.
doi : 10.3406/psy.1996.28907
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1996_num_96_3_28907Résumé
Résumé
On a étudié, chez des adultes, le processus de compréhension de l'opérateur (l'action qui permet le
changement d'un état à l'autre) dans la résolution de problèmes isomorphes à la Tour de Hanoï. Notre
hypothèse est que les différences de difficulté entre les versions ne sont pas dues à la
seule différence de nature de l'opérateur (Déplacement ou Changement de taille), mais aussi à la
différence du point de vue que l'on adopte sur l'opérateur. Les expériences 1 et 2 mettent en œuvre
trois problèmes dans lesquels le seul facteur qui change est la nature de l'opérateur (déplacement ou
changement de taille). Dans les expériences 3 et 4, on a construit quatre problèmes en croisant le
facteur nature de l'opérateur avec le facteur nature du point de vue : ici deux points de vue sont mis en
relief dans les énoncés : (i) celui qui met l'accent sur le résultat de l'action — c'est le point de vue
pertinent pour résoudre le problème — et (ii) celui qui met l'accent sur le déroulement de l'action. Les
tâches utilisées pour tester la compréhension de l'opérateur sont soit des tâches d'évaluation de
mouvements (expériences 1 et 3), soit des tâches de résolution de problèmes (expériences 2 et 4). Les
résultats de cette recherche ont montré que la compatibilité entre les connaissances que l'on a sur
l'action dans un domaine familier et l'interprétation adéquate de l'opérateur permet de prédire du degré
de difficulté d'un problème. Le contexte sémantique de présentation de l'opérateur et ainsi les
connaissances générales sur l'action qui sont activées, participent à la sélection d'un point de vue pour
construire l'opérateur. Les versions les plus difficiles sont celles qui nécessitent de changer de point de
vue sur l'opérateur et de construire une nouvelle représentation du problème où les propriétés
pertinentes de la situation sont prises en compte.
Mots-clés : contexte, connaissances antérieures, compréhension, problèmes isomorphes.
Abstract
Summary: The role of semantic context in the selection of problem's representation.
The present paper deals with the general question of how the interpretation of the problem is
elaborated, and more precisely which part is played by the semantic factors. We used Tower of Hanoi
isomorphs to investigate the process of discovery of new properties and to explain the great difference
of difficulty observed (Kotovsky, Hayes and Simon, 1985; Kotovsky and Fallside, 1989). Our hypothesis
was that this difference is not due mainly to the nature of the operator, as claims Kotovsky et al., but lies
in the compatibility of prior knowledge activated by the context and the adequate representation of the
action needed to solve the problem. In the experiment 1 and 2, we used three isomorphs in which the
only difference was the nature of the operator (Move or Change of size). In the experience 3 and 4, four
isomorphs were used by combining the nature of the operator (Move or Change of size) and the nature
of the context (result or transformation). One hundred and sixty-four subjects were asked either to judge
the legality of moves (experiment 1 and 3) or either to solve the problem (experiment 2 and 4). Results
of experiments 1 and 2 show that the Change-of-size problems were more difficult than the Move
problem. But, as predicted, the results of experiments 3 and 4 show that when the context emphasizes
the adequate representation, the difference due to the nature ofthe operator disappears. The more
difficult isomorphs were those that involve changing the first representation and constructing a new one.
This research is an attempt to explain the insight and restructuration phenomena described by the
Gestalt theory using an information processing framework.
Key words : semantic context, prior knowledge, comprehension, isomorphic problem.L'Année Psychologique, 1996, 96, 409-442
Labo-Psy-Co
UFR de Psychologie, Sociologie et Sciences de l'éducation
Université de Rouen1
L'EFFET DU CONTEXTE SEMANTIQUE
DANS L'ÉLABORATION DE LA REPRESENTATION
DU PROBLÈME
par Evelyne CLÉMENT
SUMMARY : The role of semantic context in the selection of problem's
representation.
The present paper deals with the general question of how the interpretation
of the problem is elaborated, and more precisely which part is played by the
semantic factors. We used Tower of Hanoï isomorphs to investigate the process
of discovery of new properties and to explain the great difference of difficulty
observed (Kotovsky, Hayes and Simon, 1985; Kotovsky and Fallside, 1989).
Our hypothesis was that this difference is not due mainly to the nature of the
operator, as claims Kotovsky et al., but lies in the compatibility of prior
knowledge activated by the context and the adequate representation of the action
needed to solve the problem. In the experiment 1 and 2, we used three
isomorphs in which the only difference was the nature of the operator (Move or
Change of size) . In the experience 3 and 4, four isomorphs were used by
combining the nature of the operator (Move or Change of size) and the nature
of the context (result or transformation) . One hundred and sixty-four subjects
were asked either to judge the legality of moves (experiment 1 and 3) or either
to solve the problem (experiment 2 and 4). Results of experiments 1 and 2
show that the Change-of-size problems were more difficult than the Move
problem. But, as predicted, the results of experiments 3 and 4 show that when
the context emphasizes the adequate representation, the difference due to the
nature of the operator disappears. The more difficult isomorphs were those that
involve changing the first representation and constructing a new one. This
research is an attempt to explain the insight and restructuration phenomena
described by the Gestalt theory using an information processing framework.
Key words : semantic context, prior knowledge, comprehension,
isomorphic problem.
1. Rue Lavoisier, 76821 Mont-Saint- Aignan Cedex. 410 Evelyne Clément
Dans le cadre du paradigme du traitement de l'information
(Newell et Simon, 1972), on peut dire que résoudre un pro
blème c'est construire une représentation de la situation qui
permette de trouver des procédures adéquates pour atteindre
un but qui n'est pas directement accessible. Les études sur la
résolution de problèmes de transformation d'état ont montré
que la principale difficulté dans la construction d'une représen
tation adéquate pour trouver ces procédures, réside dans l'i
nterprétation et la construction de l'opérateur (action qui per
met la transformation d'un état dans un autre). Les travaux
menés sur les problèmes isomorphes au problème de la Tour de
Hanoï (Hayes et Simon, 1977; Kotovsky, Hayes et Simon,
1985; Kotovsky et Fallside 1989; Simon et Hayes, 1976) ou
sur les isomorphes des Anneaux chinois (Kotovsky et Simon,
1990) mettent en évidence le rôle de la compréhension de
l'opérateur dans la résolution d'un problème et montrent des
différences de difficulté que peuvent entraîner des versions is
omorphes d'un même problème. Pour les auteurs «... discove
ring how to make moves, rather than other features of the
problem space, was the source of its inordinate difficulty...».
(Kotovsky et Simon, 1990, p. 143). On observe ces différences
de difficulté aussi bien dans des différences de performances
mesurées par les temps de résolution, le nombre de coups pour
atteindre le but et le nombre de mouvements interdits, que
dans la difficulté des sujets à percevoir et reconnaître sponta
nément l'isomorphisme structurel des problèmes. L'analogie
entre les problèmes est difficilement perçue spontanément par
les sujets (Gick et Holyoak, 1980; Kotovsky et al., 1985;
Kotovsky et Fallside, 1989; Léonard, 1984; Luger et Bauer,
1978; Reed, Ernst et Banerji, 1974,), et on observe très peu de
transfert dans la découverte de solution d'un problème is
omorphe cible sans un apprentissage par la résolution de plu
sieurs isomorphes sources (Gick et Holyoak, 1983).
La question centrale que posent ces recherches est d'expli
quer pourquoi des versions isomorphes peuvent engendrer des
différences de difficulté considérables alors qu'elles partagent
le même espace de recherche et donc sont équivalentes du
point de vue de la taille de l'espace à explorer. En effet, l'i
somorphisme est défini par le fait que: «The graph of one pro
blem can be mapped into the graph of the other, with nodes
and links corresponding one to one» (Kotovsky et Simon, Contexte sémantique et représentation du problème 411
1990, p. 147). Il s'agit bien d'un isomorphisme de structure et
ce sont les aspects de surface (l'habillage sémantique) qui diff
érencient ces problèmes. L'espace de recherche des problèmes
est identique, l'espace problème est différent; en d'autres
termes, l'espace objectif est le même, l'espace subjectif diffère
selon les interprétations des sujets. L'hypothèse avancée par
les chercheurs (de Carnegie Mellon) est que les différences de
difficulté sont explicables en terme de différence de charge
mentale imposée par la nature de l'opérateur des versions is
omorphes. Les problèmes étudiés par les auteurs sont les pro
blèmes bien connus «des monstres» (Hayes et Simon, 1977;
Kotovsky et al., 1985; Kotovsky et Fallside, 1989; Simon et
Hayes, 1976). Ces problèmes sont des isomorphes du problème
classique de la Tour de Hanoï et sont de deux sortes: les pro
blèmes de Déplacement (Move problem) dans lesquels l'opéra
teur consiste à changer la place des objets et les problèmes de
Changement (Change problem) dans lesquels l'opérateur
consiste à changer la taille des objets. Dans les de
Déplacement, trois globes (petit, moyen, grand) sont tenus par
des monstres qui sont de taille différente (petit, moyen, grand)
et qui doivent être transférés d'un monstre à l'autre pour que
chaque monstre ait un globe dont la taille soit proportionnelle
à la sienne (le petit monstre doit porter le petit globe, le
monstre moyen le globe de taille moyenne et le grand monstre
celui de grande taille). Dans les problèmes de Changement,
chaque monstre tient un globe dont on doit changer la taille.
Ces changements sont contraints par des conditions exprimées
dans les règles de la consigne. Une règle commune est qu'on ne
peut changer la taille (ou déplacer) un seul globe à la fois. Les
deux autres règles sont les suivantes:
— Règle 2
Problème de Déplacement : « Si un monstre tient deux globes,
seul le plus grand peut être transféré. » de Changement : « Si deux globes ont la même taille,
seul le globe tenu par le plus grand des monstres peut chan
ger de taille. »
— Règle 3
Problème de Déplacement : « On ne peut pas donner un globe à
un monstre qui tient un globe plus grand. » 412 Evelyne Clément
Problème de Changement : « On ne peut pas changer un globe
dans la même taille qu'un globe tenu par un monstre plus
grand » (d'après Kotovsky, Hayes et Simon, 1985).
Ainsi dans le problème de Déplacement, les conditions pour
transférer un globe concernent la taille des globes qui sont à la
même place (tenus par le même monstre) ; dans le problème de
Changement de taille elles concernent la taille des monstres qui
tiennent des globes de même taille.
Des différences de temps de résolution dans un rapport de 1
à 16 ont été observées entre la version la plus facile (Tour de
Hanoï classique à 3 disques) et la la difficile (le pro
blème de Changement de taille résolu papier-crayon). Selon
Kotovsky et al. (1985), la difficulté des problèmes de Change
ment de taille est due essentiellement à la différence de charge
mentale imposée dans le traitement de la tâche parce que :
(i) dans les problèmes de Déplacement, pour tester la légalité
d'un mouvement, il faut comparer des objets à un même
endroit, ainsi on peut construire une représentation spatiale qui
réduit la charge mentale, alors que dans les problèmes de Chan
gement de taille, les objets à comparer sont dans des endroits
différents. Dans le même sens les travaux de Caroll, Thomas et
Malhorta (1981) montrent que les performances des sujets sont
meilleures dans la version « spatiale » d'un problème que dans sa
version « temporelle » ; (ii) les versions qui ont des règles compat
ibles avec les connaissances que l'on a sur les contraintes physi
ques du monde réel réduisent la charge mentale nécessaire à la
mémorisation des conditions d'application de l'opérateur;
(iii) la présentation physique du problème (La Tour de Hanoï)
réduit la charge mentale. Ainsi la charge mentale imposée par
les différences de nature de l'opérateur est considérée comme la
source principale des différences de difficulté entre les
problèmes.
Une des principales conclusions de cette recherche est que la
résolution de problème se divise en deux phases : une phase
« exploratoire », dans laquelle aucune planification apparente
n'est observée et où le sujet ne se rapproche pas du but, mais
revient souvent à l'état initial, et une phase « finale » où les
mouvements sont rapides, et où on observe très peu d'erreurs et
une activité de planification. Ces résultats montrent que pen
dant la phase d'exploration le sujet apprend l'automatisation sémantique et représentation du problème 413 Contexte
des actions : il apprend à comprendre et à appliquer l'opérateur.
Ainsi, pour les auteurs, les différences de difficulté dans la réso
lution des problèmes sont dues essentiellement à la différence de
difficulté dans la construction de l'opérateur. Dans une
recherche ultérieure, Kotovsky et Fallside (1989) ont montré
que c'est dans la phase exploratoire de la résolution que le transf
ert s'opère et que ce qui est déterminant n'est pas tant la simi
litude des caractéristiques des stimuli mais la similitude de la
représentation de l'opérateur construite par le sujet.
Dans cette recherche, nous voulons étudier plus finement la
compréhension de dans les différents contextes des
isomorphes de la Tour de Hanoï. Pourquoi, en effet, est-il plus
difficile et plus long de comprendre l'opérateur du Changement
de taille que celui du Déplacement ? La plus grande charge ment
ale imposée par les opérations nécessaires pour tester la légalité
des mouvements dans les problèmes de Changement de taille est
certainement, comme l'affirment Kotovsky et al. (1985), une
source de difficulté. Néanmoins, nous faisons une hypothèse
supplémentaire et non contradictoire avec celles des auteurs sur
la source des différences de difficulté : celle du rôle du point de
vue adopté sur l'action. La raison pour laquelle l'apprentissage
et l'application des règles sont plus difficiles dans le problème de
changement de taille est sans doute la suivante : l'interprétation
pertinente de l'opérateur du Déplacement dans le de
la Tour de Hanoï est suggérée par le contexte, alors que l'inte
rprétation immédiate évoquée par le contexte du Changement de
taille n'est pas pertinente et doit être abandonnée pour résoudre
le problème. Le contexte de toute situation peut être décrit selon ses
deux composantes : la composante sémantique et la composante per
ceptive. Nous définissons la première comme l'ensemble des
connaissances antérieures sur l'action que le contexte évoque : le
contexte va activer une représentation type de l'action et des
procédures associées. Le contexte perceptif est défini par la sail-
lance ou le relief des propriétés et attributs pertinents de la
situation. Si la représentation induite par le contexte est compat
ible avec l'interprétation adéquate, alors le problème est facile
à résoudre. En revanche, si cette première représentation n'est
pas compatible, alors le sujet doit changer de point de vue sur
l'action, ce qui l'engage dans la construction d'une nouvelle
représentation. Ainsi les différences de difficulté sont interprétées
en terme de changement de représentation qui se traduit par un 414 Evelyne Clément
changement de point de vue sur l'opérateur dans les versions les
plus difficiles. Dans un premier temps, nous allons revenir en
détail sur cette hypothèse.
Comme nous l'avons -défini plus haut, résoudre un problème
c'est élaborer une représentation de la situation qui permette
d'atteindre un but non directement accessible. Cette élaboration
consiste à sélectionner les objets et leurs attributs qui sont perti
nents pour la tâche et l'interprétation de l'opérateur. Com
prendre l'opérateur c'est d'abord comprendre la transformation,
puis comprendre les conditions et les prérequis de cette transfor
mation. Décrivons tout d'abord le problème de la Tour de
Hanoï. La figure 1 présente la version classique de ce problème.
Il y a trois tiges A, B, C, et trois disques de tailles différentes 1,
2, 3. Les disques sont troués en leur centre de telle façon qu'ils
puissent être enfilés sur les tiges. On peut déplacer les disques
sur n'importe quelle tige. Seul le disque le plus petit d'une pile
peut être pris ; il ne peut jamais être posé sur un plus petit. Tous
les disques sont enfilés au départ sur la tige de gauche (A) et le
but est de les déplacer sur la tige de droite (C), un par un en les
déplaçant de tige en tige.
ETAT DE DEPART
Fig. 1. — La version classique des trois disques
du problème de la Tour de Hanoï
The three-disk version of the Tower of Hanoï problem
Dans les problèmes de la Tour de Hanoï il faut prendre en
compte le résultat de l'application de l'opérateur, c'est-à-dire le
changement d'état qui se produit et négliger le processus de
transformation lui même pour la raison suivante : si l'action
(déplacer un objet de A en C) est conçue et décomposée en deux
actions : (i) enlever l'objet de A et (ii) poser l'objet en C, on
prend en compte le résultat de l'action « déplacer » et alors on
peut interpréter les règles 2 et 3 comme les conditions pour res- sémantique et représentation du problème 415 Contexte
pectivement enlever l'objet de A et le mettre en C. Pour enlever
le disque de A, il faut que le disque soit le plus petit de la pile
(ou, ce qui est équivalent, qu'il soit en haut de la pile) et pour
poser le disque en C, il faut que C soit occupé par un disque plus
grand ou que C soit libre. Il est alors facile de transformer ces
conditions en prérequis et de construire des sous-buts : si le
disque n'est pas le plus petit de la pile, alors il faut enlever les
disques plus petits et si l'emplacement C n'est pas libre et est
occupé par des disques plus petits, alors il faut enlever les dis
ques plus petits. De la même façon, changer la taille d'un objet
doit être interprété comme (i) enlever la taille actuelle de l'objet
et (ii) donner une nouvelle taille à l'objet. Ainsi les règles 2 et 3
peuvent être comprises comme les conditions de ces deux
actions. Pour enlever la taille de l'objet tenu par un monstre, il
ne faut pas qu'un monstre plus grand tienne un globe de même
taille et pour donner une nouvelle taille, il ne faut pas qu'un
monstre plus grand tienne un globe de cette taille. Pour pouvoir
enlever la taille du globe, changer les tailles des globes de même
taille tenus par des monstres plus grands et pour pouvoir donner
une nouvelle taille à un globe, changer la taille des globes qui
ont cette taille et qui sont tenus par des monstres plus grands.
Quand l'opérateur et les prérequis sont compris, alors la
planification est possible parce que les règles générales de pla
nification sont applicables : si une action a un prérequis et si ce
prérequis n'est pas satisfait dans la situation, alors construire
un but pour satisfaire ce prérequis. Ainsi il devient possible de
construire les sous-buts pertinents pour réaliser les deux
actions composantes de l'opérateur : enlever et poser pour
déplacer et enlever la taille et donner une taille pour changer
de taille.
Nous pensons que c'est dans la phase exploratoire que le
sujet identifie les prérequis de l'action qui nécessitent de décomp
oser l'opérateur en deux sous-buts : déplacer c'est enlever d'une
place et mettre à une autre place, changer la taille c'est enlever
la taille et donner une nouvelle taille. Quand les prérequis sont
ainsi construits, alors la planification est possible et, comme le
soulignent Kotovsky et al. (1985), Kotovsky et Fallside (1989),
les différences de difficulté entre les isomorphes s'estompent
dans la phase finale de la résolution où les mouvements sont
rapides et l'atteinte du but optimisée en un nombre de mouve
ments restreints. 416 Evelyne Clément
En fait, toute action peut être décrite de deux façons
(Richard, 1990) : du point de vue du résultat qu'elle produit qui
est un changement d'état et du point de vue de la façon dont
l'action se réalise, c'est-à-dire du processus de transformation
qui conduit de l'état initial à l'état final. Nous définissons re
spectivement ces points de vue comme le point de vue du résultat
de l'action et celui du processus de l'action. Le premier est en
général plus abstrait, car il suppose mais ne spécifie pas toutes
les façons possibles pour réaliser l'action. Par exemple, pour des
adultes, bouger, c'est voler, nager aussi bien que se déplacer : le
domaine général de référence est celui du changement d'état
(état initial - état final). Les jeunes enfants, eux, refusent de dire
qu'un avion ou un oiseau bouge : bouger réfère à la façon proto
typique de se déplacer, c'est se déplacer sur le sol (Bernicot,
1981).
Si l'on adopte le point de vue du résultat, on peut alors
décomposer l'action globale en deux sous-buts : quitter un état
et entrer dans un nouveau. Comme nous l'avons dit, c'est l'i
nterprétation pertinente des problèmes de la Tour de Hanoï, car
elle permet d'interpréter les règles comme les conditions de
chaque sous-but et ainsi de construire les prérequis. Si l'on
adopte le point de vue du processus, on ne décompose pas l'ac
tion globale qui est comprise comme une transition d'un état à
l'autre. Ainsi changer la taille du petit globe sera interprété
comme « changer de petit en grand » et non comme « enlever la
taille du petit » et « lui donner la grande taille ». Avec la pre
mière interprétation, les règles 2 et 3 ne peuvent être comprises
comme les conditions d'application de ces sous-buts.
Ainsi la légalité des mouvements et la violation des règles
seront interprétées en fonction de l'interprétation de l'action.
Par exemple, si la règle 2 est violée et si le sujet interprète
l'action comme «changer la taille de petite en grande», l'éva
luation sera «il n'est pas possible de changer la taille direct
ement de petite en grande» plutôt que «il n'est pas possible de
changer la taille de ce globe», interprétation si on
adopte le point de vue du changement d'état. De la même
façon, si le sujet viole la règle 3, l'évaluation sera «il n'est pas
possible de changer la taille directement de petite en grande»
plutôt que «il n'est pas possible de donner la grande taille à ce
globe ».
Les différences dans l'évaluation sont déterminantes quant

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.