L'effet Production : dix ans d'études (1978-1988) - article ; n°4 ; vol.88, pg 563-590

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L'année psychologique - Année 1988 - Volume 88 - Numéro 4 - Pages 563-590
Résumé
L'effet Production correspond à l'amélioration des performances mnémoniques des sujets, lorsque ceux-ci doivent produire l'information qu'ils apprennent, au lieu de la lire. Les différentes techniques utilisées depuis dix ans pour mettre en évidence cet effet sont présentées dans un premier temps. Ensuite sont abordées les explications qui ont été proposées pour en rendre compte : elles sont centrées sur l'accès et le mode d'accès à la mémoire sémantique et le type d'utilisation qui en est fait. Mots clés : mémoire, effet Production.
Summary : The generation Effect : ten years of research (1978-1988).
The generation effect is the advantage in memory for information that is self-produced rather than simply read. The different techniques used to study this effect in the past ten years are first presented. Then, different explanations are discussed : they are principally centered around the access to and utilisation of semantic memory.
Key words : memory, Generation effect.
28 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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André Charles
L'effet Production : dix ans d'études (1978-1988)
In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°4. pp. 563-590.
Résumé
L'effet Production correspond à l'amélioration des performances mnémoniques des sujets, lorsque ceux-ci doivent produire
l'information qu'ils apprennent, au lieu de la lire. Les différentes techniques utilisées depuis dix ans pour mettre en évidence cet
effet sont présentées dans un premier temps. Ensuite sont abordées les explications qui ont été proposées pour en rendre
compte : elles sont centrées sur l'accès et le mode d'accès à la mémoire sémantique et le type d'utilisation qui en est fait. Mots
clés : mémoire, effet Production.
Abstract
Summary : The generation Effect : ten years of research (1978-1988).
The generation effect is the advantage in memory for information that is self-produced rather than simply read. The different
techniques used to study this effect in the past ten years are first presented. Then, different explanations are discussed : they are
principally centered around the access to and utilisation of semantic memory.
Key words : memory, Generation effect.
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Charles André. L'effet Production : dix ans d'études (1978-1988). In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°4. pp. 563-590.
doi : 10.3406/psy.1988.29301
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1988_num_88_4_29301L'Année Psychologique, 1988, 88, 563-590
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie cognitive de la Communication
Université Renè-Descartes,
EPHE 3e section et EHESS, associé au CNRS1
L'EFFET PRODUCTION :
DIX ANS D'ÉTUDES (1978-1988)
par André Charles
SUMMARY : The generation Effect : ten years of research (1978-1988).
The generation effect is the advantage in memory for information that is
self-produced rather than simply read. The different techniques used to
study this effect in the past ten years are first presented. Then, different
explanations are discussed : they are principally centered around the access
to and utilisation of semantic memory.
Key words : memory, Generation effect.
L'influence du degré d'activité du sujet sur l'efficacité des acquisi
tions a pu être constatée depuis longtemps par les pédagogues (Anderson,
Goldberg et Hidde, 1971) et mise en évidence de nombreuses fois par les
psychologues travaillant dans le domaine de la mémoire (Bobrow et
Bower, 1969 ; Hyde et Jenkins, 1969, etc.). C'est une manifestation de cette
activité du sujet que Slamecka et Graf (1978) ont étudiée sous le nom
d'effet Production (Generation effect) : on parle de Production lorsque
les données fournies au sujet ne sont pas suffisantes pour lui permettre
d'énoncer la réponse qui lui est demandée par l'expérimentateur, sans
faire appel à une procédure spécifique à l'expérience ou/et à des connais
sances générales que le sujet est supposé posséder. On parle d'effet
Production, lorsque la mémorisation de l'information est meilleure dans
cette situation que dans une situation contrôle qui est une situation de
lecture dans la plupart des cas. Depuis 1978, 31 études ont repris un
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 564 André Charles
paradigme plus ou moins similaire pour essayer de délimiter cet effet
et d'en déterminer les causes.
Nous allons, dans un premier temps, étudier les différents para
digmes de production utilisés, puis, dans un deuxième temps, présenter
les explications proposées pour rendre compte de cet effet.
1. Les paradigmes d'étude
Les recherches effectuées utilisent uniquement un paradigme dans
lequel la tâche de mémoire porte sur l'information qui a été produite
par les sujets. On écartera de ce domaine d'étude les expériences dans
lesquelles on s'intéresse à l'influence d'une information produite sur la
mémorisation d'une autre information simultanément présentée au sujet
(Montague, Adams et Kiess, 1966 ; Bobrow et Bower, 1969 ; Stein et
Bransford, 1979) ou bien celles dans lesquelles les sujets ont été conduits
à produire des informations dont on ne leur demande pas le rappel,
enfin celles qui utilisent le paradigme de « production verbale » pour
étudier l'organisation ou l'accès à la mémoire permanente (Bousfield
et Sedgewick, 1944 ; Brown et McNeill, 1966 ; Graik et Byrd, 1982).
On est conduit également, par définition, à écarter de l'étude de
l'effet Production les recherches qui ne s'intéressent qu'à la mémorisat
ion des informations produites ; on peut citer rapidement l'ensemble
des études qui ont été réalisées en utilisant le paradigme mgr (Method
of Generated Response) de Mattocks repris par Underwood et
Schultz (1960), Postman (1964), Abra (1967, 1968) ; on peut également
citer les études réalisées dans le domaine de l'affectivité par Carlson
(1954) ou Laffal (1955).
Le paradigme de production peut être opérationnalisé à l'aide de
trois types de techniques qui se distinguent suivant la règle que le sujet
doit appliquer pour produire l'information qui lui est demandée.
A / Un premier type de techniques de production consiste à
demander au sujet d'ordonner des éléments qui lui sont présentés en
suivant une règle qui lui est imposée.
Les sujets de Graf (1980, 1981, 1982) doivent, ainsi, retenir une
phrase. En condition lecture, la phrase est présentée aux sujets dans
l'ordre correct ; en condition production, par contre, les mots sont pré
sentés en colonne dans le désordre et le sujet doit rétablir l'ordre cano
nique des mots pour constituer la phrase (le substantif qui doit être
utilisé comme sujet est indiqué par un tiret). Exemple :
Lecture Production
Cake
The blond girl baked the cake Blond
Baked
-Girl L'effet Production 565
B / Un deuxième type de techniques de production consiste à
demander au sujet de produire le mot qui peut compléter l'information
qui lui est présentée en fonction d'une certaine règle.
Une de ces techniques consiste à présenter au sujet une série de
couples de mots. En situation production, il manque une ou plusieurs
lettres à chacun des deuxièmes mots de ces couples ; l'expérimentateur
indique au sujet la règle (sémantique ou phonétique) qui lui permet de
trouver ce second mot (le mot-cible) en utilisant le premier (le mot-
indice). En situation de lecture, les deux mots sont présentés au sujet
en entier.
G / Un troisième type de techniques de production est caractérisé
par le fait que les sujets peuvent produire avec une certaine liberté l'i
nformation qu'ils auront ensuite à rappeler.
La liberté laissée au sujet conduit à utiliser une procédure spéciale
de contrôle pour préserver l'équivalence des situations de production et
de lecture. Ainsi, dans l'expérience 1 de MacFarland, Frey et Rhodes
(1980), les sujets doivent produire un mot qui peut être inclus à la place
d'un blanc dans une phrase présentée au sujet (par ex. : Un entraîne
ment poussé permet au de devenir un champion). Tous les sujets
n'ayant pas obligatoirement donné la même réponse, le contrôle de
l'équivalence des matériels appris en lecture et en production ne peut
être assuré qu'a posteriori (par la prise en compte des fréquences d'usage,
du degré d'imagerie des mots produits, etc.) ; dans leur expérience 2,
les auteurs utilisent une procédure qui prend en compte cette liberté
laissée au sujet en présentant à un sujet donné en situation de lecture
les mots qui ont été produits par un autre sujet.
Charles et Tardieu (1984) demandent à leurs sujets de produire une
liste de 20 mots sans contrainte, puis de rappeler cette liste : les mots
produits par les sujets dans cette situation sont ensuite présentés à
d'autres sujets qui doivent les rappeler.
2. Quels sont les résultats obtenus
et les différentes explications théoriques
qui ont été proposées pour rendre compte de cet effet ?
En dix ans de recherches, de nombreuses hypothèses ont été pro
posées pour rendre compte de cet effet. S'il y a eu une évolution des
explications, il nous semble toutefois plus clair de les aborder en les
considérant du point de vue de l'étape du traitement où elles sont censées
expliquer cet effet : nous analyserons donc successivement : A) les
hypothèses qui portent sur une différence de mode d'accès aux informat
ions, puis B) celles qui mettent en cause une différence d'activation de
la Mémoire sémantique, enfin C) les hypothèses qui portent sur la phase
postérieure à V accès à l'information. 566 André Charles
A / Hypothèses privilégiant des différences
dans le mode d'accès aux informations
— La notion d'effort cognitif
Certains auteurs ont insisté sur le fait que la tâche de production est
une tâche plus difficile, qui demande plus d'effort ou d'attention de la
part du sujet que la tâche de lecture. Ce constat a été fait par Jacoby
(1978) en étudiant les effets de la répétition et en comparant les situations
de « résolution de problème » à celles de « rappel d'une solution » : la
première situation, très proche de la situation de production, favorise
l'acquisition par rapport à la seconde comparable, elle, à la lecture.
L'auteur fait l'hypothèse que le sujet est plus attentif lorsqu'il construit
la solution au lieu de simplement la rappeler. Cette hypothèse concernant
l'attention, l'effort ou l'éveil (arousal) des sujets a été reprise pour
rendre compte de l'effet Production ; elle est fondée sur des résultats
expérimentaux comme ceux obtenus par Griffith (1976). Griffith propose
la notion ^.'expended processing capacity (epc) dans le but d'offrir une
métrique pour séparer les traitements de type I de ceux de type II tels
qu'ils ont été proposés par Craik et Lockhart (1972). La notion d'EPC
est directement basée sur les techniques d'attention partagée : Griffith
montre ainsi que, dans une situation de production de médiateurs (situa
tion proche de celle qui nous intéresse), la vitesse d'exécution de la
tâche secondaire est plus lente que dans le cas où les sont
fournis aux sujets (une technique similaire à celle-ci a été utilisée par
Tyler, Hertel, McCallum et Ellis, 1979).
Pour rendre compte de l'effet Production qu'ils observent,
McFarland, Frey et Rhodes (1980) font l'hypothèse que la tâche de pro
duction demande plus d'effort au sujet que celle de lecture. Ils trouvent
que cette hypothèse est corroborée par l'augmentation des temps de
traitement entre les situations de production et de lecture : ces auteurs
utilisent donc directement le temps de réalisation de la tâche principale
comme indicateur de sa difficulté tout en signalant qu'une telle util
isation ne fournit qu'une indication plus ou moins fiable comme l'ont
montré Craik et Tulving (1975).
Par ailleurs, certains résultats expérimentaux infirment cette hypo
thèse : Gollub et Healy (1987) font produire des phrases à leurs sujets
à partir d'une liste de mots présentés. Après la production, les
doivent estimer la difficulté qu'ils ont eu à produire ces phrases sur une
échelle en 7 points : il n'y a pas de corrélation significative entre la
difficulté estimée (donc, l'effort qu'a dû faire le sujet pour produire) et
la probabilité de rappel. Cette hypothèse devrait, également, conduire
à observer un effet Production quelle que soit la situation expérimentale
puisque c'est la production en tant que telle qui améliore la mémorisat
ion : or, nous verrons que ceci n'est pas vérifié. L'effet Production 567
Cette explication offre un autre inconvénient : elle nécessite un
chaînon explicatif complémentaire pour justifier l'influence de l'au
gmentation de l'effort nécessité par le traitement sur l'efficacité de la
récupération de l'information.
— La Production envisagée comme une recherche
en Mémoire sémantique
On a souvent mis en évidence le fait que le rappel d'une informat
ion a une influence sur sa mémorisation (cf. Wenger, Thompson et
Bartling, 1980). Or, dès 1978, Slameckaet Graf (Slamecka et Graf, 1978)
soulignent que l'acte de Production peut être considéré comme un
rappel de la mémoire sémantique ; ceci les conduit à affirmer que : « Si
l'on accepte l'idée qu'un rappel est plus efficace lors d'un apprentissage
qu'une simple lecture du matériel à apprendre, on possède, ici, une
explication possible de l'effet Production » (1978, p. 603). McFarland,
Frey et Rhodes (1980) précisent cette hypothèse en soulignant l'ana
logie entre la difficulté pour un sujet à effectuer un rappel, et celle qu'il
rencontre en effectuant une production : dans les deux cas, l'augment
ation de la difficulté entraîne une augmentation du nombre d'opérations
mises en jeu par le sujet et, donc, confère à la trace de l'information
produite un caractère plus distinctif.
— La Production est une procédure spécifique d'accès
à la Mémoire sémantique
La tâche de production est une tâche dans laquelle la procédure
d'accès au mot est différente de celle qui est utilisée lors de la lecture.
Jacoby (1983) distingue, ainsi, les tâches de production qui seraient des
tâches dirigées par les concepts, des de lecture qui essen
tiellement des tâches dirigées par les données. L'utilisation de cette dis
tinction est très intéressante, car elle permet de rendre compte de
l'effet Production « classique » comme de son inverse (effet Production
négatif). Ce'dernier résultat a été obtenu par Jacoby (1983) en utilisant
une situation de mémoire implicite, c'est-à-dire une situation dans
laquelle les sujets n'ont pas à rappeler l'information acquise auparavant,
mais sont conduits à l'utiliser pour réaliser la tâche qui leur est demand
ée. Jacoby montre ainsi que, dans une situation d'identification per
ceptive, le score d'identification correcte est plus élevé après une tâche de
lecture des mots (c'est-à-dire après un traitement dirigé par les données)
qu'après une tâche de production (c'est-à-dire après un traitement dirigé
par les concepts).
Le mode d'accès à l'information semble très spécifique aux tâches de
production comme en témoignent les modèles d'accès au lexique (För
ster, 1976, par ex.). Il aurait pour conséquence de privilégier le stockage
d'indices sémantiques qui sont des indices de récupération efficaces 568 André Chartes
et de faciliter l'organisation inter-items. Charles et Tardieu (1984)
expliquent de cette manière l'effet Production qu'ils obtiennent dans une
situation de production libre en soulignant le fait que la production libre
peut être considérée comme un cas extrême de tâche dirigée par les
concepts, puisqu'elle est guidée essentiellement par des indices sémant
iques choisis par le sujet lui-même.
Si on admet l'idée que la procédure d'accès à l'item produit est
spécifique à la situation de production et aide le sujet à récupérer l'i
nformation, on peut faire l'hypothèse que la procédure d'accès elle-même
va être mémorisée par le sujet indépendamment de l'item produit. On
obtient des résultats différents suivant les situations expérimentales :
— Slamecka et Graf (1978, Exp. 3) ont demandé à leurs sujets de
rappeler les mots-indices, et non seulement les mots-cibles ; ils n'obtien
nent pas d'effet Production. Or, on aurait pu penser que les mots-indices
servant d'accès aux mots-cibles seraient mieux retenus lorsque ces
derniers sont produits que lorsqu'ils sont lus.
— Par ailleurs, si la procédure d'accès et pas seulement l'item
produit sont mémorisés par le sujet, on peut également penser que le
sujet mémorise correctement l'origine différente des mots qu'il rappelle :
Slamecka et Graf (1978, Exp. 2) demandent à leurs sujets de leur indiquer
dans quelle condition les items ont été encodes (production ou lecture).
Si le score d'assignation à l'origine correcte est élevé (.74), il n'est en
fait pas différent en condition lecture et en condition production.
Johnson, Foley, Raye et Foley (1981) précisent le résultat obtenu par
Slamecka et Graf. Ils font l'hypothèse que plus on donne au sujet des
indices précis concernant le mot-cible qu'il doit produire (par ex. sa
première lettre), plus celui-ci est produit de manière automatique
« réduisant les procédures de recherche et de décision, procédures qui
auraient pu ultérieurement être utilisées par le sujet pour pouvoir
donner l'origine de l'information » (1981, p. 39). Ces auteurs montrent
effectivement que lorsque le sujet doit produire le mot-cible en se basant
uniquement sur le mot-indice, le pourcentage d'affectations correctes
est supérieur au cas où le sujet peut en plus utiliser la première lettre
du mot-indice (94 % contre 88 %). De la même manière, si la relation
entre le et le mot-cible est une relation d'opposition, le pour
centage d'affectations à la bonne origine est plus faible que si la relation
entre les deux mots est une relation de catégorisation (71 % contre
91 %) : ceci est lié au fait que dans le cas d'une relation d'opposition
« les procédures de recherche et décision sont réduites au minimum du
fait qu'il y a très peu de candidats possibles » (1981, p. 39).
— Le cas où la Production est un échec
L'importance du mode d'accès à l'information, opposé au traitement
lui-même de l'information produite, est bien mise en évidence par le fait L'effet Production 569
que l'on continue à observer un effet Production dans le cas où la procé
dure de recherche du mot-cible n'aboutit pas. Les items-indices que
Kane et Anderson (1978) proposent à leurs sujets sont des phrases dont
il manque le dernier mot ; celui-ci doit être produit par le sujet. En
situation « lecture », la phrase est présentée en entier. Pour la moitié des
sujets, la phrase permet de prédire le mot-cible entre 97 % et 100 %
des cas ; par contre, pour l'autre moitié des sujets, le mot-cible n'est
prédit que dans 50 % des cas. Dans les deux cas, la phrase complète
est alors présentée au sujet après un délai de recherche de quatre secondes.
Les auteurs obtiennent un effet Production dans les deux cas. Ce résultat
est confirmé par Slamecka et Fevreiski (1983) qui, en situation « pro
duction », présentent un mot-indice, et soit une lettre (information
faible), soit deux lettres (information élevée) du mot-cible ; les deux
mots sont en relation d'antonymie. Les sujets produisent le mot-cible
dans 80 % des cas lorsque l'information est élevée, par contre lorsque
l'information est faible, le mot-cible n'est produit que dans 20 % des
cas. Cette relative incapacité du sujet à produire le mot-cible n'entraîne
pas de diminution de l'effet Production lorsqu'il est testé par le rappel
libre. En utilisant une tâche de reconnaissance (Exp. 2) par contre,
les auteurs font apparaître une différence entre la reconnaissance des
mots qui ont ou non été effectivement produits par le sujet (même si
on lui donne le mot-cible) tout en maintenant un effet Production dans
les deux cas. L'explication proposée tient à une différence de mode
d'accès : lorsque le sujet réussit à produire le mot-cible, il a produit à la
fois des caractéristiques sémantiques et de surface ; par contre en cas
d'échec à la production il n'a produit que des caractéristiques sémant
iques. Comme la bonne réponse est lue par le sujet, les caractéristiques
de surface ne sont pas produites par lui. Pour bien montrer qu'en cas
d'échec à la production, les sujets traitent malgré tout les caractéris
tiques sémantiques du mot « qui devrait être produit », les auteurs refont
l'expérience en ne donnant pas au sujet la bonne réponse, mais en indi
quant seulement au sujet si sa réponse est bonne ou non. Des juges
analysent les erreurs de production des sujets et les séparent en deux
catégories suivant qu'elles sont ou non reliées sémantiquement au mot
correct. La probabilité d'une reconnaissance correcte dans le cas de la
production de mots non reliés (.39) est significativement inférieure à
celle des mots reliés (.62). Dans le cas d'un échec à la production, les
sujets étaient bien en train de traiter les caractéristiques sémantiques
de l'information qu'ils cherchaient à produire.
Ces hypothèses théoriques ne font toutefois que décrire le phéno
mène : en effet, il reste à expliquer pourquoi le fait de produire des
caractéristiques sémantiques est plus efficace que de simplement les
extraire à partir de la lecture. Si le problème est précisé, il n'est pas
résolu. 570 André Charles
B / Le rôle de la Mémoire sémantique
Deux hypothèses font intervenir directement la Mémoire sémantique
pour expliquer l'effet Production : 1) d'une part, Graf établit un lien
entre production, compréhension et organisation ; 2) d'autre part,
McElroy et Slamecka (1982) font l'hypothèse que l'effet Production
ne peut apparaître que si le lexique du sujet est activé.
— Production, compréhension et organisation
Bobrow et Bower ont établi dès 1969 (Bobrow et Bower, 1969) un
lien entre production d'un médiateur et compréhension. Ils constatent
que la est une aide efficace à la mémorisation et font l'hypo
thèse que lorsque le sujet produit le verbe il comprend la phrase, ce
qui n'est pas obligatoirement le cas lorsqu'il ne fait que la lire ; pour
expliciter la notion de compréhension, ils font appel à Katz et Fodor
(1964) et rapprochent la notion de compréhension de celle de spécifi
cation d'un sens dans le cas des mots ambigus. C'est une explication
analogue que proposent Anderson et al. (1971). Le lien entre compréhens
ion et mémoire reste, ici, du domaine de l'évidence : Graf tente de
l'expliciter.
Pour Graf (1980), « il est possible d'envisager la compréhension du
point de vue de l'organisation » (1980, p. 317). Cet auteur reprend le
cadre théorique de Mandler (1979) qui distingue l'organisation inter
items (ou élaboration) de l'organisation intra-item (ou intégration).
Graf fait, alors, deux hypothèses : d'une part, la production amélior
erait la compréhension en augmentant le degré d'organisation inter
mots du matériel à apprendre ; d'autre part, la faciliterait
l'organisation intra-item : « comparée à la lecture, la production exige
des sujets qu'ils fassent plus attention aux items eux-mêmes » (p. 318).
Cette plus grande attention aux mots isolés est, pour lui, attestée par
les résultats obtenus par Griffith (1976) en utilisant une tâche secon
daire (cf. p. 566).
Nous avons déjà présenté le paradigme expérimental d'ordination
utilisé par Graf. Les deux hypothèses qu'il propose le conduisent à
étudier l'effet Production en fonction, d'une part, du caractère normal
ou anomal de la phrase qui peut être construite, d'autre part, du type
de test de rétention utilisé (rappel indicé de chaque phrase à partir
de son verbe ou reconnaissance des mots). On sait (Mandler, 1979 ;
Tulving et Thomson, 1973) que le rappel indicé est efficace dans la
mesure où l'indice utilisé a été bien intégré à l'information à rappeler,
c'est-à-dire, ici, au reste de la phrase. Le tableau I indique le pour
centage de rappel correct des deux noms de la phrase en utilisant le
verbe comme indice de rappel : on n'observe d'effet Production que
dans le cas où les phrases ont un sens. Ce résultat confirme le fait que
lorsqu'elle est possible (cas des phrases normales), l'organisation inter- L'effet Production 571
Tableau I. - — Pourcentage de rappel des noms en fonction de la
condition de traitement et du type de matériel (d'après Graf, 1980,
Exp. 1, p. 320)
Percent recall of nouns as a function of processing condition and
material (Graf, 1980, Experiment 1, p. 320)
Condition de traitement
Production Lecture Illustration non autorisée à la diffusion
Phrases normales 52,08 31,78 anomales 10,42 15,00
items est accentuée par la production ; en ce qui concerne la reconnais
sance des mots isolés, Graf obtient un effet Production quel que soit le
matériel produit par le sujet (tableau II) : ce deuxième résultat confirme
l'hypothèse d'une augmentation de l'organisation intra-mot due à la
production.
Tableau II. — Résultats de la tâche de reconnaissance en fonction
de la condition de traitement et du type de matériel (d'après Graf,
1980, Exp. 5)
Recognition data as a function of processing condition and
material (Graf, 1980, Experiment 5, p. 325)
Condition de traitement
Production Lecture
Phrases normales
73,4 56,2 Bonnes reconnaissances Illustration non autorisée à la diffusion 16,6 16,6 d' Fausses alarmes
1,81 1,25
Phrases anomales
Bonnes reconnaissances 71,9 62,5
19,6 19,6 d' Fausses alarmes
1,79 1,45
Graf (1981) étend ces hypothèses concernant l'effet Production à un
autre paradigme dans lequel les sujets doivent également intervenir
activement pour pouvoir « disposer » de l'information qu'ils devront
rappeler : l'étude de la présentation avec inversion typographique. Il
pense que dans ce paradigme, comme dans le cas de la production,
« une baisse de l'efficacité des processus (de traitement) guidés par les

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