L'empathie et les problèmes de la perception d'autrui, par J.-M. Lemaine - article ; n°1 ; vol.59, pg 143-161

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L'année psychologique - Année 1959 - Volume 59 - Numéro 1 - Pages 143-161
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1959
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Jean-Marie Lemaine
L'empathie et les problèmes de la perception d'autrui, par J.-M.
Lemaine
In: L'année psychologique. 1959 vol. 59, n°1. pp. 143-161.
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Lemaine Jean-Marie. L'empathie et les problèmes de la perception d'autrui, par J.-M. Lemaine. In: L'année psychologique. 1959
vol. 59, n°1. pp. 143-161.
doi : 10.3406/psy.1959.6603
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1959_num_59_1_6603ET LES PROBLÈMES L'EMPATHIE
DE LA PERCEPTION D'AUTRUI
par Jean-Marie Lemaine
L'expression de perception d'autrui désigne certainement plus un
domaine ou un lieudit de recherche qu'un concept qui se référerait à la
réception de stimuli venus d'autrui. A l'intérieur de ce domaine, on
peut distinguer : 1) Les études qui s'appliquent à un savoir-faire diagnos
tique de sujets naïfs1 ou de diagnosticiens formés2 ; 2) Les études qui
concernent la formation d'impressions sur autrui comme celles qu'a
conçues et inaugurées Asch il y a plus de dix ans3 ; 3) Les études sur la
prédiction des comportements et caractères d'autrui, principalement
des comportements verbaux, et qui feront l'objet exclusif de cette
revue.
Opérationnellement parlant, cette dernière série de travaux a pour
base une situation bien définie. Premièrement, nous avons un juge (J).
Deuxièmement, des objets de prédiction (O) répondent à un questionn
aire. Troisièmement J prédit les réponses de 0 sur ce même Enfin, comme le rôle du sujet de l'expérience varie, et qu'il peut
aussi bien être / que O, on peut connaître les réponses de J sur le
questionnaire. O est censé exprimer ce qu'il est dans divers comporte
ments dits expressifs pour cette raison. J vit avec O depuis plus ou
moins de temps, ou bien il entre en contact avec lui directement au
cours de l'expérience, ou bien il en prend connaissance à travers des
supports variés : support visuel (photographie ou cinéma muet), auditif
(enregistrement de propos ou d'entretiens), audio-visuel (cinéma par
lant), écrit (livret ou autobiographie), ou expérimental (connaissance
de réalisations ou d'intentions de O véhiculées par des symboles arti
ficiels) .
Aux premiers temps de la recherche, chez un auteur comme Rosalind
Dymond, et, plus explicitement, chez Bender et Hastorf, on pense
1. Vernon (P. E.), Some characteristics of the good judge of personality,
J. soc. PsychoL, 1933, 4, 42-58.
2. Estes (S. G.), The judgment of personality on the basis of brief records
of behavior, Cambridge (Mass.), Harvard College Library, 1937.
3. Asch (S. E.), Knowledge of persons and groups, in : Asch (S. E.), Social
Psychology, New York, Prentice Hall, 1952, p. 205-239. 144 REVUES CRITIQUES
que cette épreuve ou ce type d'épreuves prédictives pourrait servir de
base à la sélection des cliniciens et psychologues consultants, des
maîtres, des cadres ou... des conjoints. Cela implique et que l'on attend
de l'épreuve qu'elle révèle une aptitude utile, et que l'on postule une
relation entre la réussite de certains accomplissements sociaux ou inter
personnels et l'aptitude en question. Mais, chemin faisant : 1) l'intérêt
des chercheurs se déplace de la recherche d'une variable pure d'aptitude
vers l'étude des mœurs prédictives des sujets en fonction de variables
systématiques de personnalité ou de socialisation ; et 2) on met en cause
la liaison postulée, avant toute validation empirique, entre la capacité
prédictive et tel accomplissement social.
1. L'aptitude empathique
La situation expérimentale décrite plus haut est née d'une théorie
qui postule chez les individus une capacité variable de « prendre le
rôle d'autrui » (22, 45). Cette capacité est un effet des forces de sociali
sation ; elle a pour base les rôles appris et la variété des rôles appris (21).
La translation de mon rôle à celui d'autrui est quelque chose comme une
identification consciente avec autrui (15, 72). Le processus d'empathie
va donc à l'inverse de l'assimilation. Nous pouvons dès maintenant
énoncer un thème théorique qui sera développé par un certain nombre
de recherches ultérieures : l'accommodation à autrui et l'exactitude
essentielle de la prédiction de ses comportements que l'empathie per
mettrait n'est pas l'assimilation et l'exactitude accidentelle que l'ass
imilation rend possible.
Cette théorie a naturellement eu des dérivations opérationnelles.
Des tests ont été élaborés pour la mesure de l'empathie. A proprement
parler, il n'en existe qu'un qui ait donné lieu à des essais de validation
empirique, c'est celui de Kerr-Speroff (45). Le test de Dymond (21, 22)
n'a pas donné lieu à une validation systématique, non plus que les
épreuves fort variées qui ont été utilisées à la suite de Bender et
Hastorf (5). La parenté entre toutes ces épreuves c'est que par elles on
veut mesurer l'adéquation de la réponse attribuée par J à 0 à la réponse
faite réellement par O. L'erreur est mesurée par un écart. Mais cette
parenté métrique n'exclut pas des différences de signification entre les
diverses épreuves d'empathie. Le test de Kerr-Speroff peut être considéré
en première approximation comme un test d'empathie de masse : il
mesure l'exactitude de l'estimation d'opinions majoritaires de la popu
lation générale (45). Les épreuves de Dymond ou de Bender et Hastorf
sont conçues pour l'estimation de Y empathie individuelle, ou capacité de
prédire avec exactitude les réponses personnelles de O.
1. Cette mesure de l'exactitude par un écart entre attribution de
réponse et réponse réelle a fait l'objet d'une critique sévère qui met
en doute sa valeur intrinsèque en tant que mesure. Si x est la réponse
mesurée et orientée de O sur un item de questionnaire, et y la
que J attribue à O, l'exactitude de la prédiction de J sur cet item aura I,EMATNE. — LA PERCEPTION d'aTÏTRUI 1 45 J.-M.
pour mesure (x — y)2. L'exactitude (ou plutôt l'erreur) de J sur les
réponses d'un certain nombre de O sera mesurée par la somme des
mesures élémentaires d'écart. Cronbach montre que cette façon d'opérer
aboutit à mélanger : 1) Ce qu'il appelle V élévation (qui ressortirait
à une attitude de valorisation générale de J par rapport à O) ; 2) L'élé
vation différentielle (qui concerne la prédiction de la tendance centrale
de réponse des profils de chaque O) ; 3) U exactitude du stéréotype (qui
concerne la prédiction de la tendance centrale de réponse de tous les O
sur chaque item, ou la prédiction du « profil des items ») ; et 4) Inexacti
tude différentielle qui intéressait principalement les théoriciens de l'empat
hie. Ces quatre composantes sont sept en réalité, puisque les trois
dernières composantes ont chacune deux aspects qui dérivent des
caractères propres de la comparaison entre les profils de réponse :
l'aspect de Y écart arithmétique moyen qui exprime la distance moyenne
que J met par exemple entre le profil de O et sa prédiction de ce dernier ",
et la composante de dispersion des écarts ou de corrélation, qui exprime
le degré de similitude morphologique entre le profil prédit et le profil
réel. Une analyse de la capacité empathique doit donc décomposer la
note pour être valable (17).
On a de bonnes raisons de penser que la note dite d'empathie est
très chargée par la composante d'exactitude du stéréotype, et qu'ainsi
l'exactitude mesurée par la note est largement déterminée par la connais
sance ou la pratique que J a des valeurs prédominantes au sein de
la population des O. Ainsi Crow trouve une relation entre l'exactitude
globale et l'adhésion au stéréotype (19).
2. Si la mesure incriminée n'est pas intrinsèquement et conceptuel-
lement valable, il ne paraît pas davantage se manifester à travers elle
quelque chose que l'on pourrait identifier comme une capacité indivi
duelle inégalement distribuée et fidèle.
Autant d'épreuves, autant de sources de variation de la capacité
individuelle. Pas de relation entre la note au test de Kerr-Sperofî et
la note au test de Dymond (40). Pas de relation entre la prédiction de
réponses individuelles et la prédiction de réponses majoritaires sur la
même épreuve et la même population de O (57). Pas de relation non
plus entre l'exactitude du stéréotype, ou la prédiction des auto-est
imations moyennes dans une spécifique, et l'empathie de
masse manifestée par le test de Kerr-Speroff (4). Pas davantage de
relation entre la prédiction du comportement réel et la prédiction
du comportement idéal dans une population ouvrière en Israël (31).
On chercherait en vain une capacité qui ne soit pas spécifique aux
différents aspects de prédiction désignés par les divers matériels.
L'épreuve étant constante, la situation n'est guère meilleure. Dans
une expérience ancienne, Gage faisait varier les objets de prédiction
et rencontrait une fidélité de .70 de la note d'exactitude. Mais il attri
buait cette fidélité à ce qu'il appelait le conventionalisms persévératif
des J, ou tendance de J à attribuer les mêmes réponses quel que soit O,
A. Psyr.iioi,, 59 \() 146 REVUES CRITIQUES
et à lui attribuer ses propres réponses (32). Avec son épreuve, Dymond
a signalé des fidélités moitié-moitié de .82 (23) et test-retest de .60 (22).
Lindgren et Robinson confirment cette dernière valeur, mais découvrent
aussi que la note globale d'exactitude corrèle à .74 avec la note d'exacti
tude « normative » ou du stéréotype qui expliquerait alors
la fidélité assez élevée de la note d'exactitude (48).
Ces études ne font que nous donner des doutes sur la fidélité propre
de l'exactitude de la prédiction des réponses d'autrui en tant que telles.
Avec celle de Bronfenbrenner et al., nous n'en avons plus guère. Ces A.
mesurent l'exactitude par la corrélation entre la prédiction et la réalité,
toutes les composantes parasites étant éliminées. En première analyse,
les indices d'exactitude (corrélations) paraissent se distribuer comme le
feraient des indices d'une aptitude inégalement partagée entre les indr
vidus. La fidélité de l'exactitude d'un item de prédiction à l'autre s'élève
à .67. Mais elle est pratiquement nulle, ou au moins très basse (de
l'ordre de .20 à .30) quand on fait varier O (9).
3. D'après Bronfenbrenner et al., l'exactitude de la prédiction est
meilleure qu'au hasard. Cela veut dire que l'adéquation des prédictions
aux réponses est plus fréquente que l'inadéquation. Un certain nombre
d'autres auteurs nous le disent également (23, 31, 32, 58). Mais le hasard
ne peut être ainsi défini que si l'on suppose que les O peuvent répondre
n'importe quoi. Or la question capitale est bien celle de la définition de
ce que Gage appelle la chance psychologique qui fait que /joue en réalité
avec des dés pipés ou des pièces cornées (32). La seule exactitude du
stéréotype peut être la base de cette supériorité de la prédiction sur des
prédictions faites au hasard (lorsque, par exemple, les paris que l'on fait
ne sont pas guidés par une raison a priori de parier ceci plutôt que cela).
Patterson a exposé comment la seule connaissance par des cliniciens
qu'ils avaient affaire avec des patients psychiatriques leur permettait
d'être plus exacts qu' « au hasard » dans leurs diagnostics, alors qu'ils
n'avaient même pas eu à prendre la peine de voir leurs patients (60).
De même, la prédiction des réponses de O par analogie avec ses propres
réponses peut permettre à / d'être plus exact qu' « au hasard » dans une
population dont les sujets font des réponses assez semblables (58).
2. Les mœurs de prédiction
Gage et al., dans une revue récente, attirent l'attention sur ce
qu'ils appellent les clés intermédiaires de la perception interpersonnelle (36),
et qui peuvent être définies comme les médiateurs accidentels de ce que
nous continuerons d'appeler conventionnellement l'empathie.
1. Les positions de réponse. — On peut constater que la prédiction
a le plus de chances d'être exacte quand J ne se départit pas d'une
certaine estimation moyenne et prudente des traits ou réponses estimés
d'O (17). La prédiction du sujet modal dans une population d'objets
de prédiction est plus facile (1). Les personnes dont l'exactitude est la
plus élevée sont aussi celles qu'il est le plus facile de prédire (23, 43), LEMAINE. LA PERCEPTION d'aUTRUI 147 J.-M.
mais cela ressortit à la composante d'élévation qui favorise la rencontre
entre un J et un O typiques, quand bien même J prédirait les réponses
de O sans rien savoir sur ce dernier (17).
2. La clé de favorisation [favorability key de Gage et al.). — II existe
une tendance assez générale à « estimer les autres (et soi-même) doués
de traits favorables et exempts de traits défavorables » (10, p. 641).
Bruner et Tagiuri appellent cette tendance l'effet lénifiant. Des collabo
rateurs de Gage et de Gronbach à l'Université d'IUinois ont pu montrer
que la note d'exactitude corrélait avec la faveur pour autrui manifestée
dans leurs prédictions de réponses (36). Baker et Block ont montré
que les O qui se décrivent le plus favorablement sont les plus facilement
prédits (2). L'exactitude est ici rendue possible par la concomitance ou
la rencontre fortuite entre une attitude prédictive et une réalité qui s'y
prête et non par quelque Einfühlung ou empathie (36).
3. Les théories implicites de la personnalité. — L'expression est de
Gronbach : elle désigne l'attente par le juge d'une certaine harmonie
préétablie simple entre les traits personnels, caractéristiques ou attitudes
de O (17), la non-redondance de ces éléments entre eux étant intolérable
par son « irrationalité ». Crow a trouvé une corrélation presque parfaite
entre l'exactitude de la prédiction et ce qu'il appelle la consistance
interne de la performance chez ses O (18). Baker et Block ont montré
expérimentalement que ce sont les O ayant le plus de contrôle de soi
(défini par la rigidité de l'organisation cognitive manifeste) qui sont
prédits avec le plus d'exactitude (2). Là encore, l'exactitude est en
rapport, non pas avec une capacité authentique à prédire exactement,
mais avec une attitude qui mène à supposer que les réponses d'autrui
sont « organisées » et qui a d'autant plus de chances de réussir qu'elles
le sont en général au niveau verbal qui est le seul que l'on prenne en
considération dans notre cadre situationnel. Le simplisme est ici une
prime pour l'exactitude, et il semble que les « autoritaires » ou les
«ethnocen triques » en soient particulièrement bénéficiaires, s'il est vrai
que les « ethnocentriques » sont simplistes en ce qui
concerne leur conception de la « consistance » des traits de personn
alité (68).
4. La supposition de similitude. • — Wolf et Murray remarquaient
que J fait moins d'erreurs sur O quand il est semblable à ce dernier (76).
En l'absence de critères de correction, J a tendance à juger O en fonction
de ses propres et valeurs. Dans ce cas : 1) J a d'autant plus de
chances de prédire O avec exactitude que les réponses de ce dernier sont
semblables à celles de J globalement ; et 2) J a d'autant plus de chances
d'exactitude que les réponses à prédire sont plus semblables aux siennes
propres (40). Comme nous pourrons le voir en détail dans un paragraphe
ultérieur, la supposition de similitude est accentuée par la faveur que J
porte à O. Bronfenbrenner et al. vérifient la relation entre la pour
autrui (manifestée dans les prédictions de J) et la supposition de simi
litude, à travers des indices d'exactitude de prédiction qui n'ont plus 148 REVUES CRITIQUES
pour rôle que d'être des révélateurs d'une attitude (9). Ce médiateur
accidentel de l'exactitude joue à l'opposé du processus d'accommodation
que supposaient les théoriciens de l'empathie pour expliquer l'exactitude
de la prédiction.
Il constitue un phénomène très fréquent. On a tendance à assimiler
à son âge propre l'âge d'autrui (46, 54), à sa propre taille la taille
d'autrui (59), à ses propres réponses les réponses d'autrui naturell
ement (5, 58). Les cliniciens éprouvés eux-mêmes ne sont pas exempts
de ce travers : Mintz rencontre une corrélation de .45 pour 32 cliniciens
entre leurs soucis d'argent personnels et leur attribution de soucis
d'argent à un patient qui n'en avait pas et dont ils connaissaient les
réponses sur les planches de Rorschach (55). Fensterheim et Tresselt
apportent une note discordante dans ce concert à propos de l'attribution
de traits personnels par les JàunO photographié, la tendance étant
alors à attribuer par contraste avec soi-même plutôt que par assimilation.
Mais ils découvrent aussi que cette tendance à l'attribution par contraste
est moins marquée quand J trouve O sympathique (25).
La reconnaissance de ce phénomène comme déterminant accidentel
de l'exactitude a suscité des tentatives pour l'éliminer en vue d'obtenir
une note pure d'exactitude. Hastorf et Bender proposent de soustraire
la note de supposition de similitude de la note d'exactitude, ce qui
donnerait une note corrigée d'empathie (42). Mais Gage et Gronbach
montrent que cette procédure est arbitraire parce que le matériel des
notes de prédiction ne permet pas de savoir si le fait que J étant sem
blable à O prédit une similitude entre soi et O signifie qu'il a prédit
exactement en fonction d'une capacité prédictive authentique ou en
fonction seulement d'un pari fondé sur la supposition de similitude (35).
La correction proposée par Hastorf et Bender est très grossière, mais
ce n'est pas cette grossièreté qui est responsable de la difficulté soulevée.
Bronfenbrenner et al., qui éliminent la supposition de similitude par la
technique de la corrélation partielle, montrent qu'il est impossible
d'obtenir une mesure de l'exactitude de prédiction qui soit indépendante
de la similitude : la mesure brute de l'exactitude corrèle directement
et significativement avec la similitude et avec la supposition de simi
litude, alors que la mesure corrigée (tout comme chez Hastorf et Bender)
est en corrélation négative significative avec les mêmes variables (9).
Ce serait s'épuiser que de vouloir actuellement s'obstiner à chercher une
note pure d'empathie ; mieux vaut s'intéresser aux mœurs prédictives
et les bien connaître avant d'exploiter le domaine à des fins utilitaires.
La note de supposition de similitude a, sur la note d'empathie,
l'avantage d'être plus stable ; du moins les études qui nous sont connues
nous suggèrent-elles quelque chose en ce sens. Nous le voyons dans
les études méthodologiques de l'Université d'Illinois (63). Bender et
Hastorf, avec 46 J et 2 O, rencontrent une corrélation de .72 entre la
supposition de similitude avec le premier O et la supposition de simili
tude avec le second (5). Dans une autre expérience avec 50 J et 4 O, la LEMAINE. — LA PERCEPTION d'aUTRUI 149 J.-M.
fidélité personnelle inter-objet de la supposition de similitude s'élève à
.59 et dépasse de loin la fidélité de la note d'empathie : .28 pour la note
brute et .34 pour la note corrigée (6). Dans l'étude déjà citée de Bronfen-
brenner et al., la note de supposition de similitude entre soi et la moyenne
du groupe a une fidélité moitié-moitié de .85 (9).
5. La Stereotypie. — La Stereotypie dont il sera question ici n'a
rien à voir avec le stéréotype extérieur objet de compréhension ou de
pratique dont parlait Cronbach. C'est une caractéristique des modes
personnels de prédiction du juge. Un J prédisant les réponses de plu
sieurs O aura un stéréotype d'autant plus fort que ses prédictions
des différents O se ressembleront davantage, seront moins différenciées
les unes des autres, moins dispersées. Cette notion correspond à ce
que Gage appelait la persévération (32).
L'attitude de Stereotypie est quelque chose de solide. Crow et
Hammond, étudiant la prédiction de plusieurs O, ont montré que la
fidélité de l'exactitude des prédictions, lorsque O varie, est très faible
et proche de zéro en moyenne. La fidélité test-retest de l'exactitude de
prédiction est de l'ordre de .25, mais la fidélité de la stéréotypie (ou de
la dispersion des prédictions) est de l'ordre de .60 en moyenne (20).
Enfin, elle est en liaison avec des variables de personnalité, comme la
simplicité cognitive et l'autoritarisme.
a) Indifférenciation prédictive et simplicité cognitive. — La simplicité
cognitive est définie, dans les deux premières études que nous rapport
erons, par la nature des réponses des sujets au Repertory Test de
Kelly revu par Bieri (8). Il s'agit pour les sujets, à travers des compar
aisons en triades, de désigner chaque fois le trait par lequel deux
personnes se ressemblent et diffèrent d'une troisième personne. D'après
cette épreuve, plus le sujet est complexe du point de vue cognitif et
plus il différencie entre les personnes et entre les traits. Sur cette base,
la recherche de Bieri n'aboutit guère qu'à prouver que les J plus
complexes sont aussi ceux dont la note d'empathie est la meilleure (8).
La de Leventhal ne confirme pas ce résultat, ce qui laisse à
penser sur le caractère accidentel des résultats de Bieri. Mais cette
contradiction n'est pas ce qui nous intéresse le plus dans l'étude de
Leventhal, c'est la méthode d'analyse fine utilisée, qui nous paraîtrait
avoir été directement inspirée du modèle critique de Cronbach si au
moins ce dernier était cité dans la bibliographie. En tout état de cause,
Leventhal montre qu'il n'y a pas de supériorité empathique des
complexes sur les simples, mais que le juge simple différencie beaucoup
moins entre les différentes réponses et les différents O que le juge
complexe (48).
Baker et Sarbin, dans une étude d'une orientation méthodologique
comparable à celle de Leventhal, nous apportent des résultats comparab
les. Supposant que les adolescents délinquants psychopathes souffrent
d'une carence de la différenciation des fonctions perceptives-cognitives,
ils montrent que ces derniers n'ont pas des notes d'exactitude prédictive REVUES CRITIQUES 150
inférieures à celles des adolescents normaux, mais qu'ils différencient
moins entre les 0 que ne le font ces derniers (3).
b) Indifférenciation prédictive et autoritarisme. — Nous avons déjà
parlé de la prime donnée aux autoritaires dans la prédiction par le fait
que leurs théories implicites de la personnalité étaient plus fermes que
celles des moins autoritaires. Ici, nous voyons Scodel et Müssen supposer
que l'autoritaire sera moins sensible à autrui et donc moins exact dans
ses prédictions, et qu'il aura tendance à assimiler davantage les réponses
d'autrui aux siennes propres. En couplant des sujets opposés quant à
leur niveau d'autoritarisme mesuré par l'échelle F de Californie, et en
faisant prédire par chaque membre du couple les réponses de l'autre
sur la même échelle F, ils vérifient leurs hypothèses, et constatent aussi
que les attributions de réponses par le groupe des J autoritaires sont
beaucoup moins dispersées que les attributions de réponses faites par
les J non autoritaires (65). Scodel et Freedman recommencent une
expérience comparable, mais en couplant cette fois des individus du
même niveau d'autoritarisme. L'hypothèse d'empathie différentielle
n'est pas vérifiée puisque, cette fois, ce sont les autoritaires qui sont les
plus exacts dans la prédiction d'O qui leur sont semblables (64). Donc
l'exactitude serait ici une fonction de la supposition de similitude ou de
l'indifférenciation entre soi et autrui (16). C'est bien ce que prouve
Rabinowitz qui découvre une corrélation de .51 entre les indices de
supposition de similitude avec autrui et les notes d'autoritarisme, dans
une épreuve de prédiction du niveau moyen des réponses d'un groupe sur
l'échelle F (62). La supposition de similitude est une autre forme
de l'indifférenciation cognitive propre aux autoritaires. Steiner et
McDiarmid trouvent de même que la supposition de similitude entre
opposés corrèle à .43 avec la note des sujets à l'échelle F (71).
6. Conclusion. — En somme, la recherche sur les mœurs de prédiction
a suivi les voies tracées par la critique de Cronbach, mais elle est encore
dans l'enfance, non seulement par son extension, aussi par sa
méthodologie. Elle n'est pas encore tout à fait autre chose qu'un sous-
produit des recherches sur l'empathie désormais fermées. Rien n'empêche
que le mouvement de recherche systématique amorcé pour la Stereotypie
et la supposition de similitude continue sa carrière et : 1) offre un champ
d'étude à la théorie et à l'histoire naturelle de la personnalité ; et 2)
fournisse des directions pour une réforme active des mœurs de prédiction
à d'éventuelles techniques de formation ayant une fonction définissable.
3. Empathie et accomplissements sociaux
Supposons un moment que ce que nous venons de dire n'invalide pas
la notion d'empathie (et sans doute ne l'invalide-t-il pas), et revenons
aux espoirs secrets ou avoués qui avaient motivé les études sur elle en
vue d'une utilisation. Nous sommes ici dans un domaine de croyances.
Bender et Hastorf récusent leur épreuve comme épreuve d'empathie
parce que, d'après eux, il est impossible qu'elle soit bonne si, comme ils LEMAINE. LA PERCEPTION d'aUTRUI 151 J.-M.
l'ont constaté, leurs sujets étudiants manifestent peu d'empathie alors
que, disent-ils, c'est leur ajustement social même qui dépend de cette
empathie (5). Gage, dont nous pouvons à juste titre admirer les travaux
méthodologiques et critiques, se prend à penser que, si l'on ne croyait
pas à la liaison entre la capacité prédictive et l'ajustement social, il
serait impossible de justifier les pratiques de formation des psychologues
cliniciens, des maîtres, des vendeurs, des contremaîtres et des offi
ciers (33, 34). Le charme a été rompu par un collègue de Gage à l'Univers
ité d'Illinois, Ivan D. Steiner.
Dans un remarquable article théorique, Steiner démontre l'illusion
subjectiviste d'une corrélation entre des ajustements, des réussites
et des accomplissements dans les groupes sociaux avec la capacité de
prédire les réponses et intentions d'autrui en tant que telles. Il démontre
en substance que, dans les groupes sociaux, ce n'est pas avec des indi
vidus que l'on a affaire, mais avec des rôles (ou comportements prescrits).
Ce qui importe, ce ne sera donc pas l'ajustement aux préférences et
intentions des autres en tant que personnes, mais l'ajustement à des
normes fixées et maintenues par toutes les formes (verbales ou pratiques)
de F « endoctrination » sociale, comme le dit Steiner lui-même. Ce que
l'on percevra des autres, ce que l'on devra en percevoir, sera déterminé
par la place des autres dans le système social, non par ce qu'ils sont
personnellement et qui déborde le particularisme des rôles. Si donc il se
rencontre de l'exactitude dans la prédiction des autres, ce sera une
exactitude élective limitée au système des rôles et des positions (69), et
concernant peut-être, selon nous, l'opinion globale du groupe ou du
système, mais non les individus.
En collaboration avec Dodge, Steiner a monté une expérience destinée
à vérifier ses vues théoriques. Pour les 40 groupes de 3 sujets, la tâche
consiste à reconstituer des figures préformées à l'aide de cubes qui
seront posés sur un échiquier. Les sujets se communiquent leurs préfé
rences, leurs intentions quant à la figure à reproduire, à l'aide de signaux
lumineux. Ils peuvent voir continuellement quel est l'état d'avancement
du travail sur l'échiquier, mais ne se voient pas et ne se connaissent
qu'à travers leurs communications artificielles. Tant qu'une figure
correcte n'a pas été réalisée, les corrections et les communications sont
permises.
L'expérimentateur manipule deux variables : l'exactitude et les rôles.
En agissant sur les circuits électriques à l'insu des sujets, il peut provo
quer l'exactitude (E) des informations ou leur inexactitude (NE) . Les
rôles sont manipulés par voie de consignes prévoyant (R) ou ne pré
d' « ensembles de règles concernant les comportements voyant pas (NR)
convenables » des sujets. La consigne qui prévoit un système de rôles
tient la place des cadres sociaux habituels. Il y a donc quatre types
de groupes : exacts-avec rôles (E-R), exacts-sans rôles (E-NR), inexacts-
avec rôles (NE-R) et inexacts-sans rôles (NE-NR). Il y a chaque fois
27 solides à placer sur l'échiquier pour reproduire l'une des figures

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