L'enfant dans la famille.Vingt ans de changement dans l'environnement familial des enfants - article ; n°6 ; vol.49, pg 1245-1296

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Population - Année 1994 - Volume 49 - Numéro 6 - Pages 1245-1296
Festy (Patrick). - L'enfant dans la famille. Vingt ans de changement dans l'environnement familial des enfants À la naissance, une proportion croissante d'enfants sont issus de parents non mariés: 6% vers 1965 contre 33% en 1992. Mais la part des enfants nés de mères vivant seules («mères célibataires») n'a pas augmenté et reste marginale; sont en augmentation massive les enfants nés «illégitimes» reconnus par leur père, souvent dès la naissance. En outre, une proportion accrue des enfants nés hors mariage sont issus d'un couple déjà formé à leur conception. La naissance hors mariage n'est plus le symptôme d'une situation familiale «fragile». La constitution de la descendance résultant, de plus en plus souvent, de la juxtaposition d'unions fécondes successives, une proportion croissante d'enfants ont, dès la naissance, des demi-frères ou des demi-sœurs: 6% vers 1970, 17 ou 18% au début des années 1990. La montée de la séquence mariage-divorce-remariage ou, plus généralement, union- séparation-nouvelle union est ici en cause. Après la naissance, les enfants nés hors mariage sont moins souvent légitimés par le mariage de leurs parents (3 sur 10 aujourd'hui contre 5 sur 10 avant 1980). Avec la montée de l'illégitimité à la naissance, il en résulte que 20% des enfants ne connaîtront pas le mariage de leurs parents contre 3% auparavant. Dans les générations récentes, un enfant sur quatre vivra au moins un moment séparé d'un de ses parents avant sa majorité contre un sur six dans les générations 1966-1970 (suite à un divorce: 18% ou à la séparation d'un couple non marié : 5%; pour n'avoir jamais connu son père : 1 ou 2%). Ces monoparentalités, vécues le plus souvent avec la mère, sont suivies d'une nouvelle union de celle-ci pour un enfant sur deux et de la naissance de demi- frères (moins d'une fois sur quatre). Mais ces éventualités sont plus fréquemment vécues à distance, chez le père, non gardien. Dans tous les cas, elles ne deviennent plus fréquentes que parce qu'augmente le nombre de séparations. Sur 14 millions d'enfants mineurs recensés en 1990, appartiennent à des catégories en expansion: — environ 5% d'enfants nés hors mariage et non légitimés; — environ 15% d'enfants séparés d'un de leurs parents (dont 1/3 ont vu leur parent gardien former un nouveau couple et les 2/3 restants forment avec lui une famille monoparentale); — 6 ou 7% vivent avec demi-frères ou demi-sœurs. Ces catégories ne sont pas mutuellement exclusives et elles contiennent parfois des éléments dont la croissance est faible (les enfants de mères célibataires, par exemple). Au total environ 1 enfant sur 5 vit dans ces formes dites «nouvelles» parce que sensiblement plus nombreuses qu'autrefois.
Festy (Patrick). - Children in families. Twenty years of change in the family environment of children A growing number of children are now born to unmarried parents : 6% around 1965 against 33% in 1992, although the proportion of children born to mothers living alone (single mothers) has not increased and has remained marginal. There has, however, been enormous growth in the number of illegitimate children recognised by their fathers often since birth. An increasing proportion of children born out of wedlock come from couples already formed at the time of conception. Births out of wedlock are no longer the symptoms of fragile family situations. Descendants are increasingly formed by the juxtaposition of successive fertile unions and a rising proportion of children have half-brothers and sisters since birth : 6% around 1970 and 17 to 18 % at the start of the 1990s. The development of the marriage-divorce-remarriage sequence or, more generally, couple-separation-new couple is highlighted here. After birth, out of wedlock children are less frequently legitimated by the marriage of their parents (3 out of 10 today compared to 5 out of 10 before 1990). The rise in the number of illegitimate births has resulted in 20 % of children being brought up by unmarried parents compared to 3 % previously. In recent cohorts, one in four children under 18 will experience at least one period of separation from one of its parents, compared to one in six in the 1966-70 cohorts, due to divorce (18 %), separation in unmarried couples (5 %) or never having known their father (1 to 2 %). These phases of single parenthood, generally experienced with the mother, are fol- lowed by the formation of a new couple for one out of two children and the birth of half- brothers or sisters (less than one in four). When they concern the father without custody, such events are generally experience at a distance. In all cases, these situations only become commoner due to the increased number of separations. Of the 14 million minors enumerated in 1990, the following proportions belong to expanding categories: - approximately 5% are born out of wedlock and not legitimated; - approximately 15% are separated from one of their parents (of whom 1/3 have seen their custodial parent form a new couple, the remaining two-thirds forming a single-parent family with the child); - 6 to 7 % live with half-brothers or sisters. These categories are not mutually exclusive and sometimes contain low-growth groups (e.g. children of single mothers). A total of about one in five children live in these structures referred to as new because they are now more common.
Festy (Patrick). - El nino en la familia. Veinte afios de cambios en el entorno familiar de los niňos Una proporción creciente de niňos foma parte, al nacer, de familias con padres no casados: de un 6% en 1965 a un 33% en 1992. Pero el porcentaje de hijos de madrés que vi- ven solas («madrés solteras») no ha aumentado y sigue siendo marginal; el numero de hijos «ilegitimos» reconocidos por el padre, a menudo desde el nacimiento, ha aumentado masi- vamente. Por otra parte, una proporción creciente de hijos nacidos fuera del matrimonio provienen de parejas ya formadas en el momento de la concepción. El nacimiento fuera del matrimonio ya no es sintoma de una situación familiar «frágil». La constitución de la descendencia es, con frecuencia creciente, el resultado de la yuxtaposición de uniones fecundas sucesivas, y una proporción creciente de ninos tiene, desde el nacimiento, hermanastros о hermanastras; de un 6% hacia 1970 se pasa a un 18% a principio de los noventa. El aumento de la secuencia matrimonio-divorcio-nuevo matrimonio o, más en general, unión-separación-nueva union explica este fenómeno. Después del nacimiento, la frecuencia de hijos nacidos fuera del matrimonio legiti- mados a través del casamiento de los padres es menor (3 de cada 10 actualmente, en lugar de los 5 de cada 10 antes de 1980). Como resultado del aumento de la ilegitimidad en el momento del nacimiento, un 20% de los niříos actuales (un 3% anteriormente) no verá a sus padres casados. Un niňo de cada cuatro perteneciente a las generaciones recientes vivirá en algún momento separato del padre о la madré antes de alcanzar la mayoria de edad; esta proporción se situaba en uno de cada seis en las generaciones de 1966-1970 (la causa era el divor- cio en un 18% de los casos, separación de una pareja no casada en un 5% y padre desconocido en un 1 о 2%). Estas situaciones monoparentales, vividas en la mayoria de casos con la madré, van seguidas de una nueva union para uno de cada dos niňos y del nacimiento de hermanastros (para menos de uno de cada cuatro). Estas situaciones se dan con mayor frecuencia a distancia, con el cónyuge no a cargo de los hijos (mayoritariamente el padre). Pero en cualquier caso, su mayor frecuencia es consecuencia del aumento del numero de separaciones. De los 14 millones de menores censados en 1990, los siguientes grupos pertenecen a categorias en expansion: - alrededor del 5% de hijos nacidos fuera del matrimonio y no legitimados; - alrededor del 15% de hijos separados del padre о de la madré (dos tercios de los cuales viven en familia monoparental y un tercio de los cuales ha pasado por la nueva union del progenitor a cargo); - el 6 о 7% vive con hermanastros о hermanastras. Estas categorias no son excluyentes y contienen a veces grupos que experimentan un bajo crecimiento (los hijos de madrés solteras, por ejemplo). En total, alrededor de 1 de cada 5 ninos vive bajo una de estas formas calificadas de «nuevas» porque son sensible- mente más numerosas que en el pasado.
52 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Patrick Festy
L'enfant dans la famille.Vingt ans de changement dans
l'environnement familial des enfants
In: Population, 49e année, n°6, 1994 pp. 1245-1296.
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Festy Patrick. L'enfant dans la famille.Vingt ans de changement dans l'environnement familial des enfants. In: Population, 49e
année, n°6, 1994 pp. 1245-1296.
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Festy (Patrick). - L'enfant dans la famille. Vingt ans de changement dans l'environnement familial des
enfants À la naissance, une proportion croissante d'enfants sont issus de parents non mariés: 6% vers
1965 contre 33% en 1992. Mais la part des enfants nés de mères vivant seules («mères célibataires»)
n'a pas augmenté et reste marginale; sont en augmentation massive les enfants nés «illégitimes»
reconnus par leur père, souvent dès la naissance. En outre, une proportion accrue des enfants nés hors
mariage sont issus d'un couple déjà formé à leur conception. La naissance hors mariage n'est plus le
symptôme d'une situation familiale «fragile». La constitution de la descendance résultant, de plus en
plus souvent, de la juxtaposition d'unions fécondes successives, une proportion croissante d'enfants
ont, dès la naissance, des demi-frères ou des demi-sœurs: 6% vers 1970, 17 ou 18% au début des
années 1990. La montée de la séquence mariage-divorce-remariage ou, plus généralement, union-
séparation-nouvelle union est ici en cause. Après la naissance, les enfants nés hors mariage sont
moins souvent légitimés par le mariage de leurs parents (3 sur 10 aujourd'hui contre 5 sur 10 avant
1980). Avec la montée de l'illégitimité à la naissance, il en résulte que 20% des enfants ne connaîtront
pas le mariage de leurs parents contre 3% auparavant. Dans les générations récentes, un enfant sur
quatre vivra au moins un moment séparé d'un de ses parents avant sa majorité contre un sur six dans
les générations 1966-1970 (suite à un divorce: 18% ou à la séparation d'un couple non marié : 5%; pour
n'avoir jamais connu son père : 1 ou 2%). Ces monoparentalités, vécues le plus souvent avec la mère,
sont suivies d'une nouvelle union de celle-ci pour un enfant sur deux et de la naissance de demi- frères
(moins d'une fois sur quatre). Mais ces éventualités sont plus fréquemment vécues à distance, chez le
père, non gardien. Dans tous les cas, elles ne deviennent plus fréquentes que parce qu'augmente le
nombre de séparations. Sur 14 millions d'enfants mineurs recensés en 1990, appartiennent à des
catégories en expansion: —environ 5% nés hors mariage et non légitimés; —environ 15%
d'enfants séparés d'un de leurs parents (dont 1/3 ont vu leur parent gardien former un nouveau couple
et les 2/3 restants forment avec lui une famille monoparentale); —6 ou 7% vivent avec demi-frères ou
demi-sœurs. Ces catégories ne sont pas mutuellement exclusives et elles contiennent parfois des
éléments dont la croissance est faible (les enfants de mères célibataires, par exemple). Au total environ
1 enfant sur 5 vit dans ces formes dites «nouvelles» parce que sensiblement plus nombreuses
qu'autrefois.
Abstract
Festy (Patrick). - Children in families. Twenty years of change in the family environment of children A
growing number of children are now born to unmarried parents : 6% around 1965 against 33% in 1992,
although the proportion of children born to mothers living alone ("single mothers") has not increased and
has remained marginal. There has, however, been enormous growth in the number of "illegitimate
children" recognised by their fathers often since birth. An increasing proportion of children born "out of
wedlock" come from couples already formed at the time of conception. Births out of wedlock are no
longer the symptoms of "fragile" family situations. Descendants are increasingly formed by the
juxtaposition of successive fertile unions and a rising proportion of children have half-brothers and
sisters since birth : 6% around 1970 and 17 to 18 % at the start of the 1990s. The development of the
marriage-divorce-remarriage sequence or, more generally, couple-separation-new couple is highlighted
here. After birth, out of wedlock children are less frequently legitimated by the marriage of their parents
(3 out of 10 today compared to 5 out of 10 before 1990). The rise in the number of illegitimate births has
resulted in 20 % of children being brought up by unmarried parents compared to 3 % previously. In
recent cohorts, one in four children under 18 will experience at least one period of separation from one
of its parents, compared to one in six in the 1966-70 cohorts, due to divorce (18 %), separation in
unmarried couples (5 %) or never having known their father (1 to 2 %). These phases of single
parenthood, generally experienced with the mother, are fol- lowed by the formation of a new couple for
one out of two children and the birth of half- brothers or sisters (less than one in four). When they
concern the father without custody, such events are generally experience at a distance. In all cases,
these situations only become commoner due to the increased number of separations. Of the 14 million
minors enumerated in 1990, the following proportions belong to expanding categories: -approximately
5% are born out of wedlock and not legitimated; -approximately 15% are separated from one of their
parents (of whom 1/3 have seen their custodial parent form a new couple, the remaining two-thirdsforming a single-parent family with the child); -6 to 7 % live with half-brothers or sisters. These
categories are not mutually exclusive and sometimes contain low-growth groups (e.g. children of single
mothers). A total of about one in five children live in these structures referred to as "new" because they
are now more common.
Resumen
Festy (Patrick). - El nino en la familia. Veinte afios de cambios en el entorno familiar de los niňos Una
proporción creciente de niňos foma parte, al nacer, de familias con padres no casados: de un 6% en
1965 a un 33% en 1992. Pero el porcentaje de hijos de madrés que vi- ven solas («madrés solteras»)
no ha aumentado y sigue siendo marginal; el numero de hijos «ilegitimos» reconocidos por el padre, a
menudo desde el nacimiento, ha aumentado masi- vamente. Por otra parte, una proporción creciente
de hijos nacidos fuera del matrimonio provienen de parejas ya formadas en el momento de la
concepción. El nacimiento fuera del matrimonio ya no es sintoma de una situación familiar «frágil». La
constitución de la descendencia es, con frecuencia creciente, el resultado de la yuxtaposición de
uniones fecundas sucesivas, y una proporción creciente de ninos tiene, desde el nacimiento,
hermanastros о hermanastras; de un 6% hacia 1970 se pasa a un 18% a principio de los noventa. El
aumento de la secuencia matrimonio-divorcio-nuevo matrimonio o, más en general, unión-separación-
nueva union explica este fenómeno. Después del nacimiento, la frecuencia de hijos nacidos fuera del
matrimonio legiti- mados a través del casamiento de los padres es menor (3 de cada 10 actualmente,
en lugar de los 5 de cada 10 antes de 1980). Como resultado del aumento de la ilegitimidad en el
momento del nacimiento, un 20% de los niříos actuales (un 3% anteriormente) no verá a sus padres
casados. Un niňo de cada cuatro perteneciente a las generaciones recientes vivirá en algún momento
separato del padre о la madré antes de alcanzar la mayoria de edad; esta proporción se situaba en uno
de cada seis en las generaciones de 1966-1970 (la causa era el divor- cio en un 18% de los casos,
separación de una pareja no casada en un 5% y padre desconocido en un 1 о 2%). Estas situaciones
monoparentales, vividas en la mayoria de casos con la madré, van seguidas de una nueva union para
uno de cada dos niňos y del nacimiento de hermanastros (para menos de uno de cada cuatro). Estas
situaciones se dan con mayor frecuencia a distancia, con el cónyuge no a cargo de los hijos
(mayoritariamente el padre). Pero en cualquier caso, su mayor frecuencia es consecuencia del
aumento del numero de separaciones. De los 14 millones de menores censados en 1990, los
siguientes grupos pertenecen a categorias en expansion: -alrededor del 5% de hijos nacidos fuera del
matrimonio y no legitimados; -alrededor del 15% de hijos separados del padre о de la madré (dos
tercios de los cuales viven en familia monoparental y un tercio de los cuales ha pasado por la nueva
union del progenitor a cargo); -el 6 о 7% vive con hermanastros о hermanastras. Estas categorias no
son excluyentes y contienen a veces grupos que experimentan un bajo crecimiento (los hijos de
madrés solteras, por ejemplo). En total, alrededor de 1 de cada 5 ninos vive bajo una de estas formas
calificadas de «nuevas» porque son sensible- mente más numerosas que en el pasado.L'ENFANT DANS LA FAMILLE
Vingt ans de changement dans
l'environnement familial des enfants
Patrick Festy*
L'institution familiale a connu, depuis plusieurs années, de profondes
transformations, rendues perceptibles par l'inflexion des courbes de naissances,
de mariages ou de divorces ou par la modification des photographies prises
lors des recensements successifs. De quand datent ces changements ?
— de 1963-1964, lorsque le nombre de divorces rompt avec douze ans
d'une remarquable stabilité, pour inaugurer deux décennies d'une hausse constante
et soutenue?
— de 1964-1965, lorsque l'évolution des indices annuels de fécondité
marque un revirement et entame une baisse, qui sera presque continue pendant
quinze ans ?
— de la fin des années 1960, lorsque le nombre de naissances illégitimes
amorce une hausse durable au-dessus de 50 000 par an, avant de quadrupler
en vingt-cinq ans?
— ou du début de la décennie suivante, lorsque commencent à chuter
les indices de nuptialité qui ne se stabiliseront, à la fin des années 1980,
qu'à un niveau abaissé de 40%?
La réponse n'a sans doute pas grande importance, car ces indicateurs
ne sont que les révélateurs d'un mouvement de fond, dont les prémices
étaient déjà perceptibles à l'époque où les naissances et les mariages étaient
encore au plus haut, les divorces et les illégitimes au plus bas.
La proportion croissante de femmes enceintes au moment de leur mariage,
dès les années 1950, indiquait par exemple déjà un ébranlement de l'institution
matrimoniale dont le développement de la cohabitation sera ensuite un prolon
gement. Retenons donc seulement que, depuis le début des années 1970,
soit environ 20 ans, toutes les évolutions vont dans le même sens. Baisse
de la nuptialité, recul de la fécondité et extension de celle-ci hors du mariage,
* Institut national d'Études démographiques.
Population, 6, 1994, 1245-1296 1 246 L' ENFANT DANS LA FAMILLE
montée du divorce : le mariage et la famille sont, dans leur forme traditionnelle,
mis en question.
Dans l'analyse de ces évolutions, les démographes ont généralement
privilégié le point de vue des adultes, car ce sont eux qui forment ou rompent
une union, eux qui ont des enfants : ils sont les acteurs et la compréhension de
leurs comportements est une porte ouverte vers l'explication des transformations
sociales. Le point de vue des enfants est moins souvent adopté, car la
situation de ceux-ci est essentiellement le reflet des modifications que leurs
parents impriment à leur vie familiale : les enfants sont conçus, mis au
monde, reconnus, légitimés ; ils voient leurs parents se marier, se séparer ;
leur fratrie s'enrichit de frères (ou de sœurs), de demi-frères (ou de demi-
sœurs), etc.
Cette absence de regard croisé est regrettable car il se pourrait que
les enfants, devenus acteurs à leur tour, se ressentent durablement des formes
familiales prises par leurs premières années. Il y a probablement des différences
entre les enfants élevés dans des familles nombreuses et restreintes, mono- et
bi-parentales, unies et désunies, etc., dans leur carrière scolaire, leur âge
au départ du foyer, puis la formation de leur propre famille.
Nous n'aborderons pas ces derniers points, mais nous leur donnerons
un cadre en analysant comment s'est transformé, depuis deux décennies,
l'environnement familial dans lequel vivent les enfants. Cet environnement
sera caractérisé par la nature des liens qui rattachent les enfants aux adultes
et les adultes entre eux (enfants et beaux-enfants ; parents et beaux-parents ;
parents mariés, cohabitants, séparés, divorcés, remariés), ainsi que par la
taille de la famille et les liens entre les enfants au sein de celle-ci (frères,
demi-frères, quasi-frères).
Du point de vue des adultes, dans un premier temps, nous étudierons
comment sont associées conjugalité et présence d'enfants : d'une part, quelle
est la fécondité des divers types d'union (mariée ou non, durable ou non,
première ou seconde) ? D'autre part, quelle est l'influence du nombre d'enfants
sur la vie conjugale de leurs parents (légalisation des unions informelles, sé
paration, remariage) ? Du point de vue des enfants, dans un deuxième temps,
nous étudierons d'une part, comment ceux-ci voient se transformer, en avan
çant en âge depuis leur naissance, le cadre familial dans lequel ils sont
élevés, et nous analyserons, d'autre part, la constellation familiale qui en
toure aujourd'hui les enfants des divers âges.
I. - Formes conjugales et nombre d'enfants :
Le point de vue des adultes
L'évolution démographique des vingt dernières années (recul du mariage,
développement des unions informelles, augmentation de la fréquence des sé
parations) a conduit à une diversification des formes conjugales. Ou, plus DANS LA FAMILLE 1247 L'ENFANT
précisément, elle a donné à des formes conjugales autrefois très marginales
une importance numérique non négligeable. Le mariage durable et unique
n'est plus le cadre quasi exclusif de formation de la descendance. La vie
familiale n'est plus un parcours simple, débuté par le mariage et clos par
le départ du dernier enfant du foyer, mais une suite de séquences où peuvent
apparaître des phases de vie en couple (mariage ou union informelle), des
périodes de vie seul après une séparation, etc. Les enfants naissent-ils dans
certains types de périodes plutôt que d'autres? Un adulte qui traverse des
phases multiples a-t-il, au total, autant d'enfants que celui qui reste cont
inuellement marié ? Le XIXe Rapport sur la situation démographique de la
France a déjà abordé ces questions en traitant des « Aspects démographiques
des changements des comportements matrimoniaux » ; nous nous contenterons
donc de reprendre, et éventuellement de compléter, ses conclusions.
A. - La fécondité dans les différents types d'union
Vivre seul, cohabiter, L'évolution la plus marquante touche les per-
être marié sonnes non mariées, dont la fécondité est
sée de 15 naissances pour 1 000 femmes
(15-49 ans) à la fin des années 1970 à 35 pour 1 000 en 1990 (tableau 1).
Cette hausse attire l'attention sur un aspect important des changements ré
cents de la conjugalité : le développement de la cohabitation sans mariage
maintient, dans la catégorie des non mariés, une population dont le com
portement est, sur certains points, plus proche de celui des mariés que des
célibataires vivants seuls. Ainsi, d'après des enquêtes de l'INED, la f
écondité des «cohabitants» est dix fois plus forte que celle des personnes
du même âge sans conjoint. Ni ce rapport, ni ses deux composantes (la
fécondité des célibataires cohabitants et non cohabitants) n'ont connu d'évo
lution marquante au cours des dernières années. L'augmentation de la fécond
ité de l'ensemble des non mariés résulte donc de l'élargissement de la place
Tableau 1 . - Fécondité des femmes non mariées et proportion de cohabitantes
parmi les non
Taux de fécondité hors mariage Proportion de Années cohabitantes (a) attendu 15-34 ans (b) observé 15-49 ans
0,05 0,014 1970 0,015
1975 0,10 0,019 0,015
1980 0,16 0,024 0,018
1985 0,22 0,030 0,026
1990 0,27 0,034 0,033
(a) Cohabitantes/Non mariées à 15-34 ans ; estimation d'après enquêtes ESF et ERN (INED), emploi
(INSEE).
(b) En supposant fixe la fécondité des non cohabitantes (0,1) et des autres non mariées (0,01). 1 248 L' ENFANT DANS LA FAMILLE
relative occupée, au sein du groupe, par la population la plus féconde : celle
des cohabitants. Par exemple, à 15-34 ans, la part prise par les cohabitantes,
parmi les non mariées, est passée de 5 % en 1970 à 27% vingt ans plus tard;
il en résulte, toutes choses égales par ailleurs, une multiplication par environ
2,3 de la fécondité de l'ensemble des non mariées de ce groupe d'âge.
La des cohabitants, largement supérieure à celle des personnes
sans conjoint, est par ailleurs inférieure à celle des mariés. Les ordres de
grandeur peuvent être fixés de la façon suivante, par référence à la durée
de l'union, variable généralement déterminante dans les comportements de
fécondité : dans les premiers temps de la vie commune, environ un couple
cohabitant sur dix a un enfant en moyenne par année ; en début de mariage,
c'est le cas de deux ou trois couples mariés sur dix (tableau 2). Deux
explications sont susceptibles de rendre compte d'une telle différence. La
première relève d'un mécanisme de sélection : les couples qui choisissent
de cohabiter au lieu, ou avant, de se marier appartiennent à des milieux
socio-culturels, ou partagent des attitudes à l'égard de la famille, différents
de ceux qui caractérisent les mariés de type plus traditionnel ; ils auront
donc aussi, leur vie durant, une fécondité différente. Autre explication possi
ble : le mariage lui-même a un effet positif sur la fécondité ou, dans une
formulation moins naïve, les couples attendent d'avoir légalisé leur union
avant d'avoir des enfants au sein de celle-ci. En fait, les deux interprétations
semblent jouer un rôle : les couples qui se marient en cours de vie commune
ont une fécondité brutalement accrue au lendemain de leur mariage (deuxième
explication ; figure 1) et les mariages qui se forment d'emblée, sans cohabitation
informelle préalable, conservent, jusqu'à la fin de leur vie féconde, une descen
dance supérieure à celle des couples qui ont été successivement non mariés et
mariés (première explication ; tableau 3).
Tableau 2. - Taux annuels de fécondité selon la durée de l'union*
Durée
Oan 1 an 2 ans 3 ans 4 ans
Mariées 0,311 0,230 0,277 0,202 0,280
Cohabitantes 0,095 0,125 0,117 0,087 0,128
* Valeurs moyennes des unions débutées entre 1968 et 1985 chez les mariés, on n'a pas pris en compte
une éventuelle durée de cohabitation prénuptiale.
Source : Enquête INED (ESF 1986) (cf. XIXe Rapport).
II en résulte que le développement de la cohabitation n'est pas nécessai
rement un facteur de réduction de la fécondité générale, car la faible fécondité
des cohabitants tient, au moins en partie, au fait que cette forme de vie commune
attire des personnes qui auraient eu aussi une fécondité inférieure à la moyenne,
dans un mariage de type traditionnel. En revanche, le développement de la co
habitation s'accompagne inévitablement d'un retard des maternités, celles-ci étant
souvent repoussées au-delà d'un mariage lui-même tardif. Ceci n'implique i
i
i
L'ENFANT DANS LA FAMILLE 1249
i — r~i — — — —
INED 29794
-7 -6 -5 -4 -3 -2 -1 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19
Durée en trimestres
Figure 1. - Taux de fécondité avant et après mariage
(Mariages de 1968-1985 précédés de cohabitation)
Sources : H. Leridon, С Villeneuve-Gokalp
Tableau 3. - Descendance à 35 ans* des générations 1941-1955
(naissances vivantes par femme ou par homme mariés),
SELON LA NATURE DU 1er MARIAGE**
Mariage direct 2,06 naissances après cohabitation 1,81 naissance
* Descendance à 32,5 ans, en moyenne, pour la génération 1951-1955.
** Mariage subsistant ou non à 35 ans.
Source : Enquête INED (ESF 1986) (cf. XIXe Rapport).
d'ailleurs pas que le report du mariage soit la cause du report des naissanc
es, la relation pouvant jouer en sens inverse, si le désir et la possibilité
d'avoir leurs enfants plus tard offrent aux couples la liberté de «s'engager»
plus tardivement dans le mariage.
Unions durables Après avoir atteint un maximum, dès les premiers
et unions rompues mois ou les premières années de la vie en couple,
la fécondité décroît ensuite progressivement et ne
devient négligeable qu'après une vingtaine d'années de vie en commun.
La séparation, éventuellement sanctionnée par un divorce, ampute donc en 1250 L'ENFANT DANS LA FAMILLE
général l'union d'une part substantielle de ce qu'aurait pu être sa fécondité.
Aussi, ne donne-t-on guère d'information en mesurant l'ampleur de l'écart
entre la descendance d'un couple séparé et celle d'une union demeurée
stable jusqu'à la fin de la période féconde. On en sait beaucoup plus si
on compare le parcours des couples qui vont se séparer à celui des couples
qui resteront unis, aux durées que les uns et les autres partagent.
Deux observations caractérisent alors le comportement des séparés,
qu'il s'agisse d'un mariage ou d'une union informelle :
— la perspective de la séparation n'a d'effets sensibles qu'à proxi
mité immédiate de celle-ci. Deux ans avant, les taux de fécondité des cou
ples qui vont rompre tombent progressivement en dessous de ceux des
couples qui poursuivront leur mariage. Dans des mariages des années 1960
par exemple, la fécondité, l'année qui précède la séparation, est inférieure
d'un quart à celle des mariages qui resteront «intacts» (tableau 4).
— mais dans les épisodes qui précèdent de plus loin la séparation,
la fécondité des couples qui vont rompre ne se différencie pas de celle des
couples qui continueront durablement à vivre ensemble. La rupture ne sélec
tionne donc pas des couples dont le comportement s'écarte sensiblement, dès
leur formation, de celui des unions stables (figure 2).
Tableau 4. - Taux de fécondité des trois années précédant la rupture, comparés
à ceux des unions intactes à des durées équivalentes de mariages
(1er MARIAGE AVANT 35 ANS, TAUX P. 1 000)
Mariages 1965-1969 Mariages 1960-1969
Rupture à 3-7 ans Rupture à 8-14 ans
Durées avant
la rupture Taux Taux
Rapport Rapport
Rompu Intact Rompu Intact
3 ans 247 272 0,91 115 113 1,02
2 ans 265 266 1,00 70 90 0,78
1 an 156 219 0,71 55 72 0,76
Oan 65 181 0,36 35 57 0,61
Source : Enquête INED (Divorce 1986) cf. P. Festy, F. Prioux.
Appliquées plus spécifiquement aux divorces, ces observations condui
sent à deux conclusions complémentaires. D'une part, quand le divorce inter
vient précocement, il a été précédé d'une période de fécondité à peu près
nulle, entre la rupture et le jugement, et d'une période de fécondité faible,
avant la séparation, qui représentent une fraction importante de la durée du
mariage au moment du divorce et qui font apparaître la descendance du cou
ple bien inférieure à celle d'un mariage uni pendant la même durée. D'autre
part, quand le divorce est tardif, l'importance relative de ces périodes est
fortement amoindrie et fait ressortir l'autre caractéristique de la fécondité
des divorcés, son faible écart avec celle des mariés. DANS LA FAMILLE 1251 L'ENFANT
Taux (%)
50
29894 INED
\ 40-
__ Couples intacts 30 -
D(fii.v la nouvelle union 20 Dans séparation à : l'union rompue 8-10 ans séparation à :
8-10 ans 11-14 ans 10
11-14 am
15
Durée en années
Figure 2. - Taux de fécondité du mariage par durée de mariage
et taux de l'union suivante par durée totale en union
(femmes mariées en 1960-1969 par ancienneté du mariage à la
séparation ; premiers mariages avant 35 ans)
Sources : P. Festy, F. Prioux
Première union Comme celle des premières unions, la fécondité des
et nouvelle secondes unions décroît avec la durée de vie com
mune. Mais elle est sensiblement inférieure à celle
des couples «sans passé», en particulier parce que les participants aux
nouveaux couples ont déjà eu des enfants antérieurement. Pour nombre de
ces unions, la comparaison pertinente n'est donc pas avec la fécondité des
premières unions de même durée, mais avec ce qu'aurait été la
ultérieure de ces couples rompus, si la séparation n'avait pas mis un terme
à la constitution de la descendance. Le bien-fondé de cette comparaison
est renforcé par l'identité entre fécondité des couples durablement stables
et fécondité des couples rompus, pendant leur parcours conjugal commun
(sauf une ou deux années précédant la séparation). Il est en effet cohérent
avec ce résultat de postuler que la fécondité des couples rompus se serait
prolongée sur la même ligne que celle des couples stables, aux durées d'union
où la séparation ne rend plus l'observation possible.
Prenons l'exemple des mariages rompus après 8 ans de vie commune.
Ils auront eu, pendant 6 ans, une fécondité égale à celle des mariés qui ne
divorceront pas, puis aux 7è et 8è années de mariage une fécondité un peu
plus faible que ceux-ci. Ayant mesuré la fécondité de Гех-épouse dans la
nouvelle union, formée après la séparation, nous la comparerons à celle
des mariages stables dans leurs 9è, 10è,... années de mariage.

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