L'entrée du poète dans le champ politique au XVe siècle - article ; n°1 ; vol.41, pg 43-61

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1986 - Volume 41 - Numéro 1 - Pages 43-61
The Poet's Entry into the Political Arena in Fifteenth Century Literature
At the end of the Middle Ages political power becomes a theme for poetic creation. Three authors, Jean Gerson, Alain Chartier and Christine de Pizan enter the political realm and address the Prince. The poet starts of by defining his place the discourse (e.g. Christine de Pizan's mutacion). He is the Prince's alter and wants the obligations such alterity implies to be fully discharged.
The poet's discourse bears truth by the very fact that it does not pertain to logos, but to experience. It seeks to question the Prince freely, well aware of the risks involved in such enquiry. The problematics that arise out of contrasting the poet's direct discourse with the evasive, the flatterer's marred speech, is the basis for the constitution of political discourse at the beginning of the fifteenth century. In an attempt to conciliate the absolute nature of royal power with the political counsel of the reformer, the poet weaves a fictional model by which the Prince is to be spurred into practising new wisdom. There looms the intellectual figure, at the onset of the fifteenth century, an ideologist who dares to delineate the new limits of political power.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Joël Blanchard
L'entrée du poète dans le champ politique au XVe siècle
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e année, N. 1, 1986. pp. 43-61.
Abstract
The Poet's Entry into the Political Arena in Fifteenth Century Literature
At the end of the Middle Ages political power becomes a theme for poetic creation. Three authors, Jean Gerson, Alain Chartier
and Christine de Pizan enter the political realm and address the Prince. The poet starts of by defining his place the discourse
(e.g. de Pizan's mutacion). He is the Prince's alter and wants the obligations such alterity implies to be fully discharged.
The poet's discourse bears truth by the very fact that it does not pertain to logos, but to experience. It seeks to question the
Prince freely, well aware of the risks involved in such enquiry. The problematics that arise out of contrasting the poet's direct
discourse with the evasive, the flatterer's marred speech, is the basis for the constitution of political discourse at the beginning of
the fifteenth century. In an attempt to conciliate the absolute nature of royal power with the counsel of the reformer, the
poet weaves a fictional model by which the Prince is to be spurred into practising new wisdom. There looms the intellectual
figure, at the onset of the fifteenth century, an ideologist who dares to delineate the new limits of political power.
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Blanchard Joël. L'entrée du poète dans le champ politique au XVe siècle. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 41e
année, N. 1, 1986. pp. 43-61.
doi : 10.3406/ahess.1986.283258
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1986_num_41_1_283258JOEL BLANCHARD
ENTR DU PO TE DANS LE CHAMP POLITIQUE
AU XVe SI CLE
la fin du Moyen Age le pouvoir devient matière exercice poétique On
observe une convergence entre un certain ordre poétique et une certaine pra
tique politique1 Cette convergence se fait sous la forme un discours qui est
tout la fois une manière de adresser au prince et un essai de définition des
vertus royales indispensables exercice du pouvoir
Ce discours prend forme un moment où la monarchie devient un tat et
où les conditions exercice du pouvoir se transforment2 constitution un
appareil bureaucratique de conseillers qui appartiennent la curia qui aident
le roi dans son administration création dès les xne et xine siècles une véri
table officine idéologues qui composent pour le roi des traités normatifs
transformation de idéologie royale elle-même on glisse de idée du contrat
féodal celle de la réciprocité biologique du corps social inspirée de la concep
tion organiciste du corps de policie3 le péché circule dans le corps social attei
gnant même sa tête le roi et justifie ainsi une pédagogie adéquate la présence
un conseiller qui tienne au prince le discours de vérité permettant assurer un
équilibre parfait4
Ce discours de vérité avait commencé lui être tenu bien avant dans les pre
miers miroirs des princes que la tradition médiévale nous légués Les miroirs
carolingiens et surtout les miroirs de saint Louis traitent de la théorie des struc
tures et des pratiques du pouvoir mais ébauche une réflexion rationnelle sur
le pouvoir royal ne commence vraiment avec le règne de Charles le roi
aristotélicien et introduction du nouvel Aristote par le canal de saint
Thomas Guillaume Occam et surtout de Gilles de Rome Une taxinomie nou-
AnnafesESC janvier-février 1986 no pp 43-61
43 LE CHAMP LITT RAIRE ET HISTOIRE
velle des vertus et une représentation différente des faits politiques et sociaux
semble imposer au discours sur le pouvoir une expression neuve
Ce discours les critiques ont étudié du point de vue du contenu et ont
conclu que les clivages moraux étaient reconduits les mêmes vices opposant
aux mêmes vertus Mais la stratégie textuelle des nouveaux moralistes xve
siècle) la manière dont ils sont armés ordre de leurs arguments pas été
abordé pas plus que intégration tactique est mise en valeur dans quelles
circonstances au milieu de quelles commotions surgit la parole de idéologue
qui prétend infléchir le cours de histoire
Les circonstances historiques auxquelles est liée son apparition ce sont les
premières années du xve siècle une époque troublée marquée par le vide poli
tique lié la folie de Charles VI les luttes entre factions rivales Trois témoins
privilégiés de ces événements Jean Gerson Alain Chartier et Christine de
Pizan5 introduisent dans le champ politique pour interpeller le prince et
définir ce que leur sens doit être sa conduite dans ces circonstances tourmen
tées
Ces prises de position diverses mais rapprochées dans le temps nous amène
ront nous interroger abord non pas tellement sur les formes de discours
mais sur le type acte lui-même que constitue cette adresse sous quelle forme
le poète se constitue-t-il comme sujet disant la vérité au prince Quel est le
mode être que cette vérédiction impose au sujet qui tient ce discours Toute
vérédiction doit être considérée comme une pratique comme une épreuve qui
conduit le poète donner raison de lui-même est tout autant de la légitima
tion du fait poétique que du traité du prince il agit
Ensuite il convient de interroger sur le sens et ordre de ce discours Le
poète ne dit pas seulement au prince ce il faire dans ordre de la décision
politique mais il adresse un individu qui aura gouverner le royaume est
abord un problème pédagogique celui de la formation et de la conduite des
âmes Définir les vertus du roi est opérer le partage éthique définir excel
lence du prince et soumettre sa vie une pierre de touche Il là un déplace
ment de la cible Le poète pour fonction par-delà les institutions tradition
nelles qui entourent le roi de définir un modèle de comportement qui soit
expression un double rapport celui du roi lui-même et celui du roi la
cité et qui ait valeur exemple pour les princes en place Mais analyse de ce
modèle nous renvoie examen du fait poétique que constitue la prise de parole
du poète est par là que nous commencerons
émergence du fait poétique
entrée du poète dans le champ politique se fait selon une série de manifes
tations de vérités de procédures rituelles de vérédiction émergence de la
vérité implique préalablement que celui qui dit la vérité soit qualifié pour tel
où aménagement une plage tout un passage de qualification au cours
duquel le poète se constitue comme sujet disant la vérité en évoquant le plus
souvent autorité il détient et qui lui confère une prééminence pour parler
Ainsi dans le Quadrilogue In veeti il tout un ensemble de paramètres précé-
44 BLANCHARD PO TE ET POLITIQUE AU XVe SI CLE
dant le débat entre France et les trois Etats ses enfants Acteur dans le pro
logue se réveille un long sommeil
Environ aube du jour lors que la première clarté du soleil et nature con
tente du repos de la nuit nous rappellent aux mondains labours gaires me
trouvay soudainement esveillié et ainsi que entendement après repos se pré
sente ce que en plus cueur me vint en ymaginacion la douloureuse fortune
et le piteux estât de la haulte seigneurie et glorieuse maison de France...6
Puis il se rendort et fait un rêve
Tandis que en ce débat entre espoir et desesperance mon entendement tra-
veilloit ung legier sompme me reprint comme après la pesanteur du premier
repos il advient souvent vers le matin Or me fut advis en sommeillant que je
veisse en ung pais en fresche une dame...7
Contrairement ce qui se passe traditionnellement dans ce type de récit
Chartier dédoublé la fonction du sommeil pour mieux montrer il pen
dant état de veille un rapport direct du poète avec histoire Il prend soin
dans cette plage qui est aménagée avant le second sommeil de montrer la pré
sence du poète Précédant le récit du rêve proprement dit il un long mono
logue riche de connotations est une mise en situation de auteur enraciné
dans le réfèrent national expression une douleur auteur est plongé en
pleine dramaturgie et son rapport sensitif avec le monde avec histoire de son
pays est essentiel Le premier sommeil ne ouvre que sur implication de
auteur dans le réfèrent national Il évidemment la fiction du réveil mais
est le contenu de la raison lucide qui domine ici Dans cette plage dans cet
espace intermédiaire est la description de la présence de la réalité de
auteur que nous sommes renvoyés accent est mis sur le rapport de auteur
avec le sort de son pays
je contrepensoye et pensoye rencontre la grandeur et distance des par
ties de ce dit royaume. Après lesquelz partis ainsi debatuz part de moy sem-
bloit que faulte de donner et recevoir ordre...8
est donc bien une mise en situation de auteur Non seulement il dit je
fais ceci je fais cela mais également il interroge qui suis-je où suis-
je Il parlé dans le prologue propos de épanouissement et de la déca
dence des empires terrestres du potier du Créateur qui tour de sa roe fait
une mesme masse divers pots de dif ferentes fa ons et grandeurs et les grans
decasse et derompt...9 Où se situe-t-il Le poète sa place dans histoire dans
le temps Il dans le Quadrilogue la nécessité de mettre en situation auteur
de bien révéler qui il est est une manière instaurer un commencement
absolu de conjoindre une origine le petit traictié invectif Il pas encore
allégorie est un discours il fait sur lui-même En ménageant cette plage
intermédiaire où se déploie un mouvement réflexif Chartier pose origine
une parole son institution Il autorise parler est le deuxième sommeil
qui va être la fiction Si dans la plupart des textes du temps auteur est man-
45 CHAMP LITT RAIRE ET HISTOIRE LE
daté pour parler dans la fiction par les entités allégoriques rencontrées au cours
de son voyage Chartier ici institue lui-même dès le départ comme autorisé
parler Il une démarche beaucoup plus volontariste La vérédiction du poète
est plus seulement de ordre du logos mais de épreuve Ce est pas une
parole donnée en rêve qui amène parler mais une pratique une épreuve par
laquelle il introduit dans le champ politique Le poète se place vis-à-vis des
événements dans lesquels il est lui-même plongé Cette mise en situation fait
partie de cette stratégie qui doit le conduire parler sur le monde
Toute vérédiction doit être considérée comme une pratique une capacité
parler De même que chez Chartier un lieu émergence de la parole est amé
nagé chez Gerson où précédant le rapport du poète au prince est signifié le
rapport du poète lui-même Dans son sermon Vivat rex10 prononcé devant la
Cour le novembre 1405 on relève tout un passage de qualification de énon-
ciateur Au-delà de Gerson il Université isi lle du roi mais aussi le bel
oeil mis en ce royaume pour veoir tout ce est faire comme la guette mise
au plus hault de la tour regarder que maine viengnen Outre cette filiation
privilégiée Université veille au corps du roi selon ses trois espèces corporel-
ment civilement et espirituellement12 Ce rapport de coexistence est également
fondateur ce titre la fille subiecte au père le droit de ne pas se taire Réci
proquement si Université est la guette du royaume le roi le devoir de la pro
téger Précédant énoncé des vertus royales il la mise en exergue de énon-
ciateur qui se retranche derrière autorité de Université pour parler au roi13
Jeu de miroirs délégations instances et autorités qui confèrent au dernier
venu dans la série universalité dont il tire parti pour interpeller franchement
en toute liberté le pouvoir et lui faire part de la bonne doctrine de prédication
interpellateur commence par donner raison de lui-même par instaurer
comme réalité dissociée du pouvoir composant avec lui une relation duelle
non coïncidante institue ainsi un rapport de force que le prédicateur tout au
long du discours ne manquera pas de constamment réactiver
institution du poète est encore davantage soulignée chez Gerson par la
mise en scène allégorique espèce de dramaturgie intérieure qui rappelle le pro
logue du Quadrilogue Le prédicateur enflammé est assailli en son for
intérieur
Vray est que en ce propos et meditaci survint ung grant debat ou secret
parlement de ma pensée. Parla première Dissimulacion...14
qui lui conseille de se taire étouffer et de refouler impulsivité un propos
qui risque de faire scandale au moment où Sedici crueuse interpelle
énonciateur de son cri furieux et lui conseille de dénoncer sans attendre les
maux dont souffre le pays Discreci intervient la fin pour calmer le débat et
tracer la voie moyenne sur laquelle énonciateur engage Précédant et accom
pagnant adresse au roi il la dramaturgie intérieure dont le statut dans le
discours reste ambigu Coupé de adresse proprement dite au roi comme la
réflexion de Chartier dans le Quadrilogue était du récit du songe le discours se
retourne sur lui-même pour interroger sur le bien-fondé une parole dont il
fait le procès tout en énon ant
La prise de parole solennelle du poète devant la Cour et le roi est abord
46 BLANCHARD PO TE ET POLITIQUE AU XVe SI CLE
une manière de conjoindre le fait poétique une origine absolue un événe
ment bien précis Cette démarche on la retrouve chez Christine de Pizan
quand elle évoque ce tournant dans son inspiration poétique sa mutaci n15
Vestrange cas elle évoque la Mutaci est la genèse de la fonction
médiatrice du poète Il représente la transformation de auteur tournant le dos
au lyrisme personnel et ouvrant histoire universelle16 Cette transforma
tion un quid naturae le veuvage de Christine La mutaci éclaire la lumière
un mythe la naissance de esprit de sérieux le changement inspiration poé
tique Les dons qui composent le chapel des vertus donné par Nature sa nais
sance jusque-là en sommeil se développent soudainement Transformation
irréversible indication elle ne fera plus ce elle fait avant le changement
définitif de sexe correspond une orientation nouvelle de son imaginaire Les
dons qui se développent rapidement Discreci Consideraci Retentive et
Mémoire inspirent une poésie spéculative qui entend donner son sens aux évé
nements de humanité Cette prise de conscience prodigieuse de son pouvoir de
médiation marque entrée du poète dans le champ politique un destin qui est
interroger le monde de rechercher un sens aux événements Cette mise en
situation du poète éclairée la lumière un mythe est destinée souligner
origine et le statut nouveau de intellectuel chargé de prendre en compte les
événements Christine avait ces vertus de naissance précise-t-elle dans io Muta
ci parce elle était Christine de Pizan Il donc une partie elle-même
qui reste identique ce elle était les vertus premières Mais manque encore
cette lucidité grandiose que suppose le dire de histoire Tel serait le sens de la
métamorphose un saut qualitatif intellectuel au lieu de se penser lui-
même pense universalité où la retombée sur histoire entrée du poète
dans le champ politique et interpellation des grands de ce monde Il bien là
une mise en situation avènement une destinée poétique dont la représenta
tion précède le discours proprement dit qui est tenu aux princes elle-même
elle donne raison est cette mise en scène du cheminement lent de la vérité
dans le ur de Christine que on retrouve dans la Mutaci Long Estude et
Avision
Le dire-vrai contre le discours du flatteur
Pour la première fois le poète se pose sous une forme allégorique et drama
tique le problème de existence un objet qui existe en dehors de lui non pas
les impulsions de son ur mais le regard porté ce qui est pas lui la sortie
une passivité de esprit devant soi-même et la résolution très mâle de forger le
monde La relation du poète une réalité devant laquelle il ne peut pas rester
passif les malheurs de son temps le conduit rechercher la vérité et inter
peller les grands de ce monde sous la forme un dire-vrai qui prend les formes
variées une interpellation du prince dans la Lamentaci sur les maulx de la
guerre civile 1410 et la Lettre Isabelle de Bavière 1405) ou une pédagogie
dans les miroirs des princes Charles la Policie et la Paix Mais dans tous ces
ouvrages Christine de Pizan se dit poussée par un mouvement nécessaire par
urgence un dire Urgence et nécessité qui différencient son propos de celui
du flatteur Elle agit poussée par une nécessité qui lui est imposée par intérêt
commun
47 CHAMP LITT RAIRE ET HISTOIRE LE
La recherche une vérité distingue le poète du flatteur ou même du pané
gyriste Une tension règne entre le poète et le prince et cette tension est cons
tamment réactivée dans le discours le poète recourt des exemples historiques
ou interpelle directement le prince Dans la Policie une allusion Euripide qui
ne voulait pas abaisser retirer une de ses formules et se soumettre la voix
commune est une manière de montrer la nécessité du franc-parler17 Même
chose dans Charles où Christine arrêtant sur son propre discours dis
tingue entre louange et blandicew blandice ce serait la motivation du flatteur
qui attend des bienfaits du roi pour les éloges il lui dispense La louange
est exaltation du salutaire exemple Elle pas en disant la vérité tenir
compte des reproches qui peuvent lui être faits Il une nécessité de la vérité
Et la taire cette vérité ce serait finalement comme un mensonge Le poète agit
sous le coup de urgence événement dirige et la guerre étrangère est riche en
événements brutaux et soudains
La prise de parole du poète est également la récusation de toute tentative de
flatterie On retrouve chez Chartier et Gerson le même parti pris soit directe
ment dans adresse au prince soit indirectement dans le conseil de se défaire
des flatteurs parmi les conseillers la différence du flatteur qui parle pour son
profit singulier le poète prononce un dire qui se prend pour le truchement de la
vérité des autres hommes Le flatteur ou le rhéteur tiennent au prince un dis
cours qui lui plaît et établit un lien contraignant entre lui et son destinataire19
Le discours du poète quant lui est une libre interpellation des princes par une
parole qui accepte de courir le risque elle-même Dans le Seulecte apart20 qui
inaugure la Lamentaci il idée une volonté du poète de se situer dans
une relation duelle vis-à-vis du pouvoir quitte provoquer une manifestation
brutale et violente de la vérité dite au prince Le discours du poète est indexé la
vérité par cela même il est pas la différence des conseillers qui oignent
dire vérité quant lieu et temps en est21 de ordre du logos mais de épreuve Il
est délibérément rétif parfois même rebelle
est autour de cette problématique qui oppose le flatteur et le dire-vrai du
poète que organise le discours politique dans les premières années du
XVe siècle Le flatteur parle par amour de lui pour son profit et il toute lati
tude pour développer son discours Le dire-vrai au contraire surgit dès que
histoire fait pression Le poète ne parle que dans les grandes occasions Les
malheurs le font sortir de sa fonction ordinaire En autre temps est le
conseil du roi qui parle Gerson insiste sur ce point plusieurs reprises savoir
il empiétera pas sur les prérogatives du conseil du roi est-à-dire le Grand
Conseil22 intervention du poète est un événement Ses attributions ne obli
gent pas conseiller le roi interpeller Donc adresser au roi est pas une
chose ordinaire prévue par le tout venant de activité royale est une divine
surprise que cette intervention
Mais le premier soin du poète est de se ressouvenir un principe vivant et
non pas abstrait et pour lui le concret vivant est la personne du roi qui
incarne les malheurs du temps Vivat rex est le rappel de la vie du roi sous la
forme une affirmation predicative qui rappelle la triple vie du roi la vie
charnelle politique et espirituelle Gerson insiste sur la survie du roi Voilà la
réalité sensible qui seule de prime abord réveille le poète un long
sommeil rhétorique habitude le poète écrit sur les questions sensibles de
48 BLANCHARD POETE ET POLITIQUE AU XVe SI CLE
son être propre épreuve sensible est pour lui la chimère et le rêve Ici les
malheurs du temps restituent un seul coup le Vivat rex la personne vivante
puisque le reste de la policie est pensé travers le destin heureux ou mal
heureux du roi charnel Une espèce de confluence entre les malheurs du temps
et la personne charnelle du roi réveille le poète conjonction fortuite de deux
destinées qui amène réfléchir et reprendre le système de valeurs héritées
le faire éclater en images singulières Il est plus tellement sensible abstrac
tion omni-temporelle que on relève dans les premiers miroirs des princes
Quand Christine de Pizan ou Gerson entrent dans le champ politique ils pen
sent un gouvernement concret et non pas tellement une organisation de
concepts Ce ne sont pas des êtres qui classent extra tempore des notions qui
resteront sans écho dans le vécu Chez Gerson est une dramaturgie chez
Christine de Pizan est le chapel des vertus et son élaboration
La dénonciation du mal vivre
Une convergence une sympathie conduisent un vers autre rapprochent
sans jamais les faire coïncider le bien dire qui est toujours vrai quelles que
soient les circonstances et le gouvernement du roi Au point de convergence
prend forme un projet de qui se fonde sur un système de valeurs
héritées mais dont la disposition est moins établie en fonction elles en
fonction des effets pervers engendrent certaines déviations matérielles appe
lées être corrigées tyrannie commotions populaires etc.) en quoi le poète
démontre le goût du concret sensible Il en parle que sous angle du malheur
du péril et de la souffrance
Mais dès cet endroit les stratégies diffèrent on relève entre les auteurs des
nuances des variations il convient étudier et analyser Le poète le
souci de ne pas laisser aller histoire eau établir une certaine rationa
lité de faire un certain rappel au bien La remontrance constitue une étape
intermédiaire indispensable proleg meno élaboration un système de
valeurs sur lequel puisse se fonder équilibre du corps de policie23 La drama
turgie du logos gersonien annonce la dramaturgie politique la description
cruelle de existence parce que les malheurs du temps font que partout existe la
perversion Le propos du poète est soumis la vérité en tant épreuve du
dire-vrai mais il est cruel parce il étale les plaies du royaume Il
abord le sursaut puis la recherche une ligne qui impose tous les esprits
La réaction sensitive précède une ligne de conduite fondée claire et distincte en
conscience Elle est une première étape indispensable la recherche de la vérité
est peut-être chez Chartier que la réaction est la plus virulente est par
une image militaire est évoquée la vindicte le jet de paroles tympanisateur
qui frappe les enfants desnaturem Acteur prévient avance Il ne se propose
ni un âge or ni excellence une vertu Il pas seulement le topos que la
France court sa perte et elle doit amender topos dont les écrivains trou
vaient un éloquent exemple dans le Prologue de Catilina de Salluste imité
dans les Faits des Romains argumentation de Chartier est plus serrée et
oppose les singuliers désirs amour de soi au bien universel intérêt
commun Dans le goût de chacun pour les plaisirs il faut voir la source des mal-
48 CHAMP LITT RAIRE ET HISTOIRE LE
heurs du temps accumulation des pulsions égoïstes est une source anar
chie Cette revendication du plaisir entre dans le champ du débat politique dans
la mesure où le corps de policie est obnubilé par la survie de la personne Dans
un tat qui se disloque la personne devient partie première au lieu être partie
seconde Au lieu du grand coup estoc dans les batailles est un sauve-qui-
peut base de abandon des valeurs universelles Le plaisir devient expression
de individuation origine de la rupture du contrat social qui est un oubli du
rêve universalité Mais il comme le précise Chartier une sorte de dévelop
pement exponentiel de cette décadence anarchie des désirs entraîne une
déperdition des valeurs chevaleresques et la rupture du contrat social qui son
tour entraîne une accélération des pulsions égoïstes
Tel est la condici naturelle des voluptez délicieuses elles sont impa
cientes de tout labeur contraires vertueux courage et ouvraige marrastre de
diligence et nourrice de pusillanimité elles vous perdent et si ne les voulez
perdre elles vous font et laissent périr et si ne les voulez laisser elles ont esté et
sont le rabaissement de vostre force et la confusion de vostre povoir et en que-
rant vostre ressource et relievement vous les entretenez et accueillez24..
Il pas de place dans le Quadrilogue pour élaboration un système
des vertus royales Le débat se clôt sur le portrait de infélicité du prince Le
prince est ailleurs absent du débat est que Acteur ne fait que répondre
aux sollicitations de histoire Il pas de place pour les essences Toute
conception qui viserait un essentialisme est contrecarrée par la pression de his
toire La tympanisation ouvre pas ici sur un système âge or est banni de
la représentation du monde Il pas de place pour une métaphysique de
être juste pour une approche sociologique qui fait parler les classes sociales
sub specie temporis en réponse urgence des problèmes présents
Cette stratégie est pas absente chez Christine de Pizan Dans la Mutaci
après avoir pénétré dans le chastel de Fortune dont elle esquisse une anthropo
logie réductrice les allusions elle lance contre la société politique de son
temps sont percutantes25 Dans Avision elle en prend inconduite des
princes26 et dans la Lettre Isabelle de Bavière elle hésite pas interpeller en
termes sévères la dure mère quipeust souffrir. veoir ses enfans entre-occirev
La lecture de Boèce et idée de la corruption du monde qui agite le poète avant
il ne endorme dans Long Estude annoncent dans le rêve la requête de Terre
qui supplie les entités démiurgiques de remédier aux malheurs du temps28 Les
rapports entre le désordre de âme et anarchie politique sont également le
thème central de VEpistre Eustace Mourel29 Mais si chez Chartier le franc
parier par Etats interposés vise décrire la dislocation du corps social non sus
ceptible de rédemption ni de salut Christine rassemble les éléments dispersés du
contrat social pour mieux les cristalliser et les souder autour un rêve univer
salité Chartier traquait les tats qui en se légitimant eux-mêmes ruinaient le
royaume Christine offre au contraire au corps de policie un principe de légiti
mité qui le préserve une dissolution définitive Ce principe de vérité est le
chapel des vertus royales La tympanisation au lieu de refermer le discours sur
lui-même dans une réitération stérile ouvre sur un système de valeurs morales
50 BLANCHARD PO TE ET POLITIQUE AU XVe SI CLE
dont enjeu est le roi la survie du roi Le poète est plus insupportable
interpellateur mais le pédagogue qui construit dans le roi une sagesse
La quête un principe de vérité
Le poète la charge de la formation et de la conduite de âme du prince
Comment lui apprendre se gouverner lui-même alors il aura gouverner
les autres Il ne agit pas seulement de lui dire ce il aura faire dans ordre
de la décision politique les gestes et les mesures prendre dans le cadre institu
tionnel de tat de la policie mais plutôt de définir ce il doit être ce est
le mode être de celui qui exerce le pouvoir Le poète est chargé de dégager la
différenciation éthique établir le système de valeurs morales sur lequel
repose excellence du prince Il là le lieu émergence une vérité Le poète
soumet la vie du prince une pierre de touche et distinguant ce qui est de or
de ce qui ne est pas opère le partage éthique
Ce travail on peut le voir élaborer dans uvre de Christine de Pizan Il
pas seulement les manuels de pédagogie politique écrits sur commande
pour le dauphin entre 1404 et 141430 mais ensemble une uvre où les réfé
rences un modèle de gouvernement royal sont nombreuses Ce sont souvent
les mêmes thèmes les mêmes exemples repris et développés que on retrouve
un texte autre ébauches brouillons successifs une philosophie politique
dont la mise en forme la plus complète semble se réaliser dans la Paix Dans
cette suite de rédactions Charles occupe une place essentielle parce il
révèle les premiers développements un essai de systématisation des vertus
royales
Dans le prologue de Charles où elle expose la fa on dont elle va conduire
son récit Christine manifeste son souci de ne pas faire uvre de chronique en
racontant des faits mais approfondir un seul sujet de fa on en tirer des
vertus morales et politiques Ce est pas une série événements qui brûlent la
coutume recommandables par leur fait de soudaineté tels ils peuvent être
observés par la chronique passage un pont arrivée un prince organisation
un campement réception ambassadeurs etc.) mais un récit plus appro
fondi débouchant sur un système des vertus royales Il dès le départ une
contradiction qui explique le caractère hybride un récit travaillé par un
double mouvement le récit une vie qui donne matière exaltation de telle
ou telle vertu chez un prince et effort élaboration un système des vertus
royales et de leur intégration commune dans un seul personnage
Cette tension entre le particulier et le général est entretenue par un autre
problème suscité par la double nature du roi De qui Christine va-t-elle parler
De la personne du roi ou de la fonction royale Dans un premier temps pour
contourner la difficulté et répondre ce préalable auteur évacue la chrono
logie Christine racontera bien des événements mais ce seront des statues ache
vées de excellence du roi de France entré dans sa fonction Voilà le récit
conjoint une origine auteur parvient en introduisant un développement
conduit ab absurdo et illustrant le bouleversement du cours naturel de la vie
dans le cas de Charles V31 Le développement des saisons est une métaphore de
la vie humaine chaque saison correspond un âge de la vie Sur ce développe-
51

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