L'Espagne de Charles Quint et de Philippe II - article ; n°1 ; vol.6, pg 49-60

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1951 - Volume 6 - Numéro 1 - Pages 49-60
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 1951
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Fernand Braudel
L'Espagne de Charles Quint et de Philippe II
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 6e année, N. 1, 1951. pp. 49-60.
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Braudel Fernand. L'Espagne de Charles Quint et de Philippe II. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 6e année, N. 1,
1951. pp. 49-60.
doi : 10.3406/ahess.1951.1908
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1951_num_6_1_1908L'ESPAGNE DE CHARLES QUINT ET DE PHILIPPE II
Deux voyages en Espagne, le premier à l'époque de Charles Quint et
presque de Philippe, — celui-ci vient de naître, 1527, et grandit..., — le
second de 1568 à 1598 à travers les trente dernières années du règne de Phi
lippe II. Le premier grâce à un recueil de documents, celui du R. P. José
M. March 1, paru en 1941 et 1942, le second par les faveurs du livre surchargé
d'intelligence et de pensée du Dr Gregorio Maraôon 2, qui, en l'écrivant pour
notre plaisir, a rempli les années d'amertume et de tristesse que l'exil et
les circonstances ne lui ont pas épargnées.
Les deux gros volumes de documents consacrés à l'enfance et à la jeunesse
du futur Philippe II que publie le R. P. J. March, de façon paradoxale,
nous renseignent assez peu sur les premières années du prince. On apprend
à les lire que l'enfant aima moyennement l'étude et davantage la chasse,
que son « maestro » Siliceo, futur cardinal de Tolède, fit preuve de faiblesse
ou, pour le moins, de complaisance à son endroit, que le petit prince fut élevé
dans l'admiration de son père, — on le savait, — qu'il fut d'une foi vive
et précoce. Sur l'homme jeune, sur sa froideur à l'égard de sa première femme,
Marie de Portugal, telle note jette sans doute une lumière aiguë, mais brève.
Au total, peu de chose et donc, en ce qui concerne la biographie des pre
mières années du prince, une assez grosse déception.
Et pourtant, comment dire l'intérêt de ces deux gros volumes riches d'en-
eeignements souvent inattendus sur l'entourage du prince et l'Espagne de
la première moitié du xvie siècle ? Les historiens feront bien de ne pas négli
ger cette source importante. Ils y trouveront une série de notes biographiques
intéressantes, sur Pedro Gonzalez de Mendoza (frère de Diego Hurtado/de
Mendoza), sur Juan Martinez Siliceo, ou Juan de Zúfliga (précepteur et ma
jordome de la maison du Prince) et sa femme, Estefania de Requesens. Ces.
1. Niňez g Juventud de Phelippe H, Madrid, Éditions du Ministère Espagnol des Affaires
Étrangères, 1 vol. in-4°, 1941 et 1942, 271 et 533 p.
2. Antonio Pérez, Madrid, Espasa Calpe, 2e édit., 1948, 2 vol. in-8°, xxxn-1003 p.
Anhaibs (6e année, janvier-mars 1951, n» 1). 4 50 . ANNALES.
deux derniers personnages, celle-ci si douce, si lumineuse, celui-là si honnête
et si rogue, sont les vedettes de ce gros recueil. On devine, au travers de leurs
lettres, une grande famille de la noblesse d'Espagne, à cheval sur Castille
et Catalogne, prise dans mille difficultés, dont celles d'argent, obligée de compt
er pour elle et les siens sur les largesses de l'Empereur, d'où des demande»
réitérées, insistantes, — une famille engagée aussi, ne serait-ce que par se»
liaisons avec les Jésuites, dans les courants religieux les plus vifs du temps.
***
Ce temps se présente à nous de façon inattendue, au fil d'une lecture
souvent divertissante, toujours instructive, dans une pluie de petites et de
grandes nouvelles, extraites des lettres de Charles Quint à ses ministres et
serviteurs d'Espagne, ou des lettres de ces ministres et serviteurs à l'Emper
eur qui s'obstine à poursuivre ses voyages lointains, pour la plus grande *
peine de ses sujets et le chagrin profond de l'Impératrice Isabelle. Mais com
ment choisir, pour ce bref compte rendu, entre tant de nouvelles isolées ?
Elles ne se rapprochent de façon un peu suivie que pour les années^ 1544-
1546 et dessinent alors de façon assez nette une crise des finances publiques
en* Espagne. Oise de l'État, non des particuliers qui n'hésitent pas malgré
les lois somptuaires à gaspiller des fortunes en fanfreluches et vêtements de
soie (I, p. 147-8, 19 janvier 1544), et cependant le trésor est à sec, les ministres
à court d'imagination se sont décidés à convoquer les Cortès bien que le»
« services » passés soient encore en voie de recouvrement et que l'on ait
songé à vendre des biens des ordres, des rentes (juros) et otras cosas ? Juan
de Tavera, archevêque de Tolède (3 février 1544, I, p. 145-6) recommande en .'
tout cas la paix, à cause de la détresse des finances et de la gêne économique
par suite du « manque qui se fait sentir dans les royaumes de l'argent qui
avait l'habitude d'y circuler ». Aussi bien l'État ne peut-il vivre, à Vallado-
lid, qu'au jour le jour (I, p. 146-7, 15 février 1544). Les princesses, sœurs de
Philippe II, n'ont pas d'argent pour dépêcher des courriers urgents (19 et
21 juin 1544, I, ps 175-176). Philippe, chargé depuis 1543 du gouvernement
des royaumes d'Espagne, écrit à son père (Valladolid, 17 sept. 1544, I,
p. 140-42) qu'il faut faire la paix, de plein gré, avant d'y être contraint par
la pénurie du trésor, d'autant « qu'il faut voir ce que souffre la Chrétienté..^
et le manque d'argent pour soutenir la guerre davantage et l'impossibilité .
même d'en trouver pour les dépenses ordinaires... ». Quand la nouvelle de la
paix de Crespy-en- Valois arrive à Valladolid, le 18 octobre 1544 (I, 143), il
n'y a pas de mot pour célébrer la buena nueva de la paz, « chose Ъоппе,
nécessaire, honorable et que l'on doit croire durable » (14 oct. 1544, 1, p. 148).
Mais la paix qui permet aux princes et aux peuples de soupirer d'aise, ne
ramène pas aussitôt l'abondance dans les coffres que surveille Philippe. On
empêche, de justesse, la femme de ce dernier d'engager ses pierres pour obte
nir des avances en argent (18 nov. 1544, p. 143-4). L'année suivante, mêmes
difficultés : l'État ne trouve à emprunter que des sommes dérisoires (25 mars
1545, 1, p. 182). Sans doute, par l'intermédiaire de Philippe, est-ce la voix â&
\ DE CHARLES QUINT ET DE PHILIPPE II 51 L'ESPAGNE
l'Espagne qui cherche à se faire entendre auprès de Charles Quint, maître de
tant d'États et de tant de coffres vides, ou que l'on proclame vides. Écoutons-
la. Qu'on ne compare pas l'Espagne à la France qui, Charles Quint vient de le
souligner, a fourni à son roi un « service » important comparativement au
minuscule emprunt de 20 000 ducats que l'Espagne offre alors. Il y a la fer
tilité de la France, écrit Philippe — à qui on a peut-être fait la leçon — « alors
que la stérilité de ces royaumes d'Espagne est bien connue deJVotre Majesté;
à la suite de la mauvaise récolte d'une année contraire le peuple reste appauv
ri au point de ne pouvoir relever la tête des années durant ». (Philippe à
Charles-Quint, 25 mars 1545, I, p. 182.) Même marasme, en 1546, où la néces
sité est énorme, y tan pocas las consignaciones (28 janvier 1546, I, s. 209). En
septembre on a eu toutes les peines du monde à réunir 150 000 ducats pour
les envoyer à l'Empereur (11 sept. 1546, 1, p. 209) et voilà à l'horizon la guerre
qui se dessine encore, cette fois contre les Protestants d'Allemagne (I, p. 210).
« Qu'en adviendra-t-il si Dieu, dans sa bonté, n'y met la main et n'y remédie ? »
Je ne crois pas que les histoires générales fassent une place à cette crise
financière — et pas seulement financière — des années 1544-1546 ; elles sont
trop occupées à préciser les péripéties d'une nouvelle campagne de France —
ein Marnefeldzug, écrit Karl Brandi — qui amènera Charles Quint jusqu'à
Épernay et ses cavaliers jusqu'à Meaux au début de septembre 1544 (Karl
Brandi, Kaiser Karl F., I, p. 444). Elles sont ensuite trop exclusivement
attentives aux négociations et aux accords publics ou secrets de Crespy (14-
18 sept. 1544). Mais cette crise, que nous voyons si nette en Espagne, n'y est
pas seulement financière. Je ne crois pas sans utilité de signaler à ce propos
un mémoire de Siliceo à Charles Quint en date du 3 février 1544 (I, p. 75-79).
L'évêque de Carthagène (il sera plus tard, je le répète, archevêque de Tolède)
y recommande à l'Empereur la paix avec le Très Chrétien. Conseil d'hiver,
penserons-nous, alors que chôment les grandes opérations militaires... Sans
doute, mais les arguments ont leur valeur, et surtout leur accent espagnol.
Le Roi de France et l'Empereur, « entre les mains de qui se trouvent cette
religion chrétienne et ce navire de l'Église », ne sont-ils pas endormis, aveugles
à leur vrai devoir ? Ce qui va se passer, la fable le dit par avance, la fable du
milan, de la grenouille et du rat : quand ces deux derniers s'attachent pour
passer le fleuve, le milan les dévore tous les à la fois. « ... Le milan est
le Turc qui guette le moment où Votre Majesté et le Roi de France se seront
bien attachés l'un à l'autre, par leurs différends et leurs guerres, pour pouvoir
triompher d'eux et de tous les Chrétiens... » Si les deux princes chrétiens ne
s'accordent et ne tuent l'ennemi, le monde sera dévoré par le Turc... Voilà
un rêve et un rêve d'Espagne : l'union contre le Turc. Mais l'Empereur à
Crespy n'y pensera guère. C'est contre les Protestants qu'il rêvera ^
avec la complicité, ou l'aide, ou la neutralité du Roi de France...
***
D'ordinaire, le recueil du R.P. J. M. March ne nous offre pas de perspectives
aussi suivies, seulement de brèves rencontres et quelques surprises. Voici, pour ANNALES
l'ajouter au dossier déjà énorme de la vénalité des offices en Espagne, un
minuscule cas précis, celui d'un regidor de Baeza, un certain Narbaez, bachel
ier, qui renonce à son office mais meurt avant le délai légal des vingt jours.
Alors, pour que la renonciation soit valable, comme Philippe n'a pas les pou
voirs qui conviennent, appel est fait à la grâce et à l'autorité de l'Empereur
(9 octobre 1543, I, p. 260).
Mais voici, heureusement, quelques rencontres appelées à se répéter et par
lesquelles nous voudrions terminer notre analyse, rencontres tout d'abord
avec les animaux sauvages, rencontres, ensuite, avec les maladies entre Ma
drid et Aranjuez pendant l'enfance de Philippe et de ses sœurs que l'on cher
che à soustraire le plus possible aux épidémies régnantes.
Les bêtes sauvages (I, 126, 127, 129, 199, 200.'..) nous conduiront dans les
bois et les saulaies d'Aranjuez. De loin, au milieu de tant de soucis, l'Emper
eur s'intéresse à ses chasses, aux sangliers et aux daims de ses réserves. Il y
pense, peut-être avec nostalgie, et veut, en tout cas, qu'elles soient gardées
contre les hommes et les bêtes fauves, loups et renards qui pullulent malgré
les chasseurs et les piégeurs. Les faons, les lièvres, les perdrix sont des proies
tentantes pour ces fauves, spécialement les renards, plus dangereux encore
que les loups. En une seule saison, on en abattra quarante, sans les suppri
mer tous... Ces lettres impériales ne font d'ailleurs que répondre aux nou
velles que donne son garde et qui sont beaucoup plus intéressantes encore.
Et tous les soins se précisent à nos yeux, ceux de la conservation et de l'él
evage ; mille soucis, et quand l'herbe est rare et l'eau quasi absente, on va
jusqu'à nourrir les sangliers... Heureusement la pluie arrive, l'herbe pousse
et les animaux à nouveau se débrouillent. Un rapport du garde, en 1545 —
mais à Philippe — signale des cerfs à côté des sangliers et des daims : succès
de l'élevage sur toute la ligne, ajoute-t-il., Quant aux lapins, lièvres et per
drix, c'est à jurer « qu'ils sortent de la poussière du chemin -et s'en nourris
sent ». Voilà de belles perspectives pour les chasseurs armés d'arcs et d'ar
balètes — ces dernières venant généralement de Bilbao. Il n'en est pas moins
vrai que l'Empereur a dû défendre ses chasses contre la passion de son fils et
fixé — alors qu'il était très jeune — le nombre des grosses pièces qu'il avait
le droit d'abattre dans l'année... Où ne va pas la sagesse de ce père attentif ?
Sagesse non sans motif : Philippe est chasseur dans l'âme et le restera sa vie
durant. Au soir de son existence, en août 1597, selon un détail que signale
une correspondance génoise ', n'ira-t-il pas, tout moribond qu'il est, chasser
le loup dans la Sierra de Guadarrama, par un jour de grand vent et de froid,
dont il reviendra, apparemment, ragaillardi ?
Secondes rencontres : les maladies du temps. Les rapports sur les maladies
sont assez rares pour que l'on signale les documents précis et curieux de ce
recueil et les notes que l'éditeur a multipliées au bas des pages. Tout un sujet
s'esquisse aux yeux du lecteur et devrait tenter un historien qui aurait de
bonnes connaissances médicales. Le plus frappant est l'aspect épidémique
des maladies d'alors, les plus banales d'ailleurs, et l'on essaie de s'en défendre,
1. Césare Giustiniano à la République de Gênes, Madrid, 7 août 1597. A. di Stato Gênes,
Spagna, 12. L'ESPAGNE DE CHARLES QUINT ET DE PHILIPPE II 53
comme contre la peste, par des arrêts de trafic et des surveillances de routes.
La situation médicale s'aggrave-t-elle à Alcala de Hénarès au printemps 1528
(19 mai, I, p. 121) ?On place, en toute hâte, une grosse garde à Ocafla pour pro
téger Madrid. Précautions très illusoires. Ainsi la modorra à qui je ne sais quel
nom français actuel attribuer, la modorra avec ses lourdeurs de tête, sa
léthargie redoutable, ses étourdissements — la voici à Madrid, et comme tou
jours au printemps (23 mai 1540 I, p. 241-2). Mais n'est-elle pas, comme
l'écrit justement Juan de Zúfiiga, précepteur de Philippe, my general en
estos reynos ? Nous retrouverons, en effet, sans fin cette « paraphrenesia ou
frenesia que le vulgaire appelle modorra)), comme dit le Dr Leon, dans une
lettre à Philippe (19 oct. 1544, 1, p. 150-1). Mais nous n'en serons guère mieux
renseignés sur elle, même quand nous saurons que, pour les malades atteints
de modorra, le 3e ou le 4e jour, l'humeur monte à la tête et que la mort, ou la
guérison, s'ensuivent ? C'est en tout cas la modorra que l'on accusera les
Morisques déportés de Grenade en 1571 d'avoir propagée à travers la Cas-
tille ».
Mais le refrain habituel des plaintes accuse plus encore l'été et la chaleur.
L'hiver amène le calme. Le même Dr Léon, d'Alcala deHénarès, écrite Phi
lippe, en (nov. ou déc.) 1544 (I, p. 154-5), que les maladies qu'il a signalées pr
écédemment sont en régression — rougeole (sarampiôri), petite vérole (virue-
las), secas (humeurs sèches ?) et abcès (apostemas). « Je pense, écrit le médecin,
que le refroidissement du temps va freiner la furie de l'humeur colérique.»
Ainsi pense la sagesse des médecins. On s'amuserait facilement, et injust
ement à leurs dépens, si l'on écoutait leurs discussions que ce livre prodigue
sur des cas précis de maladies princières. Encore faudrait-il bien les comprend
re. Je ne sais guère, à la suite de leurs discussions, de quelle maladie, assez
régulière dans ses retours, a pu souffrir la princesse Marie, sœur de Philippe
et future femme de Maximilien. Cette fièvre s'achève par des rougeurs cuta
nées, puis des desquamations et laisse la peau rugueuse. Mérite-t-elle, ou non,
que l'on recourre aux bains ? La Faculté finit par dire oui et l'on construira
— donnons ce petit détail pour terminer — une baignoire de bois pour exécu
ter l'ordonnance. On hésite tout autant sur la nature des fièvres qui abattent
l'infant Philippe lui-même et que la femme de Juan de Zúfliga se hasarde
à soigner — о miracle et audace ! — par un bon bouillon de viande de sa
composition... Mais ce que donne fortement ce recueil — et que ces quel
ques détails ne peuvent rendre — c'est le sentiment de l'extrême instabilité
de la vie, au xvie siècle, des mille dangers qui la menacent et circulent
mystérieusement de par le monde.
II
Le livre du Dr Gregorio Maranon sur Antonio Pérez est probablement
l'ouvrage le plus important publié sur Philippe II et l'Espagne depuis une
cinquantaine d'années. Il n'y a aucune commune mesure, pensons-nous, entre
1. Annales (E. S. C), 1949, p. 373. 54 ANNALES
eet ©tmage plein d'idées, de renseignements, de vues ingénieuses, et les autres
distractions historiques du même auteur — ce qui ne veut pas dire que tout
йоод plaise dans ces deux volumes chargés de faits et d'interprétations, où
beaucoup de page» sont consacrées à l'anecdotique, au plaidoyer, à l'incer-1
tain... Il y a tme affaire Antonio Pérez, une ténébreuse affaire. Elle sert de fil
conducteur à travers ces mille pages de récits et de commentaires. Le fil casse
assez souvent et il est heureux qu'il en soit ainsi, car au delà du sujet,
sur ses marges, ou à son emplacement même, c'est de Philippe II et plus
encore de l'Espagne qu'il est question. Ces infidélités au titre font le charme
et te mérite de ce grand ouvrage.
4 •%
Certes, nous n'avons pas une passion sans frein pour la « ténébreuse af
faire ». Un tel dossier peut trop facilement se plaider dans un sens ou dans un
autre, pour que l'on donne, sans plus, raison au dernier qui a parlé. Mais la
plaidoirie est brillante. Elle bouleverse le lecteur.
Petit détail : le Dr Gregorio Marafion fait naître son héros à Madrid en
1540, non en 1534. Accordons-lui cette rectification les yeux fermés. Comme «=*
lui nous ne saurons guère si Antonio est, ou non, fils de Gonzalo Pérez, prêtre
et conseiller successivement de Charles Quint et de Philippe II, sans doute
d'origine juive, ou du moins d'ascendance mêlée, si l'on peut dire. Rien ne
s'opposerait d'ailleurs de façon péremptoire à ce qu'Antonio fût un fils natur
el du prince d*Eboli lui-même. Mais sans doute ne sauron.s-nous jamais la
vérité sur ce point, comme sur tant d'autres... En tout cas, peu après la mort
de son père officiel, Antonio Pérez était nommé secrétaire d'État. Sa nomi
nation fut signée le 17 juillet 1567, la prise de possession tarda jusqu'au 17 no
vembre, 1568. Mais sa fortune commença presque aussitôt. Pendant les dix
années qui -allaient suivre, le secrétaire allait régner sur le cœur et la volonté
de son maître. Notre guide va jusqu'à dire qu'Antonio Pérez a été une, sorte
de premier ministre — au moins à partir de 1573, après la mort de Ruy Go
mez — un favori, un valido, comme l'Espagne en connut tant après la mort
du Roi Prudent.
N'empêche qu'à notre goût la fortune du secrétaire n'est peut-être pas
étudiée autant que le permettrait la masse énorme des documents conservés.
On souhaiterait voir l'étonnant personnage au travail, lisant, déchiffrant,
annotant, résumant, clarifiant les dépêches, multipliant les fils dans ses mains
habiles, industrieuses, promptes à nouer et à dénouer les écheveaux. Gre
gorio Maranon préfère le montrer dans le carrosse du Roi, dans le cadre de
la — des sociétés madrilènes et dans cette Casilla, cette maison des champs,
faussement appelée la Petite maison, d'un luxe un peu clinquant, trop bien
fréquentée, et trop célèbre aussi, où Don Juan passera quelques journées
de sa vie ardente et désolée. Tout ceci brillamment dit, scintillant, vivant,
f, d'une présentation qui ne laisse rien à désirer. Quel lecteur regrettera, avec
moi, que l'on ait négligé Antonio Pérez à sa table de travail, réplique, pen
dant plus de dix ans, du Rey Papelero, du Roi paperassier son maître ? L'ESPAGNE DE CHARLES QUINT ET DE PHILIPPE II 55
Le propos du Dr Marafion, a étér je le suppose, d'intéresser son lecteur à
un drame psychologique. Il court donc aux personnes et s'intéresse moins
aux situations, et se hâter au delà des années tranquilles et laborieuses que
l'on peut historiquement reconstituer sans conteste, vers les années tumul
tueuses où commencent le drame et nos perplexités.
* * *
Ce» personnes, l'auteur les présente avec un art remarquable. Voici la
princesse d'Eboli, fantasque et autoritaire, grande dame au langage d'une
verdeur populaire, veuve inconsolable, novice inattendue, vite sortie d'un
bref séjour au cloître pour retourner à une vie d'ambition et d'intrigues.
Une princesse d'Eboli très humanisée, mais tous les personnages du passé
s'humanisent à sortir, pour revivre, de la pensée indulgente et bienveillante
du D* Maraflon... Elle n'est plus d'après lui qu'une grande dame ambitieuse,
calquée sur le modèle de deux de ses parentes, l'une qui a vécu une vingtaine
d'années avant elle, cette femme de Juan Padilla, ce héros malgré lui des
€omuneros, l'autre, son arrière-petite-fille, qui poussera son mari, le fduc de
Bragance, à soulever le Portugal en 1640... Plaçons donc la princesse borgne,
jolie ou non — qui le saura jamais ? — ■ dans la catégorie qu'a ouverte le Dr Mar
aflon lui-même sous le signe générique de la pasiôn de mandar. Elle veut
dominer, jouer les importances politiques, et, sans doute, cette femme fatale
n*a-t-elle été ni la maîtresse de Philippe II, ni celle d'Antonio Pérez. Autant
qu'on puisse en juger... Du coup voilà un ressort brisé delà ténébreuse affaire
qui ne s'en éclaircit pas pour autant... Car à ce jeu, la princesse est comme mise
«n marge dû drame qui va se nouer. Elle s'y montrera, mais non plus en son
centre. La même aventure arrive aux innombrables personnages que Ton
noue présentera et qui, bien que mêlés au drame, ne nous en donneront jamais
la clef : Quiroga, l'archevêque de Tolède, qui s'acharne à vivre jusqu'à quatre-
vingt-treize ans, se remettant presque in extremis de l'attaque qui finit par
l'emporter, ou l'étonnant Fray Hernando del Castillo, ou même le P. Chaves,
confesseur du Roi... Ou cet Aragonais, le comte de Luna, dont Comentarios
offrent des portraits si précieux. Ou encore cette épouse héroïque d'Antonio,
Jeanne Coello, la ilustra jeay du nom que lui donne l'auteur, pour une fois
malicieux, sinon malveillant. Ajoutez, parmi les figures si fortement éclairées
par le récit, le marquis de los Vêlez, sur la route de la disgrâce et de la mort.
Ou bien cet Escobedo, ce montanês des environs de Santander, hidalgo de
qui Dieu n'est pas le cousin ; lourd, vigoureux, caricatural, secrétaire de Don
Juan et son ambassadeur, et dont l'assassinat le lundi de Pâques, 31 mare
1578, vers 9 heures du soir, près de Santa Maria à Madrid, est le nœud du
drame. Même Mateo Vazquez, ce secrétaire ennemi de Pérez et dont Mignet
nous a laissé un portrait inoubliable, mais inférieur en véracité à celui de ce
livre, — même Mateo Vazquez ne joue, dans le drame, qu'un rôle épisodique,
comme si ces portraits brefs, autant que des tentatives pour éclairer le drame,
étaient une façon d'en éliminer un à un les acteurs. A minimiser ceux-ci, à
ranger ceux-là sur le bord de la route, à ne donner aux uns et aux autres
qu'une portion congrue, leur juste portion j'entends bien, on ne laisse en face 56 ANNALES
l'un de l'autre qu'Antonio Pérez et le Roi. Artifice voulu, art de metteur en
scène ? Je ne saurais dire.
Mais la partie est assez inégale entre les deux acteurs, le dialogue déséquil
ibré, non sur le plan des forces politiques, — ce qui va de soi, — mais bien
théâtralement. Les adversaires n'ont pas la même densité psychologique. Gre-
gorio Marafion essaie bien de secourir le faible — je veux dire le secrétaire ;
il le montre accompagné de la large théorie de ses amis fidèles, — grands et
petits — de ses complices, de sa douloureuse et émouvante famille. Il le pare
de qualités: élégance, intelligence, lucidité, don de la clarté; « un homme
de la Renaissance », conclut-il, dont il accuse aussi, mais pour l'en laver
presque aussitôt, et les tares, son art de feindre, son talent de faux malade...
Au total, une force machiavélique, un peu ténébreuse et cependant sédui
sante. Mais tout aussi sûrement un être incertain, au moins dans le texte qui
nous le présente, sans grande consistance, — parfois, oserais-je le dire, sans
grande véracité. Comme j'aurais voulu que son rôle de secrétaire fût mieux
mis en lumière ! Certains documents m'ont montré Antonio Pérez associé
au plus secret de l'activité du Roi Prudent, au moins dans les affaires de Cons
tantinople, une sorte de chef de Y Intelligence Service... Si Ton soulignait ce
trait, peut-être y verrait-on moins clair encore * ?
En face du secrétaire, le Roi. Gregorio Marafion ne fait-il pas du Roi déjà
vieilli, et prématurément vieilli, un portrait défavorable, comme s'il voulait
lui enlever de son poids pour rééquilibrer le combat ? Il lui dénie par trop
l'intelligence, la subtilité. Esprit moyen, pauvre esprit, est-ce si sûr ? D'un
examen médical auquel il le soumet, il sort avec un diagnostic supplémentaire
et vraisemblable d'hérédo-syphilis. Et cependant, que ce soit par sa position
de puissance, privilégiée, par la grandeur de son caractère ou le tragique de
sa vie, Philippe est le grand, l'écrasant personnage de ce livre consacré à
son secrétaire, mais où le Roi pénètre et domine tout.
* * *
Philippe II sort grandi, humanisé, de la longue réflexion du Dr Maraûon.
Un homme comme les autres, penserons-nous à sa suite. Ni saint, ni pervers.
Un écrasé de besognes aussi, et notre guide par contre ne nous montre
pas assez longuement ce Philippe II près de sa table de travail, à longueur de
journée et d'existence, tenant en ses mains, sous sa plume infatigable, toute
l'histoire volontaire de l'immense machinerie hispanique. Dominé par elle,
asservi par elle, il suit le flot des papiers que lui portent les courriers. Cette
seule vie sanguine par quoi bat, quand et comme il le peut, le cœur de l'Emp
ire. A peine voyons-nous, mais avec une lucidité parfaite, à propos des rap
ports du Roi Prudent et de son demi-frère, Don Juan d'Autriche, le «Prince
Imprudent » comme l'auteur le nomme poétiquement, à peine voyons-nous
cette réalité impériale, déterminante pour le sombre habitant de FEscorial.
Car, je l'ai dit et le soutiens encore, Philippe se heurte aux personnes, mais
1. Voir plus tard l'attitude que lui prête, vis-à-vis du Turc, le livre fautif de Gio
Sagredo, Memorio istoriche de' Monarchi Ottomani, édit. de 1578, p. 487. к'^>»-'щт*н'^'чщ^^'Г1^^'т"^^"7!!"^''^"
L'ESPAGNE DE CHARLES QUINT ET DE PHILIPPE II 57
bien souvent au nom des circonstances, nous dirions de la conjoncture ; se»
ministres, ses lieutenants, loin de l'Espagne, ne voient qu'un secteur de l'e
nsemble hispanique. Lui voit l'ensemble, il est cet ensemble auquelun Don Juan,
si romantiquement prisonnier de lui-même, de ce qu'il pense ou de ce qu'il
souffre ou de ce qu'il fait sur le moment, reste absolument aveugle. Rien de
plus explicable que l'attitude de Philippe à l'égard de Don Juan, vainqueur
de Tunis en 1573, ou de Don Juan ranimant la guerre des Pays-Bas en 1576...
Rien de plus explicable sur le plan hispanique. Ceci dit, sans vouloir plaider à
l'excès, sans tout ramener au général de ce qui a été, au moins en partie, att
itude d'homme à homme...
Mais à donner mon opinion, je brouille le débat et la ligne générale du livre.
Gregorio Maranon n'a pas cherché Philippe II, il Га rencontré ; historien
d'Antonio Pérez, il s'est heurté à lui, à sa force encombrante, multiple, redout
able, et il a lutté contre lui, puis s'est passionné pour cette lutte qui est deve
nue le cœur, le cœur noir de son entreprise.
Je suis bien d'accord avec notre auteur, trois affaires dominent la vie de
Philippe : celle de l'archevêque de Tolède, Carranza, qui a permis, nous dit-
il, de distinguer les bons des mauvais, — celle de Don Carlos, dont le récit
aussi objectif qu'il soit, ainsi dans la très honnête- mise au point de Ga-
chard, fait encore souffrir le lecteur, — celle d'Antonio Pérez enfin. Chacune
d'elie ouvre sur l'être mystérieux, entouré de silence, d'un cercle magique,
disait Ludwig Pfandl, que fut Philippe, des fenêtres qui nous permettent
de plonger en lui et de surprendre son âme. Encore aurait-il fallu, pour nous
satisfaire, ouvrir l'une après l'autre ces trois fenêtres... Gregorio Maraûon
n'ouvre que la dernière. Elle nous montre, ou nous donne l'illusion d'aper
cevoir le Philippe II de la vieillesse, au lendemain de cette année terrible —
1568 — l'année où meurt, à demi assassiné, Don Carlos, l'année où s'éteint
la reine Isabelle, cette enfant, cette Reine de la Paix, qui a été l'une des très
rares tendresses du Roi Prudent. Le Souverain que rencontre Antonio Pérez,
dirons-nous qu'il est vieilli avant l'âge, sans dents, le cheveu rare, la figure
ravagée ? Antonio Pérez a été comme la consolation de ce désespéré... La
ténébreuse affaire commencera dix ans plus tard pour occuper les vingt der
nières années d'un règne interminable. N'oublions pas que le Philippe II mis
en cause est celui de ces dernières années, de la conquête du Portugal à la
paix de Vervins, le Philippe II saisissant, émouvant aussi du portrait tra
gique de Pantoja de la Cruz.
Non certes, je ne suis pas convaincu par toutes les explications de Gre
gorio Maraûon sur le double ou triple jeu d'Antonio Pérez à l'égard de Don
Juan et d'Escovedo. Lui-même y croit-il ? Mais de son argumentation, à la
suite de l'examen loyal auquel il procède du manuscrit de la Haye et du texte
du procès de YEnquesta, qui sont les documents décisifs en l'occurrence, il
ressort que Philippe II a été le complice de son ministre dans l'assassinat
d'Escobedo. Il est bien difficile de dire dans quelle mesure il a été complice
dupé ou conscient... Mais complice assurément. Or il est non moins sûr que
cette complicité a bientôt pesé sur sa conscience. Peut-être dès l'arrivée entre
ses mains des papiers laissés par Don Juan à sa mort et qui prouvaient l'in-

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