L'essor des États-Unis et l'économie d'après guerre - article ; n°2 ; vol.1, pg 97-115

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1946 - Volume 1 - Numéro 2 - Pages 97-115
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mardi 1 janvier 1946
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Jean Gottmann
L'essor des États-Unis et l'économie d'après guerre
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année, N. 2, 1946. pp. 97-115.
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Gottmann Jean. L'essor des États-Unis et l'économie d'après guerre. In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 1e année,
N. 2, 1946. pp. 97-115.
doi : 10.3406/ahess.1946.3195
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1946_num_1_2_3195if"
ANNALES
ÉCONOMIES ■ SOCIÉTÉS - CIVILISATIONS
ETUDES
LESSOR DES ÉTATS-UNIS
ET L'ÉCONOMIE D'APRÈS GUERRE
guerre l'humanité. Chacun, dans Et ce aujourd'hui, voici lendemain qu'on s'en n'a du jamais plus va se dévastateur demandant si tranquillement des à quoi massacres parlé tient de le dirigés prochaine destin par âe
l'homme. Et voici que partout on appelle la révolution sociale (et pour
plusieurs son attrait n'est que IHnconnu) ; et voici déjà quelques cher
cheurs reprenant les fascinants calculs qui permettent l'évasion hors d'une
terre qui n'est plus à l'échelle humaine. Et cependant, conférences succè
dent aux conférences, retardant cette Conférence de la Paix, dont, pourt
ant, tout problème économique est prudemment exclu ..
Comment ne pas être confondu de tant d'incertitudes ? L'humanité
unifiée' se prépare-t-elle à de sensationnelles conquêtes, ou va-t-elle périr
de ses divisions internes ?
L'article qu'on m lire, par les précisions qu'il apporte, nous aide à
mieux comprendre cette crise contemporaine de si grande portée. Une voix
nous parle d'Amérique, une des plus autorisées peut-être à parler ici, étant
celle d'un Français professeur dans une grande Université des Etats-Unis,
et qui fut, par occasion, attaché à notre diplomatie.
Elle nous dit que, déjà, cette Amérique immense n'est plus à l'échelle
des Américains, que ceux-ci ont maintenant assez de puissance pour mettre
le monde à l'éahelle de l'Amérique. Elle nous dit, aussi et surtout, tout
ce qui s'opjwse à cette installation de la civilisation américaine' et qui peut
mettre en péril le monde.
annales (ire ann , ам-il-juin ig46, n° 2). 7 98 ANNALES
A-í-on assez répété que les crises capitalistes de surproduction condui
saient aux guerres impérialistes ? A-t-on assez répété, depuis Wilson, que la
paix du monde ne serait durable que par le sacrifice des nationalismes
économiques et de leurs barrières douanières ?
De 1919 à 1933, à peu près chaque année, une conférence s'ouvrit qui
décida les principes de larges accords économiques ; chaque fois, la confé
rence finit sans aboutir. A Londres, en 1933, M. Maisky, délégué d'U R.
S. S., pouvait conclure : « Pendant ces six dernières semaines, tout le tra
vail de ces nombreuses commissions et sous-commissions a été profondé
ment pénétré d'une seule préoccupation fondamentale, d'une seule aspira
tion : l'ajournement. . La seule leçon à en tirer est, semble-t-il, que les
contradictions qui déchirent le système capitaliste mondial sont aujour
d'hui arrivées au point où elles ne permettent même plus une conciliation
temporaire et toute superficielle... ». Cependant que le docteur ScJmcht,
aujourd'hui accusé à Nuremberg, tirait pour lui cette conclusion : « C'est
dans le système même qu'est l'erreur, et, donc, on ne saurait refuser à
un Etal souverain le droit de prendre toutes les mesures qu'il juge néces
saires pour la sauvegarde de ses intérêts vitaux. » ^
Aupurd'hui, une fois de plus, diplomates et hommes d'affaires sont au
pied du mur : Sisyphe va-t-il, cette fois, accrocher solidement son rocher
sur le haut du versant, ou bien révolution et guerre dévaleront-elles encore
la pente fatale pour écraser l'humanité ? C'est cette angoisse que l'article de
M. Gpttmann commence d'éclairer.
Ch. M.
La prépondérance des Etats-Unis dans l'économie internationale et>t
l'un des résultats essentiels de la dernière guerre. Il est peu de moments
dans l'Histoire, où une seule nation ait dominé d'aussi haut l'arène mond
iale. La recherche instinctive d'un précédent évoque l'image de Rome \
mais l'empire de Rome ne fut jamais vraiment universel ; comme tous les
grands empires de jadis, il s'érigea par une poussée politique qui dura
plusieurs siècles. La rapidité de l'essor américain et l'intégration de l'éc
onomie moderne de notre globe confèrent au rôle piésent des Etats-Unis le
caractère d'un phénomène original.
La grande conilagration de 1989-1945 remodela vite et puissamment
l'édifice économique du monde : avec une intensité et une durée \ariables,
elle ravagea la plus grande partie du Vieux Monde. Seul le Nouveau Monde,
isolé entre les deux grands océans, demeura à l'écart de l'immense effort
de destruction : par un effet d'équilibre nécessaire, il accomplit, au cours
de ces six années, une œuvre de création énorme. Les chiffres officiels,
désormais dévoilés, expriment a\ec éloquence le déplacement survenu du
centre de gravité économiqie du globe. De telles révolutions, observera-
t-on, ne se font jamais du jour au lendemain ; elles expriment seulement
l'aboutissement de longues évolutions, l'exposition à la lumière de
positions acquises par de patients efforts. Sans doute avions-nous trop
négligé la part réelle que les Etats-Unis occupaient dès avant 19З9 dans
l'économie internationale. L'Europe occidentale mesurait la puissance
économique au volume du commerce extérieur et aux exportations de
capitaux qui avaient été ses méthodes préférées d'expansion. D'autres
cependant avaient crû dont les voies étaient différentes. Il nous faut DES ETATS-UMS - 99 L'ESSOR
aujourd'hui reviser bien des valeurs et douter même de nos notions d'his
toire économique. La poussée américaine fut soudaine et d'une ampleur
inattendue pour les Américains eux-mràes : c'est en trois ans, en 19^?,
194З et 19V1, que, tout en appelant sous les drapeaux près du dixième de
leur population totale, les Etats-Unis ont développé un potentiel de product
ion, de transport et, partant, de consommation, qui dépasse dans bien
des domaines le potentiel du monde entier d'avant-guerre. « L'arsenal des
démocraties » ne fut pas une vaine formule. Mais, le déséquilibre avec le
reste du monde ayant été accusé par les destructions qui ravagèrent toutes
les autres grandes puissances, l'arsenal se trouva conduit par la force des
choses à assumer, au moment de la paix, le rôle de banquier du monde
avec une autorité que ne posséda jamais même la Grande-Bretagne.
La soudaineté de cet essor fut telle que les Etats-Unis acquirent ainsi
un rôle pour lequel ils ne s'étaient pas préparés et que, même, ils n'avaient
pas vraiment désiré. Mais il n'est pas donné de se dérober devant de
telles responsabilités. Après avoir été le grand outil de la victoire, l'arsenal
américain est devenu l'arbitre suprême de la reconstitution de l'économie
mondiale. De l'usage auquel il mettra se« ressources présentes dépend
largement la structure du monde de demain. Il importe donc de voir ce
que sont ces ressources, comment les envisage la nation américaine, et ce
qu'il peut s'ensuivre pour le monde extérieur.
La machine économique américaine était, certes, fort impressionnante
bien avant la guerre. Dans les années 1 920-1 g4o, les Etats-Unis furent le
plus gros consommateur de presque toutes les matières premières et
grandes déniées alimentaires parmi les Etats du monde ; ils étaient aussi,
pour un bon nombre de ces denrées, le plus gros producteur. Dans cer
tains cas les chiffres témoignaient d'une capacité d'absorption supérieure
à la moyenne d'une façon frappante Ainsi, les 1З0 millions d'Américains
consommaient les deux tiers de la production mondiale de pétrole, de
caoutchouc et de soie grège, 4o p. 100 de l'étain, 20 p. 100 de l'al
uminium, de la xayonne et du sucre. Les Etats-Unis comptaient un peu
plus de la moitié de tous les téléphones du monde et bien plus de la moitié
des automobiles. Mais les immenses ressources nationales étaient utilisées
surtout pour satisfaire les besoins du marché intérieur. Les Etats-Unis
n'étaient largement tributaires de l'étranger que pour un petit nombre
de produits, il est vrai essentiels à leur genre de vie, tels que le caout
chouc, l'étain, la soie. Pour payer ces importations, ils exportaient, mais
les experts n'estimaient qu'à un dixième environ du revenu national la
valeur globale des exportations. Les économistes s'efforçaient de démontrer
que les xnarchés extérieurs n'avaient qu'un intérêt très réduit pour les
producteurs américains. Le plus gros organisme économique du monde
vivait donc dans un système semi-clos. Les investissements de capitaux à
l'étranger n'étaient pas seulement, dans leur ensemble, inférieurs aux
capitaux investis au dehors par l'Angleterre ou la France, mais leur revenu
ne représentait guère qu'une faible part de la masse najionale.
Tout ne tournait pas rond, pourtant, dans l'économie américaine.
Depuis la crise de 1929 jusqu'à la guerre, la production demeura pour la
plupart des produits, bruts ou manufacturés, au-dessous des chiffres de
l'époque de prospérité. Les scieries semblaient résignées à ne travailler
qu'à 3o ou 4o p. 100 de leur capacité. L'industrie des machines-outils se 100 ANNALES
contentait de rendements moindres. Le suréquipement était quasi général.
Le Gouvernement avai,t renoncé aux espérances de Г Agricultural Adjust
ment Act pour Téduire au niveau de la consommation la production
agricole. On stodkait ou liquidait les excédents comme l'on pouvait. Depuis
19З0, le chômage chronique affectait plusieurs millions d'indhidus. Et
pourtant théoriciens comme praticiens du commerce répugnaient à
une expansion du commerce extérieur . l'Amérique produisait en général
cher, car les salaires et le coût de la vie y étaient bien plus éle\és que
dans les autres grands pays industriels. On préférait résorber les excé
dents à l'intérieur plutôt que les exporter à perte, ce qui aurait mécont
enté l'opinion publique. De plus, l'opinion américaine, alors de tendance
fort isolationniste, craignait qu'une expansion commerciale n'entraînât
vers des complications politiques à l'extérieur, dont elle ne voulait pas.
Ce désir de repliement sur soi-même apparaissait avec netteté dans le
rôle assez modeste que les Etats-Unis jouaient dans le domaine des trans
ports. S'ils en avaient développé chez eux un réseau modèle et peut-être
excessif, ils avaient peu pensé au monde extérieur, si ce n'est pour exporter
des automobiles et organiser un réseau de lignes maritimes, aériennes et
télégraphiques \ers l'Amérique latine. La marine marchande américaine,
avec environ onze millions de tonnes, ne représentait guère qu'un sixième
du tonnage à îlot dans le monde et était constituée essentiellement de
vapeurs d'âse avancé, avec 760 000 tonnes seulement de navires à moteurs
en 19З8 ^ autant que la Suède et l'Italie, mais bien moins que la Grande-
Bretagne, le Japon, l'Allemagne, les Pays-Bas et la Norvège). Aucun de ses
transatlantiques ne dépassait 3o 000 tonneaux ni ne prétendait au ruban
bleu Dans le ciel, il est vrai, les clippers avaient commencé ipeu a\ant la
guerre à survoler les océans ; mais ce n'était là qu'un tourisme de luxe,
disposant d'un très petit nombre d'appareils.
Dès le début des hostilités on Europe, les Alliés s'adressèrent aux
Etats-Unis pour des fournitures très diverses. Certaines industries améri
caines commencèrent alors d'accroître leur production. Mais ce progrès fut
1res réduit. Les commandes alliées en Amérique étaient limitées par des
considérations monétaires comme par des soucis de politique nationale, et
par la sous-estimation de la puissance allemande. Après juin 1940, les
commandes britanniques se développèrent, ainsi que les achats de l'Amé
rique latine et de l'Extrême-Orient, coupés de l'Europe. Mais les grandes
décisions ne furent prises et l'élan réel donné qu'après l'entrée en guerre
I des Etats-Unis eux-mêmes en décembre i&4i. C'est alors seulement que la
tâche de l'arsenal des démocraties prit son ampleur véritable. Ayant à,
constituer et équiper ses propres forces armées, à ravitailler ses Alliés, à
menei la guerre sur tous les continents et tous les océans du globe, les
Etats-Unis donnèrent leur pleine mesure. Il serait trop long d'étudier dans
le détail ce que fut leur effort d'armement : les annuaires statistiques le
diront avec plus d'éloquence qu'aucune autre prose. Mais il importe l'issue' d'esquisser les résultats acquis à du conflit.
Les Etats-Unis avaient dû rationner leur propre population. Le ratio
nnement le plus dur porta sur les moyens de communications : auto
mobiles, pneumatiques, essence, même sur les transports par rail. En
même temps, la production fut poussée dans tous les domaines. Un grand
nombre d'industries inexistantes avant 1941 furent créées et développées
sur une échelle à laquelle on n'avait pas osé penser ailleurs. La conquête
japonaise en Extrême-Orient avait, en effet, tari les sources d'approvision- DES ETATS-UNIS 101 L'ESSOR
nement en caoutchouc naturel, en soie grège, et, quoique dans une
moindre mesure, en étain et en tungstène. Par suite des besoins dévorants
des transports militaires sur mer, on dut réduire à la portion congrue
toutes les importations dans la mesure du possible. De 19^2 à 194З, les
Etats-Lnis vécurent la plus extraordinaire expérience d'autarcie que l'on
connaisse. Ils la traversèrent sans beaucoup en souffrir dans leur ravitaill
ement. Ce miracle s'explique facilement : l'agriculture traversa, jusqu'en
1944, "ne période de conditions météorologiqTies très favorables ; l'indust
rie mit en œuvre quasi automatiquement tout l'équipement jusqu'alors
excédentaire. La merveilleuse tradition de mécanisation et de production
en masse et en •■érie liouva dans tous les domaines un champ d'applica
tion immédiat. Les aciéries passèrent d'une production de 4o à près de
100 millions de tonnes d'acier. Mais les pi ogres les plus étonnants furent
acquis dans le domaine des industries nouvelles nécessaires à la guerre
des distances : au printemps de 19145, les Etats-Unis avaient un potentiel
de production de caoutchouc synthétique d'environ un million de tonnes
par an, soit l'équivalent de la pioduction mondiale de cacAitchouc naturel
avant la guérie , leur potentiel de production d'aluminium-métal atteignait
également le million de tonnes, soit le double de la production mondiale
en 19З7. \u cours de l'année 1944, les chantiers navals améiicains lancèrent
16 millions de tonneaux de bâtiments marchands neufs (abstraction faite
des vaisseaux de guerre), et les usines d'aviation construishent près de
100.000 avions (alors que 4oo appareils suffisaient à tous les besoins des
lignes commerciales américaines en 1940). \ ,1a fin de la guerre, les trois
cinquièmes du tonnage à flot dans le monde battaient pavillon américain
(près de 5o millions de tonneaux), et le réseau de navigation aérienne
américain, régnant dans tous les ciels, était le seul à envelopper le globe
dans ses mailles seirées. Il ne s'agissait plus de transporter par air des
passagers de luxe : au début de 1945, toute une агтце, avec armes et
bagages, y compris les mulets, avait franchi^ l'Himalaya par avion, passant
de l'Inde à la Chine centrale.
Ainsi, a'u lendemain de la guerre, les Etats-Unis se trouvent à la tête
d une machine de production monstrueuse, d'une flotte marchande mari
time et aérienne comme aucun pays n'en posséda jamais, en face d'un
monde ravagé et diminué dans tous les domaines, financièrement ruiné,
cherchant avec angoisse à reprendre une assiette, ne fût-ce que provisoire,
mais qui permette aux moteurs économiques d'embrayer à nouveau.
Panser les plaies encore ouvertes qui parsèment la planète, aider les
peuples blessés à se remettre debout, reciéer une organisation mondiale
qui satisfasse aux besoins de chacun et même mieux qu'avant la guerre :
ce sont là des soucis très vivants dans la nation américaine. La mobilisa
tion de leurs hommes et de leurs ressources a créé aux Etats-Unis un grand
élan de solidarité humaine, qu'il ne seiait ni juste ni opportun de méconn
aître. Alais du sentiment diffus dans la masse aux mesuies praliques des
organismes officiels, le chemin est long et «emé d'embûches Pleinement
victorieux sur tous les fronts, avant affirmé sa puissance d'une manière
éclatante, If peuple américain en vient, malgré et peut-être л cause de sa
position privilégiée dans l'économie mondiale, à passer par de véritables
angoisses. C'est que, pour lui, la situation présente recèle des difficultés et
des alternatives fort désagréables à 6on goût. On ne concevra ce malen- 102 ANiNALES
tendu proíond entre les Etats-Unis et le monde extérieur, qu'en se pen
chant sur la crise intime que recou\re de sa splendeur l'essor extraordinaire
de la machine économique.
On a dit maintes fois que le lendemain de la première guerre mondiale
a\ait signifié, pour les Etats-Unis, la fin de l'époque d'économie coloniale.
Mais elle n'avait раь encore signiiié la fin d'une économie d'expansion.
S'il ne restait plus, sur le territoire de l'Union, <1e pavs à découvrir,
coloniseï, mettre en valeur, il restait des ressouices à prospecter et a
développer, il restait une population en rapide croissance, donc un marché
en expansion ; il restait encore des équipements à créer, des populations
à niveau de vie trop bas à élever dans l'é( belle économique, c'est-à-dire en
consommation Le Président Fi anilin D. Roosevelt, arrivant à la Maison-
Blanthe au piie moment de la grande dépression économique qui s'ouvrit
en 1929, sut remonter le courant en insufflant à un peuple qui commençait
à ddutei de lui-même et de son sWèrne, un nouvel optimisme dans une
nouvelle expansion économique. Pour détient hei cette icpiise, il ne regarda
pas à la dépense, c'est-à-dire aux dettes de l'Etat. C'est à cette largeur de
vues et à cette loi dans l'avenir qu'il dut, sans doute, la populaiité qui le
maintint à la tête de son pa\s jusqu à sa mort, plus longtemps qu'aucun
autre homme d'Etat. Il ne suffit pas de dire que l'Amérique a le culte
du progiès matériel et des chiffies croissants : il faut encoie voir que,
sans cette foi, un svstème économique ne peut se maintenir en suréquipe
ment chronique, une civilisation ne peut se fonder sur un gaspillage svsté-
matique des biens de consommation comme de pioduction Ce gaspfllage,
par moments effiéné, épouvante et rebute l'Européen économe, mais fait
que les Etats-Unis ont pu doublei en quelques mois leur 'production
d'acier, que les aciéries ont eu à leur disposition les millions de tonnes
de ipriailles des « cimetières » d'automobiles et de machines diverses, que
les Etats-Unis ont disposé, après Pearl Haibour, d'énormes stocks de tous
genres pour leurs besoins civils comme militaires.
La victoire alliée apparaît ainsi comme paitieiïement due à la foi des
Américains dans le gaspillage. La guerre a porfé elle-même ce gaspillage
à un niveau si élevé que l'industrie américaine s'en trouve encore tout
•étourdie. Dans l'immédiat apiès-guerie, la demande est encore énorme
sur le marché intérieur, privé pendant des années de tant de produits que
l'on était habitué a gaspiller, des maisons aux chairues, comme sur le
marché extérieui, qui s'étend au monde entier, dévasté ou au moins
rationné Mais plus tard n L'énorme potentiel de l'offre américaine ne se
trouvera-t-il ipa*> devant une demande décroissante, de plus en plus satis
faite par les industries locales "> L'idée seule d'une stabilisation de la
demande à l'intérieur de ses frontières angoiss-e l'Américain ; bien plus
encore répugnë-t-il 5. la simple idée que son équipement lui permettrait
d'approvisionner en produits industriels le monde entier, mais que le
monde n'en voudrait pas Le spectre de la surproduction reparaît à
l'hoii/on, annonçant peut-être un désastre économique comme la dépres
sion de 1929-19ЗЗ, et des di7aincs de millions de chômeuis pour de longues
années. Chaque \meiicain ••ent sa sécurité personnelle directement
menacée Le salarié se renfrogne Le patron éprouve une anxiété semblable
à l'idée des secousses sociales que pourrait provoquer une telle cris'e
économique avec des millions d'hommes jetés à la rue
La situation oblige donc les Vrnéricains à ^'chercher, plus activement
que jamais, des débouchés accrus, pour leur économie en constante expan- L'ESSOR DES ETATS-UNIS 103
sion Pour leur épargner, cette fois, щ chômage monstre, avec tous les
troubles sociaux et politiques qui en résultent, il faudrait dans de nom
breux domaines une expansion considérable et rapide de la demande.
Certains voudraient trouver la solution dans une inflation de la consom
mation nationale. On pourrait sans doute élever considérablement le niveau
de vie moyen de la. masse américaine : la grande majorité de la population
n'a pas encore accès aux produits de bonne qualité, à ce luxe quotidien
du décor dans lequel vivent aux Etats-Unis les classes aisées, et qui fait la
réputation du genre de vie américain dans le monde. Sans doute la guerre,
en élevant les salaires et liquidant le chômage, a-t-elle, pendant trois ans,
clevó le niveau de vie. Mais cette amélioration n'a pas (pénétré partout, en
particulier dans les régions rurales. De plus, trois ans ne créent pas encore
des habitudes, et la rareté de bien des produits de large consommation,
pendant la mobilisation des industries, a encore limité l'éducation réelle
des masses enrichies. Et puis cette prospérité factice, due à des dépenses
quasi illimitées de l'Etat fédéral, \ a-t-elle se maintenir ? On a tout lieu
d'en douter : le budget fédéral se contracte rapidement ; en mars 1946. on
est tout surpris de ne compter aux Etats-Unis qu'environ 3 millions de
chômeurs. Ce chiffre signifie pourtant bien plus de 3 millions de consom
mateurs dont les dépenses sont réduites au plus strict indispensable
II ne faut pas oublier que, dans ce pays du gaspillage et de l 'opt
imisme, le confort matériel n'était d'une façon permanente à la portée que
d'une minorité. Les registres des Contributions directes indiquaient, en
1940, que le revenu annuel moyen d'un individu aux Etats-Unis n'était
que de 070 dollars. Le minimum géographique se trouvait être l'Etat de
Mississipi. le plus rural du Sud, avec un revenu per capita de 202 dollars
seulement, alors que le maximum était enregistré dans l'Etat de Delaware
avec S96 dollars. Mais, aux prix de ig4o, un individu désireux de vivre quelque confort, même modeste, avait besoin d'un revenu net d'au
moins 1200 dollars. En iç>44, le revenu moven per capita avait presque
doublé pour l'ensemble du pays, et s'élevait à 1117 dollars. New York
devenait l'Etat le plus riche, avec une moyenne per capita de i5ig dollars
en 1944. Mais ics prix s'étaient élevés sensiblement eux aussi, même s'ils
n'avaient pas doublé. Surtout la prospérité de 1944 n'allait pas durer : ce
lut, par exemple, une année sans chômage. Il y a donc encore beaucoup à
faire à l'intérieur du pavs même, pour développer sa consommation et
amener une masse toujours croissante d'habitant* à vivre de mieux en
mieux. Mais, qui payera pour toutes ces dépenses ? Dès le lendemain de la
reddition japonaise, le Gouvernement américain, par télégramme, annula
-ou abrégea les innombrables commandes qui faisaient tournet si rond la
machine économique. Et, déjà bien avant août 1945, un bon nombre
d 'usines avaient fermé ou réduit leur production, car, depuis la pointe
atteinte en ig4'i, la courbe des commandes militaires descendait. Verra-
t-on l'Etat américain *e mettre à financer maintenant l'équipement du
confort des masses dans la paix, comme il finança l'armement de la nation
et de ses alliés dans la guerre э Après avoir été tenu à un certain ratio
nnement pendant la guerre, легга-t-on l'Américain terou par des règlements
officiels de consommer et d'user un minimum, qui sera assez élevé, de
toutes sortes de produits ° Verra-ton apparaître un stylo du matin et un
autre stylo d'après-midi, ou interdire les machines л écrire portatives afin
d'obliger les hôteliers à mettre dans chaque chambre d'hôtel, déjà'pourvue
d'un»4 Bible, une grosse machine à écrire silencieuse ? L'imagination peut 104 ANNALES
»e donner libre cours pour inventorier une telle к inflation contrôlée » de
la consommation ; il serait difficile d'imaginer que l'on évite ainsi Fiafla-
tion monétaire, et encore plus difficile les sévères législateurs
américains discuter de telles perspectives Les effoits du New Deal, eh
19ЗЗ-19.З6, pour accroître la capacité d'achat de la masse américaine, ont
aujourd'hui fort mauvaise presse à Washington. Les industriels en quête de
débouchés devront éduquer peu à peu la masse américaine à consommer
plus et mieux. Cette éducation ne sera sans doute pas si difficile, mais
elle ne résoudra pas le problème immédiat des débouchés qui maintien
dront les usines en marche et les salaires à leur niveau présent. L'âpreté
do la discussion actuelle entre salariat et patronat et les grèves qui en
résultent témoignent de l'anxiété profonde de la nation américaine quant
à l'avenir.
Si le marché intérieur n'offre pas de solution satisfaisante, il reste J
se tourner vers les marchés extérieurs. C'est là un champ d'action sans
doute déjà exploré par les industriels et négociants américains ; les
produits américains dominaient sur. le marché international de l'auto
mobile, des machines à écrire et à calculer, des stylographes, pour ne citer
que quelques spécialités célèbres, mais aussi de nombreuses matières
premières (produits pétroliers, coton, cuivre, etc.). Seulement, cette spécia
lisation ne saurait plus satisfaire les pians d'expoitation américains de
demain. Les Etats-Unis n'ont-ils pas ravitaillé en mille produits divers,
bruts et finis, plus de la moitié du monde pendant les années de guerre ?
Mais l'Américain est trop réaliste pour se faire des illusions sur la possi
bilité de durée d'une telle situation. D'ailleurs, la situation actuelle le
lui expliquerait, s'il le fallait : tous les pa>s du monde voudraient pouvoir
importer aujourd'hui des Etats-Unis mille choses nombreuses et variées.
Mais, le système du « pr<4 et bail » ne fonctionnant plus, bien peu de
pavs peuvent payer comptant leurs achats. Ceux-là mêmes qui achètent ne
le font qu'avec une certaine parcimonie, n'entendant pas épuiser d'un
seul coup leurs ressources en dollars. De là, des demandes de crédits ou
d'emprunts qui permettraient aux pays dévastés ou affamés de mieux
s'approvisionner, de se rééquiper et souvent de se reconstruire ; l'Etat
américain se trouve donc un peu réduit à ce dilemme : financer avec
l'argent du contribuable américain soit un gaspillage accru de biens divers
à l'intérieur des Etats-Unis, soit le ravitaillement du monde extérieur, en
accordant des crédits qui, d'une manière ou de l'autre, constitueront des
sTibsides à l'exportation.
Ces solutions répugnent toutes deux, au premier abord, aux hommes
d'Etat comme à l'opinion publique américaine : pourquoi l'honnête
travailleur ou bourgeois de Saint-Louis ou de Dallas accepterait-il de
contribuer de sa poche à l'amélioration du soit, soit de concitoyens
malchanceux, qui n'ont pas su se faire une meilleure situation, soit
d'étrangers dispersés dans le monde, qui n'ont pas siu, eux non plus, se
procurer des dollars э Elevé dans un monde clos, convaincu dan6; le fond
de l'âme que le monde intéressant s'arrête aux rivages de l'Vméiique du
>ord, l'Améiicain moyen répugne aux deux II admettra qxi'on lui demande
la charité, et il la fera, alors, souvent généreusement, mais il se soulèvera
contre une loi qui lui imposerait de tels devoirs II n'a pas, et cela seiait
tout aussi vrai de la moyenne de toute opinion publique dans n'impoite
quel pays, la formation économique nécessaire à l'intelligence de la situa-
*tion. Il lui serait difficile de voir que, faute de consentir à de telles contri
butions, il risque foi^ de compromettre l'avenir dp son propre revenu. DES ETVTS-IMS 105 LESSOR
Si le Gouvernement américain' he peut s'engager sur la voie des
subsides permanents et généreux aux consommateurs, soit nationaux, soit
étrangers, dont les achats pourraient épargner aux Etats-Unis la crise
redoutée de surproduction et de chômage massif, du moins le Gouverne
ment peut-il s'attacher à encourager par sa politique la croissance de la
consommation. Il résulte de cette situation que, non seulement le peuple
et le Gouvernement américain1* sont fort anxieux du lendemain, mais
encore que le besoin de développer leurs débouchés au dehors devient l'un
des principes moteairs de leur politique.
Il serait difficile de préciser les besoins d'exportation américains, mais
il suffit, pour en apprécier l'ampleur, de considérer les chiffres globaux
du commerce extérieur : en igSg, les Etats-Unis avaient exporté pour
3 177 millions de dollars et importé pour 2 З18 millions ; en ig44, tout en
important pour 3 911 millions de dollars, ils avaient exporté pour i4 206
millions ' II n'est pas de statistique plus éloquente ; elle montre non,
seulement l'essor de la production, mais encore les progrès de l'autarcie ;
car la croissance des importations devant subvenir à la production est hors
de proportion avf*c la croissance des exportations. En fait, étant donné le
contrôle des prix et des salaires à l'intérieur du pav/s pendant la guerre,
beaucoup plus strict que dans la plupart des pays étrangers, la croissance
réelle en volume des importations fut encore moindre que ces chiffres ne
peuvent le faire cioiie. Enfin, les exportations de ig44 consistaient, pour
les quatre cinquièmes environ, en produits manufacturés ; nous sommes
loin de l'Amérique exportatrice de bruts. Cetix-ci dominent, au
contraire, dans les importations.
En somme, les Etats-Unis envisageraient l'avenir avec une pleine
confiance s'ils pouvaient compter exporter pour au moins 8 à 10 milliards
de dollars chaque année. Que l'on compare ce rhiffre à celui des emprunts
sollicités- par la Grande-Bretagne et la France, qui ne sont, certes, pas
susceptibles de se répéter annuellement * on conçoit ainsi l'ampleur du
déficit latent des besoins d'exportation américains. Il s'agit bien d'un
<( des besoins » et non d'un déficit de la balance commerciale :
celle-ci est désespérément favorable. Pour la première fois de leur histoiie,
les Etats-Unis épi oment des regrets de ce que leur balance est favorable :
signe certain de leur richesse et du fait que le reste du monde est trop
pauvre pour leur acheter Le déficit de la balance commerciale était
chronique, en France, avant la deanièie guerre : il se trouvait pourtant
des gens pour s'en plaindre amèrement ; on ne saurait donc s'étorîner que
la seule idée de voir un déficit s'inscrire dans leurs comptes, même s'il
n'était qu'apparent, épouvante le commun des mortels aux Etats-Unis
Les hommes d'Etat et les maîtres de la pensée économique du pa>s
ont cependant fort bien compris le problème II est frappant de voir la
tendance adoptée par les organes qui forment l'opinion publique des
milieux d'affaires. La revue Fortune, l'un des plus puissants parmi ces
organes, consacrant son numéro de novembie ig45 au commerce extérieur,
insistait surtout dans ses éditoriaux sur la nécessité de développer les
importations « Importez et prospérez » était le titre de l'éditorial félicitant
le Département du Commerce d'avoir proposé d'importer, à l'avenir, pins
de 6 milliards de marchandises par an, soit près du triple, du chiffre
d'avant-guerre. Dans ce pavs, qui fut depuis un demi-siècle l'un des plus

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