L'État macédonien antique : un nouveau visage - article ; n°1 ; vol.141, pg 7-25

De
Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1997 - Volume 141 - Numéro 1 - Pages 7-25
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Monsieur Miltiade Hatzopoulos
L'État macédonien antique : un nouveau visage
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 1, 1997. pp. 7-25.
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Hatzopoulos Miltiade. L'État macédonien antique : un nouveau visage. In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, 141e année, N. 1, 1997. pp. 7-25.
doi : 10.3406/crai.1997.15696
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1997_num_141_1_15696COMMUNICATION
L'ÉTAT MACÉDONIEN ANTIQUE : UN NOUVEAU VISAGE,
PAR M. MILTIADE HATZOPOULOS
Introduction
A l'aube de notre temps, le souvenir d'Alexandre le Grand res
tait toujours vivant, malgré les deux mille ans qui s'étaient écoulés
depuis la mort du grand conquérant. On ne peut en dire autant, ni
de la terre qui l'avait vu naître, ni du peuple qui lui avait fourni
l'instrument incomparable de ses victoires1. Ainsi, si l'on conserv
ait une idée approximative de la position géographique de la
Macédoine antique (fig. 1), était-on incapable d'en tracer les fron
tières exactes ou encore d'y situer correctement la plupart de ses
villes2 ; et l'on se trompait même sur l'emplacement de la plus
ancienne capitale du royaume3. Quant au peuple macédonien, on
ignorait presque tout de ses origines, de sa langue, de ses institu
tions. Dans ces conditions, il était inévitable que l'imagination des
savants, qu'excitait la personnalité fascinante d'Alexandre, se don
nât libre cours pour combler les lacunes d'une documentation li
ttéraire défaillante et d'une recherche archéologique encore
inexistante. Hommes de leur temps et de leurs patries respectives,
les historiens s'inspirèrent alors de leurs expériences nationales et
puisèrent abondamment dans les courants idéologiques du
moment4. A une époque où la Macédoine devait encore rester,
1. Sur la redécouverte de la Macédoine, voir E. N. Borza, « The History and Archaeology
of Macedonia : Retrospect and Prospect », dans Macedonia and Greece in Late Classical and
EarlyHellenistic Times (Studies in the History of Art, 10), Washington D. C, 1982, p. 17-30;
M. B. Hatzopoulos, « A Centuiy and a Lustrum of Macedonian Studies », TheAncient World 4,
1981, p. 91-108, et Id., « La redécouverte de la Macédoine », dans La Macédoine de Philippe II
à la conquête romaine, ouvrage collectif sous la direction de R. Ginouvès, Paris, 1993, p. 14-15.
2. Sur le problème des frontières de la Macédoine proprement dite (par opposition aux
possessions des rois macédoniens ou de la province romaine du même nom), voir M. B.
Hatzopoulos, « Les limites de la Macédoine antique », npaxnxà rfjç 'Axaôïftiiaç 'A9r)vâfv,
1995, p. 164-177 (en grec, avec un résumé en français).
3. Sur la localisation d'Aigéai, voir en dernier lieu M. B. Hatzopoulos, « Aigéai : la loca
lisation de la première capitale macédonienne », REG 109, 1996, p. 264-269.
4. Sur ce qui suit, outre les travaux signalés à la n. 1, voir E. Badian, « Some Récent
Interprétations of Alexander », dans Alexandre le Grand: image et réalité (Entretiens de la
Fondation Hardt, 22), Genève, 1976, p. 279-311. CapeNymphalon
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Frc. 1. — Carte de la Macédoine antique. l'état macédonien antique 9
pendant près d'un siècle, presque inaccessible sous le joug otto
man, J. G. Droysen pouvait y reconnaître un avatar de la Prusse
contemporaine, dont la mission était d'unifier le peuple allemand,
comme jadis les rois macédoniens avaient unifié les cités grecques
sous leur pouvoir. Même à la veille de la libération du pays, il était
encore loisible à W.W. Tarn d'interpréter l'histoire de la Macé
doine antique et de ses rois en fonction de ses expériences histo
riques de gentilhomme écossais.
Le poids de l'idéologie dans les études sur Alexandre le Grand
et, par extension, sur la Macédoine antique en général fut tel, qu'il
résista pendant longtemps, qu'il résiste encore aujourd'hui, à sa
remise en cause par les résultats d'une exploration toujours plus
intense. Ainsi, en Allemagne, dans le climat idéologiquement
chargé de l'entre -deux- guerres, Alexandre le Grand troqua ses
attributs d'empereur allemand pour les traits d'un fûhrer natio
nal-socialiste et, pour la reconstitution de l'image de la Macédoine
antique, les renvois au passé homérique tendirent à s'effacer
devant les références à la féodalité occidentale et à la préhistoire
« indo- germanique ». Le naufrage ignominieux du IIIe Reich et la
montée d'autres totalitarismes ne laissèrent pas indemnes
Alexandre et ses Macédoniens. Sous l'empire des traumatismes
subis, leurs victimes effectives ou potentielles, intégrant et en
même temps renversant l'idéologie de leurs ennemis, firent
d'Alexandre le prototype d'un Hitler ou d'un Staline, assimilant le
procès de Philotas aux procès de Moscou et le meurtre de Kleitos
à la nuit des longs couteaux5.
Depuis la fin de la guerre, dans le domaine institutionnel plus
particulièrement, le débat scientifique prolonge en grande partie
l'affrontement entre la vision longtemps orthodoxe, élaborée par
une série de savants allemands, d'une primitive royauté démocrat
ique d'origine homérique, voire « indo-germanique »6, et la thèse
révisionniste, qui se dit elle-même « minimaliste », d'un absolu
tisme tempéré par l'assassinat7. Les tenants de cette dernière, qui
5. En fait, l'interprétation historique d'Alexandre le Grand et de ses Macédoniens par
E. Badian, dans les nombreux articles qu'il leur a consacrés, n'est que l'image inversée, le
négatif, de leur admiration par des historiens allemands depuis J. G. Droysen jusqu'à F.
Schachermeyr. Cf. M. B. Hatzopoulos, « State and Government in Classical and Hellenistic
Greece », dans Unityand Units ofAntiquity, Athènes, 1994, p. 161-162.
6. Cette vision avait trouvé son expression achevée dans la monographie de E Granier,
Die Makedonische Heeresversammlung, Munich, 1931.
7. Cf. E. N. Borza, In theShadow of Olympus, Princeton, New Jersey, 19922, p. 231-236, et
Id., « The Macedonian Imprint », dans Hellenistic History an Culture, Berkeley/Los
Angeles/ Oxford, 1992, p. 23-35. Pour une bibliographie plus récente, voir M. B. Hatzopoul
os, Macedonian Institutions under the Kings a Historical and Epigraphic Study t'MEAETH-
MATA, 22;. Athènes, 1996, p. 37-42. 10 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
ne reconnaissent dans la vie publique en Macédoine qu'une seule
loi, celle de la jungle8, assimilent aux défenseurs de l'ancienne
orthodoxie, afin de mieux les condamner, une école d'historiens,
pour la plupart français, dont le maître fut A. Aymard, auteur de
plusieurs contributions aussi originales que nuancées sur les ins
titutions macédoniennes9.
La thèse « orthodoxe » aussi bien que la thèse « révisionniste »
avaient, pour l'essentiel, été l'œuvre de savants attachés à l'étude
d'Alexandre et, par extension, de ses prédécesseurs téménides et,
plus généralement, de la Macédoine classique, voire archaïque,
périodes pour lesquelles la documentation littéraire était pauvre
et la documentation archéologique quasiment nulle. A. Aymard,
en revanche, était un historien de l'époque hellénistique. Cette
période de l'histoire macédonienne, même si elle n'était pas plus
riche en sources littéraires, et à peine moins pauvre en trouvailles
provenant de l'exploration de la Macédoine même, offrait déjà une
documentation archéologique beaucoup plus généreuse concer
nant les Macédoniens dans le reste de la Grèce et, surtout, une
masse de documents provenant des royaumes macédoniens issus
des conquêtes d'Alexandre. Mais, alors que la plupart des ouvrages
consacrés à la période hellénistique englobaient la Macédoine
dans leur examen du phénomène monarchique et, au besoin,
comblaient les lacunes documentaires sur ce pays, en y étendant la
portée des données recueillies dans les autres royaumes dont le
régime absolutiste ne faisait pas de doute10, l'originalité d'A.
Aymard fut qu'il reprit avec bonheur, la distinction prônée jadis
par E. Bikerman entre les monarchies « personnelles » d'Orient et
la monarchie « nationale » de la Macédoine11, et l'étaya de façon
systématique, rattachant les institutions de cette dernière aux ins
titutions des autres ethnè grecs, qui avaient fait l'objet de ses
études 12.
Un demi-siècle plus tard les perspectives ouvertes par A. Aymard
sont toujours aussi fécondes, alors que la voie « révisionniste » a
conduit dans une impasse et, si elle continue à avoir cours, surtout
8. Cf. les remarques pénétrantes de S. M. Burstein, commentant la réponse de E. N.
Borza, op. cit. (n. 7), p. 36-37.
9. Voir en particulier, A. Aymard, Études d'histoire ancienne, Paris, 1967, p. 100-122, 143-
163 et 230-239.
10. Il a fallu attendre le manuel universitaire de P. Cabanes, Le monde hellénistique de la
mort d'Alexandre à la pair d'Apamée, Paris, 1995, pour voir la Macédoine figurer à côté de
l'Épire dans le chapitre consacré à la Grèce des ethnè.
11. E. Bikerman, Institutions des Séleucides, Paris, 1938, p. 6-7.
12. Voir sa grande monographie : Les assemblées de la confédération achaienne, Bordeaux,
1938. l'état macédonien antique 11
Outre -Atlantique, c'est que la « révision » s'est entre temps érigée
en nouvelle orthodoxie dont on n'ose pas défier les prestigieux
prophètes. Bien mieux, leurs jeunes disciples trouvent plus facile
— et moins périlleux — d'attaquer le « fantoche »13 de l'ancienne
orthodoxie que d'approfondir les écrits d'un auteur subtil, rédigés
dans une langue que l'on ne pratique pas volontiers dans le Nou
veau Monde. A ce propos, le verdict de L. Robert, dans le dernier
Bulletin épigraphique qu'il a rédigé peu avant sa disparition, reste
sans appel : « En définitive l'alternative posée par A. Aymard :
monarchie nationale et monarchie personnelle tient bon devant
les attaques ; un certain nombre des critiques paraissent à la fois
sophistiquées et chicanières, peu réalistes et partant d'options
préconçues. »14 Cette longue et souvent âpre controverse entre
partisans du caractère consensuel et adeptes de la nature fonda
mentalement despotique de l'État macédonien pourrait faire
oublier que sur un point presque tout le monde était d'accord15.
Le débat ne pouvait concerner que le roi dans ses rapports avec
l'assemblée macédonienne, dont le rôle était exalté ou minimisé,
quand son existence n'était pas purement et simplement niée. Ni
partisans ni adversaires du « constitutionalisme » macédonien
n'envisageaient la possibilité que les droits de Yethnos
pourraient s'exercer sur un autre terrain que l'institution primit
ive de l'assemblée de l'armée ou, à la rigueur, du peuple. C'était là
un corollaire de la vision primitiviste de la Macédoine unanime
ment embrassée, que ce primitivisme prît les traits de l'originelle
démocratie indo- germanique ou du brutal despotisme des
peuples barbares d'Orient.
La Macédoine, terre de cités
Mais entre temps les découvertes archéologiques et en particul
ier épigraphiques esquissaient une autre image, infligeant un
démenti catégorique à la vision traditionnelle de la Macédoine, si
clairement formulée par U. von Wilamowitz-Moellendorff, pour
qui les cités « etwas Unmakedonisches sind »16, ou plus récemment
13. Le terme (« straw man >) est de S. M. Burstein, dans son commentaire signalé à la
n.8.
14. Bulletin épigraphique 241, 1984.
15. Avec l'exception notable de F. Papazoglou, « Sur l'organisation de la Macédoine sous
les Antigonides », dans Ancient Macedonia, III, Thessalonique, 1983, p. 195-210, et Id., Les
villes de Macédoine à l'époque romaine iBCH, Supplément XIV), Athènes, 1988, p. 44-51.
16. U. Von Wilamowitz-MoellendorÇ Staat und Gesellscha.fi der Griechen, Berlin, 19232,
p. 154. COMPTES RENDUS DE L' ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 12
par F. Schachermeyr1' et A. Heuss18, selon lesquels la polis resta
toujours entièrement étrangère aux Macédoniens, alors que l'État
macédonien fut fondamentalement « stadtfeindlich », « ein Feudal-
staat », comme écrivait encore en 1985 H. Bengtson19, opinions la
rgement partagées, voire citées avec approbation dans des œuvres
publiées encore de nos jours20. En fait, une étude récente entre
prise par notre Centre pour le compte du Copenhagen Polis Centre
a établi que la Basse-Macédoine sans la Chalcidique et la Macé
doine orientale, autrement dit le berceau originel de la puissance
macédonienne, comptait déjà avant la fin de l'époque classique
une trentaine de cités, chiffre comparable à celui d'une région
aussi anciennement et densément urbanisée que la Béotie.
En même temps, le travail des archéologues arrache petit à petit
d'un oubli séculaire les murailles, les théâtres, les gymnases, les
sanctuaires et les portiques de Dion, d'Aloros, d'Aigéai, de Béroia,
de Miéza, d'Édessa, de Pella ou de Kalindoia, villes dont le nom
arrive souvent pour la première fois aux oreilles du public savant21.
Mais il y a plus. Les fouilles récentes à Aianè, résidence des rois
d'Élimée, viennent de révéler que le phénomène urbain avait dès
la période archaïque pénétré même cette Haute -Macédoine22, où
l'on s'obstinait à voir des formations tribales et claniques en pleine
époque romaine23. Les découvertes archéologiques ont démenti
une autre affirmation péremptoire : que, contrairement aux autres
États grecs, la Macédoine n'aurait pas eu de centre religieux24. Les
sanctuaires de Dion et en particulier le sanctuaire « fédéral » de
17. F. Schachermeyr, Alexander der Grosse: Ingenium und Macht, Graz/Vienne, 1944,
p. 29 : « Immer noch vollig fremd blieb den Makedonen der Kardinalbelang des griechi-
schen Daseins, die Polis mit ihrer Bûrgerpolitik. »
18. A. Heuss, Stadt und Herrscher des Hellenismus, Aalen, 19622, p. 279-80. On trouvera
une anthologie de ces opinions dans la monographie de F. Papazoglou signalée à la n. 15,
p. 37 et chez J. N. Kalléris, Les anciens Macédoniens, vol. 2, Athènes, 1976, p. 614, n. 6 ; cf.
p. 575, n. 1, p. 576, n. 1 et p. 590, n. 2.
19. H. Bengtson, Philipp und Alexander der Grosse, Munich, 1985, p. 121.
20. Cf. A. Giovannini, Untersuchungen ùber die Natur und die Anfange der bundestaatlichen
Sympolitie in Griechenland (Hypomnemata, 33), Gôttingen, 1971, p. 80, n. 34 ; M. Errington,
Geschichte Makedoniens, Munich, 1986, p. 198 : « Der Kônig und seine Barone dirigieren also
den Staat, und dieser Grundsatz scheint genauso fur Alexander I. zu gelten wie fur Philipp
V oder fur Perseus. »
21. Pour une récente bibliographie sur ces découvertes, voir le chapitre « Les villes»
dans l'ouvrage collectif signalé à la n. 1, p. 91-106 et notre monographie signalée à la n. 7,
p. 105-123, ainsi que notre mémoire Recherches sur les marches orientales des Téménides
(MEAETHMATA, 11), Athènes, 1992, p. 71-122.
22. Voir provisoirement, G. Karamitrou-Mentessidi, Aiani of Kozani, Thessalonique,
1989, et le chapitre Aianè dans l'ouvrage collectif signalé à la note précédente, p. 29-32.
23. Cf. M. I. Rostovtzeff, The Social and Economie History ofthe Roman Empire, Oxford,
19572, p. 253 ; J. A. O. Larsen, Roman Greece, dans T. Frank, An Economie Survey ofAncient
Rome, Baltimore, 1938, p. 443.
24. W. W. Tarn, Antigonos Gonatas, Oxford, 1913, p. 180-181. l'état macédonien antique 13
Zeus olympien sont là avec le stade, le théâtre, les portiques, les
dédicaces et les trophées royaux pour souligner l'inanité d'une
telle assertion25. Le parti pris sur la nature de l'État et de la société
macédoniens était tel, qu'à de rares exceptions près, même lor
squ'on admettait la présence du phénomène urbain, on niait, on ne
peut plus vigoureusement, sa portée politique. Ainsi, J. Kaerst
affirmait péremptoirement : « La culture du pays macédonien se
différenciait au plus haut point de la culture grecque dans la
mesure où ses habitants ne vivaient pas dans des agglomérations
urbaines. La concentration de vie que représentait la polis hellé
nique était entièrement absente de la Macédoine. Même les capi
tales, comme Aigéai et Pella, n'étaient pas similaires aux cités
grecques, car elles n'avaient aucune vie politique en rapport avec
la vie politique hellénique »26 et F. Schachermeyr de surenchérir :
« II y avait certes ici aussi nombre de grosses localités, mais il leur
manquait tout ce qui faisait une cité aux yeux des Grecs. Il n'y
habitaient pas de véritables citoyens, mais des propriétaires ter
riens et des paysans... »27 La justification théorique de cette néga
tion absolue est formulée par F. Hampl : l'assemblée macédo
nienne était incompatible avec l'autonomie civique28.
L'enracinement du préjugé qui nie l'existence d'une vie civique
en Macédoine est tel qu'un historien écrivant il y a à peine dix ans
réitère la négation absolue de F. Hampl, mais en invoquant un
argument diamétralement opposé, à savoir que la Macédoine n'aur
ait eu aucune expérience d'assemblée (« Makedonien selbst hatte
eben keine Tradition von Volksversammlungen a)29. Conformément
à cette vision, ce n'est qu'après la conquête romaine, voire seul
ement grâce à l'intervention du Sénat, que la Macédoine aurait
connu des institutions comparables à celles de la Grèce méridion
ale. C'est seulement dans ces conditions que le territoire macédon
ien aurait été réparti en territoires civiques et districts administrat
ifs ((i£p{ôeç), que les cités se seraient dotées de lois, assemblées
populaires, conseils et magistrats élus, les politarques, et que les dis
tricts auraient acquis une personnalité juridique30. L'erreur de cette
représentation aurait dû pourtant devenir évidente depuis long
temps, car, à partir du début du siècle, la publication d'un décret de
25. Voir, D. Pandermalis, « Dion », dans l'ouvrage collectif signalé à la n. 1, p. 97-101.
26. J. Kaerst, Geschichte des Helknismus, vol. MI, Leipzig/Berlin, 1926-19271, p. 177.
27. F. Schachermeyr, Alexander der Grosse : Ingenium und Macht, Graz/Vienne, 1944,
p. 17.
28. F. Hampl, Der Kônig der Makedonen, Weida, 1934, p. 78.
29. M. Errington, op. cit. (n. 20), p. 206.
30. Cf. J. H. Oliver, « Civic Constitutions for Makedonian Communities », CP 58, 1963,
164-165.
1997 2 14 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS
Thessalonique31 et des informations largement répandues sur la
découverte à Cos de décrets hellénistiques de Pella, Amphipolis,
Cassandreia et Philippes ne devaient pas laisser de doute sur l'exi
stence de cités organisées dans le royaume macédonien32. Pourtant,
sous le poids du dogme établi, l'importance de ces découvertes a été
méconnue et minimisée avec l'argument qu'il ne s'agissait que des
exceptions concernant d'anciennes fondations coloniales de cités
grecques du Sud (Amphipolis, Potidée, Crénides, Therma) et qu'en
tout cas il ne pouvait être question que d'un semblant d'institutions
civiques, puisque sur le territoire authentiquement macédonien il
ne saurait y avoir d'assemblées populaires et que toutes les décisions
étaient prises par un officier royal, l'épistate33. C'est ce qu'on lit à
peu près encore dans un des manuels les plus récents de l'histoire
macédonienne : « La plupart (des Macédoniens) n'avaient simple
ment aucune expérience (des conditions démocratiques), puisque
seulement dans deux villes du pays — à Amphipolis et à Philippes
— on peut établir l'existence d'une assemblée normale. Là où il exis
tait des villes, il y avait un conseil (boule) qui, avec l'intendant royal,
gouvernait la ville et éventuellement désignait les magistrats
annuels, peut-être pris dans ses propres rangs. Là, en revanche, où
il n'y avait pas d'institutions civiques formées selon la tradition
grecque — et dès qu'on s'éloignait de la côte il n'y avait aucune tra
dition civique grecque — les épistates avaient dans les bourgs, les
villages et les terres domaniales d'autres fonctions. De tels territoires
formaient apparemment encore au IIe siècle av. J.-C. une grande part
ie de la Macédoine. On ne sait pas si on avait établi de véritables
provinces au-dessus de ces sous-unités, mais c'est plutôt invrai
semblable... »34 De tels assertions, fondées sur un argumentum e
silentio, risquent à tout instant d'être démenties. En effet, comme
le remarquait si justement L. Robert peu avant sa mort, ce n'est
qu'en ces dernières décennies que surgit peu à peu la Macédoine
hellénistique en ses institutions et qu'elle se met à parler dans ses
inscriptions35. Déjà, la publication en 1984 d'un décret béotien de
365 en l'honneur d'un Macédonien de Pella nous avait fourni36 la
31. F. Dûrrbach, « Décrets trouvés à Délos *,BCH 10, 1886, p. 124-133.
32. Le premier à les exploiter pour l'étude des institutions macédoniennes fut W. W
Tarn, op. cit. (n. 24), p. 184.
33. Cf. H. Bengtson, « Randbemerkungen zu den koischen Asylieurkunden »,Historia 3,
1954-1955, p. 462-463 et A. Heuss, op. cit. (n. 18), p. 280.
34. M. Errington, op. cit. (n. 20), p. 209.
35. L. Robert, « Les inscriptions de Thessalonique », Revue de Philobgie 48, 1974, p. 193
(=ÛMSV,280).
36. P. Roesch, « Un décret inédit de la Ligue thébaine et la flotte d'Epaminondas »,JŒG
97, 1984, p. 45-60. l'état macédonien antique 15
possibilité et l'occasion de retracer l'âpre conflit, pendant long
temps incertain, qui opposa les rois macédoniens à leurs bonnes
villes éprises de liberté37. Quatre ans plus tard, S. G. Miller publiait
une liste des théorodoques de Némée, c'est-à-dire les personnes
désignées pour accueillir les envoyés sacrés (théores) du sanc
tuaire, datant de l'année de la mort d'Alexandre le Grand (ou très
peu après)38. Celle-ci contient une section macédonienne dans
laquelle figurent les théorodoques de quatre cités : Amphipolis,
Létè, Allante et, vraisemblablement, Pella. La liste de Némée
prend toute sa signification si on la compare à deux autres listes
relatives à la Macédoine, celle d'Épidaure39 et la grande liste de
Delphes40. Sur la première, qui date d'environ 360, juste avant
l'accession de Philippe au pouvoir, on constate que les théores,
les envoyés du sanctuaire d'Asclépios à Epidaure, visitent, pour
annoncer le festival dans la région macédonienne, les cités alors
indépendantes, Pydna, Méthone, Aineia, Dikaia, Kalindoia, Apol-
lonia, Aréthousa, etc., mais dans le royaume macédonien même
seulement le roi Perdiccas III, vraisemblablement dans sa capitale
Pella. Il n'y avait donc qu'un seul théorodoque pour le royaume
tout entier, le roi, parce que, bien qu'il existât déjà — et depuis
longtemps — des agglomérations à caractère urbain, leur personn
alité juridique autonome n'était pas reconnue et, par conséquent,
elles ne pouvaient former de sujets de droit « international » sus
ceptibles d'accueillir des envoyés étrangers et de traiter avec eux41.
Sur la grande liste de Delphes, la Macédoine figure avec plus de
vingt-cinq cités — à peu près autant que la Thessalie —, qui ont
reçu la visite des envoyés sacrés d'Apollon. L'incertitude qui subs
istait jusqu'à ces dernières années quant à la date du document
vient d'être levée grâce à une série d'études qui permettent main
tenant de la fixer dans l'avant-dernière décennie du IIIe siècle av.
J.-C, près d'un demi-siècle avant la conquête romaine42. Ces témoi
gnages, conjugués avec d'autres qu'il n'est pas nécessaire d'évoquer
37. M. B. Hatzopoulos, « La Béotie et la Macédoine à l'époque de l'Académie thébaine :
le point de vue macédonien », dans La Béotie antique, Paris, 1985, p. 247-257.
38. S. G. Miller, «The Theorodokoi of the Nemean Games », Hesperia 57, 1988, p. 147-
163.
39. IG V, 1, 94.
40. A. Plassart, < Inscriptions de Delphes. La liste des théorodoques », BCH 45, 1921,
p. 1-85.
41 . Voir sur ce qui précède et ce qui suit voir M. B. Hatzopoulos, op. cit. (n. 7), p. 472-476.
42. Cf. Ph. Gauthier, Nouvelles inscriptions de Sardes, II, Genève, 1989, p. 149-150; M. B.
Hatzopoulos, « Un prêtre d'Amphipolis dans la grande liste des théarodoques de
Delphes », BCHW5, 1991, 345-347 ; D. Knoepfler, « Le temple du Métrôon de Sardes et ses
inscriptions », Muséum Helveticum 50, 1993, p. 26-43. C'est aussi la conclusion de J. Oulhen,
qui prépare une nouvelle édition de la liste.

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