L'ethnicité comme volonté et comme représentation : à propos des Peul du Wasolon - article ; n°2 ; vol.42, pg 465-489

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1987 - Volume 42 - Numéro 2 - Pages 465-489
Ethnicity as Will and Representation: On the Peul of Wasolon.
In this article we retrace the history of the expression Peul of Wasolon, pointing to the simultaneous birth of an ethnic group and ethnological knowledge. Several phases can be distinguished in the process: that involving voyagers for whom only nations exist, that of colonial administrators who espouse the notion of race, and that of researchers who introduce the notion of ethnic group.
On the basis of our own material, we then attempt to define the recording procedures in use during the pre-colonial epoch, examining the conditions for the possibility of the existence of an ethnic group at that time.
In the second part of the article we show that the expression Peul of Wasolon is a recent creation related to urban migrations as well as to the existence of a specific type of state apparatus in Mali.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Monsieur Jean-Loup Amselle
L'ethnicité comme volonté et comme représentation : à propos
des Peul du Wasolon
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 2, 1987. pp. 465-489.
Abstract
Ethnicity as Will and Representation: On the Peul of Wasolon.
In this article we retrace the history of the expression "Peul of Wasolon", pointing to the simultaneous birth of an ethnic group and
ethnological knowledge. Several phases can be distinguished in the process: that involving voyagers for whom only "nations"
exist, that of colonial administrators who espouse the notion of "race", and that of researchers who introduce the notion of "ethnic
group".
On the basis of our own material, we then attempt to define the recording procedures in use during the pre-colonial epoch,
examining the conditions for the possibility of the existence of an ethnic group at that time.
In the second part of the article we show that the expression "Peul of Wasolon" is a recent creation related to urban migrations as
well as to the existence of a specific type of state apparatus in Mali.
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Amselle Jean-Loup. L'ethnicité comme volonté et comme représentation : à propos des Peul du Wasolon. In: Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations. 42e année, N. 2, 1987. pp. 465-489.
doi : 10.3406/ahess.1987.283395
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1987_num_42_2_283395JEAN-LOUP AMSELLE
ETHNICIT COMME VOLONT
ET COMME REPR SENTATION
PROPOS DES PEUL DU WASOLON
La notion ethnie qui été empruntée aux Grecs ethnos désignait chez
eux les peuples qui étaient pas organisés en cités- tats polis et de fa on
générale des groupes animaux ou des groupes humains vivant ensemble et
partageant la même culture bien que appartenant pas forcément au même
clan ou la tribu Reprise par les théoriciens modernes cette notion
toujours été utilisée en référence une problématique raciale
est Vacher de Lapouge qui le premier introduit la notion dans la langue
fran aise mais il ne faisait que inscrire dans tout un courant dont le nom le
plus marquant est celui de Gobineau Dans son livre Les sélections sociales
1896) il tente de rendre compte de la séparation de populations racialement
homogènes dont les différents segments connaissent des vicissitudes diverses
entrent en contact avec autres races et finissent par la cohabitation prolongée
avec celles-ci ressembler davantage du fait de la mixité linguistique et cultu
relle ces races au segment initial dont elles étaient séparées
Ces nouveaux ensembles que auteur nomme nations peuvent cependant
leur tour être morcelés sans que cesse attraction entre leurs parties dissociées
Pour signifier cette cohésion de groupes Vacher de Lapouge juge impropres les
termes race peuple nation ou nationalité et leur substitue ceux ethne ou
ethnie le premier vocable lui semblant plus correct et le second plus facile
prononcer1
Cette problématique raciale est reprise par de Saussure2 qui propose de
nommer ethnisme des peuples racialement différents que rapprochent des rela
tions multiples de langue de religion de connaissance et de défense communes
Annales ESC mars-avril 1987 pp 465-489
465 LES SOCI PLURIELLES
et par Regnault qui dans la séance du 19 juillet 1939 de la Société Anthropo
logie de Paris définit comme ethnies ou glossethnies les communautés linguisti
ques pour les distinguer des races3 Regnault est fortement combattu dans les
années 1930 par Montandon qui veut tout prix rendre au concept ethnie son
caractère racial et qui ailleurs finira par identifier sa position celle de occu
pant nazi pendant la deuxième guerre mondiale
est la même démarche qui prévaut chez Shirokogoroff4 qui dans un
article consacré la théorie de ethnos essaie vainement de donner un contenu
concret cette notion et de se démarquer de la biologie tout en insistant sur la
définition relationnelle de ethnie Les idées de Shirokogoroff connurent un
destin étrange elles furent utilisées la fois par Mühlmann5 qui lui-même
influencé les anthropologues racistes sud-africains et par les ethnologues sovié
tiques qui en sont servi pour définir la notion de rodnost unité sociale de
base des investigations anthropologiques en URSS et fondement de la politique
exclusion des minorités6
Le concept ethnie avec toutes ses ambiguïtés été adopté par beaucoup
ethnologues qui étaient confortés en cela par la politique des administrateurs
coloniaux en Afrique et ailleurs et dont la préoccupation principale concernait
identification des races Pourtant un débat souterrain cessé agiter
anthropologie et la sociologie sur cette question et nombre de chercheurs
africanistes ou de spécialistes autres aires culturelles ont pas manqué de
faire état de inadéquation du concept ethnie avec la réalité ils avaient
été même observer sur le terrain Il est que de citer les travaux de
Weber7 Shapera8 Mercier9 Nadel Leach11 Barth12
et Southall13 pour se convaincre que ethnie constitue impensé radical de
anthropologie et une partie minoritaire certes mais non négligeable de la
réflexion des ethnologues consisté changer orientation pour appréhender
de fa on plus fine les sociétés exotiques14
Bien on puisse établir une distinction entre ethnie concept employé par
les anthropologues et ethnicité notion utilisée par les sociologues pour rendre
compte de la situation pluriethnique américaine il reste que ces deux termes
comme le font remarquer Glazer et Moynihan15 sont intimement liés et que le
second procède du premier Pour ces auteurs ethnicité est la survivance
oppositions verticales dans des sociétés modernes régies principalement par
des clivages horizontaux de classe Mais comme on le verra propos des Peul du
Wasolon on peut se demander si de fa on générale ethnicité ne doit pas être
définie par rapport une situation contemporaine où les migrations urbaines et
inclusion dans une formation étatique donnent tout leur sens la vision un
groupe se donne de lui-même ou que les autres groupes donnent de lui
Naissance une ethnie les Peul du Wasolon
Sans remonter aux élucubrations des officiers et des agents de la colonisa
tion concernant origine sémitique des Peul16 je me contenterai de répertorier
les énoncés relatifs aux Peul du Wasolon tels on peut les trouver dans la lit
térature de fa on montrer comment édifie progressivement propos de
cette région un savoir ethnologique qui ne cesse être confronté au doulou-
466 J.-L AMSELLE PROP DES PEUL DU WASOLON
reux problème du métissage savoir celui de inadéquation un ethnonyme
fula une langue et des pratiques différentes mandé Dans la série des
représentations que les différents auteurs ont donnée de cette population on
peut distinguer trois époques celle des voyageurs celle des conquérants et des
administrateurs coloniaux et celle des chercheurs ethnologues géographes et
historiens)
Les voyageurs
Dans les relations de voyage de la fin du xvine siècle et de la première moitié
du xixe siècle les descriptions des Peul du Wasolon sont relativement neutres
elles enferment pas ce groupe dans des catégories figées époque le seul
terme qui soit utilisé pour définir ces entités est celui de nation sans que son
emploi implique ailleurs une quelconque centralisation politique17
ma connaissance est Mungo Park qui dans son Voyage dans intérieur
de Afrique paru en 1799 mentionne le premier existence un lieu ou un
royaume nommé Vassela ou Wassela que selon toute probabilité on peut assi
miler au Wasolon est de cette région razziée par Monz roi de Segu que
proviennent certains des esclaves qui font partie de la caravane de marchands
avec laquelle ce voyageur regagne la Gambie18
Une vingtaine années plus tard Gordon Laing dans son Voyage dans le
Timanni le Kouranko et le Soulimanna parle une contrée appelée Ouasselà et
dont les habitants sont les Ouassèlans Il évoque brièvement cette occasion les
guerres qui ont opposé une quarantaine années auparavant les Ouassèlans et
les Soulimas conduits par Konta-Brimah aux Foulahs du Foutah-Diallon et qui
se soldèrent par la défaite des premiers19
En 1827 René Caillié au cours du périple qui le mène du golfe de Guinée
Tombouctou traverse une région extension fort limitée située est de
Kankan Cette région il désigne du nom de Ouassoulou correspond vraisem
blablement la chefferie du Janjamana20 Elle est peuplée de Foulahs idolâ
tres pasteurs et cultivateurs. qui en parlent pas la langue et dont le
teint est plus clair que celui des Mandingues et un peu plus foncé que celui des
nègres du Foutah Dhialon En compagnie de ces Foulahs éleveurs et cultiva
teurs vivent des forgerons qui manifestement ne font pas partie de la même
population ouest du Ouassoulou résident les Mandingues est les Bam
baras identification des Foulahs est faite par Caillié Kankan où de nom
breux habitants du Ouassoulou se rendent pour faire du commerce et dont al
kali cadi) un des personnages les plus importants de cette ville est originaire
est en observateur extérieur que Caillié per oit unité de cette région
et les catégories il utilise Foulahs Bambaras Mandingues) sont celles qui
ont été employées avant lui par autres voyageurs ils soient européens ou
africains commer ants ambulants)
Les conquérants et les administrateurs coloniaux
Avec les officiers fran ais lancés la conquête du Soudan la notion de race
fait son apparition Elle continuera être utilisée par les premiers com
mandants du cercle de Bougouni de fa on générale par les administrateurs
467 SOCI PLURIELLES LES
coloniaux ainsi que par certains chercheurs Cependant elle cède progressive
ment la place celle ethnie et de groupe ethnique
En 1885 Gallieni qui ne pénètre pas dans la région se renseigne auprès de
marchands itinérants Il décrit dans un premier temps le Ouassoulo comme
étant un pays peuplé un mélange de Bambaras et de Peuls métis est-à-dire
une race intermédiaire connue sous le nom de Ouassoulounkés puis il revient
sur cette première affirmation et déclare qu on range le Ouassoulou parmi les
contrées habitées par la race bambara 21
Peroz pour sa part assimile empire de Samori au tout en
étant parfaitement conscient il ne fait que reprendre la classification adoptée
par les Mandingues de la rive gauche du Niger et par les Diulhas colporteurs
en relation avec cette région Celle-ci est peuplée selon lui de races mandin-
gues et bambaras mélangées presque partout et de quelques Peulhs dispersés
dans les villages La langue parlée est le malinké ou le mandingue22
opinion de Binger est analogue il décrit le Ouassoulou il frôle lors de
son voyage de Bamako Sikasso comme étant peuplé par une race de Peul
métis23 Le major anglais Festing qui traverse rapidement par deux fois le
Wassulu ne per oit quant lui aucune différence raciale ou ethnique entre
cette région et le pays bambara environnant24
peu près la même époque les différentes cartes Afrique de Ouest
dressées par les officiers fran ais mentionnent toutes existence unités politi
ques régions royaumes ou chef feries mais très rarement celle de tribus de
peuples ou ethnies25
Les légendes difficiles déchiffrer sur les cartes ont été reproduites ci-dessous
encadrées comme documents Ce sont excellents témoins du contexte intellectuel
de leur époque
VOIES COMMERCIALES DU SOUDAN OCCIDENTAL ET EMPIRE DE SEGOU
par Vallière 1881 Cf note 25
Limites de Empire Poul di Et Had.j-Oumar
Territoires gouvernés directement par Ahmadou et ses Almamys par tes frères et grands vassaux Ahmadou en révolte armée contre Ahmadou
Territoires qui ont repris leur indépendance
Voies commerciales
Postes européens et forteresses toucouleurs
Possessions fran aises et anglaises
Dans le petit livre il consacre la langue mandé Rambaud fait état de
existence au Wassoulou une petite race hommes qui se disent Peuls
portent des noms de famille peuls mais dont les traits et les urs révèlent une
forte proportion de sang mandé26 la suite de Binger et de Rambaud Delà-
fosse dans son Essai de manuel pratique de la langue mandé estime que les
468 J.-L AMSELLE PROP DES PEUL DU WASOLON
populations du Ouassoulou ne sont pas de pure race mandé mais seraient ori
gine foulane Peulhs ou Toucouleurs Il classe le dialecte ouassoulounké parmi
le malinké méridional qui fait partie lui-même du groupe mandé-tan Ces défi
nitions auront une très forte influence sur les classifications et les représenta
tions cartographiques ultérieures27
ESQUISSE DES PAYS DE LANGUE MANDE Cf note 27
Les réglons entourées une ligne sont caites où Les
dialectes mandé du groupe de tan sont parlés par la tota
lité ou la majorité des habitants
Les noms soulignés en bleu sont ceux des villes ou des pays
où le mandé est parlé par une notable partie des habitants
Les réglons entourées une ligne rouge sont celles où se
parlent les dialectes mandé du groupe de fou
Dans les premiers Rapports politiques rédigés par les commandants résidant
Bougouni cercle englobant le Wasolon soudanais il est question un pays
nommé Ouassoulou et dont les habitants sont désignés du terme de Ouassou-
lounkés Pour caractériser les différents groupes de cette région ces comman
dants de cercle recourent exclusivement la notion de race28 Ils sont encou
ragés en cela par William Ponty gouverneur général de AOF qui en 1909
prononce un discours important sur la politique de races politique destinée
démanteler les principautés indigènes jugées trop puissantes et donner nais
sance par filtrage des unités plus petites et plus malléables qui seront nommées
races ou groupes ethniques:9
Dans un commentaire de ce discours paru dans le Bulletin du Comité de
Afrique fran aise le lien entre la politique de races préconisée par William
Ponty et établissement de cartes ethnographiques est clairement établi
Cette circulaire résume très justement la nécessité de la politique de races en
Afrique occidentale Elle était opportune cette heure où les éléments ethni
ques des différentes colonies ont été délimités Signalons ce propos la carte
ethnique du Dahomey que vient de publier le service géographique du Gouver
nement général elle indique nettement enchevêtrement de certains groupes
de population parmi les tribus les plus importantes 30
Deux ans plus tard en 1911 est confectionné le premier Atlas des cartes
ethnographiques et administratives des différentes colonies du Gouvernement
generalde AOF31 La classification ethnographique adoptée reprend manifes
tement les indications de Delafosse le peuplement de la partie guinéenne du
Wasolon est peulh tandis que celui de la partie située dans le Haut-Sénégal et
le Niger est toucouleur et bambara
Dans Haut-Sénégal-Niger ouvrage magistral paru un an après cet Atlas
Delafosse modifie légèrement sa vision du peuplement du Wasolon et propose
toute une série de définitions qui influenceront des générations de chercheurs
propos de la région qui nous intéresse il estime désormais que ses habi
tants sont des Diallonké et des Peuls chassés du Futa-Diallon par le ihad des
469 LES SOCI PLURIELLES
Toucouleurs et qui leur arrivée dans cette région se sont unis des Mandin-
gues et ont pris le nom de Foulanke32 De fa on générale il propose de réserver
REPARTITION DES GROUPEMENTS ETHNIQUES Cf note 32
Limite approximative des families ethniques
Familles de race blanche Sémitique et Ramifique Avahes
Peuls et Berbères
Groupes de Peuls dispersés dane le autres families
Famille mandé
Groupes de mandé dans les autres
Famille senou ou voltaique
Famille songai
Colonies de Toucouleurs
Limite de la Colonie Nom de Peuple
................ Cercle ......... Tribu
.......... Sous-Tribu Chef-lieu de Cercle
Village important
le terme de race aux grandes divisions de espèce humaine race blanche race
noire etc. et utiliser sa place des notions comme celles de famille de
groupe de peuple de tribu de sous-tribu et ethnie sans donner ailleurs
une définition de cette dernière catégorie Il procède ensuite une classification
des différents groupements ethniques en tenant compte des données anthropo
logiques des traditions orales des analogies constatées dans état social et le
caractère intellectuel et moral et surtout des affinités linguistiques33 Cette clas
sification aboutit la confection une carte qui indique la répartition géogra
phique des groupes considérés
optique naturaliste et cartographique de Delaf osse est profondément ins
crite dans esprit du temps est elle qui nourri le travail des militaires des
géographes et des chercheurs en général qui par la suite auront la tâche de
dresser des cartes humaines de Afrique occidentale fran aise
Douze ans après la parution de Haut-Sénégal-Niger Atlas des cartes admi
nistratives et ethnographiques des colonies de AOF établi sous la direction du
commandant de Martonne reprend en effet atlas de 1911 est-à-dire la clas
sification de Delafosse ceci près que les recommandations de auteur de
Haut-Sénégal-Niger ne sont pas respectées et que le terme de race figure dans
les légendes34 Il en va de même pour la Carie ethnographique de Afrique
occidentale fran aise de Meunier qui inspire explicitement de Delafosse bien
que la nature peulh ou toucouleur du peuplement du Ouassoulou ait disparu au
profit de sa composante bambara et malinké35 Atlas des cercles de AOF
publié en 1926 par de Martonne introduit pas de modifications sensibles par
rapport ce qui précède le cercle de Bougouni apparaît comme étant peuplé
de Bambaras de Foutankés de Malinkés et de Sénoufos36 Il faut attendre
470 Illustration non autorisée à la diffusion
FIG 1881 Dans Cl MEILLASSOUX éd. Cartes historiques... op cit 25 Illustration non autorisée à la diffusion
FIG 1901 Dans DELAFOSSE Essai de manuel pratique... op cit 27 Illustration non autorisée à la diffusion
1912 Répartition des groupements ethniques Dans Haut-Sénégal Niger... op cit 32 FIG

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