L'étude expérimentale des hiérarchies sociales - article ; n°2 ; vol.64, pg 483-501

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L'année psychologique - Année 1964 - Volume 64 - Numéro 2 - Pages 483-501
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1964
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J.-P. Poitou
L'étude expérimentale des hiérarchies sociales
In: L'année psychologique. 1964 vol. 64, n°2. pp. 483-501.
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Poitou J.-P. L'étude expérimentale des hiérarchies sociales. In: L'année psychologique. 1964 vol. 64, n°2. pp. 483-501.
doi : 10.3406/psy.1964.27259
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1964_num_64_2_27259L'ÉTUDE EXPÉRIMENTALE
DES HIÉRARCHIES SOCIALES
par J.-P. Poitou
Malgré « la prédominance numérique dans notre culture des groupes
hiérarchiques sur les groupes indifférenciés » (Kelley, 1951), les travaux
de psychologie sociale expérimentale sont peu nombreux dans ce
domaine. On s'est davantage intéressé aux processus de différenciation
des individus au sein du groupe qu'aux relations entre des individus
placés dans des positions initialement différentes. C'est sans doute que
les organisations hiérarchiques, fréquemment étudiées par les socio
logues, sont difficiles à reproduire expérimentalement, alors qu'on les
rencontre toutes constituées dans la réalité sociale. Cependant certaines
variables sont quasi impossibles à manipuler dans des organisations
réelles. Ce qui a amené certains auteurs à entreprendre des recherches
expérimentales à la suite d'observations sur le terrain (Back et al., 1950 ;
Thibaut, 1950). Toutefois, ils ne se sont pas toujours avisés que la notion
de hiérarchie, clairement entendue en sociologie, demandait à être plus
élaborée pour permettre une étude expérimentale. Nous proposerons
donc une définition assez large : dans un groupe, une hiérarchie est le
rangement des positions sociales, considérées indépendamment des
individus qui les occupent, selon une relation d'ordre définie sur un
ou plusieurs critères (Linton, p. 113, 1936 ; Homans, p. 34, 1950 ;
Dubin, 1959 ; de Soto, 1960). L'organisation hiérarchique se subdivise
donc en éléments (les positions sociales) placés à différents niveaux
entre lesquels un type de relation sociale au moins (le critère de classi
fication hiérarchique) est défini et orienté selon une direction que l'on
se représente généralement comme verticale. Les positions sociales
peuvent être occupées par des sous-groupes ou un individu.
Les travaux ont porté sur les relations entre les niveaux ou entre
les individus situés à un même niveau. C'est-à-dire principalement sur
les communications dans l'organisation, la cohésion des sous-groupes et
celle de l'ensemble du groupe. Ces phénomènes présenteront des carac
tères particuliers selon la nature du critère de classification hiérarchique :
pouvoir, statut, prestige. D'autant que là encore la signification des
termes n'est pas fixée, mais varie selon les auteurs. 484 REVUES CRITIQUES
Nous n'aborderons pas ici les problèmes d'ordre sociologique relatifs
aux classes sociales, ni à l'autre extrême, ceux relatifs aux relations au
sein d'une dyade ou d'une triade. Certes, l'étude des relations entre deux
ou trois individus peut fournir un cadre conceptuel généralisable aux
groupes plus nombreux, comme le montrent Thibaut et Kelley (1959).
Mais ces relations, en raison sans doute du nombre limité de combi
naisons possibles entre deux ou trois éléments, semblent présenter des
caractères spécifiques. Nous renvoyons sur ce point à une série de tr
avaux qui méritent un examen particulier (Caplow, 1956 et 1959 ; Stryker
et Psathas, 1960 ; Kelley et Arrowood, 1960 ; Vinacke, 1964).
Nous espérons que cette revue, en rassemblant autour de la notion
de hiérarchie des travaux dont certains sont déjà connus à d'autres
titres, éclairera certains aspects des organisations sociales complexes et
certains des problèmes relatifs au statut et au pouvoir.
LE PROBLÈME DES COMMUNICATIONS ASCENDANTES
Dans une expérimentation menée dans une organisation réelle, Back,
Festinger et al., (1950) avaient montré que les communications entre
les différents niveaux de la hiérarchie empruntaient principalement la
direction ascendante, et que la diffusion des informations se faisait de
façons différentes selon le contenu. En particulier, la diffusion de nou
velles défavorables aux membres des niveaux supérieurs était entravée
par ceux-ci. La même année, Thibaut (1950), un des auteurs de la
recherche précédente, publiait une étude sur la cohésion des groupes
défavorisés. Le principe expérimental était le suivant : les sujets, des
enfants d'une dizaine d'années, subissaient d'abord un questionnaire
sociométrique, puis ils étaient répartis en deux groupes de telle sorte
que chaque groupe trouve les destinataires de ses choix pour moitié
en lui-même et pour moitié dans le groupe opposé. Pour créer une
différenciation de statuts entre les deux groupes, on proposait aux
enfants des jeux demandant la collaboration de deux équipes, dont
l'une assure des fonctions nettement moins attirantes que celles attr
ibuées à l'autre. Au cours de la troisième partie de l'expérience, les
groupes défavorisés étaient incités à une action revendicative pour
obtenir le renversement des rôles des équipes. Pour la moitié d'entre
eux, l'expérimentateur faisait droit à cette revendication, tandis qu'il
s'y refusait pour les autres. On distinguait donc des groupes de haut
statut constant (HG), de haut statut déchu (HNC), de bas statut constant
(BC) et de bas statut promu au supérieur (BNG). Le signifie
ici la valeur des activités durablement assignées au groupe par des
autorités compétentes. En ce qui concerne les communications, Thibaut
constate que « le volume brut des communications avec un autre groupe
augmente à mesure que la position du groupe se détériore et diminue
quand la situation du groupe s'améliore ». En effet, pour les BC le
volume brut des communications vers le groupe opposé augmente
constamment, tandis que chez les BNC, après avoir suivi la même •f. HIÉRARCHIES SOCIALES 485 -P. POITOU.
augmentation, il décroît quand la revendication de changement est
satisfaite. Au contraire chez les HC il décroît constamment, et chez
les HNG il augmente un peu quand ils sont déchus de leur position.
En outre, l'analyse du contenu montre que les sujets de bas statut
manifestent peu d'hostilité envers les supérieurs, tant que leur défaveur
dure. Mais les BNC, une fois leur revendication satisfaite, déchargent
violemment leur agressivité envers leurs supérieurs déchus. Il n'y a
pas lieu d'attribuer cette différence dans le volume des communications
à une différence dans le volume d'activité exigé par la tâche. On pourr
ait penser en effet que les sujets de statut inférieur, chargés d'une tâche
moins accaparante, peuvent consacrer plus de temps aux communicat
ions avec l'autre groupe. Cependant pour les groupes de contrôle, qui
occupent alternativement chaque position, on ne constate pas de diff
érence entre le volume de communications émises quand le groupe est
l'équipe active, et le volume de celles il est l'équipe
secondaire. Enfin en ce qui concerne le volume global des messages, les
groupes de contrôle se situent entre les groupes de bas statut et ceux
de statut supérieur. On peut donc attribuer cette variation des commun
ications à la différenciation des statuts. Pour interpréter la prédomi
nance des communications ascendantes, Thibaut recourt à une expli
cation suggérée par Festinger : tandis que les supérieurs évitaient les
relations avec les inférieurs dont ils redoutaient l'hostilité, ceux-ci,
se voyant privés de la possibilité de s'élever dans la hiérarchie, cher
chaient dans les communications avec les supérieurs un substitut à
une promotion sociale réelle. De plus, ils réprimaient l'expression de
leur hostilité, incompatible avec leur réussite imaginaire (fantasy -like
goal-achievement) .
Ces résultats et leur interprétation sont repris par Kelley (1951).
Dans cette expérience, on donne aux sujets une tâche collective exigeant
la collaboration de deux sous-groupes, qui travailleront séparément en
communiquant par écrit. Cependant, à leur insu, les sujets feront en
fait tous la même partie du travail, la seconde équipe étant fictive,
et les messages qu'elle adresse au sous-groupe expérimental ayant été
préparés d'avance. Les consignes présentent la tâche qui est attribuée
aux sous-groupes expérimentaux, tantôt comme la plus difficile, la plus
attrayante et celle qui prouve les plus hautes capacités, tantôt comme la
plus banale et la plus médiocre. En outre, l'expérimentateur se réserve
dans la moitié des cas la possibilité de changer d'équipe certains sujets.
On détermine ainsi 4 situations : haut statut, constant (HC), ou avec
possibilité individuelle de descendre dans l'équipe inférieure (HNC) ;
bas statut, constant (BC), ou avec possibilité individuelle de promotion
(BNC). L'auteur entend par statut : « les propriétés combinées de valeur,
pouvoir et prestige dont jouit une subdivision d'un groupe ».
En ce qui concerne le volume brut des messages, l'auteur indique
seulement que les HNC et BC envoient un pourcentage plus faible
de messages à l'autre sous-groupe, et que ces messages sont courts 486 REVUES CRITIQUES
que dans les autres situations. Aucune de ces différences n'est signifi
cative. Il analyse le contenu relatif à la tâche et relatif au sous-groupe
opposé. La moitié des messages adressés à l'autre équipe, et plus des
trois quarts de ceux destinés à l'équipe propre sont sans rapport avec
la tâche. La fréquence des messages de ce type est en relation inverse
avec la valeur de la situation : elle diminue quand on passe des BC
au HG par les BNG et HNC. Ceci indiquerait que, moins une tâche est
attrayante, plus on désire y échapper en s'entretenant d'autres choses.
Pour montrer que ces messages constituent, non seulement un dérivatif,
mais aussi un substitut à la promotion, on en étudie un type particulier :
les conjectures relatives au travail de l'autre groupe. On distingue de
plus entre les sujets qui, en vue d'une répétition de l'exercice, désirent
conserver leur position initiale, et ceux qui souhaitent obtenir une
place dans l'autre groupe. On obtient le tableau suivant :
Position choisie 0/ /o Nombre moyen de conjectures en vue de conjectures dans l'expérience de d'une répétition Situation dans de l'exercice : l'expérience de i = la même Cohen Kelley Kelley a = l'autre
i .77 56 54 - % H G a .89
i 71 % .93 HNC 57 - a 1.14
i .43 S 43 % .37 BC 73 - a 1.07 .69
i .50 S 25 % .78 BNC 80 - a 1.47 .38
N. B. — S : différence significative entre les moyennes i et a.
On voit que les conjectures sont fréquentes chez les sujets qui
désirent obtenir l'autre position, et ceci d'autant plus que leur statut
est bas. Notons cependant que, chez les sujets de haut statut qui désirent
conserver leur situation, la fréquence des conjectures sur la position
inférieure est aussi très importante. Ce type de message ne traduit donc
pas seulement, comme le pense l'auteur, un désir de promotion. Il peut
être aussi considéré comme l'expression d'une crainte de perdre sa
position actuelle, puisqu'il est aussi fréquent chez les sujets de statut
supérieur dont la position n'est pas définitivement assurée. D'autant
que, dans une expérience analogue, Cohen (1958) trouve des résultats
différents : on observe de nombreux messages de ce type chez les sujets
qui souhaitent la promotion quand elle est impossible, mais aussi chez
ceux qui ne la souhaitent pas alors qu'elle est possible. J.-P. POITOU. — HIÉRARCHIES SOCIALES 487
Les sujets de haut statut entravent la diffusion d'informations qui
leur seraient défavorables (critiques personnelles ou erreurs dans la
tâche). Il y a en outre une tendance générale à éviter d'adresser des
critiques à des membres de l'autre sous-groupe.
Il est donc bien établi que les communications varient en nature et
en direction selon les positions statutaires des individus qui les émett
ent. Mais il nous semble plus difficile d'admettre d'une part que ces
communications constituent des satisfactions imaginaires du désir
d'échapper à une position déplaisante et du désir de gagner une position
enviable ; d'autre part que les différences soient dues à la seule diff
érenciation des statuts.
En effet, les résultats du tableau précédent montrent que les conjec
tures sur la tâche de l'autre groupe peuvent traduire des motivations
antagonistes à l'égard de la position de ce groupe. De plus, les auteurs
des deux expériences ne prennent pas assez en considération un élément
de la situation qui n'a pas dû échapper aux sujets : le pouvoir d'assigner
une position nouvelle, détenu par l'expérimentateur. Thibaut remarque
fort justement que la protection accordée au groupe de statut supérieur
engendre l'hostilité des inférieurs, hostilité dont les sujets de statut
supérieur sont bien conscients. Mais, que se sentant trop faibles pour
défier le pouvoir de l'expérimentateur, les inférieurs répriment l'expres
sion de leur hostilité. Le seul moyen dont ils disposent pour améliorer
leur sort et fléchir le pouvoir, c'est d'attirer l'attention sur leur désir de
promotion par des communications de plus en plus nombreuses en
direction de la position supérieure. Pour les BNC, cette conduite cessera
dès que leur revendication sera satisfaite et leur agressivité enfin
manifestée, tandis que les BG persisteront dans l'attitude du bon camar
ade injustement délaissé. Ce comportement paraît très vraisemblable
chez les enfants que sont les sujets de Thibaut. Il est également probable ceux de Kelley qui sont des étudiants. Ce sont les sujets, dont le
statut n'est pas stable (HNC et BNC) et dépend de l'expérimentateur,
qui manifestent le plus de préoccupation pour la tâche de l'autre groupe.
Comme les sujets savent que leurs messages passent par les mains de
l'expérimentateur, il n'est pas interdit de penser qu'ils puissent chercher
ainsi à attirer son attention sur leur sort.
Il faut donc considérer la situation totale : une hiérarchie à trois
niveaux où deux sous-groupes de statuts différents sont soumis à un
même pouvoir, dont le détenteur relaie les communications entre les
sous-groupes. Il faut aussi tenir compte de l'ensemble des résultats :
rivalité et hostilité entre les sous-groupes, restriction par les supérieurs
des communications vers le bas, et émission par les inférieurs de messages
vers le haut. Dans ce cadre, les communications nous semblent avoir
moins le caractère de substitut à la promotion que celui de moyen
d'action des sous-groupes sur le pouvoir. 488 REVUES CRITIQUES
LES COMMUNICATIONS DANS LES HIERARCHIES DE POUVOIR
A la suite de Thibaut et de Kelley, d'autres auteurs ont repris le
même genre de recherches, mais en introduisant explicitement la
variable « pouvoir » (Hurwitz et al., 1953 ; Zander et Cohen, 1955 ;
Cohen, 1958). Pepitone (1950), pour étudier les effets de la motivation
sur la perception sociale, avait utilisé un schéma qu'on peut rapprocher
de celui utilisé par Kelley. Des sujets, qu'on savait intéressés par les
compétitions sportives, sont mis en présence de personnages susceptibles
de leur attribuer un billet pour assister à une rencontre importante.
Le comportement de chacun de ces derniers manifeste une attitude plus
ou moins favorable au sujet, et un pouvoir de décision plus ou moins
grand. Donc comme chez Kelley, un ou plusieurs personnages munis
du pouvoir de décision s'interposent entre le sujet et son but. Pepitone
constatait chez les sujets une tendance à surestimer le pouvoir des
personnages qui leur sont favorables, et la faveur dont ils jouissent
auprès des personnages puissants.
Il y a donc une réorganisation perceptive dans un sens favorable aux
buts du sujet, et d'autant plus forte que le sujet est plus motivé et
l'obstacle plus grand. Lippitt, Polansky, Redl et Rosen (1952), étudiant
des groupes naturels d'enfants, avaient noté que les moins influents se
comportaient de façon à s'attirer la bienveillance de ceux de leurs
camarades à qui ils attribuaient un pouvoir élevé, et qu'ils en imitaient
le comportement. Les auteurs interprétaient cette imitation comme
une tentative d'atteindre un pouvoir social plus élevé. Hurwitz, Zander
et Hymovitch (1953) reprennent l'ensemble de ces résultats pour fo
rmuler l'hypothèse suivante : les individus qui ont un pouvoir relativ
ement faible pour influencer les autres adoptent un comportement
d'autodéfense envers ceux qui ont un pouvoir plus grand : ils perçoivent
les puissants et se comportent envers eux de façon à diminuer l'inquié
tude que ceux-ci leur inspirent. Ils étudient les distorsions de la percep
tion du statut sociométrique et les échanges de communications dans
des groupes de discussion. Les sujets sont tous membres d'un même
corps de profession (l'assistance sociale et psychiatrique) d'une
ville de moyenne grandeur. Le pouvoir d'influence perçu constituait la
variable indépendante et était défini ainsi : le pouvoir d'influence
perçu d'un individu sur les autres est le poids que ceux-ci attribuent à
ses opinions dans leurs jugements sur le sujet du débat (la santé mentale).
Comme il n'était guère possible d'obtenir des sujets une telle évaluation
avant la sélection de l'échantillon, les auteurs ont considéré que cette
variable corrélait fortement avec le prestige estimé par deux juges, ce
que confirme une mesure ultérieure du pouvoir attribué par les sujets.
L'examen des choix sociométriques montre que les sujets (H) à qui
les autres attribuent une grande influence sont plus choisis que les
autres (B) ; et en outre que les H sont plus choisis par les B que les B par
les H. On en conclut que les sujets inférieurs sont disposés à aimer les :
j
;
!
i
J.-P. POITOU. HIÉRARCHIES SOCIALES 489
personnes d'influence à la fois par respect et par besoin de se sentir en
bonnes relations avec eux. S'ils désirent également, comme on peut le
supposer, en être bien vus, on peut s'attendre à ce qu'ils surestiment,
par « distorsion facilitatrice » la mesure dans laquelle ils en sont aimés.
On constate en fait une sous-estimation générale, comme le montre
le tableau ci-dessous :
x estime être aimé par y Valeurs moyennes de (E-V) avec :
E = estimation par a; de V
pouvoir relatif de x pouvoir relatif de y V = nombre de fois où y choisit x
1. Bas Haut —0,18
— 0,66 2. Haut Haut 1,02 3. Bas Bas
— 1,12 4. Haut
N. B. : Différences significatives entre 1/3, 1/4, 2/4.
Les auteurs, sans s'expliquer sur cette tendance générale à la sous-
estimation, notent qu'elle est moins marquée quand l'estimateur juge
combien il est aimé par les supérieurs. Ce qui montrerait que les membres
du groupe ont besoin de se voir aimés des supérieurs. Et cela suggérerait
en outre que, plus un individu est aimé de ses compagnons, plus il est
libre de sous-estimer la sympathie dont il jouit. Autrement dit, les
résultats montreraient, dans le cadre d'une sous-estimation générale,
une surestimation relative de l'affection éprouvée par les supérieurs pour
les autres.
L'étude de la fréquence et de la direction des communications montre
que les inférieurs adressent plus de messages aux supérieurs qu'à leurs
égaux, et que les supérieurs communiquent plus avec leurs pairs qu'avec
les inférieurs. Donc au total, les supérieurs émettent et reçoivent plus
de messages que les inférieurs. Ceci traduirait le malaise des inférieurs
envers les supérieurs. Enfin quand les sujets doivent apprécier la parti
cipation de chacun aux débats, on constate une surestimation générale,
mais plus marquée en ce qui concerne la participation des inférieurs.
On considère que les membres du groupe s'attendent de la part des
inférieurs à une participation moindre, et toute intervention de la part
de ceux-ci, allant contre l'attente générale, se trouve surestimée.
En conclusion, les auteurs estiment que l'hypothèse du comporte
ment d'autodéfense des inférieurs est confirmée. Elle conviendrait mieux
au cas des groupes informels que celle avancée par Thibaut et par
Kelley, mais dans le cas des structures hiérarchiques bien définies, elle
la compléterait sans la contredire. Remarquons cependant que, tandis
que Pepitone trouvait une surestimation de la faveur dont les sujets
jouissaient auprès des personnages puissants, Hurwitz et al. trouvent
une sous-estimation. Cette sous-estimation de la sympathie mutuelle
traduit-elle des dissensions dans le groupe ? Et peut-on considérer 490 REVUES CRITIQUES
comme une surestimation relative le fait que les déviations par rapport
à la valeur réelle soient moindres quand on juge la sympathie des
supérieurs que l'orsqu'on juge celle des inférieurs ? Ne faudrait-il pas
parler plutôt d'approximation meilleure ? Enfin il faut noter que
Thibaut avait trouvé que les supérieurs communiquaient moins que les
inférieurs, alors que nos auteurs trouvent le contraire.
On pourrait interpréter plus simplement les différences entre infé
rieurs et supérieurs dans les déviations à la valeur réelle, en ce qui concerne
les estimations des choix sociométriques et celles de l'importance des
participations. Les estimations relatives aux supérieurs sont toujours
plus proches de la valeur réelle que celles relatives aux inférieurs. On
peut penser qu'il en est ainsi parce que les estimateurs disposent de
plus d'informations sur les premiers que sur les seconds. En effet, les
supérieurs communiquent davantage, ils peuvent ainsi manifester davan
tage leurs sympathies et leurs compétences ; on dispose ainsi de plus
de données pour en juger, et les erreurs d'appréciation sont moindres.
Il reste à expliquer pourquoi on a une sous-estimation générale des
choix sociométriques ; et la direction des communications est
à l'inverse de celle observée par Thibaut. Dans l'expérience de ce dernier,
le statut des sujets dépend du pouvoir de l'expérimentateur, alors
qu'ici le statut (prestige ou pouvoir d'influence) dépend uniquement
des relations professionnelles réelles extérieures à l'expérience. Le statut
des supérieurs ne peut être remis en cause, tandis que les inférieurs ont
intérêt à leur laisser le champ libre pour exprimer leur point de vue
dans une discussion d'ordre professionnel. Les communications sont
donc plus fréquentes chez les supérieurs. De même les rapports de
puissance réels éclairent sur le signe des déviations des estimations.
Les sujets, tous d'un même corps de profession et d'une même ville,
même sans se connaître personnellement, ont certainement une notion
de leurs positions respectives dans la hiérarchie professionnelle. Lorsque
les sujets expriment leurs choix sociométriques, c'est en vue de la
situation expérimentale, alors que lorsqu'ils expriment leurs perceptions
de ces choix, c'est en rapport avec la situation réelle. On peut d'ailleurs
avoir une idée de celle-ci grâce à deux études de Zander, Cohen et
Stotland (1957, 1959). Le pouvoir perçu est défini cette fois comme la
capacité, perçue par une personne P, d'une personne O à déterminer
le sort de P, et en l'occurrence, la capacité à déterminer le travail de
l'autre. On constate que les gens les moins puissants cherchent l'appui
des supérieurs pour assurer leur réussite professionnelle. Les moins
puissants des subordonnés veulent être appréciés des supérieurs, tandis
que les plus puissants des subordonnés désirent leur autonomie, et se
soucient peu de l'approbation des supérieurs dont ils ne recherchent pas
la compagnie. Enfin les plus puissants des supérieurs se croient aimés
des inférieurs, tandis que les moins puissants d'entre eux s'en méfient.
On peut penser que, dans un tel contexte, les gens aient tendance à sous-
estimer la faveur dont ils jouissent auprès d'autrui. .I.-P. POITOU. — HIÉRARCHIES SOCIALES 491
On voit que le pouvoir doit être défini comme contrôle exercé sur la
satisfaction des besoins ; l'influence et le prestige constituant vraisem
blablement des attributs statutaires du détenteur du pouvoir.
C'est en ces termes qu'est défini le pouvoir dans l'expérience su
ivante de Zander et Cohen (1955). Deux sujets sont introduits dans un
groupe de discussion. A leur insu, ils ont été présentés à ce groupe l'un
comme un personnage de pouvoir élevé, l'autre comme un subordonné.
Selon le pouvoir qu'on leur a ainsi attribué, l'un sera reçu avec déférence
et empressement, et les propos s'adresseront à lui le plus souvent, tandis
que l'autre sera délaissé. Le premier sera donc attiré par le groupe où
il trouve une position sûre dont il tirera une grande estime de lui-même.
Cependant, il apparaît là encore que ce soit beaucoup plus le prestige
que le pouvoir réel que l'on manipule.
Cohen (1958) reprend le problème des communications ascendantes
dans une hiérarchie, avec une réplique exacte de l'expérience de Kelley
(1951), mais dans laquelle la variable pouvoir est explicitement intro
duite. Cette variable est définie ainsi : capacité relative à contrôler la
satisfaction des besoins d'autrui et des siens propres. Dans un autre
travail (Cohen, 1959), il avait montré que le pouvoir peut apparaître
ainsi comme une menace d'autant plus forte que celui qui y est soumis
s'accorde moins d'estime personnelle et que la structure de la situation
lui est compréhensible.
Stotland (1959), d'autre part, avait montré que, dans ces conditions,
le sujet cherche auprès d'un égal un appui qui lui permette de persister
dans la direction de son propre but.
Cohen reprend l'expérience de Kelley, mais, dans la situation BNC
(bas statut avec possibilité de promotion), ce sont les sujets de haut
statut qui jugent le travail des inférieurs, et décident en conséquence
de leur promotion au statut supérieur. On s'attend à ce que les inférieurs
soient très circonspects dans leurs relations avec les supérieurs. Tandis
que dans la situation BC, où ils savent qu'il ne leur est pas possible de
quitter leur position inférieure, ils se soucieront beaucoup moins d'entre
tenir de bonnes relations avec les supérieurs qui jugent de leur travail
mais ne décident pas de leur promotion. Les résultats montrent que
les BC et les BNC envoient le même nombre de mots au groupe supé
rieur, mais que les messages des BNC sont significativement plus longs.
En revanche dans les communications avec leur propre groupe, les BC
envoient plus de mots dans des messages plus longs que les BNC. En
outre les BC envoient aux supérieurs davantage de messages sans rap
port avec la tâche, et beaucoup plus de critiques, que les BNC. Cette
tendance est particulièrement marquée chez les BC qui, tout en étant
très convaincus de la nullité de leur pouvoir, trouvent une grande
valeur sociale dans leur groupe, et sont déterminées à bien faire leur
tâche. Pour ces derniers, ne peut-on considérer que les messages sans
rapport avec le travail constituent une forme de protestation ? Enfin,
comme nous l'avons indiqué plus haut, les conjectures sur le travail

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