L'évolution de l'iqtâͨ du IXe au XIIIe siècle : contribution à une histoire comparée des sociétés médiévales - article ; n°1 ; vol.8, pg 25-52

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1953 - Volume 8 - Numéro 1 - Pages 25-52
28 pages
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Publié le : jeudi 1 janvier 1953
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Claude Cahen
L'évolution de l'iqtâ du IXe au XIIIe siècle : contribution à une
histoire comparée des sociétés médiévales
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 8e année, N. 1, 1953. pp. 25-52.
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Cahen Claude. L'évolution de l'iqtâ du IXe au XIIIe siècle : contribution à une histoire comparée des sociétés médiévales. In:
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 8e année, N. 1, 1953. pp. 25-52.
doi : 10.3406/ahess.1953.2131
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1953_num_8_1_2131DE L1QTAC DU IXe AU ХПГ SIÈCLE L'ÉVOLUTION
Contribution à une histoire comparée
des sociétés médiévales
Dans l'organisation politique et sociale du moyen âge musulman, il est
une institution, Viqtâc, dont on s'est quelquefois occupé, en raison du rap
prochement qu'il paraissait possible d'instituer entre elle et le fief européen,
et, par conséquent, entre la féodalité occidentale et ce qu'on a cru pouvoir
appeler la féodalité musulmane. Naturellement Viqtâc n'est qu'un des él
éments dont l'étude est nécessaire pour une comparaison aussi générale. Mais
même à, son sujet, ce qui a été écrit jusqu'ici reste sommaire et, surtout,
tient insuffisamment compte des différences de temps et de lieu. C'est au
contraire à décrire des évolutions que nous nous sommes ci-dessous attachés.
On a beaucoup discuté de l'origine de Yiqtâc et, plus généralement, de
celle des diverses catégories de terres en pays musulmans1. Discussions
délicates, parce que les textes sur lesquels on est réduit à s'appuyer émanent
de juristes postérieurs qui cherchent à faire entrer dans des schémas précis
des institutions nées dans l'imprécision. Nous les laisserons de côté ici, parce
que, quelle qu'ait été l'origine de Yiqtâc, on peut facilement s'entendre sur ce
qu'il est rapidement devenu. Il suffira donc, au départ de notre étude, de
le résumer brièvement.
***
En gros, au moment de la conquête arabe, il y a deux blocs de terres. Le
premier, constitué par toutes celles qui, auparavant, appartenaient à des
particuliers, évidemment non-musulmans, et qui n'ont pas été abandonnées
par eux. Elles sont, en fait, laissées à, leurs détenteurs, le droit eminent de la
communauté musulmane étant affirmé par un impôt foncier, le kharâj.
1. Cf. en particulier M. Van Berchem, La propriété terrienne et l'impôt foncier sous les pre
miers Califes (1886) ; — С Becker, Die Entstehung von 'ushr und Charagland in Aegypten
(Zeitschrift fut Assyriologie..., 1903), et Steuerpaeht und Lehnwesen, dans Islamstudien, I, 1924 ;
A.-N. Poliak, Classification of Lands in the Islamic Law, dans American Journal of Semitic
Languages, 1940 ; — Fr. Lokegaard, Islamic Taxation in the Classic Period, 1950. 26 ANNALES
Mais les héritiers de ces possesseurs se sont ensuite souvent convertis à
l'Islam. Gomme cela aurait ruiné le Trésor de les dispenser pour autant du
kharâj, on a fini par établir que le statut de la terre ne -changerait pas avec
celui du possesseur, une capitation personnelle, la jizya, s'ajoutant seulement,
ou non, au kharâj selon la confession du contribuable.
Le second groupe de terres est celui que la communauté musulmane a
hérité des anciens domaines des États romano-byzantin et sassanide, ou des
Églises liées à eux, des grands domaines de propriétaires disparus par la
fuite ou la mort sans héritier exploitant, enfin des territoires n'ayant jamais
fait l'objet d'appropriation par des individus ou des collectivités locales
(déserts, etc.). Ces domaines ne présentaient évidemment d'intérêt pour le
conquérant que s'ils étaient mis en valeur. A côté de ceux qui étaient conservés
par l'État et souvent affermés par lui, il était en général plus simple de les
concéder à des particuliers ou à des groupes, de manière à les mettre en
situation de rendre à la communauté les services qu'elle attendait d'eux.
Ces terres, en quelque sorte retranchées du domaine public, étaient appelées
d'un nom qui, étymologiquement, évoquait cette idée : qatfca, auquel, plus
tard, on devait préférer le terme abstrait signifiant retranchement, iqtâc.
Ces terres n'étaient concédées, celles-ci, qu'à des musulmans et comme telles
assimilées, à maints égards, aux propriétés des premiers musulmans d'Arabie ;
il était d'ailleurs arrivé qu'elles eussent été acquises du Trésor par achat.
Elles n'étaient donc pas frappées de l'impôt du kharâj, marque de sujétion,
mais seulement de la dîme, cushr, bien plus faible, à laquelle était tarifée
l'aumône, considérée comme volontaire, du croyant.
Bien qu'une institution de ce genre, dans sa simplicité première, ait pu
à la fois naître des circonstances de la conquête et continuer des usages, tels
que, dans les tribus arabes, celui des terres réservées ou himâ, elle se rencont
rait, en fait, avec une pratique très répandue dans le Bas-Empire romano-
byzantin, et qui a influé ensuite sur son élaboration : celle de la concession
emphytéotique. L'État romano-byzantin, par un contrat dit d'emphytéose,
concédait, en effet, à de très longs termes des terres publiques à des particul
iers, qui jouissaient sur elles, à charge de les mettre en valeur, de droits
de disposition presque totalement libre (y compris l'aliénation), et de réduc
tions fiscales importantes. Dans les régions frontalières, d'autre part, il
distribuait en pleine propriété de petites terres, à charge de service militaire,
à des paysans-soldats, dits à Rome limitanei, à Byzance akritaï. L'orga
nisation des jund arabes au lendemain de la conquête répondit au même
besoin à peu près de la même manière. Simplement, comme tout Arabe
était alors soldat virtuel, et la notion de possession mal dégagée de celle
de propriété, on peut admettre que toute concession foncière correspondait
à une qatica.
En stricte logique, il aurait dû être interdit aux musulmans d'acquérir
la propriété de terres de kharâj. Il y eut, en effet, sous les premiers Califes,
des prescriptions en ce sens1. Mais il s'avéra vite impossible d'empêcher les
1. Ibn Asakir, cité dans A. v. Kremer, Culturgeschichtliche Streifziige auf dem Gebiete des
Islams, p. 60 et suiv. .
DE L'IQTA<> DU IXe AU XIII* SIÈCLE 27 L'ÉVOLUTION
conquérants de se constituer ainsi des domaines plus grands que ce qu'ils
pouvaient acquérir en qatlca. Musulmans, ils considéraient leurs propriétés
ainsi acquises comme ne devant être astreintes au payement que de la dîme.
Dans la période des grandes conquêtes et de l'organisation intérieure encore
primitive, cette conception ne dut pas être combattue. Pratiquement donc,
tout domaine musulman, à l'exception de ceux des indigènes convertis plus
tard, dut être terre de dîme. De fait, on ne voit pas que le fisc, parmi les
diyâ (pluriel de daîca) ou domaines, distingue ceux qui ont été acquis comme
propriété (mulk) ou en qatfca. Ils sont, les uns comme les autres, aliénables,
héréditaires, et frappés de la dîme.
Quel qu'en soit le mode de propriété, toute terre peut être retirée à
son ancien détenteur s'il ne la met pas en valeur. Mais il va de soi que, dans
les premiers temps, avec le manque de traditions agricoles de l'Arabe et sa
constante absence pour la guerre, mise en valeur ne signifie pas, en général,
travail personnel. Les terres étaient louées à des paysans sous des formes
variées, permettant au propriétaire, une fois sa dîme payée, de conserver
un notable bénéfice. Fréquemment, la concession d'une qattca avait été liée
à la structure tribale nomade du peuple conquérant. Plutôt que de subsides
en argent, l'Arabe avait besoin de terres où faire paître ses troupeaux, l'ut
ilisation de la terre étant alors collective. Mais la concession n'en était pas
moins faite dès le début, semble-t-il, individuellement au chef du groupe
social considéré.
Telle est la situation que reflètent les traditions recueillies en divers
moments du ni/ixe siècle, deux siècles après la conquête, par Yahya b.
Adam, Abu Yûsuf, Balâdhurî1, et qui apparemment, au moins autant que
la réalité du vne siècle, traduisent celle de leur temps. C'est à, cUmar, le
second Calife, que, pour l'Iraq en particulier, ils attribuent le mérite d'avoir
posé les principes de l'organisation nouvelle, bien que quelques concessions
individuelles eussent été déjà faites par le Prophète lui-même.
Une concession foncière comme la qatfca ne présente aucun caractère
semblable à ce qu'on appellerait en Occident seigneurial. Le concessionnaire
(on l'appellera plus tard muqtafi) n'exerce sur sa terre aucun autre droit que
celui de propriétaire ; il n'est exempt d'aucune intervention de l'administra
tion judiciaire, fiscale, etc. D'autre part, sauf des cas de chefs de groupes
tribaux dans les territoires steppiques et sauf quelques gros personnages du
régime, les qatica sont de dimension souvent très petite, juste suffisante à
l'entretien d'une famille, d'autres fois moyenne (portion de village, ou le
village entier)2. Dans ce dernier cas, le concessionnaire arabe est assez sem
blable au simple dihqân (ou chef de village iranien) qui, s'il est le plus gros
propriétaire du village, n'en est souvent pas l'unique, et qui, s'il paraît
1. Yahya B. Adam, Kitâb al-kharâj, éd. Juynboll, p. 45-6, 56-7, 65, 67, 76 ; — Abu Yusuf,
K. al-kharâj, éd. de Bulaq, p. 30, 32-34 (trad. Fagnan ; p. 79, 85, 93) ; — Baladhuri, Liber
expugnationis regionům, éd. de Gœje, p. 272-273. — Je n'ai pu consulter Abu 'Ubaid al-qasim b.
Salám, К. al-amwal, éd. du Caire, 1350-1951. Cf. Wellhausen, Das arabische Reich und sein
Sturz, passim.
2. Cf. p. ex. Kitab al-Aghani, VI, p. 204 ; VIII, p. 30, etc.. pour la construction de Bag
dad Yď qubi, K. al-Buldân (trad. Wiet), p. 242 ; — KhatibBaghdadi (éd. Salmon), Introduct
ion topographique, passim. 28 ANNALES
l'agent normal des attributions de l'État, les exerce pour le compte de celui-ci
et non à titre seigneurial. Comparé aux grandes propriétés immunitaires de
Byzance, ou de l'État sassanide à la veiUe de la conquête arabe, le régime de
la qatfca apparaît donc comme un élément de consolidation d'une classe
moyenne, opposé au développement de grandes seigneuries.
* * *
Nous avons la chance de disposer d'une série de textes nous permettant
de saisir avec plus de précision l'organisation du régime des concessions à,
l'époque capitale du début du xe siècle au moment où le Califat, défendu
par de remarquables vizirs, livre sa dernière bataille avant de succomber sous
les attaques d'adversaires nouveaux surgis au cours du siècle précédent.
Qudâma, qui combine à des traditions antérieures son expérience de cette
période, distingue alors plusieurs espèces de concessions1.: a) Yiqtâc, conces
sion usufruitière assujettie à, la dîme comme toute propriété musulmane, et
transmise héréditairement ; et la tucma, identique mais non héréditaire,
récupérée par l'État à la mort du titulaire ; ils sont constitués hors des terres
de kkarâj, et dépendent dudîwân des diyât; — b) Yighâr, territoire immunitaire,
sur lequel ne doit pénétrer aucun agent du fisc, et qui verse au Trésor une
somme déterminée par abonnement fixe ; et le taswîgh, domaine exempté
d'impôt pour un an renouvelable, à rapprocher de la hatîta (remise) et de
la tarîqa (friche dispensée d'impôt pour réexploitation) ; ils sont constitués
sur des terres de kharâj, et dépendent du dîwân du kharâj \ — c) les dons
mobiliers, versés par le Trésor (bait al-mâl), les pensions versées par le
dîwân an-nafâqât (des dépenses), les soldes militaires {rizq), par le al-jalsh (de l'armée).
Les données éparses des historiens pour cette période confirment ces
caractères. Le payement de la dîme par les iqtâc est confirmé par Ibn Mis-
kawaïh encore pour 317 2. Qu'il s'agit d'une quasi-propriété résulte du fait
que les travaux de mise en valeur et d'irrigation sont exclusivement à la
charge du bénéficiaire, et non en partie de l'État, comme sur les terres de
kharâj5. Au surplus, les iqtâc sont formellement assimilés aux domaines de
dîme, en dépit des efforts de quelques fonctionnaires pour traiter en terres de
kharâj ceux dont l'ancienneté de constitution rendait le régime difficile à
prouver encore 4. Au budget, les domaines (diyac) forment, dès Hârûn ar-Rashîd
au plus tard, une catégorie globale, opposée au kharâj et où l'on ne distingue pas
les iqtâcb. Le budget de cAlî b. clsâ fait état de tucma en Adherbaïjân. Il
1. Bibliothèque Nationale, ms. arabe 5 907, 20 r°, et 98 r°-v° ; les Mafâtih al-'ulûm, éd. van
Vloten, 59-60, s'inspirent de Qudâma.
2. Ed. Amedroz et Margouuoth, dans The Eclipse of the Abbassid Caliphate, t. I, p. 199.
3. Hilal aç-Çabi, Kitâb al-wuzarâ, éd. Amedroz, p. 255.
4. Ibid., p. 163, 220. Impossibilité de concéder en iqtď une terre de kharâj : Ibrahim b.
Muhyammad al-baïhaqi, Kitâb al-makasin, éd. Schwally, p. 525.
5.. JahshyAri, Kitâb al-wuzarâ wa'l-fcuttâb, éd. Mzik, p. 161 r°, 171 r° ; — A. v. Kremer,
Uber das Einnahmebudget des Abbassidenreiches vont Jàhre 306, dans Denkschrijten der к. Aka
demie der Wissenschat, Wien, Phil. hist. Kl. t. XXXVI, 1888 ; — Mez, Die Renaissanz des
Islams, chap. VIII. DE L'ÎQTA° DU IX* AU XIII* SIÈCLE 29. L'ÉVOLUTION
mentionne d'importants taswîgh du chef militaire Mu'nis en Fars et Kirmân,
qui n'envoient pour tout impôt qu'un « don », et sont exemptés du kharâj et
de la taxe supplémentaire de change (jahbadha) qui s'y joignait (ce qui ne
signifie naturellement pas que les habitants ne les payaient pas) ; en Iraq,
deux grands ighâr1, que rappelle encore pour quelques années plus tard
de son côté Ibn Maskawaïh2. On trouve, d'autre part, fréquemment ment
ionnée encore une autre concession, la muqâtaca, qu'on a à tort confondue
avec la qatfca-iqtâc. Il s'agit d'une terre de kharâj à mettre en valeur,
moyennant une redevance fixe en espèces à, percevoir par année lunaire et
calculée sur la base d'une estimation (cibra) moyenne revue seulement à
très longs intervalles3. Le Kitâb al-hâwî* explique par la fixité de la redevance
le payement par année lunaire, alors que le kharâj, souvent lié à la récolte,
est payé par année solaire. On ne nous dit pas que la muqâtaca soit interdite
aux agents du fisc, mais leur rôle est forcément insignifiant, puisqu'ils n'ont
aucun impôt ni à asseoir, ni à lever sur d'autres habitants que le concession
naire global. Pratiquement, muqâtaca paraît donc synonyme d'îghâr5. Dans
le budget de cAlî b. cIsâ, le mot figure dans le Sawâd iraquien sans précision ;
c'est, d'autre part, le régime des vassaux autonomes tels que des chefs de
tribus importantes ou le gouverneur du cUmân6.
En somme, si Yiqtâc est, comme tout dal^a, financièrement favorisé en ce
qu'il paye au fisc une dîme, et non un kharâj, toujours bien plus fort, il n'en
reste pas moins qu'il n'est, en aucune manière, exorbitant du droit commun
de la propriété en face de l'État. Pour déterminer le montant de son impôt,
il faut toujours que l'agent du fisc vienne procéder aux mesures de récoltes.
C'est, au contraire, dans Yighâr ou muqâtaca que, même si ses versements ne
sont pas proportionnellement inférieurs, on peut constater une situation
exorbitante en face de l'État, puisque là les agents du fisc n'ont plus le droit
de pénétrer. Cependant, cette opposition ne doit pas être exagérée. Très
fréquemment, en effet, l'État abbasside, au lieu de lever ses impôts lui-même,
s'adressait à des fermiers (dâmin). La différence entre une ferme et un contrat
de muqâtaca était seulement que le premier était conclu pour un délai beau
coup moins long, souvent seulement annuel et, par conséquent, toujours
révisable, marchandable ; le taux à verser à l'État peut-être supérieur, mais,
naturellement, certains dâmin tendaient à prolonger leurs contrats et à en
faire abaisser le taux. .
1. A.-V. Kremer, ouor. cité, p. 148, p. 286 et suiv.
2. Eclipse, I, p. 148.
3. Hilal aç-Çabi, K. al-wuzâra,p. 86,188,278; — Istakhri, éd. de Gœje, p. 157 (=IbnHau-
qal, 217) ; — Qalqashandi, Çubh al-a' sha, éd. du Caire, t. XIII, p. 124 et 139, diplômes rédigés
par Abu Ishâq aç-Çabî au nom des Califes al-Muti' et at-Tâ'î et confondus par l'auteur avec des
diplômes d'iqtâ".
4. Sur cet ouvrage, Cl. Cahen, Quelques problèmes économiques et fiscaux de l'Iraq bûyide
d'après un traité de mathématiques, dans Annales de V Institut d'Études orientales de l'Université
d'Alger (1952).
5. Cas de petits îghâr dans Baihaqi, ouvr. cité, p. 5 et 53 ; — Lampton, Account of the Tarikhi
Qumm, dans Bulletin of the School of Oriental Studies, 1948, p. 591.
6. A.-V. Kremer, ouvr. cité. Dans le K. al-hâwi, muqatâ'a est associé à mufâraqa que les
Mafâtih al- ulûm disent synonyme de murâfiqa (faveur), muçâliha (dotation d'intérêt public?),
muçâdara (bien récupéré sur un fonctionnaire prévaricateur), ce qui ne peut s'admettre qu'en
tant qu'ils sont tous soustraits au régime commun. Il y avait un dîwan al-marâfiq, comme un
des muçâdarât {K. al-wuzarâ, p. 31, 92). 30 ANNALES
On peut, à première vue, s'étonner qu'aient pu coexister longtemps des
terres de dîme et des terres de kharâj sans que les secondes se soient vidées
au profit des premières. Mais c'est qu'en réalité, dans tous les cas où il
s'agissait, pour les terres de dîme, de domaines supérieurs à une exploitation
familiale (et même souvent dans ce cas-là, le propriétaire, citadin, n'exploi
tant pas lui-même), la question ne se posait pas ainsi. La terre était louée
par le décimateur à des paysans, dont les versements, d'après les divers
contrats de muzâraca, etc. en vigueur, étaient précisément envers lui à peu
près analogues à ce qu'ils eussent été envers l'État s'ils avaient été astreints
au kharâj. En sens inverse, s'il arrivait à un particulier d'acquérir la pro
priété d'un certain nombre de terres de kharâj sans plus pouvoir, comme dans
les premiers temps, les faire convertir en terres de dîme, il parvenait, en
général, à obtenir un contrat de ferme, ou de muqâtaca, qui rapprochait
sa position de celle du décimateur, en laissant entre ce qu'il versait et ce qui
lui était versé une appréciable marge bénéficiaire. Il faut, en effet, admettre
que le plus souvent le contrat de muqâtaca s'applique non à l'impôt payé par
le bénéficaire sur son propre domaine, mais à l'impôt payé par un certain
nombre de domaines, qu'il lève comme dâmin permanent au taux normal du
kharâj selon les cas, et dont il ne reverse à l'État que ce qui est prévu par le
contrat de muqâtaca.
Donc, à l'ancien iqtâc, concession d'une terre, c'est-à-dire, pratiquement
des^ redevances des paysans de cette terre, diminuées de la dîme, Yighâr-
muqâta^a ajoute la concession d'un kharâj, diminué du taux de l'abonnement.
En cela consiste sa principale innovation, qui signifie que l'État abbasside
aliène une nouvelle catégorie de ses ressources. Évolution facile à comprendre,
si l'on se souvient de celle qui, au même moment, caractérise son armée.
Jadis l'armée était composée d'Arabes, simultanément civils et militaires,
payés par la combinaison des soldes et des iqtâc. Maintenant l'armée est
formée d'étrangers professionnels, mercenaires ou esclaves en proportion,
croissante turcs. Ils sont entretenus par des soldes1, que couvre l'impôt.
Les difficultés du régime (sur lesquelles nous ne pouvons nous étendre ici),
en ont assez vite nécessité le remplacement partiel par de nouvelles distr
ibutions ď iqtâc. Mais le caractère difficilement révocable de ces iqtâc en taris
sait rapidement la source. Plutôt que les rentrées incertaines et lentes du
kharâj, le droit même de le lever sur les terres qui en étaient frappées devient
alors seul de nature à satisfaire les chefs militaires. Que bientôt vienne à
disparaître même la somme forfaitaire que le bénéficiaire d'un îghâr doit
encore verser à l'État, que lui soit donc concédée l'intégralité du kharâj, on
aura le régime bûyide. C'est Y îghâr donc, et non Viqtâc, qui en est le véri
table ancêtre. L'usage cependant prévaudra d'appeler aussi iqtâc\8i concession
du régime bûyide, sans doute parce qu'elle évolue vers une condition de pro
priété qui la rapproche de l'ancien iqtâv. Mais les juristes les distinguent nette
ment. Ils appelleront iqtâc tamlîk ( = d'appropriation) Yiqtâc de type ancien,
p. 118, 1. Sur 198 ces et suiv., soldes, et voir trad. en Canard, particulier Alger, Aç-Çuli, 1946, t. Akhbâr I, p. 185, ar-Radî n° 4. wa'l-Muttaqî, éd. H. Dunnes, DE L'IQTA" DU IX* AU XIII* SIÈCLE 31 L'ÉVOLUTION
que nous avons seul étudié jusqu'ici ; iqtâc istighlâl (— de rapport) Viqtâc nou
veau que nous allons rencontrer maintenant.
On aimerait cependant, avant de passer à la période suivante, se rendre
compte de l'importance relative, parmi les diyâc, des içrac, ou des domaines
grands et petits. Les diyfc relèvent d'un dîwân spécial, et le budget de cAlî
b. cIsâ les distingue soigneusement ides terres de kharâj ; mais, pour notre
objet, il est de peu d'intérêt, parce qu'il ne distingue pas, à l'intérieur des
diyâc, ce qui est originellement iqtâc, ou non. D'autre part, si l'on peut en
conclure incontestablement à l'importance relative" des diyâc, on ne peut,
d'après ce budget, savoir s'il s'agit, en moyenne, d'un grand nombre de petits
diyâc, ou d'une forte proportion de grands. De nombreux témoignages cepen
dant prouvent le développement de la grande propriété1. En dehors des
achats simples, il résultait de pratiques largement comparables à la « recom
mandation » occidentale2. L'existence de clientèles, remontant à la conquête,
n'opère pas seulement sur le plan des relations entre hommes, mais aussi
sur celui des biens. Gomme dans le « précaire » mérovingien, un individu
faisait abandon de sa terre à un grand, dont il devenait métayer, en échange
de sa « protection ». La raison la plus courante en était la résistance aux
exigences du fisc ; soit que le paysan crût simplement améliorer son sort en
payant des redevances quelque peu inférieures au kharâj .h un propriétaire
qui pouvait s'en contenter puisque lui ne payerait que la dîme, ou une rnuqâ-
taca ; soit, plus souvent, qu'il eût été contraint de recourir aux avances usu-
raires d'un grand, lui faisant abandon de sa propriété à la condition de sa
renonciation au remboursement ; naturellement la pure violence pouvait
également parfois jouer. On appelait iljà* (ou taljVa = mise en refuge) cette
« recommandation » ; himâya, la « protection » accordée par le grand ; les
premiers noms servant également à désigner les terres objets de ces tracta
tions3. La pratique avait déjà beaucoup servi sous les Umayyades4, et, bien
que les Abbassides eussent confisqué les talâjV (pluriel de taljVa) umayy
ades, l'évolution n'en avait pas moins repris de plus belle au bénéfice et
d'eux-mêmes et de tous les grands de leur entourage, civils ou militaires5.
Dès 256-871 par exemple, on constate que les militaires possèdent à la fois en
bon nombre des iqtâG et des talaji1 6. Les droits conférés au « protecteur » par
la taljVa étaient, comme une ordinaire propriété, aliénables et héréditaires7. En
principe, rien de commun entre iqtâcet taljVa ; mais, naturellement, la possession
1. La chose est soulignée par Tabari, t. III, p. 1269 et suiv., 1284 (à propos de la révolte de
Mazyâr, de caractère social évident).
2. Jurji Zaidan, Ta'rîkh at-tamaddun al-islâmi, t. II, p. 130 et suiv. ; — 'Abdalasiz Duei,
Studies in the Economie Lije oj Mesopotamia in th 10th Century (thèse ms. à l'Université de
Londres ; édition arabe, Bagdad, 1945) ; Lokkegard, ouvr. cité, p. 67 et suiv.
3. Majâtih al-ulûm, p. 62.
4. Queama, éd. de Gœje, p. 241 ; — Ibn Al-Faqih, éd. de Gœje, p. 284.
5. Jahshyari, p. 65 ; — Tanukhi, The Table-Talk of a mesopotamian Judge, éd. Margo-
lioutli, p. 6 ; — Ibn Al-Faqih, p. 282. En Fars, le « patron » laissait à ses métayers le libre
usage de leur parcelle (vente et héritage compris), à charge pour eux de verser le quart de leur
revenu ; le domaine était inscrit au nom du patron, et parmi les terres de dîme (Istakhri,
p. 158 ; Ibn Hauqal, p. 218). Même de grands domaines étaient offerts en taljVa (Jahshyari,
p. 65 v°).
6. Tabari, t. III, p. 1801.
7. K. al-wuzara, p. 245. 32 ANNALES
d'un iqtâc aide à l'acquisition de biens mulk et de talâjV dans la même région,
et, réciproquement, se stabilise grâce à eux. Un rôle analogue peut être rempli
par le développement des waqf, dons pieux en main-morte : l'usufruit, ou
l'administration constituée par le donateur à ses descendants, est souvent
une manière détournée de consolider une propriété individuelle contestable,
à charge d'entretien de quelque bonne œuvre.
* *
L'avènement du régime militaire, dont les racines plongent au cœur du
ni /ixe siècle et dont l'établissement de la domination des Buyides sur Bagdad
marque dans le second quart du iv/xe siècle le triomphe définitif, entraîne
dans le régime de Viqtâc, comme dans bien d'autres matières, d'importantes
transformations. ~ ^
D'abord, entre l'armée et le Galife, ainsi que l'administration civile qui
l'entoure, les relations sont inversées. Selon une méthode qu'inaugura à
Bagdad le Hamdânide Nâcir ad-daula, mais qui n'est, en somme, que l'exten
sion de ce qui se faisait dans les principautés autonomes, au lieu que le Galife
payât ses serviteurs civils et militaires sur les revenus de l'État dont il était
détenteur, ce fut maintenant l'armée qui mit la main sur la totalité des
ressources de l'État, en attribua une part aux agents civils passés dans sa
dépendance, et distribua au Galife lui-même, à titre ďiqtac, les biens néces
saires à sa subsistance1.
Il ne suffirait cependant pas de ce renversement pour que fût modifiée
la nature concrète de Viqtâc. De fait, il a continué à, y avoir des iqtâc du type
ancien : c'est, en général, le cas de ceux, de dimension modeste, conférés à
des civils, telle cette maison bagdadienne dont l'acte de concession est par
venu jusqu'à nous2. C'est cependant aux soldats que maintenant, malgré la
conservation de soldes en espèces, va la majeure part des iqtâc. Et là Yiqtâc
est d'un modèle nouveau.
Ce que l'on distribue en ce cas en iqtâc, ce ne sont plus des terres de l'État
quipayeront la dîme, mais des terres de kharâj3. Certes, le Galife a toujours
eu le droit de transformer en terre de dîme une terre de kharàj, et, sans
doute, avait-il été fait de ce droit un large usage pour légitimer la constitu
tion de domaines musulmans au lendemain de la conquête. Par la suite
cependant, la proportion avait été stabilisée et les transformations except
ionnelles. Maintenant, au contraire, on se trouve dans l'obligation de
puiser largement dans les terres de kharâj. A la différence, il est vrai, de
Yiqtâc tamlîk, ce ne sont pas, en principe, les terres qui sont concédées, mais
Vistighlâl, le droit à l'impôt. La différence serait de poids si la gestion de cet
impôt restait entre les mains des agents de l'État ; en fait, c'est le muqtaQ
1. Aç-Çuli, éd. Dunnes, p. 236 ; trad. Canard, t. II, 1950, p. 69 ; — Ibn Miskawath, t. II,
p. 111.
2. Bibl. Nat., ms. ar. 6 197, 000 (iqtâe concédé en mulk).
3. Ibn Miskawaih, t. II, p. 100 et suiv. ; — Mawardi, Ahkâm as-sultâniya, éd. Enger, trad.
Fagnan, chap. XVII, 2° section. Tendance à des constitutions de tels iqtâe dès la génération pré
cédente ; Kitab Al-Wuzara, p. 179, 183 ; — Lampton, Account,.., p. 590, 592. DE L'IQTA* DU IX* AU XIII* SIÈCLE 33 L'ÉVOLUTION
qui en est chargé, et qui reçoit la terre à titre de garantie de la somme pro
mise. La différence est donc presque uniquement celle d'un iqtâc perpétuel
à un igtâc temporaire. En revanche, par définition, Yiqtâc istighlâl ne paye
pas d'impôt. A vrai dire, le gouvernement abbasside avait, depuis longtemps,
des difficultés à faire payer aux militaires les impôts dus par leurs terres1.
Sous la forme nouvelle, sans aucune trace d'exception, le revenu entier du
territoire est consacré à, l'entretien du militaire. Et d'autres revenus adja
cents : car si l'exemption n'est pas légalement valable pour les biens mulk, ni
les talâjV, 'l'activité effective des agents du fisc n'y était possible que dans la
limite du bon vouloir des maîtres. Ceux-ci, par ailleurs, avaient tendance à
se faire concéder la ferme des impôts des districts où se trouvaient leurs
domaines propres, et ils s'y trouvaient en situation de contester, retarder,
diminuer leurs payements. Les agents du fisc constatent que, dans un nombre
considérable de districts, ils ne peuvent plus pénétrer, que, même là où un
impôt reste levé, aucune revision cadastrale n'est souvent plus possible, ce
qui oblige à opérer sur la base de chiffres privés de tout rapport avec les situa
tions présentes ; en conséquence, les services financiers centraux, devenus en
partie inutiles, ont perdu nombre de leurs bureaux et sont fortement réduits2.
Toutefois Yiqtâc istighlâl est, par définition, choisi en raison de sa valeur
fiscale3. Le soldat, qui ne vit pas sur la terre de Yiqtât et n'a aucune formation
d'exploitant rural, ne la considère pas en propriétaire : il envoie son intendant
toucher les redevances des paysans, avec mission de le pressurer au maxi
mum. La terre. risque d'en être ruinée : qu'importe? Il se retourne vers
l'État, garant de son revenu ; fait établir que son iqtâc ne le rapporte plus,
et se le fait compléter, ou remplacer. Telles sont les raisons qu'Ibn Miska-
waïh (sans doute d'après Hilâl aç-Çâbi) donne pour juger le régime bûyide
économiquement catastrophique4. On lira plus loin, à cet égard, une intéres
sante contrepartie pour le régime seljukide.
La multiplication des iqtâc, grâce à cette conception nouvelle, entraîne
évidemment la raréfaction des modes anciens de privilèges ; les mots tucma,
tghâr paraissent disparaître dès le début du régime bûyide ; la muqâtaïa sub
siste sous ce nom, au moins jusqu'au milieu du xne siècle, à Bagdad, mais d'un
usage sûrement moins fréquent5. Les contrats de fermage se poursuivent, mais
parfois au profit même de l'aristocratie militaire. En tout cas, le rôle et la puis
sance des fermiers de l'État diminuent proportionnellement aux revenus de
celui-ci; par contre, apparaissent, à côté d'eux, les fermiers des grands muqtac.
Un iqtâ^ istighlâl n'est, dans son principe, ni héréditaire, ni même viager.
Peut-être un soldat vieux peut-il cependant, dans certains cas, garder son
1. K. al-wuzarâ, p. 571-572 ; — Ibn Miskawaih, t. I, p. 153.
2. Ibn Miskawaih, t. H, p. 100, 103, 188, 189.
3. Le kharâj pouvant être versé tantôt à un tarif fixe, tantôt proportionnellement à la récolte,
le muqta", en cas d'iqtâe complexe à cet égard, le reçoit sur la base de la valeur de celui des deux
modes qui rapporterait le plus, de manière que le fisc soit sûr qu'il ne puisse toucher plus de son
dû ; — Mawardi, ouvr. cité.
4. Ibn Miskawaih, t. II, p. 101 ; — Rudhrawari, Eclipse, t. III, p. 144 (distribution
ďiqtá' sans contrôle de valeur par suite d'une situation d'urgence).
5. Ibn Khallikan, trad, de Slane, t. III, p. 162 (dans l'administration califale) ; on la
retrouvera sous les Mongols.
Annales (8e année, janvier-mars 1953), n° 1. 3

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