L'histoire sociale de Londres au XIXe siècle. Sources et problèmes - article ; n°5 ; vol.15, pg 949-962

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Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1960 - Volume 15 - Numéro 5 - Pages 949-962
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1960
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François Bédarida
L'histoire sociale de Londres au XIXe siècle. Sources et
problèmes
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 15e année, N. 5, 1960. pp. 949-962.
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Bédarida François. L'histoire sociale de Londres au XIXe siècle. Sources et problèmes. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 15e année, N. 5, 1960. pp. 949-962.
doi : 10.3406/ahess.1960.420667
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1960_num_15_5_420667TRAVAUX EN COURS
L'HISTOIRE SOCIALE DE LONDRES
AU XIXe SIÈCLE
Sources et problèmes
Lorsque l'Université de Londres, en 1921, créa une chaire d'Hist
oire de Londres, le nouveau professeur — opposant, dans sa leçon
inaugurale, le Londres « historique », lentement développé autour de la
Cité et de la royauté du xie au xvine siècle, et le Londres « moderne »,
nouvelle ville brusquement, démesurément grossie à partir du xixe siècle,
déclarait non sans raison : « C'est sur ce premier Londres que l'attention
des historiens s'est principalement concentrée... L'histoire récente de
Londres reste à écrire », et il exprimait le vœu qu' « un jour un historien
se lève pour exposer les origines du Londres contemporain » 1. Il n'en fut
rien. Seule la ville du Moyen Age et de l'époque des Stuarts, a continué
d'attirer l'attention. Quelque trente ans plus tard, l'actuel titulaire de la
chaire constatait : « Aujourd'hui encore il n'existe pas une seule histoire...
vers laquelle un lecteur puisse se tourner pour connaître l'histoire de
Londres au cours des années 1800-1900 » 2.
Comment expliquer que, de la plus grande ville du monde au xixe siè
cle, la plus étendue, la plus peuplée, l'histoire reste si mal connue, et plus
particulièrement son histoire sociale ? Assurément le xvine siècle a été
plus heureux : grâce à une synthèse magistrale il s'est, devant nos yeux,
remis à vivre, dans sa vie quotidienne comme dans ses structures 3.
Faut-il accuser la déficience des sources pour le xixe siècle ? Bien au
1. Emma Jeffries Davis, « London and its records », History, oct. 1921 et janv.
1922.
2. T. F. Reddaway, « London in the xixth century », Nineteenth Century, juin 1949.
3. Dorothy George, Life in the XVIIIth Century (1925). L'ouvrage a
été réédité en 1951 par la School of Economics dans la série Reprints of Scarce
Works.
949 ANNALES
contraire. On serait plutôt accablé sous le poids d'une surabondance de
documentation. Et nous touchons ici une première explication de ce
qu'on pourrait appeler l'absence des historiens au rendez-vous des capi
tales : l'énormité de la ville ; elle décourage au premier, même au second
abord.
Et de toutes les capitales, Londres est la plus gigantesque : une superf
icie trois fois supérieure à celle de Paris ; une population qui quintuple
au cours du siècle (900.000 habitants en 1801, près de 2 millions et demi
en 1851, 4 millions et demi en 1901) ; les citoyens, à la fois les plus variés
et les plus anonymes. Pareille immensité implique une multiplicité co
rrespondante des lignes de recherche, un nombre illimité de documents,
qui rend plus long, plus laborieux le dépouillement, et donc plus délicate
et aléatoire la synthèse. D'autant que, dans un organisme vivant comme
l'organisme urbain, l'interaction des divers facteurs est continuelle : la
propriété du sol réagit sur l'architecture et le mode d'habitat ; ceux-ci
réagissent à leur tour sur la distribution de la population par quartier ;
cette répartition de la population réagit sur les communications et l'o
rganisation des transports, et ainsi de suite... Une explication véritable
exige souvent de remonter fort loin dans les séries causales de réactions
en chaîne dont tous les fils s'emmêlent.
La diversité et la dispersion sont aggravées par le chaos administratif
dans lequel Londres a vécu jusqu'à 1888. Encore la création à cette date
d'une autorité administrative centrale, le London County Council, n'a-t-
elle pas mis fin à la multitude des administrations locales, par paroisse
ou district, ni à la division des tâches administratives entre des autorités
étrangères les unes aux autres. D'où la diversité, invraisemblable pour
une grande ville, des archives administratives ; la dispersion, non moins
incroyable, des dépôts г. Bien entendu la conservation de ces archives
a varié suivant les règles et les méthodes particulières de chaque service.
Le sort fait à certains documents est pitoyable : entassés en désordre, ils
moisissent peu à peu sous la poussière. Dans un dépôt, pendant la guerre,
on a été jusqu'à vendre les archives comme vieux papiers... Rien d'éton
nant donc si, à côté de secteurs pléthoriques où, les documents pullulent
(c'est le cas des conditions sanitaires ou du paupérisme), les sources pré
sentent parfois des lacunes considérables, soit que les autorités administ
ratives aient trouvé inutile d'enregistrer certains phénomènes (ainsi les
phénomènes de migrations), soit que les organismes privés aient détruit
leurs propres archives.
Deux obstacles supplémentaires entravent enfin toute étude sérieuse
de Londres :
1° D'abord qu'entendre par Londres ? Quelles limites assigner à
1. Voir la liste des 51 dépôts dressés par la British Records Association : List of
record depositories in Great Britain (1956), p. 7-8. Mais cette liste est loin d'être exhaust
ive.
950 L'HISTOIRE DE LONDRES
l'agglomération ? En plein xixe siècle, la seule limite officielle est encore
celle du Moyen Age, celle de la Cité ; « the square mile of the City ». Le
reste n'est qu'excroissances sans statut : anciens villages et hameaux
englobés et noyés par la ville, dans les quartiers populaires de l'Est, les
secteurs résidentiels du West End, et l'immense banlieue Sud bâtie à part
ir de la tête de pont de Southwark. En 1829, une première limite a fait
son apparition : le District de la Police londonienne (Metropolitan Police
Area) qui est devenue la limite du Grand Londres (Greater London)
mais qui englobe, outre la zone urbaine, une ceinture rurale beaucoup
plus développée (ce District couvre 629 milles carrés, c'est-à-dire 1.629 km8
dont la ville d'alors ne représente même pas 10 %). En 1855, est fixé le
territoire du Metropolitan Board of Works, qui correspond aux limites de
l'Etat Civil. Repris en 1888 pour constituer le comté de Londres, il devient
la délimitation officielle de la ville. Jusqu'à cette date, donc, la Cité mise
à part, les divers quartiers de la ville constituent des districts autonomes
(les paroisses) répartis entre les trois comtés environnants, le Middlesex,
le Surrey et le Kent. En fait, ces frontières administratives sont souvent
dépassées par la croissance urbaine, sitôt qu'elles sont définies. De plus
la diversité des autorités multipliant les délimitations, les interférences
sont sans nombre : les limites ne sont pas les mêmes pour le service de
l'état civil et des recensements et pour l'administration locale, pour la
santé et pour la police, pour les élections et pour l'organisation scolaire,
sans même parler de la situation à part de la Cité, ni, au delà des fron
tières du comté de Londres, des banlieues qui grandissent, partagées
entre cinq comtés (Middlesex, Essex et Hertfordshire au Nord de la
Tamise, Kent et Surrey au Sud) et qui constituent encore d'autres
unités ;
2° D'autre part, la fonction de Londres est au moins triple. Bien sûr,
c'est le plus grand centre urbain de la Grande-Bretagne et de l'Europe ;
la ville a son activité propre, ses industries, ses boutiques, sa population
innombrable, ses quartiers contrastés, ses croyances, ses mentalités.
Mais c'est aussi le centre mondial de la finance, de la circulation de l'ar
gent, du commerce international : activité circonscrite à la Cité et au
port, mais dont le rayon d'action est finalement le monde entier, si bien
que son histoire relève de l'histoire générale, non de l'histoire locale.
Enfin Londres est la capitale du Royaume-Uni : la Cour, le gouverne
ment, le Parlement, les administrations, les services de Whitehall sont
des enclaves de l'Empire britannique plantées au cœur de la ville et le
sang impérial circule à travers toute son étendue. La Cité et Westminster,
la richesse et la puissance, cette double et forte présence vient singulièr
ement compliquer le phénomène urbain. Capitale des affaires, capitale de
l'Empire, la plus grande ville du monde a-t-elle même une existence
propre ?
951 ANNALES
Ces redoutables obstacles signalés, essayons de classer par catégorie
les divers sources, en indiquant les plus utilisables.
Au premier rang viennent les sources officielles : Archives nationales
(manuscrites au Public Record Office, imprimées dans les Parliamentary
Papers) et archives de l'administration locale.
Des Parliamentary Papers, certains sont consacrés à Londres ; d'autres,
établis sur le plan national, contiennent de nombreuses indications sur
la capitale. Ces enquêtes et rapports s'intéressent à tous les aspects de la
vie sociale : le travail (1816 et 1892-94), l'apprentissage (1812-15 et 1909),
les salaires (1823 et 1887), l'emploi (1824, 1895), le sweating-system (1887
et 1888), les communications et services publics (nombreux rapports sur
les rues, les ponts, les égouts, les marchés, l'eau, les transports), la santé
et le logement (enquêtes de 1837, 1840, 1842, 1847-48, 1852, 1884-85),
l'assistance publique (1817, 1834, 1909). A quoi s'ajoutent les rapports
annuels de l'Etat Civil \ de la Police, de l'Assistance, avec un matériel
statistique considérable et inexploité.
Les recensements décennaux, à partir de 1801, donnent des rense
ignements sur la population des différents districts et sous-districts, sur
la répartition par âge et par sexe, sur le mariage et la nuptialité, sur la
profession (avec classement par sexe et par âge) et, à partir de 1891, sur
la structure sociale (employeurs, salariés, travailleurs indépendants) et
sur le surpeuplement des logements. Les meilleurs de ces recensements,
par la qualité de l'élaboration et de la présentation, sont ceux de 1851,
1861, 1901 et 1911. Tandis que, de 1801 à 1831, les renseignements publiés
se fondent sur des questionnaires remplis par les autorités locales, à par
tir de 1841, ils sont fournis par chaque chef de famille, sur des feuilles
individuelles A On peut consulter au Public Record Office les feuilles de
base des recensements de 1841 et 1851, et arriver ainsi à une très remar
quable précision dans le détail, à un gigantesque canevas de Londres,
malheureusement indisponibles encore pour les recensements ultérieurs.
Les archives rassemblées au Public Record Office sont également
décevantes pour la fin du xixe siècle, aussi bien celles du Ministère de
l'Intérieur (le Home Office groupant aussi bien les papiers de la police,
de l'inspection des usines et ateliers, etc.) que celles du Ministère de
l'Industrie et du Commerce (le Board of Trade est informé du mouvement
du port, de l'émigration, du commerce, des salaires) ou de l'administra-
1. Il faut signaler tout particulièrement le Fifth Annual Report of the Registrar -
General, dont l'appendice par Farr est une mine de renseignements non seulement sur
la démographie, mais sur les conditions sociales de Londres (Parliamentary Papers
1843, xxi, 243 et suiv.).
2. Pour de plus amples renseignements sur les recensements, consulter le guide
fort utile : Census Reports of Great Britain (1801-1931). (Guides to Official Sources
no 2, 119 p. London, H.M.S.O., 1951).
952 L'HISTOIRE DE LONDRES
tion locale (Ministry of Health). Beaucoup plus utiles et abondantes pour
la première moitié du siècle, par exemple pour la police et l'assistance,
elles n'en constituent pas pour autant une source très valable étant donné
que l'Angleterre, jusqu'à une date récente, n'a pas connu de gouverne
ment centralisé. Quant aux très riches archives fiscales, on ne peut guère
en tirer parti : les documents de Ylnland Revenue, en particulier tous
ceux qui concernent l'impôt sur le revenu, ne sont pas accessibles aux
chercheurs. C'est un domaine considéré comme « privé et confidentiel »,
qui doit rester pour l'éternité entre le contribuable et sa conscience...
Plus importantes et surtout plus faciles à consulter sont les archives
de l'administration, ou plutôt des administrations locales. Les paroisses,
qui constituent jusqu'en 1899 la cellule administrative de base, ont, en
généra], préservé leurs archives : minutes et rapports des conseils parois
siaux, les vestries, rôles des impôts municipaux, rapports sanitaires et
démographiques du Medical Officer of Health. Pour l'étude du paupér
isme, les « unions de paroisses » sont le cadre de l'Assistance publique,
et les archives de la Poor Law s'avèrent très abondantes. La mise sur pied,
en 1855, du Metropolitan Board of Works, n'a guère fait faire de progrès
à la centralisation des documents. Mais la création en 1889 du London
County Council a doté Londres de sources d'histoire municipale de pre
mier ordre : comptes rendus des réunions du conseil municipal ; rapports
sur le mouvement de la population, sur la santé publique, sur les finances ;
enquêtes sur tout ce qui intéresse la gestion de la ville, depuis les rues et
les parcs jusqu'aux logements, jusqu'à l'enseignement technique et aux
services publics. Et même, à partir de 1891, les diverses statistiques
concernant Londres ont été rassemblées dans un volume annuel, lès
London Statistics, illustrées de cartes et de graphiques, qui font d'autant
plus regretter la date tardive de leur apparition. Un service d'archives
a été créé à l'Hôtel de Ville et ce dépôt s'est enrichi, au xxe siècle, des
archives de l'administration scolaire (London School Board, 1870-1904)
et de de la Poor Law Ч
II faut ajouter à ces archives locales deux catégories de sources impor
tantes : les archives judiciaires (Middlesex, Kent et Surrey Sessions Re
cords) et les listes électorales. Ces dernières reflètent, pendant la plus
grande partie du xixe siècle, la composition sociale de l'électorat, puis
qu'elles contiennent souvent la profession en même temps que le nom et
l'adresse de l'électeur. La conservation de ces poll-books n'a pas été sys
tématique. Par contre les séries électorales pour le dernier quart du siècle
sont à peu près complètes.
1. Sur ce dépôt voir un article récent par l'archiviste en chef Miss I. Darlington,
« The County of London Record Office », Archives, vol. II, n° 16 (1956), p. 477-486.
953 ANNALES
La richesse des sources officielles contraste avec la pauvreté çt même
la médiocrité des privées. Là encore l'historien souffre du défaut
d'administration de la Grande-Bretagne victorienne. Les archives, au
lieu d'être recueillies et centralisées, ont été livrées aux initiatives indi
viduelles, c'est-à-dire la plupart du temps à l'abandon, finalement à la
destruction. La capitale pullule de sociétés, institutions, associations,
clubs de toute sorte, d'intérêt général ou local, dont beaucoup ne durent
que quelques années. Seules des organisations solides et vénérables ont
laissé des traces. Ainsi la Royal Statistical Society, dont le Journal tr
imestriel est sans prix. Des sociétés éphémères, il subsiste parfois quelques
publications au British Museum ou dans d'autres bibliothèques. Mais ces
sociétés n'ont en général rien gardé de leurs archives manuscrites. Aussi
n'est-ce que par hasard et par séries discontinues qu'on en retrouve par
fois la trace 1.
Quant aux entreprises, les recherches à leur sujet sont bien décevantes.
C'est le cas partout, mais à Londres s'ajoute cette condition peu favo
rable à la sauvegarde des documents : les entreprises sont de petite ou
de moyenne dimension. Aussi bien quelques exceptions notables méri
tent d'être citées : les archives des compagnies des docks sont conservées
par la Port of London Authority ; celles des compagnies d'omnibus et de
trams par le Transport ; l'usine d'allumettes Bryant et May a
pris l'initiative de déposer certains papiers au County of London Record
Office ; l'Arsenal de Woolwich, cas à part puisque manufacture d'Etat,
a publié des rapports officiels ; les archives des compagnies de chemin de
fer, qui dépendent maintenant des British Railways donneraient beau
coup de renseignements sur la vie de la banlieue et les arrivées de mar
chandises et, à ce propos, les archives des marchés de la viande, du pois
son, des fruits et légumes, etc. seraient d'un vif intérêt. D'autre part, à
l'occasion généralement d'anniversaires, cinquantenaires ou centenaires,
des monographies de firmes industrielles de maisons de commerce ou
d'assurances, ont été publiées et bien qu'ordinairement très médiocres, elles
prouvent néanmoins que des archives d'entreprises existent dans nombre
de cas. Sans aucun doute l'histoire des grands magasins, des fabriques de
meubles, de chaussures ou de porcelaine, des maisons de confection, serait
1. Un exemple pitoyable est celui de la Bourse du Travail, le London Trades Counc
il, constitué dès 1860. Ses archives ont été dispersées et perdues. En 1952, en raison
du noyautage du L.T.C. par des éléments communistes, une scission s'est produite,
une nouvelle bourse du travail a été constituée par les syndicalistes non communistes.
Le L.T.C. communiste a gardé les locaux et l'appareil, mais, coupé du reste du mou
vement syndical, il a périclité très vite. Est-ce alors que s'est produite la dispersion
des dossiers et archives ? En tout cas aujourd'hui, même la collection (imprimée) des
rapports annuels ne peut être retrouvée complètement.
954 L'HISTOIRE DE LONDRES
éclairée si les firmes actuelles voulaient bien ouvrir leurs collections aux
chercheurs.
La liste des maisons les plus importantes est donnée dans des annuaires.
Et Londres est une ville particulièrement riche en annuaires : Directories
de la Poste, Directories mondains de la Cour, Directories professionnels,
Directories de quartiers. Dans les deux derniers cas, il existe naturell
ement une beaucoup plus grande discontinuité que dans les deux premiers
pour lesquels les séries sont complètes. Mais même un annuaire, qui n'est
établi que pour une année, permet de situer la physionomie d'un district.
Néanmoins l'emploi de ces instruments de travail reste délicat, souvent
décevant. Il est nécessaire de les contrôler de près, car les erreurs ne sont
pas rares et la valeur de ces publications est très inégale. De plus les
renseignements fournis sont secs et ont besoin d'être complétés par
d'autres sources, au premier rang desquelles la presse.
Pour toute étude de la vie sociale, la presse offre, en effet, des richesses
pratiquement inépuisables, quasi inexplorées. Par suite de la position de
Londres, comme capitale, les journaux se divisent en trois catégories.
Tout d'abord, les journaux nationaux, à la fois journaux de l'Angleterre,
de l'Empire et de la ville de Londres. En second lieu, les journaux locaux,
journaux de quartier : du frit de l'absence d'unité administrative jusqu'à
1888 et de l'immensité de la ville, il n'existe pratiquement pas de presse
consacrée à Londres tout entier et rien qu'à Londres. Enfin les journaux
spécialisés, hebdomadaires ou mensuels : presse politique (la richesse est
plus grande ici à gauche qu'à droite ; les journaux les plus intéressants
sont les feuilles radicales, puis, vers la fin du siècle, les périodiques syn
dicalistes et socialistes) ; presse professionnelle (journaux des métiers
artisanaux, journaux consacrés au mouvement du port, du commerce,
des affaires, etc.) ; presse religieuse, enfin, divisée entre l'Eglise officielle,
les non -conformistes et les catholiques.
Patience et minutie sont nécessaires pour exploiter utilement et ration
nellement cette documentation. Elle réclamerait en fait des équipes de
chercheurs répartissant entre elles les dépouillements, par quartier ou
par profession. Un chercheur isolé n'aboutira qu'à des monographies
utiles, sans plus. Il est exceptionnel, en effet, que des reporters soient
chargés par leur journal d'enquêtes systématiques. On peut citer, après
la flambée chartiste, les articles publiés, en 1849, par le Morning Chron
icle, ou, après les émeutes de 1886, les reportages de plusieurs journaux
épris d'ordre et découvrant brusquement les taudis, le chômage et les
grondements révolutionnaires de l'East End. Le reste du temps les quart
iers des « classes inférieures » ne sont matière qu'à mélodrames ou à
955 ANNALES
chroniques judiciaires quand ils ne disparaissent pas derrière l'actualité
du sport ou des réceptions mondaines.
Ce qu'il faudrait donc, c'est, d'un journal à l'autre, glaner les rense
ignements, les relier entre eux, comparer, critiquer les versions contradict
oires des mêmes événements. Pour ce travail d'interprétation, la presse
nationale est la plus utile, car, mieux qu'une autre, elle indique l'orien
tation ou la signification de telle réunion, manifestation ou discours. En
revanche, elle ne relate pas, ou presque pas, la plupart des événements
locaux. La presse locale, au contraire, prolixe en nouvelles du quartier,
est souvent neutre pour plaire à tout le monde et se soucie peu d'inter
préter les informations. Autre défaut, elle ne se soucie pas davantage de
présenter les individus, dont la personnalité, les fonctions et les tendances
sont connues des lecteurs — mais malheureusement pas toujours du
chercheur. Ajoutons aux difficultés que présente l'utilisation de la presse
comme source documentaire, la présentation matérielle des journaux dont
les caractères microscopiques sont de lecture fatigante, avec des titres
neutres, qui se détachent mal du texte et n'indiquent guère le contenu
exact de l'article.
Parmi les publications périodiques, les revues ne jouent qu'un rôle
restreint durant la plus grande partie du siècle, puisque les deux princi
pales : Г Edinburgh Review et la Quarterly Review, justifiant leur nom,
offrent à leurs lecteurs des comptes rendus et des recensions d'ouvrages
récemment parus. Il en est de même de la Westminster Review jusqu'à
1887. Les revues, au sens moderne du terme, qui se fondent à partir de
1865, la Fortnightly Review, la Contemporary Review, The Nineteenth
Century, la National consacrent bon nombre d'articles à la capi
tale : la question sociale et la misère de l'East End étant de mode dans
les années 1880, et la bonne volonté, dans les classes dirigeantes, géné
rale pour « se pencher » sur un problème jusque-là délaissé.
Parfois des journalistes réunissent en brochures ou en livres les articles
qu'ils ont écrits pour la presse quotidienne ou les revues. Ces publicat
ions, qui vont en s'amplifiant tout au long du siècle, sont une de nos
meilleures sources. Le premier exemple d'une étude sociale scientifique
avait été donné au xvuie siècle par Henry Fielding qui, partant de la
délinquance, en arrivait à l'analyse sociale x. Un demi-siècle plus tard,
1. H. Fielding, An Inquiry into the late Increase of Robbery in the Metropolis
(1751). Remarquer le terme de Metropolis : depuis l'extension rapide de la ville au
xvine siècle, Londres a été appelée tantôt the Точюп tantôt the Metropolis. Ce dernier
terme a prévalu et est devenu le nom officiel à partir de 1847, bien que ce soit étymo-
logiquement absurde. Avec la création du comté de Londres et l'unification administ
rative, le terme disparaît rapidement dans les dernières années du xixe siècle. Il ne
956 L'HISTOIRE DE LONDRES
avec une méthode voisine, mais sur une plus large échelle, un haut fonc
tionnaire de la police, P. Colquhoun, écrit Police (i. e. Government) of the
Metropolis (1795).
Plus systématique est l'étude menée par Mayhew, journaliste pas
sionné d'enquêtes sur le vif, et patient chercheur, qui publie en 1851,
l'année même de la première Exposition Universelle et comme envers du
tableau, trois volumes intitulés London Labour and the London Poor.
En 1862, un quatrième volume vient s'ajouter, London's Underworld,
enquête sur la criminalité (vol, escroquerie, vagabondage, mendicité,
prostitution). On a appelé Mayhew « le Defoe de l'ère victorienne ». Ses
tableaux visent, selon sa propre expression, à être « une encyclopédie du
travail, des besoins et du vice » \ A la bonne société victorienne, repue
de bien-être, épanouie dans son confort et son conformisme, il jette à la
figure la peinture inquiétante et terrifiante des classes laborieuses et
dangereuses de la capitale.
Enfin, à partir de 1887, commence une publication capitale : celle de
Charles Booth, armateur, statisticien et philanthrope. C'est lui qui, par
son enquête en dix-sept volumes sur la pauvreté, les conditions de vie,
le travail, les métiers, la vie religieuse de Londres, a inauguré la série des
social surveys, par lesquels les économistes et sociologues britanniques
ont acquis au xxe siècle une célébrité méritée 2.
Dans la même perspective de nombreux articles du Journal of the
Royal Statistical Society traitent de la capitale sous divers aspects :
démographie, santé, ravitaillement, etc.
Une multitude d'autres matériaux restent éparpillés entre livres,
brochures, écrits de circonstance, guides, descriptions, satires, affiches.
Dans les dépouillements le déchet, ici, est énorme, mais pour bien des
détails quelle source irremplaçable ! La plupart de ces documents se
trouvent au British Museum. Néanmoins beaucoup appartiennent à des
coUections privées, à des institutions locales, à des bibliothèques de quart
iers.
D'autres précieux détails sur la vie de chaque jour, les habitudes, la
hiérarchie sociale, sont fournis par les biographies, les autobiographies,
les papiers personnels et aussi les notices nécrologiques publiées dans la
presse. De fait, ce genre de documents sert davantage pour la connais
sance des classes moyennes et de l'aristocratie, car pour les classes popul
aires la vie quotidienne est le plus souvent perdue dans l'anonymat de
la grande ville et n'a guère retenu l'attention. Toutefois, beaucoup de
garde plus qu'une saveur littéraire et un sens emphatique. Cf. encore en 1937, le livre
de réflexions de R. Sinclair, Metropolitan Man, sur la condition faite à l'habitant de
la capitale par la civilisation moderne.
1. H. Mayhew, London Labour and the London Poor, t. I, Préface.
2. С. Booth, Life and in London, 17 vol., 1889-1S02. Les cahiers manusc
rits, qui ont servi à Booth et à son équipe d'enquêteurs, ont été conservés et déposés
récemment à la Bibliothèque de la London School of Economies.
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