L'identification de lettres dans diverses conditions de présentation - article ; n°3 ; vol.86, pg 403-428

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L'année psychologique - Année 1986 - Volume 86 - Numéro 3 - Pages 403-428
Résumé
Nous rapportons, dans cet article, des travaux sur l'identification de lettres dans diverses conditions expérimentales de présentation. Quelques modèles récents (« Distance et Ressemblance spatiale », « Tout ou Rien », « modèle à Composants multiples », « Canal interactif », etc.) sont ici présentés à travers leur capacité à prendre en compte certains résultats bien admis. Neuf faits expérimentaux sont catalogués et nous situons le débat actuel sur la reconnaissance de caractères.
Les travaux dans ce domaine sont bien avancés. Le modèle, à venir, qui explicitera les processus en jeu dans le traitement de l'information contenue dans la lettre présentées, devra appréhender l'ensemble des résultats expérimentaux rapportés.
Mots clés : reconnaissance de lettres, perception automatique.
Summary : Letter recognition under a variety of display conditions.
This article reviews studies in which letters are visually presented under a variety of conditions. Some recent models are investigated through their ability to account for experimental findings. We report nine standard results and we discuss current theoretical problems in letter recognition.
Work directed to this problem is in progress. A future model, which will explain the processes involved in the processing of stimulus information from a letter display, will have to be able to accomodate the standard results.
Key words : letter identification, machine perception.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1986
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Charles-Albert Tijus
L'identification de lettres dans diverses conditions de
présentation
In: L'année psychologique. 1986 vol. 86, n°3. pp. 403-428.
Résumé
Nous rapportons, dans cet article, des travaux sur l'identification de lettres dans diverses conditions expérimentales de
présentation. Quelques modèles récents (« Distance et Ressemblance spatiale », « Tout ou Rien », « modèle à Composants
multiples », « Canal interactif », etc.) sont ici présentés à travers leur capacité à prendre en compte certains résultats bien admis.
Neuf faits expérimentaux sont catalogués et nous situons le débat actuel sur la reconnaissance de caractères.
Les travaux dans ce domaine sont bien avancés. Le modèle, à venir, qui explicitera les processus en jeu dans le traitement de
l'information contenue dans la lettre présentées, devra appréhender l'ensemble des résultats expérimentaux rapportés.
Mots clés : reconnaissance de lettres, perception automatique.
Abstract
Summary : Letter recognition under a variety of display conditions.
This article reviews studies in which letters are visually presented under a variety of conditions. Some recent models are
investigated through their ability to account for experimental findings. We report nine standard results and we discuss current
theoretical problems in letter recognition.
Work directed to this problem is in progress. A future model, which will explain the processes involved in the processing of
stimulus information from a letter display, will have to be able to accomodate the standard results.
Key words : letter identification, machine perception.
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Tijus Charles-Albert. L'identification de lettres dans diverses conditions de présentation. In: L'année psychologique. 1986 vol.
86, n°3. pp. 403-428.
doi : 10.3406/psy.1986.29158
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1986_num_86_3_29158L'Année Psychologique, 1986, 86, 403-428
REVUE CRITIQUE
Université de Paris VIII
Département de Psychologie1
L'IDENTIFICATION DE LETTRES
DANS DIVERSES CONDITIONS
DE PRÉSENTATION
par Charles- Albert Tu us
SUMMARY : Letter recognition under a variety of display conditions.
This article reviews studies in which letters are visually presented
under a variety of conditions. Some recent models are investigated through
their ability to account for experimental findings. We report nine standard
results and we discuss current theoretical problems in letter recognition.
Work directed to this problem is in progress. A future model, which
will explain the processes involved in the processing of stimulus information
from a letter display, will have to be able to accomodate the standard results.
Key words : letter identification, machine perception.
INTRODUCTION
Les travaux sur la reconnaissance et l'identification de lettres
connaissent actuellement un essor considérable. Les motivations de ces
recherches sont liées d'une part, à l'émulation que procure le dévelop
pement de la reconnaissance automatique des formes par des machines,
et d'autre part et plus particulièrement au développement de la lecture
automatique, qui requiert l'élaboration de modèles pertinents. Mais le
plus souvent, il s'agit de l'étude du Système de Traitement de l'Info
rmation. En effet, l'identification de lettres semble être l'une des manières
les plus adéquates pour l'étude des différentes étapes du traitement de
l'information chez le sujet humain, du stimulus visuel proximal qui est
l'image rétinienne — le stimulus objectif étant, lui, le stimulus distal
1. 2, rue de la Liberté, 93526 Saint-Denis Cedex 02. Charles- Albert Tijus 404
qu'on manipule — jusqu'à renonciation de la réponse, quand on nomme
un objet qui a été perçu.
Dans les années 60, les motivations des recherches conduites dans
ce domaine étaient différentes. L'identification de lettres était à cette
époque un paradigme expérimental utilisé pour déterminer les seuils de
succession dans la lignée des travaux de Exner (1875) à partir de la
présentation de flashes brefs. La détermination des seuils de succession
de deux lettres apparaissant à la même place (Greenspon et Eriksen,
1968 ; Fraisse, 1970 ; Schiller, 1966) était alors l'objet des recherches
menées pour répondre « à la multiplication des données fournies par des
tableaux ou des panneaux dans les techniques modernes d'information »
(Fraisse, 1970). Les flashes, formes et lettres qu'on manipulait avaient
pratiquement le même statut expérimental dans l'étude des phéno
mènes de masquage qui ont lieu entre deux stimuli successifs (masquage
rétroactif du premier par le second ou masquage proactif du second par
le premier).
Les principaux résultats de ces études montrent que le traitement
des lettres correspond à un traitement plus central que celui des flashes
ou formes. Ainsi, l'intervalle de succession nécessaire, pour qu'il n'y
ait pas d'interférence entre deux lettres, doit être plus long que l'inter
valle nécessaire entre deux flashes. De même, ce phénomène persiste
avec le masquage dichoptique, réalisé par Greenspon et Erikson (1968),
qui consiste à présenter chacune des deux lettres successives, par empla
cement homothétique sur des deux rétines en sorte que le sujet
perçoit les deux lettres à la même position alors qu'elles sont reçues
chacune sur une rétine différente. Fraisse (1970) a également trouvé que
la durée de l'intervalle nécessaire pour qu'il n'y ait pas d'interférence
devait être d'autant plus longue que les lettres successives se recouvrent
davantage : doit être plus long, par exemple, entre « E »
et « F » qu'entre « E » et « O ».
Comme nous l'avons déjà signalé, nombre de recherches actuelles
sont conduites pour répondre à des questions concernant la reconnais
sance automatique des formes. En effet, la seconde génération des
machines visuelles s'intéresse principalement à l'identification des
textures et des caractères de toutes provenances. Les problèmes dont elle
s'occupe « sont analogues à ceux de la perception humaine qui ont été
étudiés depuis longtemps par les psychologues » (Nevatia, 1982). Cette
vision par ordinateur est, par exemple, confrontée à des images bruitées
qu'il faut compenser en évitant, autant que possible, une trop lourde
tâche de restauration de l'image dégradée. Pour ce faire, il est nécessaire
de définir un espace de représentation qui soit le moins complexe pos
sible parce que « d'une manière générale, la reconnaissance des formes
est une bataille contre la complexité » (Simon, 1984) ; ceci pour éviter
des calculs exponentiels. Ici les opérateurs utilisés par le sujet humain
pour catégoriser et identifier les lettres pourraient, parce qu'ils sont L'identification de lettres 405
efficaces, servir de modèle pour les études sur ordinateur. Réciproque
ment, les opérateurs-machine qui produisent des effets peuvent nous
fournir des modèles testables pour la compréhension du traitement du
sujet humain. De telles émulations et coopérations théoriques se déve
loppent d'ailleurs de plus en plus au sein des sciences cognitives. Pour
mémoire, elles avaient déjà eu lieu lors de l'élaboration des premières
machines visuelles, dont celle de René de Possel en 1970, pour la lecture
automatique, autour du concept d'appariement de patrons — qui stipule
qu'une forme est reconnue quand elle correspond à une forme identique
préalablement stockée — ou encore autour du « perceptron » de Rosenb
latt qui, par une sorte d'analogie avec le système visuel humain, devait
être capable d'apprendre à reconnaître des objets à partir d'un réseau
de circuits électroniques, censés modéliser des neurones et procédant
par étapes (calculs locaux, puis relations globales). Elles sont rapportées
en détail par Corcoran (1971).
Dans le cadre de l'étude du Système de Traitement de l'Information,
l'identification de lettres est particulièrement intéressante pour deux
raisons. La première est que l'identification d'une lettre — sa lecture —
est le traitement minimum d'une information mettant en jeu un pro
cessus cognitif . Ce processus demande la réception d'une unité graphique
particulière, comme stimulus proximal, qui devra :
1. Etre sauvegardée durant le moment du recouvrement en mémoire à
long terme par le travail des opérateurs, surtout si le stimulus distal
disparaît immédiatement après une brève exposition ;
2. Etre retrouvée et traduite phonétiquement ;
3.articulée pour la réponse verbale.
De plus, si un intervalle interstimulus est introduit entre la fin de la
durée de l'exposition de la lettre et le moment d'apparition d'un second
stimulus qui sert d'injonction au rappel, l'information devra être retenue
en mémoire à court terme.
Le statut et l'empan de ces différentes mémoires, la nature des opé
rateurs de description, donc de représentation interne, qui permettent
le codage de l'information graphique, la nature des processus en jeu
(parallèle et/ou séquentiel), le mécanisme du recouvrement, etc., sont
autant de questions que la manipulation expérimentale de la présentat
ion des lettres aborde à travers la reconnaissance et l'identification de
caractères. Il s'agit là d'une activité très banale, dont la compréhension
serait le premier palier pour celle de traitements cognitifs similaires plus
complexes.
La seconde raison est méthodologique. Elle provient de l'usage très
pratique des lettres et des 9 premiers chiffres pour cette manipulation
expérimentale du stimulus. Ce sont, en effet, à peu de chose près
(exceptés « W » et « 4 », ou pour les Anglo-Saxons « W » et « 7 », qui ont Charles- Albert Tijus 406
plusieurs syllabes) des unités graphiques qui correspondent à des unités
phonétiques et articulatoires. De plus, leur traitement relève de méca
nismes automatiques (voir Laberge, 1981 ; Shifïrin, Dumais et Schneider,
1981) qui ont été mis en place avec l'acquisition de la lecture, d'où une
moindre charge de travail durant les activités de décodage iconique et de
recouvrement en mémoire permettant au sujet d'être réellement dispo
nible pour effectuer la consigne. On sait donc précisément ce qui est
manipulé. Aucun autre matériel ne semble aussi riche et fiable. En outre,
avec les activités automatiques en jeu, on se situe hors contexte et hors
du débat sur le concept de contexte (Tiberghien, 1985) ; un stimulus
demeurant le stimulus choisi pour peu qu'on s'assure que la lettre
demeure, dans les conditions de présentation, l'unité perceptive traitée
par le sujet. Ainsi, lors de la présentation de plusieurs lettres, l'utilisation
des voyelles sera, par exemple, évitée pour ne pas obtenir comme unité
de traitement un groupe d'unités graphiques (mot ou partie de mot).
La littérature sur la reconnaissance et l'identification de lettres est
très riche de faits empiriques, de modélisations très avancées et de pro
blèmes posés. Dans cette revue de question, nous rapportons un certain
nombre de faits expérimentaux qui sont bien admis dans la littérature
et la manière dont certains modèles en rendent compte. En fait, les
tentatives de modélisation correspondantes sont de deux sortes : soit
elles concernent les espaces de représentation et d'interprétation (nature
des traits pertinents, échantillonnage des traits, construction interne
de la réponse) et tentent de définir le « programme » (software) que nous
appliquons pour classer, reconnaître et identifier une lettre particulière,
soit elles concernent notre équipement (hardware) et la nature de son
fonctionnement (types d'opérateur intervenant dans l'extraction des
traits, modalités d'intervention des opérateurs-analyseurs sur le champ
visuel, nature du traitement, séquentiel ou parallèle, traitement par
étapes ou continu). Les premières sont des tentatives, plus ou moins
mathématiques, pour modéliser l'obtention d'une réponse particulière
après la présentation d'une lettre particulière. On a donc ici des recherches
sur l'identification de lettres présentées isolément et qui se donnent pour
tâche de répondre à la question suivante : A partir de quels éléments est
reconnue et identifiée une lettre, disons « E » et à partir de quels
sont différenciées deux lettres graphiquement proches, « E » et « F » par
exemple. Les secondes s'intéressent aux phénomènes qui accompagnent
la présentation simultanée ou successive de stimuli pour l'analyse du
système humain de traitement de l'information visuelle tout au long
des différentes étapes du de la lettre, du stimulus distal, qui
est la présentation de la forme, jusqu'à la réponse articulatoire du sujet,
en passant par les modes d'intervention des analyseurs et opérateurs
adéquats. L'identification de lettres 407
1. L'IDENTIFICATION DE LETTRES
PRÉSENTÉES ISOLÉMENT
1.1. Matrices de confusion
Le test d'un modèle sur la nature des traits pertinents ou sur leur
échantillonnage dans l'identification des lettres, après la manipulation
expérimentale de la présentation des lettres, se fait sur la matrice de
confusion. Elle est réalisée en portant en ligne les 26 lettres présentées
et en colonne la fréquence d'occurrence des 26 lettres dans les réponses
des sujets pour chacune des lettres présentées. On a donc en diagonale
la fréquence des réponses correctes pour chacune des lettres. Ailleurs
apparaît la fréquence des méprises, ou confusion, entre deux lettres
données.
Le contenu d'une telle matrice dépend évidemment des conditions
plus ou moins favorables de présentation des lettres (durée d'exposition
Tableau I. — Matrice de Confusion (partielle)
pour les lettres majuscules « TERAK »
Les pourcentages de réponses sont donnés (en colonne)
pour chaque lettre présentée (en ligne)
(Paap, Newsome, McDonald et Schvaneveld, 1982J
Confusion matrix (partial) for « TERAK » capital letters
Réponses
A B E G H I J K L M N O P C D F
o o, 8 0 1 2 1 1 A 45 6 0 1 2 2 2 0
B 3 61 0 2 4 2 3 2 1 1 2 3 0 1 2 2
C 1 1 54 5 3 1 3 1 0 1 1 2 0 2 9 1
D 1 0 0 66 1 0 1 2 2 0 3 3 1 2 8 1
3 0 1 2 3 0 1 0 1 E 1 4 0 1 65 6 2
F 1 2 0 1 11 64 1 2 1 1 1 1 0 0 1 2
o mlus G 2 3 2 4 1 2 61 1 1 0 2 0 1 4 0
H 2 2 0 1 0 1 2 73 0 1 2 1 1 1 1 1
ti 53 2 2 3 1 1 I 1 1 0 1 1 4 2 5 6 0
in 4 4 J 1 0 1 4 1 1 3 2 6 41 2 0 2 0
K 1 0 1 1 1 1 3 2 0 0 75 2 1 3 0 0
L 2 0 0 2 2 1 2 64 1 1 2 0 1 1 2 1
M 6 2 2 3 2 56 10 0 1 0 0 1 2 1 2 1
N 0 0 0 2 3 0 1 3 1 1 2 1 1 76 1 1
o 0 1 1 10 2 0 3 2 1 0 1 1 0 1 58 1
P 3 3 0 3 2 4 2 1 1 2 2 0 1 1 60 0
i '■..•■: Charles- Albert Tijus 408
plus ou moins brève, luminance, masquage, etc.) et de la police de carac
tères retenue, mais le modèle doit rendre compte dans sa matrice théo
rique des faits expérimentaux qu'on trouve dans toute de
confusion empirique. De la matrice ci-dessus, de Paap, Newsome,
McDonald et Schvaneveld (1982), donnée comme exemple, nous retien
drons les trois faits principaux suivants :
Premier fait : Certaines lettres sont le plus souvent reconnues que
d'autres. La reconnaissance (en % de réussites) est, par exemple, plus
élevée pour « B » que pour « A ».
Deuxième fait : Certaines paires de lettres sont plus souvent prises
l'une pour l'autre : la fréquence de confusion « E/F » est, par exemple,
plus élevée que la de entre « A/B ».
Troisième fait : Les confusions à l'intérieur d'une même paire de
lettres sont asymétriques. La confusion « B pour A », est par exemple,
plus importante en fréquence que la confusion « A pour B ».
1.2. Appariement de patrons ou modèle constructif
Les modèles concurrents qui essaient de rendre compte des faits
précédents font suite au débat entre la conception d'appariement de
patrons ou de « gabarits » et celle de « la construction à partir des traits ».
La première est bien connue : elle est implantée sur ordinateur avec la génération des machines visuelles (Jamati, 1970). Elle a été
présentée dans les années 60, par Broido (1958). Fitzmaurice, Sabbagh
et Elliot (1959) avant d'être dénoncée par Neisser (1966). Elle avance
que la lettre est reconnue et identifiée en appariant la forme présentée
à son double engrammé et stocké. Sa traduction au niveau du système
nerveux central serait que, durant cette rencontre, des cellules sensitives
de la rétine et/ou du cortex sont activées quand d'autres ne le sont pas.
La lettre est reconnue après la confrontation exhaustive du stimulus
aux lettres de l'alphabet intérieur — Yalphabetum. Elle est alors stockée,
non pas sous la forme externe de la représentation iconique, mais par
l'item de Valphabetum qui lui correspond le plus. Pour la reconnaissance
de formes simples, Uttal (1975) a développé ce modèle général avec
l'algèbre linéaire (voir Molnar, 1980). Pour la reconnaissance des lettres,
il suppose l'invariance du stimulus. Comme une même lettre se présente
sous une multitude de formes graphiques, il faudrait mettre en mémoire
toutes les configurations correspondant à une lettre donnée, ce qui est
un problème exponentiel tant sont divers les attributs possibles de chaque
caractère ; et en tout état de choses, ceci ne correspond pas non plus aux
caractéristiques du traitement humain. Un sujet peut identifier une
lettre présentée sous une forme à laquelle il n'a jamais été confronté. Une
autre manière de procéder, et qui est l'une des orientations actuelles
de la perception machine, est de faire appel à l'apprentissage statistique
et aux probabilités bayésiennes pour décider dans quelle « classe » une
p.-/ L'identification de lettres 409
forme présentée peut être rangée ; une méprise devenant dès lors attri-
buable à un échec de la classification.
Dans le modèle constructif des Gibson (Gibson, 1969), la lettre est
reconnue par ses dimensions spécifiques : traits horizontaux, verticaux,
obliques, symétrie, etc. La lettre « A » consisterait, par exemple, en deux
segments de droite d'égale longueur se rencontrant en un point et selon
un angle de 20 à 60°, segments joints par une barre horizontale à un
endroit proche de leur milieu. La description est toutefois différente
chez les auteurs qui ont une conception proche (Briggs et Hocevar,
1975 ; Geyer et Dewald, 1973). Dans ce type de modèle, il y a habituel
lement une séquence des événements : la présence d'un trait spéci
fique (Tl) subdivise, par l'intermédiaire d'un analyseur, la population
des lettres candidates — Valphabetum — en deux sous-groupes. Un second
trait (T2) subdivise de nouveau le sous-groupe retenu et ainsi de suite
jusqu'à ce que la lettre soit retrouvée. Ce modèle peut aussi s'appliquer
à la manière dont se fait l'apprentissage de l'alphabet par la différen
ciation et la catégorisation de plus en plus fine des formes et graphiques.
C'est d'ailleurs dans le cadre de perceptif que les Gibson
ont d'abord proposé leur modèle.
1.3. La ressemblance spatiale
Le premier type de modèle relativement simple et qui donne une
certaine souplesse à l'appariement de patrons, est le modèle géométrique
décrivant les lettres à partir de leurs « traits locaux » et qui mesure leur
« ressemblance spatiale » aux autres lettres. Pour un tel modèle, les
données empiriques trouvées dans les matrices de confusion proviennent
des caractéristiques spatiales des stimuli externes que sont les lettres.
Les traits locaux sont, ici, par opposition aux traits « globaux » des
modèles constructifs (segment vertical, arc de cercle, etc.), l'équivalent
des pixels noirs de la reconnaissance-machine qui opère une analyse
binaire à partir des points, ou pixels blancs ou noirs par un balayage
de l'image.
L'un de ces plus récents modèles est proposé par Appelman et
Mayzner (1982). C'est le modèle de « la distance et de la ressemblance
spatiale ». Il consiste à disposer chacune des lettres selon une configu
ration de points, soit ici à l'intérieur d'une matrice de 35 points (5 x 7).
Chacune de ces 35 dimensions prend une valeur égale à 1 quand elle
est occupée par la lettre et une valeur nulle dans le cas contraire. Les
auteurs définissent alors une distance, d, entre deux lettres, disons
« X » et « Y », qui varie selon les points qu'elles occupent en commun.
La valeur de cette distance est la racine carrée de la somme des carrés
de toutes les différences sur les 35 dimensions, de la première à la trente
cinquième :
(1) d*= S (*,--2/i)2.
i Charles- Albert Tijus 410
II s ensuit que :
1) Plus deux lettres données ont de points en commun, plus leur dis
tance, d, sera faible et plus elles seront prises l'une pour l'autre ;
2) Deux lettres qui occupent absolument les mêmes points ont une dis
tance nulle. C'est le cas, disons de « X » et « X ». Dans ce cas de figure,
« X », comme n'importe quelle autre lettre, ne devrait être prise
que pour elle-même et toutes les lettres devraient avoir une même
fréquence de reconnaissance. Ce n'est pas le cas. Appelman et
Mayzner ont donc introduit un correctif avec la mesure de la ressem
blance, r, qui indique le degré de ressemblance entre une lettre donnée
et les 25 autres :
(2) r = S \\d\
i = l
di représentant les différentes distances entre la lettre concernée et
les 25 autres, chaque distance entre deux lettres « X » et « Y » se
mesurant à partir de chacune des différences obtenues sur les valeurs
des 35 dimensions (1). La mesure, r, de la ressemblance d'une lettre
est élevée quand elle a beaucoup de points en commun avec toutes
les autres. C'est aussi une mesure de la confusion : la reconnaissance
d'une lettre sera d'autant plus difficile, et les méprises nombreuses,
que la mesure de sa ressemblance sera élevée.
Le modèle complet permet de rendre compte des trois faits expér
imentaux précédents. La matrice de confusion théorique réalisée à partir
de leur modèle est positivement corrélée avec les matrices empiriques à
condition, toutefois, que celles-ci aient été obtenues à partir de lettres
réalisées avec des points. Par ailleurs, 60 à 62 % des assymétries trou
vées dans différentes matrices correspondent aux prévisions du modèle.
1.4. Les traits fantômes
L'appariement de patrons, même sous la forme souple du modèle
précédent qui apparie les traits locaux, ne permet pas la reconnaissance
d'une lettre, quelles que soient sa taille et son orientation, contrairement
aux modèles constructifs à partir des traits « globaux » qui peuvent être
insensibles à de telles variations (toutefois à l'intérieur de certaines limites
qui sont attendues puisque « N » devient « Z », par exemple, après une
rotation de 45°). Les modèles constructifs rendent aisément compte
également des confusions du genre « F » pour « E » par le non traitement
d'un des traits iconiques de base constitutifs de la lettre. En revanche,
ce type de modèle ne rend pas compte des confusions « E » pour « F »
puisqu'il est avancé qu'une lettre ne peut être retrouvée qu'à partir
des informations graphiques qui auront été extraites de la présentation.
Pourtant dans les méprises entre deux lettres, nous avons souvent
l'apparition d'un ou de plusieurs traits supplémentaires dans la réponse de lettres 411 L'identification
du sujet alors qu'ils n'étaient pas contenus dans la lettre présentée. La
« perception » de tels « traits fantômes », ainsi nommés dans la littérature,
et qui sont des traits absents du stimulus proximal et pourtant présents
dans la réponse, n'est pas prise en compte dans les modèles purement
constructifs. Le phénomène des « traits fantômes » semble indiquer que
la réponse n'est pas donnée uniquement à partir des traits qui seraient
contenus dans la présentation, mais également à partir de processus
de décision qui attribueraient les traits échantillonnés à telle ou telle
lettre.
Un certain nombre d'auteurs se sont penchés sur le problème des
traits fantômes dont Broadbent (1967) et Townsend (1971) avec le
modèle du « Tout ou Rien » qui repose :
1 . Soit sur une pure perceptibilité de tous les traits, et la lettre sera alors
reconnue avec une probabilité P; ;
2. Soit sur une pure estimation, où avec une probabilité égale à (1 — P;)
le sujet est dans un état d'information quasi-nul, mais peut encore
estimer ou deviner la réponse juste avec une probabilité de succès h^ .
La probabilité de donner la réponse correcte (Sj pour Sj) est alors
égale à la de reconnaître Sj sur la base des traits perçus, plus
la probabilité de la deviner. La probabilité de donner une autre lettre
comme réponse (Sj pour S») est celle de ne pas avoir reconnu Sj et
d'estimer qu'il s'agit de Sj , cette autre lettre :
i\ p.\ h, n < p. < \
0 ^ hj ^ 1
(3)
Pi+(1_P4)Ä( I hj = l.
Au regard des matrices de confusion empiriques, ce modèle n'est
pas très performant. Mais au lieu d'être appliqué à l'ensemble des traits
d'une lettre, qui sera reconnue ou non, il peut être appliqué au niveau
de chacun des traits présentés et contenus dans la lettre. Cette appréhens
ion « Tout ou Rien » du trait donnera soit la reconnaissance de la lettre,
soit la méprise avec une autre lettre si les traits échantillonnés appar
tiennent aux deux lettres et si l'estimation porte sur des traits qui sont
ceux de cette autre lettre. Nous avons là une explication possible des
traits fantômes.
Une autre explication possible est fournie par le modèle du « choix
similaire » proposé par Luce (1963). Luce avance que toutes les réponses
sont disponibles et en attente avec une force qui dépend d'un biais de la
réponse et qui est indépendante de la présentation. Toutes ces lettres
alternatives en attente ont par ailleurs une certaine similarité avec la
lettre qui sera présentée. Cette similarité est déterminée par un para
mètre sensoriel. Si bien que lors de la présentation du stimulus S^ ,
la force de la réponse Rj (quand le sujet répond Sj au lieu de Sf) est

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