L'influence des attitudes et de la personnalité sur la perception - article ; n°1 ; vol.51, pg 237-248

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L'année psychologique - Année 1949 - Volume 51 - Numéro 1 - Pages 237-248
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1949
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P Fraisse
VI. L'influence des attitudes et de la personnalité sur la
perception
In: L'année psychologique. 1949 vol. 51. pp. 237-248.
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Fraisse P. VI. L'influence des attitudes et de la personnalité sur la perception. In: L'année psychologique. 1949 vol. 51. pp. 237-
248.
doi : 10.3406/psy.1949.8507
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1949_num_51_1_8507VI
L'INFLUENCE DES ATTITUDES
ET DE LA PERSONNALITÉ SUR LA PERCEPTION
par Paul Fraisse
Le problème de la perception demeure au centre des préoccu
pations des psychologues et l'étude de ces processus fournit tou
jours la base des théories psychologiques. La perception, cette
« saisie » de tout le milieu dans lequel vit l'homme — y compris
son corps — offre une possibilité illimitée de compréhension de ses
fonctions, d'autant mieux que nous pouvons faire varier à volonté
les stimulations qui constituent notre environnement. La psycho
physique, les recherches des gestaltistes ont été conduites selon ce
principe que Bruner et Postman (2) qualifient aujourd'hui de for
maliste.
Les expérimentateurs se préoccupaient des changements produits
dans l'expérience phénoménale des sujets ou dans leur comporte
ment, en modifiant les conditions de stimulation et en s' efforçant
d'éliminer l'influence de l'expérience et celle de variations de la
motivation. Les excellents observateurs de l'école de Würzbourg
avaient bien montré l'influence des attitudes des sujets sur la
vitesse perceptive ou sur la sélection des données, mais les études
sur la perception ne s'étaient pas développées dans cette direction.
Le succès des tests projectifs met aujourd'hui en pleine lumière
l'influence que peuvent jouer les variations de motivation et plus
généralement la structure de la personnalité sur les processus per
ceptifs. Au cours de ces dernières années de nombreuses recherches
de type fonctionnel, pour conserver le vocabulaire des auteurs déjà
cités, se sont efforcées de montrer comment pouvaient varier les
données perceptives lorsqu'on modifiait non plus les stimulations
mais au contraire les attitudes, les motifs et les types de personn
alité des sujets.
La publication, par le Journal of Personality (septembre et
décembre 1949) d'un symposium consacré aux relations entre la 238 REVUES CRITIQUES
perception et la personnalité, nous incite à faire une mise au point
des recherches en cours et des interprétations proposées 1.
I. — L'influence des attitudes sur la perception.
Le concept d'attitude permet de caractériser adéquatement,
nous semble-t-il, ce facteur que les psychologues cherchent à faire
varier en étudiant l'influence de l'expérience passée, de la motivat
ion ou celle des structures de la personnalité. En ce sens le concept
d'attitude recouvre, aussi bien le sens anglais de ce mot, limité aux
attitudes sociales, que le concept intraduisible de « set ». Il est
également bien entendu que l'attitude est une disposition de l'i
ndividu qui peut être ou ne pas être consciente, être transitive ou
permanente, acquise ou innée.
Nous introduisons intentionnellement les recherches principales
en ce domaine (voir aussi Année Psychologique, 1948, l'analyse n° 69
sur les aspects biologiques et sociaux de la perception) par le tra
vail de Pronko et Hill (17). Ces auteurs ayant entraîné vingt étu
diants volontaires au sommeil hypnotique, posent en état d'hypnose
un nombre fixe de gouttes d'eau sur la langue des sujets en leur
disant tantôt « c'est de l'eau », tantôt « c'est du jus de citron »,
tantôt « du sirop d'érable ». Après dix secondes, les sujets ayant
ordre de ne pas avaler, on place dans la bouche un rouleau de coton
pendant une minute. On peut déterminer ainsi, assez grossièrement
il est vrai, la quantité de salive sécrétée dans chaque cas. Les résul
tats montrent que la quantité est double (2,1 fois) dans le cas de
la suggestion jus de citron par rapport à l'eau, et 1,4 fois dans le
cas du sirop par rapport à l'eau. Ceci montrerait que l'action de
la stimulation est fonctionnelle, c'est-à-dire qu'elle n'agit pas d'une
manière automatique et l'hypnose permet seulement ici de renforcer
une suggestion qui dans d'autres cas, et sur des sujets en état de
veille, dépend de l'activation d'une tendance, d'une habitude, ou
simplement d'une consigne de l'expérimentateur.
Nous n'insisterons pas ici sur l'effet, trop évident, de ces attitudes
sur la sélection des données perceptives. Dans une situation donnée
chacun perçoit ce qui l'intéresse. Les faits mis en évidence récem
ment tendent à montrer que l'interprétation de figures ambiguës
ou de stimuli luminaires se fait spontanément dans le sens des att
itudes prévalentes. Shafer et Murphy ont montré il y a déjà quelques
années que dans un ensemble ambigu composé de deux parties,
dont antérieurement l'une avait été associée à une satisfaction
(récompense) et l'autre à une punition, la partie récompensée avait
]. Nous n'essayerons pas de l';:iire une analyse exhaustive des travaux sur
ces questions, mais de dégager les perspectives essentielles à partir des
recherches les plus récentes et plus particulièrement de celles parues en 104'J. 1 HAÏSSE. LIM'LULNCE DES ATTITUDES 239 P.
été identifiée 54 fois sur 67 (voir Année Psychologique, 1942-1943,
n° 606), c'est-à-dire qu'elle était apparue comme figure. Mais cette
influence du conditionnement apparaît limitée au cas où
la structuration ne s'impose pas spontanément. 11 était cependant
important de mettre en évidence expérimentalement dans ce cas,
l'action du sur la structuration figure-fond. L'eff
icience même de notre activité perceptive est fonction d'un accord
entre notre attitude et le donné. Postman et Bruner (16) ont repris
l'expérience classique de Külpe et Bryan qui avaient trouvé que
dans la perception d'un donné complexe (des formes colorée s par
exemple) le sujet percevait mieux ce qu'on lui avait demandé à
l'avance de remarquer. Nos auteurs compliquent l'expérience. Ils
comparent le temps d'exposition nécessaire au tachistoscope pour
reconnaître dans une paire de mots, l'un neutre, l'autre désignant
une couleur, le mot couleur, au temps nécessaire pour reconnaître
des mots de même genre dans le même contexte mais avec consigne
de reconnaître les mots indiquant soit une couleur soit une nourri
ture. Aux paires de précédentes on a ajouté des paires : mots-
neutres-mots-nourriture. Dans ce deuxième cas le temps nécessaire
pour reconnaître les mots couleurs est allongé d'une manière signi
ficative (228 ms au lieu de 191 ms). La multiplicité des attitudes
diminue la vitesse de perception et produit même des inhibitions
telles que le sujet ne voit rien.
Des expériences analytiques de ce genre permettent de mieux
comprendre que les attitudes prévalentes du sujet (spontanées ou
induites) ont une influence en général sur la vitesse de perception
en fonction de la durée de présentation ou de l'intensité de la st
imulation : ce qui est dans la ligne des intérêts du sujet est plus
rapidement ou facilement reconnu. Postman, Bruner et Ginnies
avaient montré (voir Année Psychologique, 1948, n° 69) que les
mots correspondant à nos intérêts dominants (décelés par le ques
tionnaire d'Allport Vernon) demandaient pour être reconnus un
temps de présentation plus bref que les autres. Ils parlaient d'une
sensibilisation sélective. Vanderplas et Blake (19) ont repris exac
tement la même recherche mais avec une présentation auditive et
ils ont trouvé les mêmes résultats, la variable indépendante n'étant
plus le temps de présentation, mais l'intensité de la stimulation
sonore. Les résultats des sujets sont variables mais en moyenne
il y a une corrélation de .80 entre les résultats au test d'Allport
Vernon et l'intensité à laquelle sont reconnus les mots correspon
dant aux différentes valeurs. En général donc, les sujets perçoivent
les mots représentatifs de leurs plus hautes valeurs à des niveaux
d'intensité moindres que les mots correspondant à des valeurs
moins importantes.
Plus analytiquement Me Clelland et Liberman (12) prétendent
prouver que les sujets qui ont un besoin d'achever une tâche recon- 240 KEVUES CRITIQUES
naissent plus facilement les mots qui se rapportent à ce besoin
(comme succès, maîtrise, concours, etc.) que les mots neutres. Ils
mesurent ce besoin soit par la performance réalisée au milieu d'une
tâche (anagramme) soit par l'influence de ce besoin, après un échec
produit expérimentalement, sur les histoires suggérées par des
planches du T. A. T. Ils prétendent avoir prouvé que ces deux formes
de mesure ont une haute corrélation et correspondent à un facteur
commun. Ils mesurent par ailleurs la facilité de la perception en
employant la méthode tachistoscopique avec une durée constante
de présentation (0,1 seconde) et en augmentant progressivement
l'éclairement de la plage.
Cette recherche ne laisse pas de susciter quelques doutes liés par
ticulièrement à la réalité même de ce facteur spécial : le besoin
général d'achèvement. Même si ce résultat était vérifié, il resterait
à répondre à l'objection que formulent Vanderplas et Blake à propos
de leur propre expérience. La perception plus rapide de mots corre
spondant aux intérêts dominants ne vient-elle pas d'une familiarité
plus grande de ces mots, les sujets s'attachant plus aux domaines
qui les intéressent? Bruner et Postman (3) ont justement étudié ce
que devient la perception quand ce qui apparaît ne correspond pas
à ce que l'on attendait, ce qu'ils appellent le problème de l'incon
gruité et qui n'est autre que l'apparition de quelque chose de familier
avec cependant des caractères inhabituels. Ils ont employé des cartes
à jouer présentées au tachitoscope, mais certaines de ces cartes étaient
imprimées avec des modifications de leur couleur (carreau et cœur
en noir, trèfle et pique en rouge). Tandis que les cartes normales
ont été reconnues exactement avec une durée de 28 ms, les cartes
« inconnues » demandèrent 118 ms en moyenne. La première carte
inconnue qui est présentée demande un temps de reconnaissance de
390 ms, ce temps s'abaisse à 230 ms pour la deuxième et descend pour
les suivantes à 84 ms. Moins la surprise du sujet est grande et plus
rapidement la reconnaissance est possible. L'analyse des réponses
inexactes montre trois types de réactions : la première est la réaction
de la dominante : devant un six de cœur noir, le sujet voit un six de
cœur rouge ou un six de pique. La seconde est la réaction de com
promis; c'est à-dire d'un donné intermédiaire entre ce qu'il attend
ou a l'habitude de voir et ce qui lui est réellement présenté : un six
de trèfle rouge est vu comme un six de trèfle sous un éclairage rouge,
ou comme un gris rougeâtre. Le troisième type de réaction est un
trouble, un blocage (disruption) : le sujet n'a rien vu, aucune orga
nisation ne s'est imposée à lui.
Burner et Postman ont aussi retrouvé sur un plan plus facile à
interpréter ce qu'ils avaient montré à propos de la frustration et
ce que Me Clelland et Atkinson (11) avaient indirectement confirmé
(voir Année Psychologique, 1948). Le problème ne se pose pas simple
ment en termes de vitesse de reconnaissance; les réponses inexactes FRAISSE. L'INFLUENCE DES ATTITUDES 241 P.
et les interprétations correspondent à une conduite qui est une forme
d'adaptation à une situation et une sorte de compromis entre les
attitudes du sujet et un donné perceptif.
L'interprétation de la vitesse de reconnaissance par la familiarité
ne suffit donc pas et il faut faire intervenir des facteurs dynamiques
qui expliquent à la fois la sensibilisation sélective et la nature des
réponses inexactes. Si la familiarité des éléments joue un rôle, ce ne
peut être qu'en fonction d'une attitude dont elle n'est qu'un aspect.
Les expériences de Bruner et Postman ont d'ailleurs mis en évi
dence le fait qu'un aspect aussi simple que la grandeur de l'objet
perçu pouvait être altéré dans la mesure où l'objet avait une valeur
pour le sujet (personal relevance). C'est d'ailleurs l'expérience de
Bruner et Goodman (voir Année Psychologique, 1946, n° 85) montrant
que les enfants pauvres surestimaient la taille des pièces de monnaie,
tandis que les enfants riches en avaient une perception exacte, qui
a déclenché tout le mouvement de recherche sur l'influence de la
motivation. Bruner et Postman (2) ont mis le même phénomène en
évidence en faisant estimer par des enfants la taille de figurines-jouets
comparativement avec des blocs de bois; la des jouets est plus
surestimée quand ils ne sont pas donnés, mais seulement prêtés aux
enfants. Lambert, Solomon et Watson (9) ont repris ce type d'ex
périence d'une manière plus analytique sur des enfants de 3 à 5 ans.
Pour un petit travail assez simple (tourner un bouton avec des
crans) le groupe expérimental reçoit un jeton qui lui permet d'obte
nir un bonbon dans un appareil automatique, l'autre groupe reçoit
directement le bonbon. Les uns et les autres estiment la taille du
jeton avant l'expérience, après dix jours d'exercice, le onzième jour
après extinction (l'extinction étant obtenue en supprimant aux uns
et aux autres le bonbon et en attendant que l'enfant s'arrête sponta
nément de tourner le bouton), enfin le douzième jour après le réta
blissement des récompenses. Les résultats montrent que l'estima
tion de la taille du jeton (par la méthode de Bruner et Goodman :
régler une plage lumineuse pour qu'elle soit égale au jeton) est la
même pour les deux groupes avant l'expérience et après l'extinction
du onzième jour. La taille est surestimée par le groupe expéri
mental après dix jours d'exercice et le douzième jour après le
rétablissement de la récompense; les différences sont significatives.
Cette expérience a l'avantage de mieux préciser les causes de cette
accentuation de l'objet valorisé, d'en l'origine et les rap
ports avec les processus d'apprentissage. Le mécanisme de cette
surestimation reste cependant obscur. Lambert et ses associés
pensent qu'il y a sans doute un effet de la culture qui nous apprend
à associer la grandeur avec la valeur (les enfants préfèrent aussi
les gros gâteaux, les grands jouets; nous disons aussi un grand
homme!). Bruner et Postman semblent partager cette explica
tion et ces résultats apparaissent comme un cas spécial de l'in-
l'année psychologique, li 16 REVUES CRITIQUES 242
fluence du niveau d'adaptation sur nos jugements. Helson (5 et 6)
a mis en évidence qu'aucune de nos perceptions ne pouvait être
considérée comme déterminée uniquement par le stimulus présent.
En présence du stimulus « l'organisme se comporte comme si le
stimulus excitait une réponse positive ou négative par rapport à
un zéro de fonctionnement. Ce zéro correspond au jugement indif
férent, neutre ou moyen... qui est la moyenne géométrique pondérée
de tous les stimuli agissants sur l'organisme dans le présent y compris
les résidus des stimuli ayant agi précédemment » (6, p. 356). Ce zéro
au niveau d'adaptation correspond au stimulus qui a la plus grande
probabilité subjective d'apparaître, à celui qui est attendu (expec
tation) 1.
L'accentuation correspondrait à une élévation de ce niveau
d'adaptation sous l'influence des expériences et des satisfactions
passées. Ce niveau d'adaptation est modifié en effet par les traces
laissées par les stimuli antérieurs, traces influencées elles-mêmes
par les surestimations affectives dues au renforcement 2. Carter et
Schooler (voir Année Psychologique, 1948, n° 69) ont justement
trouvé que la surestimation des pièces de monnaie par les enfants
pauvres se produisait d'une manière surtout significative quand
l'estimation était faite de mémoire (influence de la trace). Le fait
que ces auteurs n'aient pas trouvé une surestimation aussi signifi
cative dans le cas de la perception directe peut s'expliquer, comme le
suggèrent Bruner et Postman (2, p. 21), par le fait que les sujets de
Carter et Schooler auraient une attitude plus analytique et plus cr
itique que les siens. Ne s'explique-t-elle pas plutôt par une différence
technique dans l'expérimentation? Les uns et les autres utilisent pour
faire évaluer la dimension des pièces une plage de comparaison cir
culaire de dimension réglable par un bouton, mais Bruner et Goodman
utilisent pour ce réglage un diaphragme composé de neuf côtés elli
ptiques qui n'est pas parfaitement circulaire, tandis que Carter et
Schooler ont employé une plage parfaitement circulaire. L'indéter
mination perceptive engendrée par le diaphragme doit avoir, à notre
sens, renforcé l'effet d'accentuation. N'oublions jamais en effet que
les effets dont nous traitons et qui sont très importants pour com
prendre les lois de la perception, ne peuvent être mis en évidence que
1. Les travaux de Helson dans le domaine de la psychophysique tendent à
rapprocher les résultats classiques de ceux obtenus par la méthode des juge
ments absolus et par les échelles de classement (rating-scale). A ce titre
ces travaux s'inscrivent dans le cadre général des recherches sur l'influence
des attitudes sur la perception.
2. A ce propos Bruner et Postman citent l'expérience de Duncker (The
influence of post-experience upon perceptual properties. Amer. J. Psychol.,
1939, 52, 255-265) qui a trouvé qu'une feuille et un âne, découpés dans du
drap vert, n'apparaissaient pas, dans un éclairage rouge, du même vert. Ce
résultat est obtenu en faisant égaliser chaque forme à un stimulus coloré,
La feuiKe apparaît plus verte que l'âne. FRAISSE. L'INFLUENCE DES ATTITUDES 243 P.
dans le cas où la perception manque de netteté pour une raison
quelconque.
II. — • L'influence de la personnalité sur la perception.
Les recherches sur l'influence des attitudes sur la perception
obligent déjà à considérer la perception comme une conduite relative
aux besoins du sujet. Il était normal, dans la mesure où ces attitudes
sont liées à la personnalité du sujet, que l'on essaie de prouver qu'il
y avait des types de personnalité correspondant à des types de con
duite perceptive. Ce point de vue n'est pas nouveau, Jaensch avait
déjà distingué un type intégré opposé au type désintégré, Kretschmer
les attitudes synthétique-analytique, Goldstein les approches con
crète et abstraite, et dans les interprétations du Rorschach on oppose
celles qui sont faites à partir des détails ou des ensembles.
En parlant plus ou moins de type, ces auteurs admettent qu'il
y a des attitudes générales qui se manifestent dans des domaines
assez divers et dans tous les aspects de la perception. Klein et Schle-
singer (7) essayent de faire la théorie non de la perception, mais du
percevant. La personnalité étant un ensemble de régulations qui
assure la stabilité et la continuité de l'individu, il est normal de con
sidérer le système perceptif chargé de détecter, sélectionner et
trôler les messages du monde sensible comme étant sous la dépen
dance de ce système défensif. La neuro-physiologie et la pathologie
mentale semblent confirmer ces vues. Les neurophysiologistes ont
montré l'influence de certaines aires corticales sur les processus
afférents et Eysenck a prouvé dans son ouvrage, Les dimensions de
la personnalité, qu'un processus, assez physiologique semble-t-il,
comme l'adaptation à l'obscurité, était différent chez les hystériques
et les dépressifs. Klein et Schlesinger pour leur part, dans des
recherches encore inédites, auraient trouvé chez les sujets paranoides
une moins grande plasticité du niveau de référence (voir Helson
ci-dessus) dans des expériences d'estimation de poids ou de grandeur
de carrés. Ces sujets changent moins rapidement de systèmes de
jugement. Ils ont comme des préconceptions qui les dominent. Il y
aurait aussi des systèmes perceptifs que nos auteurs appellent des
syndromes et ils notent eux-mêmes que leur conception se rap
proche de celles de Jaensch ou même de Freud quand il décrit une
attitude répressive.
L'influence de Freud est plus marquée sur les conceptions de
Else Frenkel-Brunswik (4). Elle a essayé de dégager et de générali
ser dans la conduite le rôle de l'ambivalence freudienne sous la forme de
la capacité d'un individu de supporter l'ambiguïté d'une situation.
L'ambiguïté est définie comme la coexistence de sentiments con
tradictoires vis-à-vis d'une personne ou d'une situation (exemple : REVUES CRITIQUES 244
avoir des sentiments d'amour et de haine pour une personne). La
tolérance de l'ambiguïté implique que l'on puisse la supporter sans
angoisse, l'intolérance se définit au contraire par la rigidité de l'at
titude. E. Frenkel-Brunswik a recherché si ces formes d'attitudes
mises en évidence dans les émotions conflictuelles s'étendaient au
domaine perceptif et nous retrouvons ici comme chez Klein et
Schlesinger l'utilisation opérationnelle du concept de rigidité.
E. Frenkel-Brunswik ne cite que les expériences préliminaires où
elle aurait trouvé que la rigidité caractérielle se manifestait dans la
difficulté à changer d'interprétation quand une figure se modifie
graduellement ou dans la résistance à percevoir l'effet Köhler (figu
rai after-effect).
Ces recherches, même si elles ne sont pas absolument concluantes,
montrent l'intérêt qu'il y a à étudier les perceptions non plus sous
leur angle formel mais comme une donnée de psychologie différent
ielle. De ce point de vue Witkin (22) apporte une contribution très
importante. Piéron rend compte par ailleurs de ces recherches. Nous
retiendrons seulement ici que dans ces épreuves où le sujet doit
juger de la verticalité de son corps ou du cadre de référence quand
l'un et l'autre sont perturbés, ou de la verticalité d'un élément par
rapport à un cadre de référence qui n'est pas vertical, il a trouvé
de grandes différences individuelles. Il se trouve que ces différences
individuelles sont très constantes et cohérentes entre elles. La corré
lation entre les résultats des deux épreuves citées est de .64 pour les
hommes, de .52 pour les femmes. Ceci signifie que les sujets qui
ont le plus de peine à dissocier les données fournies par leurs sensa*
tions proprioceptives de la verticalité par rapport au cadre extérieur
sont aussi ceux qui ont le plus de peine à estimer la verticalité d'un
élément quand le cadre de référence est incliné. Bien plus, Witkin,
mettant ces résultats en corrélation avec une épreuve perceptive
inspirée des figures de Gottschaldt et consistant à découvrir des
figures simples dans des figures complexes, a trouvé une corrélation
de .54 entre la difficulté à découvrir ces figures et la difficulté à
s'abstraire du cadre de référence dans ses épreuves.
Il y a là une première base expérimentale pour la détermination
d'une variable perceptive de la personnalité que Witkin veut main
tenant préciser en mettant en relation ses résultats avec des épreuves
caractérielles. Dès à présent, il a trouvé : a) un progrès avec l'âge
de l'indépendance de la perception par rapport au cadre de réfé
rence; b) des différences entre les sexes, les femmes étant plus pri
sonnières du cadre de référence.
III. A LA RECHERCHE d'uNE INTERPRETATION.
Comment comprendre cette influence de l'affectivité, de la moti
vation, des attitudes sur le donné sensoriel? Quels sont les schémas FRAISSE. L'INFLUENCE DES ATTITUDES 245 P.
qui permettent de les imaginer, même si ces schémas restent encore
hypothétiques?
Avant de parler en termes de théories il est peut-être sage de
présenter des faits qui, sans apporter de solutions proprement dites,
précisent la complexité des problèmes. Me Ginnies (13) d'une part,
et Me Cleary et Lazarus (10) d'autre part, ont établi qu'il pouvait y
avoir une forme de reconnaissance inconsciente que les derniers
auteurs nomment un effet de subceptwn.
Me Ginnies avait présenté au tachistoscope des mots ayant une
valeur émotive et des mots neutres à une vitesse telle que la recon
naissance soit très difficile et il avait enregistré la réaction psycho
galvanique à ces présentations. Il alors trouvé que sans réponse
perceptive on obtenait cependant un R. P. G. plus intense avec les
mots à valeur émotive. L'expérience de Me Cleary et Lazarus arrive
à la même conclusion mais dans des conditions plus analytiques.
Les auteurs ont pris dix syllabes dépourvues de sens, de cinq lettres.
A une vitesse où il y a 100 % d'identification, ils ont conditionné
cinq des dix syllabes en faisant suivre ces syllabes d'un choc élec
trique. Le conditionnement établi, la vitesse de présentation devient
telle que la reconnaissance soit très difficile; les sujets doivent recon
naître les dix syllabes (sans que l'expérimentateur utilise des chocs).
Les résultats montrent que même si la réponse est fausse le R. P. G.
est plus fort pour les syllabes conditionnées que pour les autres et
la différence est très significative. L'interprétation des faits reste
difficile mais les précautions prises dans cette recherche obligent à
admettre un effet des stimulations, même lorsqu'il n'y a pas percep
tion proprement dite. Réciproquement ces faits permettent d'imagi
ner l'influence de processus affectifs sur la reconnaissance perceptive,
dans le sens d'une facilitation ou au contraire d'une défense.
Werner et Wapner (21) ont tenté l'élaboration d'une théorie
pour expliquer l'interaction des processus réceptifs et des processus
propres au sujet et la projection des seconds sur les premiers. Ils
l'ont nommée la théorie du champ sensori-tonique (Sensory tonic
field theory). La perception serait la résultante de facteurs sensoriels
et toniques, le tonus envisagé ici étant aussi bien celui de la muscul
ature que des viscères. Ils ont rassemblé de nombreux faits pour
prouver que le tonus agissait sur les processus sensoriels et qu'il y
avait une certaine équivalence dynamique entre les facteurs sen
soriels et toniques. Sherrington et Lashley avaient déjà montré le
rôle du tonus comme médiateur entre les activités sensorielles et
motrices, les récents travaux neurologiques ont montré l'interd
épendance des zones sensorielles et motrices et Fulton et ses élèves
ont mis en évidence que le contrôle cortical du tonus ne s'exerçait
pas seulement sur la musculature striée, mais aussi sur le système
végétatif.
Les recherches pathologiques et expérimentales ont montré d'autre

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