L'introduction de l'enseignement de la psychologie scientifique en France : Théodule Ribot (1839-1916) à la Sorbonne (1885) - article ; n°2 ; vol.100, pg 285-331

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L'année psychologique - Année 2000 - Volume 100 - Numéro 2 - Pages 285-331
Résumé
L'objectif de cet article est double. D'abord, il est d'exposer le contexte d'introduction de l'enseignement universitaire de la psychologie en France en tant que discipline autonome. Ensuite, il s'agit de présenter le premier cours de psychologie professé en France à la Sorbonne par Th. Ribot le 7 décembre 1885. La Sorbonne fut le premier établissement académique à assurer la reconnaissance institutionnelle de cette nouvelle science fondée en Allemagne par Fechner et Wundt. Nous avons montré qu'en France cette reconnaissance a été tardive à cause de l'influence de la philosophie spiritualiste. Il a fallu la valeur reconnue d'un homme (Ribot) ainsi qu'une volonté ministérielle liée au développement des Universités, et des appuis au niveau académique, pour que la France se dote de ce nouveau type d'enseignement. Dans un premier temps, nous avons présenté le contexte politique et philosophique de l'époque. Dans un second temps, nous avons relaté les discussions qui se sont déroulées en Sorbonne à propos de la fondation du premier cours de psychologie expérimentale. Enfin, nous avons reproduit dans son intégralité la leçon d'ouverture de Ribot à la Sorbonne qui présente un grand intérêt pour l'histoire de la psychologie française, avant de conclure sur les circonstances de la fin de cet enseignement en février 1888.
Mots-clés : Ribot, histoire de la psychologie, Sorbonne.
Summary : The introduction of scientificpsychology in France : Théodule Ribot (1839-1916) at the Sorbonne (1885).
The present paper was written with two aims in mind : (1) to explore the context of the introduction of psychology in the French University System, and (2) to present thefirst course of experimental psychology by Th. Ribot at the Sorbonne on December 7, 1885. The Sorbonne was the first french University that recognized this new science founded in Germany by Fechner and Wundt. In France this recognition was relatively late due to the negative influence of spiritualist philosophy. The introduction of psychology was due to political, institutional, and intellectual contexts. First, the political and philosophical contexts of the time are presented. Second, the discussions at the Sorbonne concerning the foundation of the first course of experimental psychology are exposed. Finally, the whole first course of psychology, which presents a great interest for history of French psychology, is presented before concluding on the circumstances of the end of this course in February 1888.
Key words : Ribot, history of psychology, Sorbonne.
47 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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S NICOLAS
L'introduction de l'enseignement de la psychologie scientifique
en France : Théodule Ribot (1839-1916) à la Sorbonne (1885)
In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°2. pp. 285-331.
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NICOLAS S. L'introduction de l'enseignement de la psychologie scientifique en France : Théodule Ribot (1839-1916) à la
Sorbonne (1885). In: L'année psychologique. 2000 vol. 100, n°2. pp. 285-331.
doi : 10.3406/psy.2000.28642
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2000_num_100_2_28642Résumé
Résumé
L'objectif de cet article est double. D'abord, il est d'exposer le contexte d'introduction de l'enseignement
universitaire de la psychologie en France en tant que discipline autonome. Ensuite, il s'agit de présenter
le premier cours de professé en France à la Sorbonne par Th. Ribot le 7 décembre 1885.
La Sorbonne fut le premier établissement académique à assurer la reconnaissance institutionnelle de
cette nouvelle science fondée en Allemagne par Fechner et Wundt. Nous avons montré qu'en France
cette reconnaissance a été tardive à cause de l'influence de la philosophie spiritualiste. Il a fallu la
valeur reconnue d'un homme (Ribot) ainsi qu'une volonté ministérielle liée au développement des
Universités, et des appuis au niveau académique, pour que la France se dote de ce nouveau type
d'enseignement. Dans un premier temps, nous avons présenté le contexte politique et philosophique de
l'époque. Dans un second temps, nous avons relaté les discussions qui se sont déroulées en Sorbonne
à propos de la fondation du premier cours de psychologie expérimentale. Enfin, nous avons reproduit
dans son intégralité la leçon d'ouverture de Ribot à la Sorbonne qui présente un grand intérêt pour
l'histoire de la psychologie française, avant de conclure sur les circonstances de la fin de cet
enseignement en février 1888.
Mots-clés : Ribot, histoire de la psychologie, Sorbonne.
Abstract
Summary : The introduction of scientificpsychology in France : Théodule Ribot (1839-1916) at the
Sorbonne (1885).
The present paper was written with two aims in mind : (1) to explore the context of the introduction of
psychology in the French University System, and (2) to present thefirst course of experimental by Th. Ribot at the Sorbonne on December 7, 1885. The Sorbonne was the first french
University that recognized this new science founded in Germany by Fechner and Wundt. In France this
recognition was relatively late due to the negative influence of spiritualist philosophy. The introduction of
psychology was due to political, institutional, and intellectual contexts. First, the political and
philosophical contexts of the time are presented. Second, the discussions at the Sorbonne concerning
the foundation of the first course of experimental psychology are exposed. Finally, the whole first course
of psychology, which presents a great interest for history of French psychology, is presented before
concluding on the circumstances of the end of this course in February 1888.
Key words : Ribot, history of psychology, Sorbonne.L'Année psychologique, 2000, 100, 285-331
NOTE HISTORIQUE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
UMR 8581 CNRS, EPHE
Université René- Descartes, Paris F1
L'INTRODUCTION DE L'ENSEIGNEMENT
DE LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE
EN FRANCE :
THÉODULE RIBOT (1839-1916) À LA SORBONNE (1885)
par Serge NICOLAS
SUMMARY : The introduction of scientific psychology in France : Théodule
Ribot (1839-1916) at the Sorbonne (1885).
The present paper was written with two aims in mind : (1) to explore the
context of the introduction of psychology in the French University system,
and (2) to present the first course of experimental psychology by Th. Ribot at
the Sorbonne on December 7, 1885. The Sorbonne was the first french
University that recognized this new science founded in Germany by Fechner
and Wundt. In France this recognition was relatively late due to the negative
influence of spiritualist philosophy. The introduction of psychology was due to
political, institutional, and intellectual contexts. First, the political and
philosophical contexts of the time are presented. Second, the discussions at the
Sorbonne concerning the foundation of the first course of experimental
psychology are exposed. Finally, the whole first course of psychology, which
presents a great interest for history of french psychology, is presented before
concluding on the circumstances of the end of this course in February 1888.
Key words : Ribot, history of psychology, Sorbonne.
1. Centre universitaire de Boulogne, 71 Avenue É. Vaillant, 92774 Bou
logne-Billancourt Cedex. E-Mail : nicolas@psycho.univ-paris5.fr Serge Nicolas 286
INTRODUCTION
La renommée de Théodule Ribot (1839-1916) est d'avoir été
le fondateur de la psychologie scientifique française grâce à ses
écrits et à son enseignement1. L'objectif de cet article est d'abord
de traiter, en s'appuyant largement sur des documents inédits,
des conditions de l'établissement du premier enseignement de
1. Ce n'est pas le lieu de présenter ici la biographie complète de Ribot, qui
d'ailleurs reste encore à écrire (cf. Nicolas, 1999a ; Nicolas et Murray, 1999).
Mais pour situer l'importance intellectuelle du personnage dans son époque
nous allons rappeler ici en quelques lignes les principales étapes de la vie et de
l'œuvre de Ribot jusqu'en 1885. Ayant suivi les cours à l'École normale supé
rieure, il obtient l'agrégation de philosophie en 1866 avant d'être nommé
comme professeur au lycée de Vesoul (1866-1868) puis au lycée de Laval (1868-
1872). Pendant ses années d'enseignement, il va surtout s'intéresser aux positi
vistes et lire les ouvrages d'Hippolyte Taine, ceux de John Stuart Mill et sur
tout l'œuvre de Herbert Spencer dont il traduira quelques années plus tard les
Principes de psychologie d'après la seconde édition (Spencer, 1874) en collabora
tion avec son ami Alfred Espinas (1844-1922). Son premier travail important
est un ouvrage qu'il fît paraître en 1870 sur la Psychologie anglaise contempo
raine (Ribot, 1870), où il présentera au public français l'école associationniste
anglaise (J. Mill, J. S. Mill, A. Bain, H. Spencer, etc.). L'introduction de cet
ouvrage est généralement considérée comme un des premiers manifestes de la
nouvelle psychologie (voir aussi Taine, 1870) parce que Ribot y critique sévèr
ement la spiritualiste française et essaye de promouvoir une psychol
ogie à caractère « scientifique ». Malgré l'hostilité déclarée des philosophes de
la Sorbonne, le 13 juin 1873, il soutient avec succès devant eux ses deux thèses
de doctorat (cf. Nicolas, 19996), une en français sur l'hérédité (Ribot, 1873) et
l'autre en latin sur Hartley (Ribot, 1872), qui constituent une première étape
dans la reconnaissance officielle de la psychologie « scientifique ». Il oriente
ensuite ses efforts vers l'étude de la allemande (J. F. Herbart,
G. T. Fechner, etc.) ce qui le conduira quelques années plus tard à publier un
ouvrage sur le sujet (Ribot, 1879) dont l'introduction est encore une violente
attaque de la psychologie académique. À son initiative, Ribot va devenir
en 1876 directeur d'une nouvelle publication en philosophie, la Revue Philoso
phique, qui sera largement ouverte aux travaux de psychologie et deviendra un
des plus célèbres organes de diffusion des nouvelles idées philosophiques et psy
chologiques (cf. Thirard, 1976). S'inspirant des conceptions évolutionnistes de
Spencer et des conceptions neurologiques de Jackson (cf. Nicolas, 1997), il com
mencera ses investigations en traitant de la mémoire et de ses maladies (Ribot,
1881). Il formulera ainsi la fameuse loi, qui porte son nom, selon laquelle la des
truction de la mémoire est régressive et va inexorablement du plus nouveau au
plus ancien, du complexe au simple, du volontaire à l'automatique, du moins
organisé au plus organisé. À la suite de cet ouvrage, qui connut un grand succès,
Ribot publia les « maladies de la volonté » (Ribot, 1883) et les « maladies de la
personnalité » (Ribot, 1885a) qui constitue le dernier de ses grands titres édités
l'année même de sa nomination à la Sorbonne. Théodule Ribot à la Sorbonne (1885) 287
psychologie expérimentale dans une Université française, et
ensuite de présenter le premier cours de psychologie professé à la
Sorbonne en 1885 par Théodule Ribot. En effet, la Sorbonne fut
le premier établissement académique à assurer la reconnaissance
institutionnelle de cette nouvelle science fondée en Allemagne
par Fechner en 1860 et promue par Wundt au cours des
années 1870-1880. Nous serons amené à montrer qu'en France
cette reconnaissance ne s'est pas faite sans problèmes. Il a fallu
la valeur reconnue d'un homme ainsi qu'une volonté ministér
ielle liée au développement des Universités et des appuis au
niveau académique pour que la France se dote d'un nouveau
type d'enseignement qui allait cependant heurter la sensibilité
d'un bon nombre de ses contemporains. Dans un premier temps,
nous présenterons le contexte politique et philosophique de
l'époque afin que le lecteur puisse apprécier les difficultés ren
contrées par Ribot dans sa quête pour obtenir la reconnaissance
officielle en France de la nouvelle psychologie. Ensuite, nous
relaterons les discussions qui se sont déroulées en Sorbonne à
propos de la fondation du premier cours de psychologie expéri
mentale. Enfin, nous reproduirons dans son intégralité la leçon
d'ouverture de Ribot à la Sorbonne qui présente un grand
intérêt pour l'histoire de la psychologie française, avant de
conclure sur les circonstances de la fin de cet enseignement en
février 1888.
I. LE CONTEXTE UNIVERSITAIRE
ET PHILOSOPHIQUE FRANÇAIS
À LA FIN DU XIXe SIÈCLE :
ENTRE LA POLITIQUE ET LE DOGMATISME
Jusqu'à l'avènement de la IIIe République, la discipline phi
losophique n'était pas professionnalisée (Fabiani, 1988). Les
philosophes français parmi les plus importants étaient sou
vent extérieurs à l'Université, quelle que soit leur orientation
(ex. Maine de Biran, Comte, Renouvier, Taine, etc.). La profes-
sionnalisation de la philosophie est en fait contemporaine du
développement du système d'enseignement qui va apparaître
dans le dernier tiers du XIXe siècle sous l'impulsion des classes
dirigeantes (Liard, 1888-1894 ; Prost, 1968 ; Weisz, 1983). C'est Serge Nicolas 288
en effet dans le contexte des réformes universitaires que la nou
velle psychologie va s'introduire subrepticement à la Sorbonne
malgré la réticence de presque tous les philosophes spiritualistes
en place.
A / LA IIIe RÉPUBLIQUE
ET LE TEMPS DES RÉFORMES UNIVERSITAIRES
C'est le philologue et écrivain Ernest Renan (1823-1892) qui
fit réellement prendre conscience à ses contemporains de l'état
d'infériorité de nos Facultés face à la science allemande. Jouis
sant à l'époque d'un grand prestige auprès de la jeunesse et des
républicains à la suite de la publication de son livre sur la Vie de
Jésus (Renan, 1863), qui devait d'ailleurs lui faire perdre sa
chaire d'hébreu au Collège de France la même année, Renan fit
paraître en 1864 dans la fameuse Revue des Deux-Mondes un
article critique sur l'enseignement supérieur où il montrait que
« l'Allemagne a tiré des Universités, ailleurs aveugles et obsti
nées, le mouvement intellectuel le plus riche, le plus flexible, le
plus varié, dont l'histoire de l'esprit humain a gardé le souve
nir » (Renan, 1864, p. 79). Par opposition, l'exercice oratoire des
professeurs français, dont le plus célèbre fut sans aucun doute le
philosophe Victor Cousin (1792-1867) (cf. Vermeren, 1995),
allait à l'encontre du développement d'une science sérieuse.
« L'enseignement de nos facultés des lettres, dans son ensemble,
est moins celui de la science moderne que celui des rhéteurs
du IV ou du Ve siècle » (Renan, 1864, p. 87). En 1867, dans son
ouvrage sur « les questions contemporaines », Renan condamna
à nouveau fermement cette rhétorique officielle. Il décrivit en
ces termes, avec son talent habituel, l'état de l'Université fran
çaise : « Comme la gratuité absolue était et devait être la loi de
tels établissements, on adopta pour l'admission du public le
régime le plus singulier. Les portes furent ouvertes à deux bat
tants. L'état, à certaines heures, tint salle ouverte pour des dis
cours de science et de littérature. Deux fois par semaine durant
une heure, un professeur dut comparaître devant un auditoire
formé par le hasard, composé souvent à deux leçons consécuti
ves de personnes toutes différentes. Il dut parler, sans s'i
nquiéter des besoins spéciaux de ses élèves, sans s'être enquis de
ce qu'ils savent, de ce qu'ils ne savent pas. Quel enseignement Théodule Ribot à la Sorbonne (1885) 289
devait résulter de telles conditions ? On l'entrevoit sans
peine (...) De brillantes expositions, des récitations à la manière
des déclamateurs de la décadence romaine (...) Ce qu'il faut, c'est
que l'oisif qui en passant s'est assis un quart d'heure sur les siè
ges d'une salle ouverte à tous les vents sorte content de ce qu'il a
entendu. Quoi de plus humiliant pour le professeur d'être
abaissé au rang d'amuseur public, constitué par cela seul
l'inférieur de son auditoire, assimilé à l'acteur antique dont le
but était atteint quand on pouvait dire de lui : Saltavit et pla-
cuit ! » (Renan, 1867, p. 88-90). Conscient des faiblesses chroni
ques de l'enseignement supérieur, il clame : « De tous les problè
mes de notre temps, c'est le plus important (...) C'est
l'Université qui fait l'école. On a dit que ce qui a vaincu à
Sadowa, c'est l'instituteur primaire. Non, ce qui a à la science germanique, c'est la vertu germanique,
c'est le protestantisme, c'est la philosophie, c'est Luther, c'est
Kant, c'est Fichte, c'est Hegel » (Renan, 1867, préface). C'était
donc pour lui un malheur et un danger que de laisser ainsi
s'abaisser en France le niveau de l'enseignement supérieur philo
sophique et scientifique en laissant la rhétorique se développer
au détriment de la recherche, de l'érudition et de la science.
Aussi l'administration de l'instruction publique, sous la
tutelle de son ministre Victor Duruy (1811-1894), n'hésita-t-elle
pas à mettre à l'étude les graves problèmes soulevés par Renan
en 1864. Duruy, nommé ministre en juin 1863 (il fut destitué en
juillet 1869), demanda rapidement à ce que soit entrepris une
grande enquête sur l'état comparé des établissements supérieurs
en France, en Angleterre, en Belgique, en Italie, et surtout en
Allemagne. La Statistique de l'enseignement supérieur, com
mencée dès 1865 et publiée en 1868 sous le ministère Duruy,
avait constaté l'insuffisance de l'organisation et de tous les
moyens de travail ; le petit nombre de chaires ; l'absence
d'étudiants sérieux auprès des facultés de sciences et de lettres ;
le délabrement des édifices ; la nullité des bibliothèques ;
l'isolement complet des corps enseignants ; enfin une langueur
générale, à peine dissimulée par le mérite d'un petit nombre de
professeurs de grand talent. Malgré la discrétion qu'imposait
aux rédacteurs le caractère officiel de la publication, la Statis
tique de 1868 ressemblait fort à un long cahier de doléances. En
regard des grandes Universités d'outre- Rhin, si vivantes et si
fortement constituées, même la Sorbonne faisait pâle figure. Dès 290 Serge Nicolas
1868, plusieurs mesures furent cependant adoptées, les unes
d'ordre purement matériel et financier, les autres d'ordre admin
istratif et pédagogique. Parmi ces dernières on peut citer la
création par décret (31 juillet 1868) de la fameuse École pratique
des hautes études (EPHE), avec ses quatre sections (mathématiq
ues, physique-chimie, histoire naturelle et physiologie, histoire
et philologie), vouée à la recherche pure et à l'érudition complé
tant ainsi l'enseignement de la Sorbonne. Cette création s'ins
pirait du système allemand dont on louait unanimement les
séminaires où se formaient les futurs savants. Une des autres
causes les plus manifestes de la prospérité des Universités all
emandes était sans contredit le nombre et la variété de leurs
cours. On peut lire dans l'analyse par Victor Duruy du rapport à
l'empereur Napoléon III qui précède la Statistique de 1868
(p. XL-XLl) : « Les Universités allemandes ont trois sortes de
professeurs enseignant à la fois dans l'enceinte académique :
Yordinaire, Y extraordinaire et le privat docent, tous trois payés
par les particuliers, les deux premiers rémunérés en même
temps, mais très inégalement, par l'État. Nos facultés ne
connaissent qu'un seul ordre de professeurs, ceux qui sont titu
laires de leur emploi. Les suppléants et chargés de cours ne rem
plissant qu'une fonction accidentelle et temporaire ne consti
tuent point un ordre à part. Mais ces titulaires sont peu
nombreux, cinq en moyenne, et l'enseignement est ordonné
d'une manière immuable (...) Nos facultés ainsi réduites, et où le
renouvellement ne se produit qu'avec une extrême lenteur, ne
peuvent, malgré le talent et l'ardeur qu'on y montre, avoir la
variété, le mouvement, la vie d'universités autrement compos
ées. (...) Je ne proposerai pas d'augmenter, au hasard des ci
rconstances, le nombre des chaires et de déranger l'économie si
bien réglée de notre enseignement. (...) Mais aux bienfaits de
l'ordre, il est possible de joindre ceux de la liberté, en allant aussi
loin dans ce sens que nos lois et nos mœurs le permettent, et de
donner à notre enseignement supérieur la variété qui attire, le
mouvement qui fait la vie, l'émulation qui garantit le progrès,
sans détruire la tradition qui est une force. » Et le rapport con
cluait nettement à l'ouverture de cours faits avec l'agrément des
professeurs titulaires par de simples docteurs.
Les réformes envisagées restèrent cependant à l'état de
simple vœu pendant les toutes dernières années de l'Empire. Il
fallut attendre la grande secousse de 1870 pour ébranler jusque Théodule Ribot à la Sorbonne (1885) 291
dans ses bases l'enseignement même des facultés. Au plan poli
tique, le profond choc psychologique et moral de la défaite face à
l'Allemagne représenta un contexte très favorable pour hâter les
réformes. A partir de 1870 et ce jusqu'au début du siècle, dans
cette période si tourmentée de l'histoire politique qui a vu naître
et passer tant de ministres et de sous-secrétaires d'État, la direc
tion de l'enseignement supérieur ne subit fort heureusement que
peu de changements : Armand Du Mesnil (1819-1903) de 1867
à 1879 ; Albert Dumont (1842-1884) de 1879 à 1884 ; Louis
Liard (1846-1917) de 1884 à 1902. Encore ces changements
n' affectèrent-ils en rien son orientation première puisque les
réformes engagées par Du Mesnil furent poursuivies dans le
même esprit par ses successeurs. Avant même de mettre en
œuvre une réforme sérieuse de l'enseignement, il fallait surtout
trouver le moyen pour les facultés des lettres et des sciences
d'augmenter le nombre de leurs auditeurs réguliers sans en élo
igner le peuple. Ce moyen fut la mise en place en 1876-1877, par
le ministre de l'Instruction publique William-Henri Wadding-
ton (1826-1894), des bourses de licence (d'un montant de 1 200 F
pendant deux ans) et, en 1880, par Jules Ferry (1832-1893), des
bourses d'agrégation (d'un montant de 1 500 F pendant deux
ans) qui furent un des facteurs les plus importants de l'au
gmentation du nombre d'étudiants dans les facultés. En astre
ignant les boursiers à suivre régulièrement les cours, l'Université
s'était enfin trouvée des auditeurs assidus. Dans le domaine
strict de l'enseignement, les Français s'étaient aperçus qu'en
Allemagne la présence des privat-docent et des professeurs
extraordinaires permettait d'introduire provisoirement des
branches nouvelles du savoir en attendant qu'elles aient fait
leurs preuves, alors qu'en France, si l'on met à part le Collège de
France et l'École pratique des hautes études, les chaires fixes,
détenues par des professeurs titulaires, bloquaient les innovat
ions, sauf si l'on obtenait des créations définitives coûteuses et
longues à arracher au pouvoir politique (cf. Charle, 1994).
L'accroissement énorme des budgets rendit facile toute une série
de transformations qui paraissaient chimériques et presque
irréalisables quelques années auparavant. De nouvelles charges
d'enseignement destinées à compléter les chaires firent leur
apparition : les maîtres de conférences et les chargés de cours
(libres) (pour une description de l'organisation des facultés à
l'époque, cf. Liard, 1892). 292 Serge Nicolas
II fallut attendre 1877 (5 novembre) pour que le ministère de
William-Henri Waddington demande l'inscription au budget de
l'institution officielle des maîtres de conférences (analogues aux
corps d'enseignants qui existaient depuis longtemps à l'Ecole
normale) créée à l'instigation de Du Mesnil. Parmi les maîtres de
conférences, les uns furent surtout appelés à compléter l'ense
ignement de la chaire magistrale, les autres à introduire dans les
facultés les enseignements nouveaux qui pouvaient, après un
certain temps d'épreuve, prendre place dans le cursus normal.
L'histoire des chargés de cours est plus ancienne puisque cette
catégorie d'enseignants existait depuis fort longtemps déjà. Mais
parmi eux il faut bien distinguer les chargés de cours complé
mentaires, rétribués par l'État, nommés par arrêtés ministériels,
et les chargés de cours libres, sans rétribution ou payés par les
étudiants. L'institution des cours complémentaires s'est surtout
développée à partir de 1874, car à cette époque divers crédits
législatifs et des subventions votées par les conseils municipaux
avaient permis de créer plus d'une centaine de cours nouveaux.
En revanche, l'institution des cours libres fut plus tardive (pour
ses premiers développements, cf. Mouton, 1870). Elle fut officie
llement initiée par le ministre Duvaux qui, en faisant publier une
circulaire et un projet de décret en date du 8 novembre 1882,
invitait les recteurs à consulter toutes les facultés sur la question
de savoir s'il n'y avait pas lieu, pour le progrès des études et de
la science, de donner à l'enseignement supérieur plus d'extension
et de variété en ouvrant sous certaines conditions les locaux de
la faculté à des docteurs ou à des savants non investis d'une
fonction officielle. Après de longues discussions (cf. Marion,
1883) au niveau des conseils des facultés, des conseils acadé
miques et du conseil supérieur de l'Instruction publique, la
rédaction définitive du décret du 24 juillet 1883 relatif aux
cours libres dans les facultés fut l'œuvre du ministère de Jules
Ferry. Ces conférences, ces cours complémentaires et ces cours
libres contribuèrent à donner un nouvel élan et surtout une
orientation plus scientifique à l'enseignement supérieur français.
Les nouveaux grades ainsi introduits à l'intérieur de la pyra
mide universitaire rapprochaient la distribution des titres fran
çais et allemands (les chargés de cours rappellent les privat-
docent et les maîtres de conférences les professeurs extraordi
naires) même si les différences de statuts existaient de fait
(cf. Charle, 1994).

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