L'orientation des recherches du Laboratoire de Psychologie expérimentale de Cambridge - article ; n°2 ; vol.54, pg 431-457

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L'année psychologique - Année 1954 - Volume 54 - Numéro 2 - Pages 431-457
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1954
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Maurice Reuchlin
L'orientation des recherches du Laboratoire de Psychologie
expérimentale de Cambridge
In: L'année psychologique. 1954 vol. 54, n°2. pp. 431-457.
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Reuchlin Maurice. L'orientation des recherches du Laboratoire de Psychologie expérimentale de Cambridge. In: L'année
psychologique. 1954 vol. 54, n°2. pp. 431-457.
doi : 10.3406/psy.1954.8741
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1954_num_54_2_8741L'ORIENTATION DES RECHERCHES DU LABORATOIRE
DE PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE DE CAMBRIDGE
par Maurice Reuchlin
On éprouve parfois l'impression, en psychologie expérimentale ou
en psychologie appliquée, de se trouver placé devant un dilemme
méthodologique : emploi d'une méthode expérimentale impliquant des
contrôles précis et conduisant à une analyse fine de comportements
considérés dans des situations artificielles, ou bien respect du caractère
concret et unitaire des de la vie quotidienne, qui ne permet
plus guère alors l'application d'une méthode suffisamment contrôlée
pour conduire à des conclusions nettes.
Or, Sir Frédéric Bartlett, présentant une synthèse non technique
des travaux réalisés depuis quinze ans au laboratoire de Psychologie
expérimentale qu'il dirige à Cambridge, écrit (13) que ces travaux ont
évolué vers une « étude contrôlée du comportement humain de type
réel... (realistic) ».
Nous nous sommes proposé d'analyser certains aspects de l'impor
tant apport que constituent ces travaux, en nous limitant presque
exclusivement aux publications effectuées par ce laboratoire au cours
des cinq dernières années dans les revues auxquelles nous avons pu
avoir accès.
I. — Origine et caractères généraux
On trouvera dans plusieurs écrits de Bartlett des indications sur
les origines des méthodes développées à Cambridge : tout d'abord une
divergence entre les idées de Bartlett lui-même et les méthodes classiques
de la psychologie expérimentale, divergence qui s'amplifie entre les
deux guerres mondiales ; ensuite, l'effort réalisé par le laboratoire au
cours de la deuxième guerre sur la base de ces idées.
Bartlett travaille sous la direction de C. S. Myers lorsqu'en mai 1913
s'ouvre le laboratoire de Cambridge. Il participe aux démonstrations
relatives à la perception. Frappé par la diversité des interprétations
données à des stimuli objectivement simples, il soupçonne l'action
simultanée de facteurs multiples. Il n'est pas satisfait par l'emploi,
introduit par Ebbinghaus, de matériel non significatif dans les expé- 432 REVUES CRITIQUES
riences relatives à la mémoire. Un tel matériel implique un mode de
rétention très particulier et l'extension à la vie courante des consta
tations qu'il permet n'est pas légitime. En 1932, il pense que l'effort
pour simplifier et isoler les stimuli et les réactions soulève des difficultés
psychologiques fondamentales. Il insiste sur la nécessité d'employer
des situations expérimentales « réalistes » et de considérer stimuli et
réactions dans l'ensemble auquel ils appartiennent. Ces idées sont
développées indépendamment des théories de la Gestalt auxquelles
il n'est fait allusion qu'incidemment (2).
Les difficultés rencontrées par les psychologues au début de la
deuxième guerre mondiale sont venues de leur manque de familiarité
avec les situations de type complexe, où plusieurs stimuli, mettant en
jeu des modalités sensorielles différentes interfèrent entre eux et où
des séries de mouvements doivent être considérées comme des ensembles
structurés ne pouvant être soumis à une fragmentation expérimentale (3)-
La nécessité d'étudier la détérioration d'une activité complexe
prolongée pendant une longue période conduit Bartlett et Graik à
construire un poste de pilotage expérimental qui marque le début
d'une série de travaux s'inspirant d'un nouvel esprit (13).
De façon générale, les travaux effectués ont trait à l'étude de l'acti
vité humaine organisée. C'est en effet ce caractère d'organisation uni
taire qui semble constituer le trait distinctif des activités étudiées
(skilled performance, skilled activity, skilled tasks, etc.). On voit que le
critère est très souple et que seule la répétition invariable d'un stimulus
ou d'un geste élémentaire pourrait, peut-être, être exclue. Quant au
mot skill lui-même il désigne la capacité, dévolue à l'ensemble des
hommes, de mener à bien de telles activités.
Cette capacité a essentiellement le caractère d'être liée aux demandes
qui émanent du monde extérieur. Un comportement organisé met en
jeu plusieurs fonctions réceptrices et effectrices en interaction, en vue
de l'exécution d'une tâche qui, une fois achevée, peut être appréciée,
mesurée, en elle-même, sans référence aux moyens qui ont permis de
la réaliser. Les différentes parties (items) du comportement ne consti
tuent pas une simple succession mais une série, chacune dérivant de
celles qui l'ont précédée et préparant les suivantes (5).
L'organisation spatiale et temporelle de tels comportements est
hiérarchique : certaines organisations qui ont trait à des détails de la
tâche s'intègrent à des structures de niveau plus élevé, et ainsi de suite.
A chaque niveau, tous les éléments n'ont pas le même poids dans
l'organisation. Certains sont des clés (key features, key mooes)
qui régissent plus ou moins complètement les autres (70).
L'intérêt est centré beaucoup plus sur les aspects communs à toutes
les activités organisées que sur les aspects qui différencient ces activités
les unes des autres.
Le psychologue expérimentaliste « pense que des principes psycho
logiques communs sous-tendent toutes les capacités (skills) et qu'ils REUCHLIN. LES RECHERCHES DE CAMBRIDGE 433 M.
pourront s'appliquer au comportement et l'expliquer, qu'il s'agisse de
travailler sur un tour, de conduire une automobile, de jouer au football
ou aux échecs ou de mener une affaire commerciale ». Par exemple,
on retrouve dans toutes ces activités le caractère suivant : chaque
décision tient compte de ce qui a précédé et de ce que l'on attend (24).
De même, les différences innées, ou du moins stables, entre individus,
ne sont prises en considération que secondairement.
Nous mettrons à part, à ce sujet, les travaux relatifs aux tests
d'intelligence AH 4 et AH 5 de A. W. Heim. Les études effectuées sur
ces tests par leur auteur ou par d'autres constituent un ensemble
assez nettement distinct des autres travaux du laboratoire. Elles ont
trait aux effets de l'application répétée des tests (36, 37, 20), au temps
accordé pour certaines questions (21), aux différences constatées entre
plusieurs groupes universitaires (66), à différentes influences s'exerçant
sur les résultats (67).
Hick (41) applique la théorie de l'information à la méthode de
construction des tests d'intelligence.
Welford (68) décrit une expérience reproduisant les conditions
dans lesquelles les médecins écoutent les bruits du cœur et signale au
passage qu'elle pourrait constituer un test, à cause de la stabilité dans
le temps des différences individuelles qu'elle révèle.
Bartlett remarque que les aspects-clés des activités organisées
peuvent varier d'un individu à l'autre en restant stables chez le même
individu (5) et que les effets de vols prolongés ne sont pas les mêmes
chez tous (12). Les effets du bruit sur une tâche visuelle varient également
avec les sujets (Broadbent, 19), de même que ceux qui sont provoqués
par la présence de l'expérimentateur (Fraser, 30). Le comportement
des sujets dans un cockpit expérimental n'est pas le même selon qu'ils
ont des tendances anxieuses ou hystériques (Davis, 26).
Mais de façon générale dans les activités organisées les limites
imposées par les aptitudes sont de peu d'importance par rapport aux
acquisitions antérieures (70).
Bartlett concède aux tests un intérêt pratique. Mais ce qui est
urgent, c'est de transformer les conditions matérielles du travail de
façon à ce que les efforts qu'il exige entrent dans la marge des possi
bilités de la plupart des hommes. Il vaut mieux supprimer la difficulté
en transformant la machine que sélectionner des ouvriers capables de
travailler dans des conditions irrationnelles. Les tests pourront alors
remplir leur fonction propre : l'identification économique des cas extrêmes
(3, 4, 6).
D'où l'intérêt de connaître les « limites de tolérance » (8) des diffé
rentes fonctions, limites à l'intérieur desquelles un changement des
conditions n'affecte pas le déroulement de l'activité. De telles limites
existent en particulier pour deux aspects importants du travail : la
vitesse et la « charge » (nombre de signaux ou de réactions simultanés
ou presque simultanés) (8, 12, 13). REVUES CRITIQUES 434
Les applications pratiques sont donc orientées davantage vers la
technologie humaine que vers la sélection. Par exemple, Gibbs (32)
améliore les micromètres utilisés sur les tours.
Les améliorations apportées par la technologie humaine et de bonnes
conditions générales de travail (en particulier un salaire raisonnable)
augmenteront tout naturellement la productivité, sans qu'il soit besoin
d'organiser une propagande spéciale à ce sujet, propagande que Bartlett
n'approuve pas (6).
Un autre caractère général des travaux de l'équipe de Cambridge
est l'effort qui s'y manifeste à peu près constamment pour séparer
aussi peu que possible la psychologie du laboratoire et celle de la vie
quotidienne, la recherche théorique et les applications.
Dès 1932, Bartlett écrit que « le psychologue, qu'il use ou non des
méthodes expérimentales, s'occupe non pas seulement de simples
réactions, mais d'êtres humains. En conséquence, l'expérimentateur
doit considérer le comportement quotidien de l'individu ordinaire aussi
bien que rendre compte des réponses de ses sujets au laboratoire » (2).
Les problèmes pratiques que le laboratoire eut à résoudre au cours
de la deuxième guerre mondiale éveillèrent un intérêt profond chez
Bartlett et ses collaborateurs parce qu'ils apparurent de nature à
« revitaliser » d'anciennes questions de psychologie expérimentale (4).
Mais si le psychologue expérimentaliste doit « maintenir ses problèmes
en vie » en sortant du laboratoire, le psychologue industriel doit garder
dans la pratique certaines tournures d'esprit qui ne peuvent s'acquérir
qu'au laboratoire (7).
Il est bon que chaque service de recherche ait des « équipes sur le
terrain » qui « étendent, modifient, adaptent les méthodes et réinter
prètent les résultats en des termes plus larges... ». Mais les techniques
et les hommes ne peuvent être les mêmes au laboratoire et dans la
pratique (7).
Plusieurs articles relatant des recherches de sont précédés
d'une introduction au cours de laquelle on signale l'existence, dans
la vie quotidienne, de problèmes analogues à ceux qui font l'objet de
l'étude.
Mais la suite de travaux qui illustre le mieux ce caractère est la
série des études sur le vieillissement. Le vieillissement n'est évidemment
pas un procédé de laboratoire et les problèmes qu'il pose sont ém
inemment concrets. Mais il exagère certains processus normaux qu'il
permet ainsi de mieux comprendre (44). Welford et ses collaborateurs
présentent à la fois des résultats expérimentaux et des études indust
rielles. Bartlett dans son Avant-propos à leur travail souligne que le
changements de poste avec l'âge, qu'ils observent dans l'industrie,
sont exactement ceux que l'on aurait pu prévoir sur la base de leurs
études de laboratoire (70). De même, des enquêtes industrielles de
Belbin (15) confirment des résultats expérimentaux relatifs à la gêne
associée, chez les plus âgés, à la raréfaction des repères sensoriels (Sza- REÜCHLIN. LES RECHERCHES DE CAMBRIDGE 435 M.
fran, 59) et aux difficultés éprouvées par les mêmes sujets dans les tâches
rapides ou à rythme imposé.
Ces caractères généraux étant ainsi sommairement définis, nous
voudrions en suivre de plus près la réalisation et voir successivement
comment nos collègues de Cambridge essaient de conserver un caractère
concret, réaliste, à leurs situations expérimentales ; comment ils étudient
l'organisation des stimuli et des réactions ; et enfin, d'un point de vue
technique, quelles méthodes de mesure et d'analyse ils ont été amenés
à utiliser dans ces conditions.
II. — Le caractère « réaliste » des situations expérimentales
Bien que cette idée n'apparaisse pas sous cette forme dans les
travaux que nous avons lus, il nous a semblé que les efforts faits pour
conserver aux situations de laboratoire une ressemblance avec celles
de la vie quotidienne procédaient de deux préoccupations différentes.
Dans certains cas, l'expérimentateur semble surtout désireux
d'éveiller et de maintenir l'intérêt des sujets pour la tâche qu'on leur
propose, à l'aide de détails plus ou moins pittoresques.
Dans une expérience qui date du début de la guerre de 1914-1918,
Bartlett utilise, pour des expériences sur la mémoire, des visages d'offi
ciers et de soldats (2).
Broadbent, ayant à étudier l'effet d'un bruit prolongé sur un travail
visuel, enregistre et utilise un bruit de machine. La tâche elle-même
consiste à surveiller 20 cadrans ressemblant à des manomètres (19).
Poulton demande à ses sujets d'écouter deux messages simultanés.
Il utilise des messages ressemblant à ceux que les avions adressent
aux tours de contrôle des aérodromes (54).
Si de tels procédés sont efficaces à l'égard des sujets utilisés, ils ne
peuvent que faciliter les expériences. Mais il ne semble pas qu'ils puissent
modifier essentiellement les processus étudiés, ni constituer une approche
méthodologique nouvelle.
Dans d'autres cas, on semble rechercher une analogie plus fonda
mentale entre la situation expérimentale et la situation « réelle ». On
recherche alors quels sont le ou les aspects essentiels de cette situation
« réelle », et on les reproduit dans la situation expérimentale. Ces aspects
jugés essentiels peuvent être suffisamment abstraits, comme on le
verra dans les exemples qui suivent, pour ne pas entraîner nécessa
irement le réalisme apparent, le pittoresque, qui caractérisaient les
situations du paragraphe précédent. Le point intéressant est ici la façon
dont est faite l'analyse de la situation réelle et sur quels critères un
aspect de cette situation est jugé essentiel. Mais il semble que, dans ce
domaine, les qualités propres de l'expérimentateur, son expérience et
son intuition soient appelées à jouer un rôle essentiel.
Bartlett (13) écrit à ce sujet : « Nous devons être préparés à défendre
l'opinion que, pour longtemps sûrement et peut-être pour toujours, à 436 REVUES CRITIQUES
certaines étapes essentielles, nous devons nous appuyer sur un jugement
entraîné, ce que les médecins pourraient appeler « le flair diagnostique » ;
et que, si les interprétations doivent s'appuyer sur une base expériment
ale aussi solide que possible, les expériences doivent être organisées
et poursuivies non seulement avec des capacités techniques mais aussi
avec le bon sens du psychologue. »
Mackworth (47) va plus loin, et forçant sans doute sa pensée, n'hé
site pas à parler d'arbitraire à propos d'une expérience destinée à recher
cher quelle était la durée optimum d'observation pour les hommes
chargés de la surveillance aérienne des sous-marins par radar. Les
enquêtes pratiques n'avaient pu donner d'indication. « II fut arbitra
irement décidé que la situation synthétique en laboratoire pouvait se
borner à reproduire seulement les caractères les plus généraux des
exigences de la surveillance. »
Nous reviendrons sur ce point qui paraît essentiel. Voici des exemples
de travaux qui nous semblent illustrer cette façon d'organiser les
expériences.
Le degré de chaleur et d'humidité caractérise certaines situations
concrètes. Une chambre spéciale permet de reproduire ces conditions
(Carpenter, 22 ; cet auteur cite des travaux antérieurs de Mackworth).
Les conditions qui caractérisent les tâches de surveillance sont,
pour Broadbent (18) le fait de travailler seul, dans une ambiance monot
one, sans cigarette ni montre. Ce sont ces conditions qu'il reproduit
lorsqu'il veut comparer ces tâches à d'autres à certains points de vue
(influence du bruit et d'un rythme imposé).
La complexité de la tâche est aussi considérée comme un caractère
distinctif. Clay (23) propose des tâches numériques de complexité
croissante (remplir de chiffres les cases d'un tableau de façon à respecter
les totaux marginaux) à deux groupes de sujets d'âges très différents.
Poulton (50), à propos de l'anticipation dans la perception, utilise
deux dispositifs expérimentaux de complexité différente car il craint
que « certains effets qui sont très importants dans la vie quotidienne
puissent être perdus dans la simplification expérimentale... ».
Le fait d'avoir obligatoirement à se décider, dans la vie pratique,
même lorsque les éléments d'information sont ambigus, est retenu
dans une situation expérimentale par Hick (40) et justifie la méthode
du « choix forcé » employée pour déterminer un seuil différentiel de
perception de vitesse. Dans la même recherche l'auteur caractérise
plusieurs tâches pratiques (vol en groupe, conduite automobile noc
turne en convoi, etc.), par les aspects communs suivants, qu'il reproduit
dans ses expériences : « Le stimulus primaire est une dimension spatiale,
et un contrôle1 efficace exige une estimation anticipée de sa valeur
future sur la base de sa vitesse actuelle de changement. »
L'action simultanée de plusieurs facteurs constitue souvent le trait
1. Ce mot désigne ici l'ensemble des réactions qui incombent au sujet. M. REUCHLIN. — LES RECHERCHES DE CAMBRIDGE 437
qui est retenu pour caractériser les situations concrètes et qu'il convient
par conséquent de reproduire en laboratoire.
Les interférences de la durée avec d'autres caractéristiques comme
la présence d'un bruit continu au cours d'une tâche visuelle (21), ou
avec la complexité des signaux à percevoir (display) et des manœuvres
à effectuer (control) par exemple dans le pilotage (12, 69) constituent
souvent des caractères qui paraissent essentiels. Dans le travail déjà
cité de Macworth (47), les caractères généraux retenus sont simulta
nément : série de signaux visuels difficiles à percevoir à cause de leur
brièveté, présence de signaux sans intérêt ressemblant aux signaux à
détecter, travail solitaire et repères objectifs d'efficacité. Mais,
dans ce comme dans plusieurs autres, tout élément de ressem
blance formelle et pittoresque fait défaut, puisque la recherche de sous-
marins sur l'écran du radar est remplacée par l'observation du dépla
cement d'une aiguille sur un cadran, le stimulus efficace étant le saut
accidentel par l'aiguille d'une division de ce cadran.
Ce caractère organisé dans l'espace et surtout dans le temps des
ensembles de stimuli et de réactions a été souvent choisi comme objet
d'étude. Certaines de ces recherches sont purement expérimentales et
théoriques et si nous ne savions pas que ce caractère d'organisation
qu'elles prennent pour objet est considéré comme le caractère essentiel
des situations de la vie quotidienne, nous ne leur trouverions plus
aucun rapport avec celle-ci. Compte tenu de l'importance accordée à
ce caractère et du développement relativement autonome des recherches
qui y sont consacrées, il nous a paru commode de regrouper sous ce
titre une série d'études.
III. — L'organisation des éléments du comportement
1. dans les processus récepteurs
Les signaux perçus peuvent faire appel à une seule modalité sensor
ielle, ou à plusieurs.
Un bon exemple du premier cas est donné par l'audition simultanée
de deux messages. Broadbent (16, 17) interprète ses résultats en termes
de chute d'attention. Le masquage physique n'est pas un facteur d'expli
cation suffisant. Dans la même situation, Poulton (54) étudie les effets
et les interactions de 4 facteurs : distribution de l'attention, séparation
des sources, densité de la communication, ressemblance entre l'info
rmation à retenir et l'information à écarter.
Bartlett (3, 4) attache une grande importance à l'étude des réceptions
sensorielles hétérogènes. « En fait, écrit-il dans (4), il est à peine exagéré
de dire que s'il existe une psychologie des sensations spécifique, diffé
rente de la physiologie des sensations ou de la physique, on doit la
trouver principalement dans l'étude de la combinaison de modalités
sensorielles différentes. » II semble penser surtout à la combinaison de
signaux extéroceptifs et proprioceptifs qui nous parviennent simul-
a. psychol. 54 28 438 REVUES CRITIQUES
tanément dans la vie courante où nos perceptions et nos réactions se
mêlent. Nous examinons ce point plus loin. Si, au prix de quelque arti-
ficialisme, nous nous cantonnons ici à la réception des signaux extéro-
ceptifs, nous pouvons signaler l'étude de Welford (68) qui propose à
ses sujets de localiser dans le temps un stimulus tactile par rapport à
deux stimuli auditifs. La tâche ressemble à celle du médecin qui prend
le pouls radial en écoutant les bruits du cœur.
Dans un cas comme dans l'autre, le fait que chaque stimulus appart
ient à un ensemble organisé enlève beaucoup d'intérêt d'après Bartlett
à la mesure classique des seuils sensoriels.
Lorsque la tâche se prolonge, l'intensité minimum du stimulus percept
ible reste à peu près constante, alors que l'intensité minimum du stimulus
suffisant pour provoquer une réaction augmente (4, 5). Pour éviter cette
élévation, il faut fournir au sujet un moyen de comparer ce qu'il fait
actuellement à ce qu'il fais ait antérieurement ou à ce qu'il devrait faire (12).
Les stimulations utiles ne sont pas aussi simples que les stimulations
employées au laboratoire. Le pilote n'a pas à percevoir seulement le
décalage de deux repères, mais également le sens de ce décalage ; il
n'a pas seulement à lire le chiffre indiqué par un instrument, mais à
différencier ce chiffre des autres chiffres du cadran. Ces difficultés élèvent
les seuils sans que l'on sache si cette élévation est une fonction des
seuils élémentaires (5).
L'étendue de la marge à l'intérieur de laquelle la variation d'un
stimulus ne modifie pas le déroulement de l'activité n'est pas déterminée
par l'intensité minimum du stimulus perceptible (9).
2. L'organisation dans les processus effecteurs
Chaque mouvement produit une modification posturale qui a néces
sairement une influence sur le mouvement suivant (4).
Dans une suite organisée de réactions, le temps requis par l'une
d'elles est fonction de sa place dans la série. Il est influencé par les
réactions qui ont précédé et celles qui sont attendues (3).
Les procédés habituels de mesure du temps de réaction ont, comme
les seuils sensoriels, peu d'intérêt pratique, pour les mêmes raisons
générales. Une mesure plus utile est celle du temps total de réaction,
comprenant : le temps écoulé entre la stimulation et le début de la
réaction, le temps nécessaire à l'accomplissement du geste requis, la
période pendant laquelle l'organisme est réfractaire à une nouvelle
stimulation (4, 5).
L'organisation des processus effecteurs semble devenir plus difficile
avec l'âge (70, expérience 9).
3. Interactions des processus récepteurs et effecteurs
Ce sont surtout des raisons de commodité qui focalisent l'intérêt
soit sur les processus récepteurs, soit sur les processus effecteurs. En
fait, les réactions des sujets, en modifiant la situation, modifient les REUCHLIN. LES RECHERCHES DE CAMBRIDGE 439 M.
signaux perçus. Ces interactions peuvent être étudiées en laboratoire.
Les épreuves de poursuite (tracking) sont fréquemment utilisées.
On demande au sujet soit de suivre un mobile qui se déplace indépe
ndamment à l'aide d'un autre mobile commandé par le sujet, soit de
compenser par des mouvements appropriés les déplacements indépen
dants d'un mobile. (Voir par exemple 63, 51, 52.)
Hick (43) suggère, à propos du phénomène de la post-contraction
musculaire, une explication basée sur une interaction. Le phénomène
consiste en une contraction musculaire involontaire apparaissant à la
suite d'une musculaire volontaire prolongée. Cette contrac
tion prolongée pourrait provoquer une sorte de déplacement de l'échelle
des sensations proprioceptives sur laquelle le sujet apprécie ses efforts,
de sorte que le zéro de cette échelle correspondrait provisoirement à
une force appréciable, ce qui expliquerait le phénomène.
Vince (65) présente à ses sujets une série de points non alignés
figurant sur une bande de papier qui se déroule devant eux. Une étroite
fenêtre ne permet de voir ces points que l'un après l'autre. Les sujets
doivent s'efforcer de faire les mouvements prédictifs leur permettant de
joindre ces points les uns aux autres. Après 22 répétitions de ce travail
on leur demande de dessiner le pattern formé par l'ensemble des points.
Le dessin reproduit les erreurs faites au début dans les mouvements.
Les réponses du sujet jouent donc un rôle dans la représentation qu'il
se fait du pattern.
4. L'organisation des souvenirs
Nous employons ce mot pour suivre le titre de l'ouvrage de Bartlett,
Remembering (1932), dans la ligne duquel se placent plusieurs travaux
plus récents.
Dans cet ouvrage (2), Bartlett écrivait que l'expérience antérieure
opère comme « une masse organisée et non comme un groupe d'éléments
dont chacun garderait son caractère spécifique ».
Szafran et Welford (58), Gibbs (31), critiquent les théories implic
itement ou explicitement associationnistes qui expliquent le transfert
par la notion d' « éléments identiques » qui seraient communs à plusieurs
apprentissages. En fait, l'identité extérieure des stimuli ou des réactions
n'entraîne pas nécessairement un transfert positif. C'est l'ordre dans
lequel se succèdent les éléments faciles ou difficiles, familiers ou non;
qui suscite un transfert positif ou négatif.
Belbin (14) montre aux sujets une image qu'ils doivent reconnaître
parmi d'autres après un certain temps. Mais une partie d'entre eux
subit dans l'intervalle une épreuve de rappel de l'image. Ils réussissent
l'épreuve de reconnaissance beaucoup plus mal que ceux du groupe
de contrôle. Tout se passe comme si le rappel avait eu pour effet de réor
ganiser les souvenirs en fonction d'expériences voisines.
Davis et Sinha (27, 28) mettent en évidence l'influence mutuelle
d'une expérience consistant à écouter une histoire et d'une autre expé-

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