La compréhension asyntaxique dans tous ses états. Des représentations linguistiques aux ressources cognitives - article ; n°3 ; vol.97, pg 449-494

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 3 - Pages 449-494
Résumé
La compréhension asyntaxique est un trouble de compréhension de phrase présenté par certains aphasiques. Elle est marquée par un déficit sélectif du traitement des informations grammaticales. Cette revue discute trois types de théories expliquant ce déficit. Les théories structurelles définissent les éléments (traces de groupe nominal déplacé) des représentations linguistiques dont l'absence peut entraîner la compréhension asyntaxique. Les théories procédurales définissent les traitements linguistiques déficients : les processus traitant les informations morphosyntaxiques seraient ralentis. Les théories de ressources expliquent le trouble en supposant une limitation de ressources de mémoire de travail qui ralentit l'activation et/ou accélère le déclin d'informations syntaxiques. Ces théories ne semblent pas incompatibles : les théories structurelles définissent les éléments linguistiques qui exigent un traitement rapide et qui ont un coût important en ressources de mémoire de travail si ce traitement rapide est déficient. Mais les résultats en faveur de chacune de ces théories doivent être pris avec prudence : les expériences sélectionnent souvent les sujets « compre-neurs asyntaxiques» sur la base de leur trouble expressif (agrammatisme). Des études de cas suggèrent pourtant une dissociation entre Vagrammatisme et la compréhension asyntaxique.
Mots-clés : compréhension asyntaxique, trace syntaxique, ressources cognitives.
Summary: What to do with the various aspects of asyntactic comprehension ? From linguistic representations to cognitive resources.
Asyntactic comprehension is a sentence comprehension disorder presented by some brain damaged patients. This trouble is characterized by a selective processing deficit of grammatical information. This review paper discusses the relations between three types of theories explaining asyntactic comprehension. Structural theories define the elements of linguistic representations that are not established in asyntactic comprehenders : these theories suggest a very specific deficit involving some syntactic elements (traces). Procedural theories define the psycholinguistic processes that are deficient in the patients : asyntactic comprehenders should have a deficit of the automatic processing of morphosyntactic information. Resource theories explain the comprehension deficit by a limitation of working memory resources that could result in a slow-down of activation and/or a speed-up of the decline of linguistic information : these theories are appropriate to explain the rapid decline of syntactic information in asyntactic comprehenders. These three theories are not incompatible : structural theories define the linguistic elements that require a rapid processing, and that are especially costly in working memory resources if this rapid processing is deficient. However, the results in favor of these theories should be taken with caution : for experiments, asyntactic comprehenders are often selected according to their expressive disorder (agrammatism). Some case studies suggest a dissociation between agrammatism and asyntactic comprehension.
Key words : asyntactic comprehension, syntactic traces, cognitive resources.
46 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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François Rigalleau
Jean-Luc Nespoulous
Daniel Gaonac'h
La compréhension asyntaxique dans tous ses états. Des
représentations linguistiques aux ressources cognitives
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°3. pp. 449-494.
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Rigalleau François, Nespoulous Jean-Luc, Gaonac'h Daniel. La compréhension asyntaxique dans tous ses états. Des
représentations linguistiques aux ressources cognitives. In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°3. pp. 449-494.
doi : 10.3406/psy.1997.28971
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_3_28971Résumé
Résumé
La compréhension asyntaxique est un trouble de compréhension de phrase présenté par certains
aphasiques. Elle est marquée par un déficit sélectif du traitement des informations grammaticales. Cette
revue discute trois types de théories expliquant ce déficit. Les théories structurelles définissent les
éléments (traces de groupe nominal déplacé) des représentations linguistiques dont l'absence peut
entraîner la compréhension asyntaxique. Les théories procédurales définissent les traitements
linguistiques déficients : les processus traitant les informations morphosyntaxiques seraient ralentis. Les
théories de ressources expliquent le trouble en supposant une limitation de ressources de mémoire de
travail qui ralentit l'activation et/ou accélère le déclin d'informations syntaxiques. Ces théories ne
semblent pas incompatibles : les théories structurelles définissent les éléments linguistiques qui exigent
un traitement rapide et qui ont un coût important en ressources de mémoire de travail si ce traitement
rapide est déficient. Mais les résultats en faveur de chacune de ces théories doivent être pris avec
prudence : les expériences sélectionnent souvent les sujets « compre-neurs asyntaxiques» sur la base
de leur trouble expressif (agrammatisme). Des études de cas suggèrent pourtant une dissociation entre
Vagrammatisme et la compréhension asyntaxique.
Mots-clés : compréhension asyntaxique, trace syntaxique, ressources cognitives.
Abstract
Summary: What to do with the various aspects of asyntactic comprehension ? From linguistic
representations to cognitive resources.
Asyntactic comprehension is a sentence comprehension disorder presented by some brain damaged
patients. This trouble is characterized by a selective processing deficit of grammatical information. This
review paper discusses the relations between three types of theories explaining asyntactic
comprehension. Structural theories define the elements of linguistic representations that are not
established in asyntactic comprehenders : these theories suggest a very specific deficit involving some
syntactic elements (traces). Procedural theories define the psycholinguistic processes that are deficient
in the patients : asyntactic comprehenders should have a deficit of the automatic processing of
morphosyntactic information. Resource theories explain the comprehension deficit by a limitation of
working memory resources that could result in a slow-down of activation and/or a speed-up of the
decline of linguistic information : these theories are appropriate to explain the rapid decline of syntactic
information in asyntactic comprehenders. These three theories are not incompatible : structural theories
define the linguistic elements that require a rapid processing, and that are especially costly in working
memory resources if this rapid processing is deficient. However, the results in favor of these theories
should be taken with caution : for experiments, asyntactic comprehenders are often selected according
to their expressive disorder (agrammatism). Some case studies suggest a dissociation between
agrammatism and asyntactic comprehension.
Key words : asyntactic comprehension, syntactic traces, cognitive resources.L'Année psychologique, 1997, 97, 449-494
REVUES CRITIQUES
Laboratoire Langage et CNRS Communication ERS 591 du MSHD1* (LACO)
Université de Poitiers
Laboratoire Jacques Lordat2**
Université Toulouse-Le Mirail
LA COMPREHENSION ASYNTAXIQUE
DANS TOUS SES ÉTATS.
DES REPRÉSENTATIONS LINGUISTIQUES
AUX RESSOURCES COGNITIVES3
par François RlGALLEAU*, Jean-Luc NESPOULOUS**
et Daniel GaonAC'H*
SUMMARY : What to do with the various aspects of asyntactic
comprehension ? From linguistic representations to cognitive resources.
Asyntactic comprehension is a sentence comprehension disorder presented
by some brain damaged patients. This trouble is characterized by a selective
processing deficit of grammatical information. This review paper discusses the
relations between three types of theories explaining asyntactic comprehension.
Structural theories define the elements of linguistic representations that are not
established in asyntactic comprehenders : these theories suggest a very specific
deficit involving some syntactic elements (traces). Procedural theories define
the psycholinguistic processes that are deficient in the patients : asyntactic
comprehenders should have a deficit of the automatic processing of
morphosyntactic information. Resource theories explain the comprehension
deficit by a limitation of working memory resources that could result in a
slow-down of activation and/ or a speed-up of the decline of linguistic
information : these theories are appropriate to explain the rapid decline of
syntactic information in asyntactic comprehenders. These three theories are not
incompatible : structural theories define the linguistic elements that require a
rapid processing, and that are especially costly in working memory resources
1 . 99, Avenue du Recteur Pineau, BP 632, F 86022 Poitiers Cedex.
2. Département des Sciences du Langage, 5, allée Antonio Machado,
31058 Toulouse Cedex.
3 . Les auteurs remercient Michèle Guerry pour les conseils précieux qu'elle
a donnés afin d'améliorer ce texte. Ce titre est une allusion à celui donné par
Agnesa Pillon (1987) à une revue de questions portant sur l'agrammatisme.
Nous renvoyons à ce travail pour les différentes théories de l'agrammatisme
expressif (thème lié à celui de la compréhension asyntaxique). 450 F. Rigalleau, J.-L. Nespoulous et D. Gaonac'h
if this rapid processing is deficient. However, the results in favor of these
theories should be taken with caution : for experiments, asyntactic
comprehenders are often selected according to their expressive disorder
(agrammatism). Some case studies suggest a dissociation between
agrammatism and asyntactic comprehension.
Key words : comprehension, syntactic traces, cognitive
resources.
L'étude des troubles de compréhension de phrase chez les patients
cérébro-lésés a connu un important développement depuis vingt ans. C'est
en effet en 1976 que Caramazza et Zurif (1976) ont objectivé pour la pre
mière fois l'existence d'un trouble spécifique de compréhension de phrase
chez certains patients aphasiques. Depuis cette date, les travaux neuropsy-
cholinguistiques sur ce trouble, aujourd'hui appelé « asyn-
taxique » ou « compréhension agrammatique », se sont multipliés, comme
en témoigne la parution à quelques mois d'intervalle de quatre numéros de
la revue Brain and Language entièrement consacrés à ce thème1.
Les neuropsychologues ont affiné leurs modèles de ce déficit, aidés en
cela par le développement de théories de plus en plus précises du système
normal de compréhension du langage (e.g. Bates, Friederici et Wulfeck,
1987 ; Frazier et Friederici, 1991 ; Tyler, 1992 ; Miyaké, Carpenter et Just,
1994 ; Swinney et Zurif, 1995). En retour, les travaux neuropsychologiques
ont contribué à préciser ces théories en montrant que les représentations et
les systèmes cognitifs postulés peuvent être spécifiquement endommagés
chez des patients cérébro-lésés. La compréhension asyntaxique est donc
devenue un enjeu déterminant hors des murs des services de neurologie,
dans la mesure où ses implications quant à l'organisation du système de
traitement normal du langage s'avèrent cruciales.
Les travaux neuropsychologiques sur la compréhension asyntaxique
présentent une évolution claire qui suit celle décrite plus généralement par
Shallice (1988) pour la neuropsychologie. L'approche modulaire a long
temps été dominante dans cette discipline. Elle attribue la compréhension
asyntaxique à un déficit affectant les représentations de certaines struc
tures grammaticales (Grodzinsky, 1990). Aujourd'hui, apparaît une nouv
elle perspective envisageant les performances des patients en termes de
capacité de mémoire de travail. De plus en plus d'auteurs considèrent en
effet que des troubles de compréhension consécutifs à une lésion cérébrale
reflètent un déficit de « ressources cognitives » (Haarman et Kolk, 19916 ;
Frazier et Friederici, 1991 ; Hagoort, 1990). Ce concept a souvent été crit
iqué pour son caractère vague et ad hoc (Navon, 1984 ; Hillis et Caramazza,
1992 ; Ericksson et Kintsch, 1995). Les travaux neuropsychologiques per
mettent de le définir de manière plus rigoureuse : l'engagement des res-
1 . Le numéro 3 du volume 45 (1993) et les 3 numéros du volume 50 (1995). La compréhension asyntaxique 451
sources induit soit une accélération de l'activation d'informations, soit un
ralentissement du déclin des informations. Cette métaphore temporelle
semble plus opérationnelle que la métaphore énergétique (Salthouse,
1988).
D'un point de vue purement neuropsychologique, l'enjeu est de taille : il
s'agit de savoir si une lésion cérébrale peut entraîner une perte de représentat
ions, un déficit des processus qui construisent ces représentations, ou une
limitation des ressources cognitives nécessaires à l'exécution de ces process
us. Le domaine de la compréhension syntaxique est un lieu d'élection pour
ce débat car, d'une part, les travaux de Chomsky (1981) ont permis de définir
de manière très précise les représentations syntaxiques, et, d'autre part, cer
tains modèles des processus de compréhension de phrase font appel à la
notion de « ressources cognitives » (Just et Carpenter, 1992).
La revue ici présentée ne se veut pas exhaustive, mais elle cherchera
néanmoins à donner une idée de l'ensemble des grandes théories actuell
ement proposées pour rendre compte de la compréhension asyntaxique. Elle
est composée de quatre parties. La première partie rappellera brièvement
les données qui définissent la compréhension asyntaxique. La seconde part
ie sera dévolue aux modèles structurels de la compréhension asyntaxique.
Ces modèles adoptent une approche linguistique pour définir en quoi les
représentations grammaticales développées par les aphasiques sont défi
cientes. Dans la troisième partie, nous présenterons les travaux adoptant
une approche procédurale. Ces travaux visent, en général par des études en
temps réel, à déterminer la nature des processus psycholinguistiques défi
cients et la nature de ce déficit (e.g. ralentissement de certains processus).
Enfin, la quatrième partie sera consacrée aux théories attribuant la com
préhension asyntaxique à un déficit de ressources cognitives.
I. QU'EST-CE QUE LA COMPRÉHENSION ASYNTAXIQUE ?
1 . 1 . Quelques distinctions linguistiques
Le terme de compréhension asyntaxique n'est pas sans poser pro
blème : il pourrait laisser entendre que les patients ne « comprennent » pas
la syntaxe. Mais peut-on dire qu'un sujet comprend la syntaxe ? Si la syn
taxe correspond à un certain nombre de règles assurant l'organisation des
mots dans la phrase, il semble plus approprié de considérer que le sujet
analyse la structure syntaxique des énoncés et tient compte des résultats
de cette analyse pour aboutir à une compréhension exacte de ces énoncés.
Même si la bonne compréhension des phrases implique la prise en compte
des informations syntaxiques, il paraît abusif de considérer que le trait
ement de ces informations correspond à une compréhension. Deux exemples
éclaireront ce point : soit la suite (1) constituée partiellement de non-mots :
(1) Le fante a été prégé par la couroite
que j'ai zapilée après l'avoir figultée jutiment. 452 F. Rigalleau, J.-L. Nespoulous et D. Gaonac'h
Cette suite ne peut être comprise, mais on voit bien qu'il est possible
de l'analyser syntaxiquement1. Cette possibilité tient essentiellement à
deux faits : d'une part la suite contient certaines informations lexicales et
morphologiques relevant de ce qu'on a coutume d'appeler les morphèmes
grammaticaux ou le vocabulaire de classe fermée (des mots fonctionnels
par, la, le, V, que, après... mais aussi les morphèmes flexionnels qui vien
nent s'attacher aux non-mots -é, -ée, -ment...) ; d'autre part les mots fonc
tionnels et les non-mots sont présentés dans un certain ordre. Ainsi il est
possible d'établir la catégorie grammaticale de certains non-mots : par
exemple prégé, zapilée et figultée semblent des verbes, jutiment semble un
adverbe, alors que faute et couroite des noms. Cette inference est
possible du fait des désinences ou des flexions portées par ces mots, ainsi
que grâce à leurs positions par rapport aux morphèmes grammaticaux. Il
est même possible d'établir certaines relations entre des mots sans réfé
rence. Ici, couroite semble le sujet de l'action désignée par le verbe préger,
de même, faute semble avoir la fonction d'objet direct de cette action. Il
est tentant de conclure que couroite est l'agent et que faute est le patient de
cette action. Mais, en l'absence de signification associée au verbe préger, conclusion peut être indue ; ainsi si préger est un verbe psychologique
(comme admirer), alors son sujet n'est pas à proprement parler un agent,
mais il s'agirait plutôt d'une entité ressentant une expérience (les Anglo-
d' Saxons parlent d'un rôle il pourrait aussi recevoir le rôle 'expérienceur) ;
à."1 instrument (par exemple si préger avait le sens de couvrir). Cette distinc
tion entre fonction grammaticale (e.g. sujet, objet direct...) et rôle thématique
(c'est-à-dire rôle indiquant « qui fait quoi à qui ») deviendra importante
lors de notre discussion des troubles de compréhension de phrase. Elle est
au centre du modèle de gouvernement et liage de la syntaxe (Chomsky,
1981) qui sert de base à un certain nombre d'auteurs étudiant la compré
hension asyntaxique (e.g. Grodzinsky, 1990 ; Mauner, Fromkin et Cornell,
1993).
Notre discussion de l'exemple (1) permet de repérer la distinction entre
fonctions grammaticales et rôles thématiques, tout en constatant que la
fonction grammaticale entre en partie dans la détermination de l'entité qui
reçoit tel ou tel rôle thématique. Mais la possibilité d'une analyse syn
taxique d'une suite de non-mots ne signifie pas que les sujets doivent fo
rcément opérer une telle analyse pour bien interpréter une phrase de la
langue. Ainsi, la suite (2) peut être comprise sans tenir compte des info
rmations grammaticales :
(2) La glace a été mangée par le garçon.
1 . Cette possibilité d'analyse syntaxique de suites de non-mots a été mise
en évidence expérimentalement dans des études de rappel de phrases. Epstein
(1962) et Saltzinger et Eckerman (1967) ont ainsi montré que des sujets mémor
isent mieux des suites de non-mots organisées syntaxiquement que les mêmes
suites présentées dans un ordre aléatoire. La compréhension asyntaxique 453
En effet, si on réduit la suite aux seules informations non grammatic
ales en supprimant les mots fonctionnels et les désinences flexionnelles et
en modifiant l'ordre des comme en (3), il apparaît qu'une seule inter
prétation de la suite (2) est plausible :
(3) Glace garçon manger.
En fait, cette interprétation est inférée grâce à nos connaissances génér
ales concernant les entités mentionnées : un garçon est un être vivant qui
peut manger, et une glace est un élément non vivant qui peut être mangé.
C'est donc sur la base d'un traitement pragmatique qu'une interprétation
plausible est inférée. La suite (3) est interprétée ainsi, et la suite (2) peut
être comprise aussi à partir de ce seul type de traitement. Cette éventualité
tient au fait que la suite (2) n'est pas réversible sémantiquement : l'inver
sion des deux noms aboutirait à une suite grammaticale mais invraisemb
lable du type (4) :
(4) Le garçon a été mangé par la glace.
Étant donné nos connaissances concernant le monde, (4) n'est pas
plausible : il s'agit donc d'une invraisemblance pragmatique. Il convient
de souligner que certains auteurs (e.g. Caramazza et Zurif, 1976 ; Sherman
et Schweickert, 1989) ont employé de telles phrases pour examiner si des
sujets cérébro-lésés peuvent traiter les informations syntaxiques. Dans ce
cas, le sujet devait choisir entre l'image inversée vraisemblable et une
image invraisemblable correspondant à la phrase entendue. Mais le choix
de l'image vraisemblable n'indique pas forcément un mauvais traitement
syntaxique : en se fondant seulement sur les images, sans écouter les
phrases, le sujet privilégiera aussi l'image plausible (Grodzinsky et Marek,
1988).
En fait, pour bien tester l'analyse syntaxique à l'aide de phrases de
la langue, il faut présenter des énoncés où cette analyse est nécessaire
pour l'interprétation correcte, c'est-à-dire où les seules informations
sémantiques et pragmatiques ne permettent pas d'aboutir à la bonne
compréhension. C'est le cas pour une phrase réversible sémantiquement
comme (5) :
(5) Le chien a été suivi par le chat.
Dans ce cas, si le sujet doit choisir entre deux images inversées, seul le
traitement syntaxique sera responsable du choix de l'image correcte.
Le terme « compréhension asyntaxique » est donc réservé au trouble
de compréhension dans lequel la prise en compte des informations gramm
aticales pour aboutir à l'interprétation (l'attribution des rôles thémati
ques en fonction de ces informations grammaticales) est déficiente, alors
que le sujet peut toujours tenir compte des informations sémantiques et
des inferences pragmatiques pour comprendre un énoncé. 454 F. Rigalleau, J.-L. Nespoulous et D. Gaonac'h
1.2. Mise en évidence de la compréhension asyntaxique
L'expression « compréhension asyntaxique » apparaît tout d'abord
sous la plume de Caramazza, Berndt, Basili et Koller (1981) pour désigner
un certain type de trouble objectivé par Caramazza et Zurif (1976) et par
Heilman et Scholes (1976)1. Ces auteurs avaient testé la compréhension
auditive de différents types de phrases chez des patients souffrant d'une
aphasie de Broca2. Les aphasiques de Broca sont avant tout caractérisés
par une parole non fluente et laborieuse, les mots grammaticaux y sont
fréquemment omis ainsi que les flexions grammaticales, alors que le déficit
semble moins important pour les mots de contenu (c'est ce qu'on appelle
Vagrammatisme). Leur compréhension semble relativement épargnée, au
moins dans les interactions de la vie courante. Ce tableau est généralement
la conséquence d'une lésion affectant l'aire péri-sylvienne gauche dans sa
partie antérieure.
Caramazza et Zurif (1976) ont présenté trois types de phrases ayant
même structure syntaxique à des aphasiques de Broca. Il s'agissait de
subordonnées relatives « objet » (désormais le terme « relative » sera omis
dans cette expression) enchâssées dans la proposition principale. Le pre
mier type (6) correspondait à des énoncés réversibles du point de vue
sémantique. Le deuxième type (7) correspondait à des énoncés non réver
sibles et plausibles. Enfin le troisième type (8) correspondait à des énon
cés non réversibles, mais pourtant inversés pour les besoins de l'expé
rience : il s'agissait donc de phrases invraisemblables du point de vue
pragmatique.
(6) Le lion que le tigre suit est gros.
(7) La pomme que le garçon mange est rouge.
(8) L'oiseau que le ver mange est blanc.
Pour tester la compréhension de ces phrases, les auteurs demandaient
aux patients de choisir entre des images celle qui correspondait à l'énoncé.
Outre l'image correcte, trois types d'images distractrices étaient employés :
l'une où les deux personnages étaient inversés (e.g. pour (6) un lion suivant
un gros tigre), et les deux autres étaient des distracteurs lexicaux dans les-
1 . En fait, des neurologues plus anciens avaient déjà rapporté l'existence
de déficits grammaticaux en réception chez des patients agrammatiques
(e.g. Salomon, 1914, cité dans De Bleser, 1987). Pour une revue des travaux
d'aphasiologie classique sur les déficits aphasiques de traitement grammatical,
nous reportons le lecteur à De Bleser (1987).
2 . En fait, ces auteurs ont également testé deux autres types de patients :
des aphasiques de Wernicke et des aphasiques de conduction. Cette revue est
centrée sur les troubles de compréhension des patients aphasiques de Broca.
Nous n'aborderons donc pas les données concernant les autres types d'aphasi
ques. Cependant, nous envisagerons rapidement cet aspect dans la partie IV . 5 :
« Une note de prudence ». La compréhension asyntaxique 455
quels un ou deux mots de contenu étaient remplacés (e.g. le verbe pour (6)
suivre -*■ mordre ; ou l'adjectif pour (6) gros ->■ blanc).
Cette tâche (Tappariement phrase- image a permis aux auteurs de
mettre en évidence un pattern très particulier de performances chez les
aphasiques de Broca. En effet, ces patients n'avaient pas de difficulté pour
rejeter les distracteurs lexicaux ; ils n'avaient pas non plus de difficultés
pour sélectionner la bonne image dans le cas de phrases non réversibles
vraisemblables (type (7)), quel que soit le distracteur. En revanche, ils
choisissaient une fois sur deux le distracteur inversé pour les phrases de
type (6) et (8). Or, dans ces cas, le choix de la bonne image impliquait,
comme signalé plus haut, une bonne analyse syntaxique de l'énoncé. Ces
performances suggéraient donc un déficit sélectif de l'analyse syntaxique
des phrases, alors même qu'ils parvenaient à interpréter correctement
les mots de contenu, et à évaluer la vraisemblance pragmatique d'une
interprétation.
Cette étude (voir Heilman et Scholes (1976) pour des résultats analo
gues) montrait donc que certains patients cérébro-lésés semblaient avoir
perdu spécifiquement les procédures d'analyse syntaxique permettant
d'attribuer des rôles thématiques corrects aux constituants d'une phrase.
Une telle observation était très importante dans la mesure où elle allait
dans le sens d'une modularité du traitement syntaxique : si ce traitement
pouvait être spécifiquement perdu, alors il devait être en partie indépen
dant des autres traitements de langage. En outre, si cette perte dépendait
d'une lésion corticale focale, l'analyse syntaxique s'appuyait donc sur des
structures neuronales spécifiques. La thèse de la modularité (Fodor, 1983)
était donc confortée par un argument de perte sélective par lésion
corticale.
De plus, le fait que les aphasiques de Broca présentent à la fois un
agrammatisme expressif et une compréhension asyntaxique suggérait que
la compétence syntaxique lésée chez ces patients intervenait à la fois en
production et en compréhension : des mêmes règles grammaticales seraient
employées dans les deux modalités. Les travaux qui vont être passés en
revue portent pour l'essentiel sur la compréhension asyntaxique des aphas
iques de Broca. En effet, l'existence de troubles grammaticaux parallèles
en production et en compréhension chez les aphasiques de Broca agram-
matiques a conduit les chercheurs à centrer leur intérêt sur ces patients et
la plupart des travaux sur la compréhension asyntaxique ont porté sur des
aphasiques de Broca.
1.3. Critiques de la thèse de perte de compétence syntaxique
La thèse d'une perte totale de chez les patients
aphasiques de Broca a été rapidement remise en cause ; nous y reviendrons
plus longuement dans les parties qui suivent. Pour l'instant nous nous
contenterons de citer deux des arguments majeurs avancés contre la thèse
de perte de compétence syntaxique chez les patients souffrant de compré- 456 F. Rigalleau, J.-L. Nespoulous et D. Gaonac'h
hension asyntaxique. Il s'agit d'une part de la préservation des capacités
de jugement grammatical chez des patients présentant pourtant une com
préhension asyntaxique, et d'autre part de la variabilité importante du
trouble de compréhension selon les phrases.
1.3.1. Les données de jugement de grammaticalité
Linebarger, Schwartz et Saffran (1983) ont ainsi testé quatre patients
agrammatiques présentant incontestablement une compréhension asyn
taxique (ils comprenaient de manière aléatoire des phrases passives réver
sibles sémantiquement comme (9)) :
(9) Le chien est suivi par le lion.
Ces auteurs ont présenté par oral des phrases correctes et incorrectes
grammaticalement à ces patients en leur demandant d'indiquer lesquelles
leur paraissaient correctes. Une dizaine de types d'erreurs ont été testés à
l'aide de plus de 450 phrases. Or au moins 7 étaient corre
ctement repérées par les patients. Pour bien souligner tout l'intérêt de ce
résultat, nous prendrons le cas des erreurs sur les phrases passives. En
effet, les patients ne parvenaient pas à interpréter correctement une phrase
passive réversible (9), ce qui suggérait qu'ils étaient insensibles aux carac
téristiques syntaxiques de ce type de phrases. Pourtant ces mêmes patients
jugeaient bien les énoncés suivants comme incorrects ou corrects du point
de vue syntaxique :
(10) *Jean était suivi Louise.
(11) Jean avait suivi
(12) Jean était suivi par Louise.
Ils étaient donc sensibles aux différentes propriétés de la morphologie
passive (présence de l'auxiliaire être, présence de la préposition par)1. Face
à ce résultat, Linebarger et al. suggéraient deux éventualités, toutes deux
compatibles avec une préservation de la compétence syntaxique des
patients. La première était que ces patients seraient capables d'analyser
syntaxiquement les énoncés, mais qu'ils auraient des difficultés pour tenir
compte des résultats de cette analyse en termes de rôles thématiques : il y
aurait un déficit de projection (mapping) des rôles sur les
fonctions grammaticales, et ce déficit ne serait repérable que dans des
épreuves testant la compréhension des énoncés, dans la mesure où seule
l'interprétation implique la projection des rôles thématiques. La deuxième
éventualité est que les opérations d'analyse syntaxique des patients, même
si elles existent toujours, auraient chez ces patients un coût plus élevé en
1 . Comme pour la compréhension asyntaxique (voir n. 1, p. 454), il existe
des arguments anciens en faveur de bons jugements syntaxiques dans l'agram-
matisme (Forster, 1919, cité dans De Bleser, 1987).

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