La compréhension des expressions idiomatiques - article ; n°4 ; vol.94, pg 625-656

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L'année psychologique - Année 1994 - Volume 94 - Numéro 4 - Pages 625-656
Résumé
Cette revue retrace l'évolution des recherches psycholinguistiques consacrées à la compréhension des expressions idiomatiques (EI). Les premières recherches se sont centrées sur les relations entre les interprétations littérale et idiomatique, dans le cadre de modèles apparemment opposés comme l'hypothèse d'une liste séparée d'EI, l'hypothèse de représentation lexicale, ou encore l'hypothèse d'accès direct, mais ce n'est que récemment que l'utilisation de tâches « on-line » a commencé à fournir quelques informations sur l'évolution dans le temps du traitement des EI. Les résultats en apparence contradictoires des premières études ont conduit à examiner le rôle des caractéristiques qui différencient les EI : prédictibilité, polysémie, familiarité de l'expression, familiarité relative de ses interprétations, transparence, flexibilité syntaxique et lexicale. Les effets de ces derniers facteurs confortent l'hypothèse selon laquelle, contrairement à la définition traditionnelle, les El peuvent être décomposées et traitées de la même manière que les énoncés littéraux non idiomatiques. Dans ces conditions, l'interprétation des EI, qui ne sont plus considérées comme des métaphores figées, peut impliquer la mise en œuvre de métaphores liées au même champ sémantique.
Mots-clés : accès au lexique, compréhension des expressions idiomatiques, désambiguïsation.
Summary : The comprehension ofidioms.
This review outlines the evolution of psycholinguistic research concerning idiom comprehension. Early studies focused on the relationships between literal and idiomatic meanings, within the framework of apparently contrasting views, such as the Idiom List Hypothesis, the Lexical Representation Hypothesis, and the Direct Access Hypothesis. Recently, however, on-line tasks have begun to provide evidence concerning the time course of idiom processing. The seemingly contradictory results of the first studies led researchers to examine the role of features that make idioms heterogeneous : predictability, polysemy, idiom familiarity, relative familiarity of meanings, transparency, syntactic and lexical flexibility. The effects of these latter features favour the hypothesis that, contrary to the traditional view, idioms can be decomposed and processed in the same way as literal, non-idiomatic utterances. On this view, idioms are no longer considered as dead metaphors, and idiom interpretation can entail the implementation of conceptual metaphors related to the same semantic field.
Key words : lexical access, idiom comprehension, disambiguation.
32 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : samedi 1 janvier 1994
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Pierre Marquer
La compréhension des expressions idiomatiques
In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°4. pp. 625-656.
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Marquer Pierre. La compréhension des expressions idiomatiques. In: L'année psychologique. 1994 vol. 94, n°4. pp. 625-656.
doi : 10.3406/psy.1994.28796
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1994_num_94_4_28796Résumé
Résumé
Cette revue retrace l'évolution des recherches psycholinguistiques consacrées à la compréhension des
expressions idiomatiques (EI). Les premières recherches se sont centrées sur les relations entre les
interprétations littérale et idiomatique, dans le cadre de modèles apparemment opposés comme
l'hypothèse d'une liste séparée d'EI, l'hypothèse de représentation lexicale, ou encore l'hypothèse
d'accès direct, mais ce n'est que récemment que l'utilisation de tâches « on-line » a commencé à fournir
quelques informations sur l'évolution dans le temps du traitement des EI. Les résultats en apparence
contradictoires des premières études ont conduit à examiner le rôle des caractéristiques qui
différencient les EI : prédictibilité, polysémie, familiarité de l'expression, familiarité relative de ses
interprétations, transparence, flexibilité syntaxique et lexicale. Les effets de ces derniers facteurs
confortent l'hypothèse selon laquelle, contrairement à la définition traditionnelle, les El peuvent être
décomposées et traitées de la même manière que les énoncés littéraux non idiomatiques. Dans ces
conditions, l'interprétation des EI, qui ne sont plus considérées comme des métaphores figées, peut
impliquer la mise en œuvre de métaphores liées au même champ sémantique.
Mots-clés : accès au lexique, compréhension des expressions idiomatiques, désambiguïsation.
Abstract
Summary : The comprehension ofidioms.
This review outlines the evolution of psycholinguistic research concerning idiom comprehension. Early
studies focused on the relationships between literal and idiomatic meanings, within the framework of
apparently contrasting views, such as the Idiom List Hypothesis, the Lexical Representation Hypothesis,
and the Direct Access Hypothesis. Recently, however, on-line tasks have begun to provide evidence
concerning the time course of idiom processing. The seemingly contradictory results of the first studies
led researchers to examine the role of features that make idioms heterogeneous : predictability,
polysemy, idiom familiarity, relative familiarity of meanings, transparency, syntactic and lexical flexibility.
The effects of these latter features favour the hypothesis that, contrary to the traditional view, idioms can
be decomposed and processed in the same way as literal, non-idiomatic utterances. On this view,
idioms are no longer considered as dead metaphors, and idiom interpretation can entail the
implementation of conceptual metaphors related to the same semantic field.
Key words : lexical access, idiom comprehension, disambiguation.L'Année psychologique, 1994, 94, 625-656
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
EPHE, CNRS, URA 316
Université René Descartes1
LA COMPRÉHENSION
DES EXPRESSIONS IDIOMATIQUES
par Pierre Marquer
SUMMARY : The comprehension of idioms.
This review outlines the evolution of psycholinguistic research concer
ning idiom comprehension. Early studies focused on the relationships be
tween literal and idiomatic meanings, within the framework of apparently
contrasting views, such as the Idiom List Hypothesis, the Lexical Repre
sentation Hypothesis, and the Direct Access Hypothesis. Recently, howev
er, on-line tasks have begun to provide evidence concerning the time
course of idiom processing. The seemingly contradictory results of the
first studies led researchers to examine the role of features that make
idioms heterogeneous : predictability, polysemy, idiom familiarity, rela
tive familiarity of meanings, transparency, syntactic and lexical flexibil
ity. The effects of these latter features favour the hypothesis that, con
trary to the traditional view, idioms can be decomposed and processed in
the same way as literal, non-idiomatic utterances. On this view, idioms
are no longer considered as dead metaphors, and idiom interpretation can
entail the implementation of conceptual metaphors related to the same
semantic field.
Key words : lexical access, idiom comprehension, disambiguation.
1. 28, rue Serpente, 75006 Paris. 626 Pierre Marquer
Le développement récent des études sur la compréhension
des expressions idiomatiques2 n'est guère surprenant, dans la
mesure où ce champ de recherche permet d'aborder deux des
thèmes centraux de la psychologie cognitive : le mode d'inte
rvention du contexte lors du traitement de l'information et la
manière dont s'articulent dans le lexique mental les diverses
représentations correspondant aux différentes interprétations
de l'expression. Ces problèmes ont, jusqu'ici, été abordés sur
tout à travers l'étude du traitement des ambiguïtés lexicales
(par exemple, Simpson et Burgess, 1988 ; Marquer, Lebreton,
Léveillé et Dionisio, 1990). À côté de l'ambiguïté lexicale pro
prement dite, et bien qu'elles ne soient pas toutes ambiguës,
les expressions idiomatiques constituent, au même titre que les
demandes indirectes, les sarcasmes ou les métaphores, un cas
particulier de ces situations d'« indétermination du sens » (Simp
son, Burgess et Peterson, 1988), dans lesquelles on distingue
habituellement un sens « littéral » et un sens « figuré », et qui
peuvent permettre, à condition de disposer de techniques expé
rimentales adéquates, de mettre à l'épreuve certaines des hy
pothèses fondamentales de la psychologie cognitive contempor
aine, comme celle de la modularité (Fodor, 1983). Notre ob
jectif est de présenter ici, après une caractérisation sommaire
de ce que l'on qualifie habituellement d'« expressions idioma
tiques », les grandes lignes de l'évolution des recherches, les
principaux résultats obtenus et les directions dans lesquelles
pourraient se développer les travaux consacrés aux expressions
idiomatiques.
Qu'entend-on classiquement par « expression idiomatique » ?
Si l'on en croit le « Dictionnaire de Linguistique » de Dubois,
Giacomo, Guespin, Marcellesi, Marcellesi et Mevel (1973), « on
appelle expression idiomatique toute forme grammaticale dont
le sens ne peut être déduit de sa structure en morphèmes et
qui n'entre pas dans la constitution d'une forme plus large »,
tandis que, dans leur « Dictionnaire des expressions et locu
tions », Rey et Chantreau (1989) décrivent « des formes figées
du discours, formes convenues, toutes faites, héritées par la tra
dition ou fraîchement créées, qui comportent une originalité de
sens (parfois de forme) par rapport aux règles normales de la
2. La publication, depuis la rédaction de cet article, de l'ouvrage de Cac-
ciari et Tabossi (1993) témoigne de ce développement. La compréhension des expressions idiomatiques 627
langue. » fpp. VII-VIII). Le trait de définition le plus communé
ment retenu par les psycholinguistes reste l'impossibilité de
déterminer le sens de l'expression à partir du sens des unités
qui la composent. Ainsi, pour reprendre l'un des exemples les
plus couramment cités, connaître le sens de « to kick » (« don
ner un coup de pied ») et de « bucket » (« seau ») ne permet
guère d'appréhender le sens idiomatique (« mourir ») de « to
kick the bucket » ; il en va de même en français pour une
expression comme « casser sa pipe ». Compte tenu de la place
qu'elles occupent dans les langues naturelles, les expressions
idiomatiques constituent donc un défi à la fois théorique, pour
la plupart des modèles généraux de traitement du langage, et
pratique, lorsqu'il s'agit d'apprendre une langue, ou de procé
der à une traduction (McDonald et Carpenter, 1981).
L'APPROCHE GLOBALE : LES ÉTUDES CONSACRÉES À
L'ARTICULATION DE L'INTERPRÉTATION « LITTÉRALE »
ET DE L'INTERPRÉTATION « FIGURÉE »
1. Les premières études
Les recherches sur les expressions idiomatiques sont relat
ivement récentes, non seulement chez les psychologues, mais
aussi chez les linguistes, qui les ont souvent utilisées pour
mettre à l'épreuve l'approche chomskyenne du langage (Chafe,
1968 ; Fraser, 1970 ; Newmeyer, 1974 ; Ruwet, 1983). En psy
cholinguistique, l'une des premières études est celle de Bob-
row et Bell (1973). Le principe de leur expérience consiste à
induire une attitude de lecture soit « littérale » soit « idioma
tique », puis à voir quelle est la première interprétation que
fournit le sujet pour des items-tests ambigus susceptibles de
donner lieu aux deux types de traitement. Bobrow et Bell ob
servent un effet de l'attitude induite par la lecture et concluent
à des « stratégies de traitement distinctes », l'une de type litté
ral et l'autre de type idiomatique. Sans insister ici sur les cr
itiques que l'on peut adresser à la méthode utilisée et notam
ment à la tâche, qui attire explicitement l'attention du sujet
sur l'ambiguïté de l'énoncé, on remarquera que la conclusion,
bien modeste, de Bobrow et Bell n'aborde ni les caractéristi
ques spécifiques de chacun des modes de traitement supposés,
ni la manière dont ils s'articulent l'un par rapport à l'autre. 628 Pierre Marquer
C'est pourtant sur ce problème des rapports (notamment
temporels) entre le traitement du sens « littéral » et celui du
sens « figuré » que se focalisent les recherches suivantes. Ces
recherches s'efforcent de mettre à l'épreuve trois grands types
de « modèles » inspirés de ceux qui avaient été proposés pour
le traitement des ambiguïtés lexicales : accès en parallèle aux
deux interprétations, accès sélectif en fonction du contexte, ou
accès ordonné ; dans ce dernier cas, on peut envisager soit un
traitement passant obligatoirement par l'un des sens, soit une
hiérarchisation selon la fréquence ou la familiarité relatives
des deux interprétations.
Le travail de Clark et Lucy (1975) ouvre la voie en propo
sant que la compréhension des demandes indirectes (du type
« Avez- vous l'heure ? ») comporte d'abord un traitement du
sens littéral, puis, si ce dernier se révèle inadéquat, un trait
ement du sens induit par la conversation. Clark et Lucy remar
quent toutefois, dans leur discussion, qu'il est « hautement i
nvraisemblable » qu'il en soit de même pour les expressions
idiomatiques ; pour eux, le traitement des demandes indirectes
ou des sarcasmes implique en effet que le sens correspondant
aux intentions du locuteur puisse être dérivé à partir du sens
littéral en utilisant les règles de la conversation (cf. Caron, 1983,
ch. VIII), alors que, dans le cas des expressions idiomatiques,
l'interprétation littérale et l'interprétation idiomatique appa
raissent souvent comme indépendantes et peuvent difficilement
être dérivées l'une de l'autre. Aussi Clark et Lucy préfèrent-ils
considérer les expressions idiomatiques comme des items am
bigus pourvus de deux acceptions « littérales ».
Ortony, Schauert, Reynolds et Antos (1978, exp. 2) confi
rment le rôle, déjà souligné par Bobrow et Bell, des attentes gé
nérées par le contexte, et interprètent ces effets de contexte en
termes de mobilisation de schémas ; ils montrent surtout, en
introduisant une mesure des temps de compréhension, que, co
nformément au point de vue de Clark et Lucy, l'interprétation
idiomatique d'expressions n'est pas plus longue (et même sou
vent plus rapide) que l'interprétation littérale. Ils avancent
enfin, dans leur discussion, deux hypothèses concernant, d'une
part, la plus grande familiarité des interprétations idiomatiques
et, d'autre part, la possibilité d'une représentation des expres
sions idiomatiques dans le lexique.
C'est cette hypothèse de représentation lexicale que Swin-
ney et Cutler (1979) mettent à l'épreuve en l'opposant à 1'« hy- La compréhension des expressions idiomatiques 629
pothèse de liste d'expressions idiomatiques ». Cette dernière
hypothèse constitue une extrapolation à partir de la proposi
tion de Bobrow et Bell (1973) concernant un mode idiomatique
de traitement ; un tel mode de traitement suppose, pour Swin-
ney et Cutler, que les expressions idiomatiques soient repré
sentées dans une liste spéciale qui ne fait pas partie du lexique
normal ; ce cas, le traitement idiomatique ne devrait sur
venir qu'après une tentative de traitement littéral, à moins que
le système de compréhension ait déjà été mis en mode idiomat
ique, comme c'est le cas dans la recherche de Bobrow et Bell.
L'hypothèse de représentation lexicale, que défendent Swinney
et Cutler, suppose au contraire que les expressions idiomatiques
sont représentées dans le lexique de la même manière que
n'importe quel autre mot et que le traitement des deux accep
tions — littérale et idiomatique — s'opère en parallèle, d'une
manière analogue à l'accès exhaustif aux deux acceptions d'un
item ambigu. Swinney et Cutler remettent en cause la tâche
employée par Bobrow et Bell : la réponse demandée intervient
tardivement par rapport au traitement et risque de refléter non
pas le traitement lui-même au fur et à mesure de sa mise en
œuvre, mais seulement le résultat conscient du traitement. Les
auteurs préfèrent une tâche de jugement d'acceptabilité qui,
d'après eux, permettrait de mieux suivre l'évolution tempor
elle du traitement. Leurs résultats montrent que juger de
l'acceptabilité d'énoncés constitués d'expressions idiomatiques
est plus rapide que de juger de l'acceptabilité d'énoncés de
contrôle appariés, ceci dès la première expression idiomatique
rencontrée et indépendamment du caractère plus ou moins
figé de ces expressions, confirmant ainsi l'hypothèse de repré
sentation lexicale. Malheureusement, la tâche de jugement
d'acceptabilité ne permet guère d'appréhender que le produit
de l'accès au lexique et peut difficilement être considérée com
me une tâche « on-line »3 permettant véritablement de suivre
l'évolution du traitement au cours du temps. On ne peut que
regretter que Swinney n'ait pas utilisé le paradigme d'amor-
3. Nous conservons ici le terme anglais « on-line », faute d'un équivalent
français parfaitement satisfaisant. « En temps réel » traduit « real time » et
qualifie plus facilement un type d'expérimentation ou de mesure qu'une tâche.
« Branché » n'étant guère envisageable, on pourrait adopter « en ligne » ou
« en prise (directe) ? » pour traduire « on-line », mais quel équivalent pro
poser pour « off-line » ? 630 Pierre Marquer
cage intermodal qu'il mettait au point à la même époque (Swin-
ney, Onifer, Prather et Hirshkowitz, 1979) : il faudra attendre la
recherche de Cacciari et Tabossi (1988), sur laquelle nous re
viendrons par la suite, pour disposer d'une étude de l'évolution
temporelle du traitement des expressions idiomatiques. D'au
tres travaux menés entre temps pour mettre à l'épreuve l'h
ypothèse de représentation lexicale n'échappent pas non plus à
cette critique ; c'est notamment le cas des expériences de Glass
(1983), qui utilisent une procédure de vérification d'une para
phrase (idiomatique ou littérale) par rapport à une expression.
Les premiers travaux de Gibbs engendrent une troisième
hypothèse, parfois appelée hypothèse d'accès direct (à l'inte
rprétation idiomatique). Gibbs (1980) observe que, dans une tâche
de vérification de paraphrases (expérience 1), l'interprétation
idiomatique d'une expression est comprise plus rapidement
que son interprétation littérale, alors que, dans une tâche de
mémorisation (expérience 2), ce sont les interprétations litt
érales qui sont les mieux retenues. Pour Gibbs, ces résultats
montrent que l'opposition pertinente dans le traitement des
expressions idiomatiques n'est pas l'opposition entre interpré
tation littérale et interprétation figurée, mais l'opposition entre
usage conventionnel et usage non conventionnel. Dans le cas
des expressions idiomatiques, c'est l'interprétation idiomatique
qui est conventionnelle : il n'est donc pas étonnant qu'elle soit
accessible plus rapidement ; dans une tâche mnémonique, au
contraire, c'est l'interprétation littérale qui sera mieux rappel
ée, du fait du traitement supplémentaire qu'aura nécessité son
caractère non conventionnel. Les résultats obtenus en recou
rant à une tâche de rappel indicé (expérience 3) ne sont toute
fois pas parfaitement univoques, comme le montrent les con
tradictions entre les données observées et la lecture qu'en fait
l'auteur. Par la suite, Gibbs va multiplier les recherches mont
rant que, lorsque des énoncés sont susceptibles de deux inter
prétations, c'est l'interprétation conventionnelle qui est d'abord
traitée, qu'il s'agisse d'expressions idiomatiques (Gibbs, 1985),
de demandes indirectes (Gibbs, 1981, 1983), ou de sarcasmes
(Gibbs, 1986a et b). L'ensemble de ces travaux semble montrer
que l'analyse du sens littéral n'est pas une étape obligatoire du
traitement de tels énoncés, ce qui conduit Gibbs à contester
l'utilité et la validité psychologiques de la distinction entre
« littéral » et « figuré », et, par conséquent, entre sémantique et
pragmatique (Gibbs, 1984, 1989). La compréhension des expressions idiomatiques 631
Bien que l'on puisse considérer la problématique de ces pre
miers travaux comme aujourd'hui dépassée, nombre de recher
ches continuent à faire référence aux modèles que nous venons
d'évoquer, tout particulièrement le modèle de la représentat
ion lexicale de Swinney et Cutler et le modèle d'accès direct
de Gibbs ; toutefois, les résultats obtenus, notamment ceux qui
montrent un traitement plus rapide de l'interprétation idiomat
ique, sont bien souvent ambigus, dans la mesure où ils restent
compatibles avec chacun de ces deux types de modèles. L'hy
pothèse d'une liste séparée d'expressions idiomatiques n'a,
pour sa part, guère été reprise dans les travaux expérimen
taux récents ; l'idée d'un mode idiomatique de traitement n'est
cependant pas dénuée d'intérêt, notamment dans les situations
où l'on attire, volontairement ou non, l'attention des sujets sur
les expressions idiomatiques, par exemple lors de préexpé
riences destinées à sélectionner un matériel expérimental.
2. L'apport des tâches « on-line »
Comme nous l'avons déjà souligné, le problème essentiel de
ces premières recherches reste que les tâches utilisées (jug
ements d'acceptabilité de paraphrases, mnémoniques,
etc.) ne permettent d'appréhender qu'un produit relativement
tardif du traitement et non son évolution au cours du temps.
Rares sont les travaux qui ont essayé d'étudier avec des tâches
« on-line » les différentes étapes de la compréhension des ex
pressions idiomatiques. La recherche d'Estill et Kemper (1982)
peut être considérée comme la première tentative de ce type.
La tâche consiste à détecter une cible qui est toujours le der
nier mot d'une expression idiomatique. Ainsi, pour l'expression
« bury the hatchet » (« enterrer la hache de guerre »), le mot à
détecter est « hatchet », mais la consigne spécifie soit de dé
tecter le mot « », soit de détecter un mot rimant avec
« ratchet », soit de détecter un mot appartenant à la catégorie
des outils. Les contextes dans lesquels les auteurs présentent
les expressions idiomatiques peuvent induire une interpréta
tion idiomatique, une interprétation littérale, ou rester compat
ibles avec les deux types d'interprétation, et la condition con
trôle est constituée du mot-cible inséré dans une expression
non-idiomatique (« take the hatchet », « prendre la hachette ») ;
la prédictibilité du mot-cible (mesurée lors de préexpériences
dans lesquelles on demande aux sujets de compléter l'exprès- 632 Pierre Marquer
sion amputée de son dernier mot) est comparable pour chacune
des quatre conditions (idiomatique, littérale, ambiguë et contrôle).
Estill et Kemper observent une facilitation par rapport à la con
dition contrôle pour chacun des trois contextes idiomatique, li
ttéral et ambigu : ils en concluent que les expressions idiomati
ques sont traitées « comme des entrées lexicales discrètes » ; les
effets obtenus pour les deux contextes littéral et idiomatique
étant identiques, les auteurs sont conduits à supposer que l'i
nterprétation littérale et l'interprétation idiomatique s'opèrent
en parallèle.
La recherche de Cacciari et Tabossi (1988) permet d'affiner
l'étude de l'évolution temporelle en ayant recours au paradigme
d'amorçage intermodal (Swinney et al, 1979) associé à une tâche
de décision lexicale. Le sujet entend une expression idiomati
que italienne insérée dans un contexte neutre, par exemple : « II
bambino protestava perché non voleva andare a letto con le
galline » (« l'enfant protestait parce qu'il ne voulait pas se cou
cher avec les poules »), et voit apparaître sur l'écran un mot
cible qui peut être lié à l'interprétation idiomatique de l'e
xpression (« presto », « tôt »), au sens littéral du dernier mot de
l'expression (« oche », « oie »), ou être sans lien (« sapone »,
« savon »). Dans leur première expérience, avec un intervalle
inter-stimulus (isi) nul et des expressions idiomatiques dont la
fin est prédictible, les auteurs n'observent d'effet d'amorçage
que pour les cibles liées à l'interprétation idiomatique. Dans la
deuxième expérience, avec le même isi mais des expressions
peu prédictibles, elles n'obtiennent, au contraire, un effet d'amor
çage que pour les cibles liées au sens littéral du dernier mot de
l'expression. La troisième expérience indique toutefois qu'avec
les expressions non prédictibles de l'expérience 2, un isi plus
long (300 ms) conduit à un effet d'amorçage du même ordre
pour les deux types de cibles (idiomatique et littérale). Ces ré
sultats, qui montrent que le traitement peut être d'abord exclu
sivement littéral et que l'interprétation idiomatique requiert un
certain temps, sont difficilement interprétables dans le cadre
des modèles déjà mentionnés, qu'il s'agisse de celui de Gibbs ou
de celui de Swinney et Cutler. Aussi Cacciari et Tabossi esquis
sent-elles un modèle, que l'on peut qualifier de « modèle de la
clé ». Dans cette optique, les expressions idiomatiques ne cons
titueraient pas des entrées séparées dans le lexique mental,
mais seraient associées à des « configurations particulières de
mots ». Le traitement idiomatique s'opérerait à partir des mêmes

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