La Conférence mondiale de l'Alimentation ou le triomphe de la rhétorique. Rome, 5-16 novembre 1974 - article ; n°63 ; vol.16, pg 671-684

De
Publié par

Tiers-Monde - Année 1975 - Volume 16 - Numéro 63 - Pages 671-684
14 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1975
Lecture(s) : 11
Nombre de pages : 15
Voir plus Voir moins

Alain Rondeau
La Conférence mondiale de l'Alimentation ou le triomphe de la
rhétorique. Rome, 5-16 novembre 1974
In: Tiers-Monde. 1975, tome 16 n°63. pp. 671-684.
Citer ce document / Cite this document :
Rondeau Alain. La Conférence mondiale de l'Alimentation ou le triomphe de la rhétorique. Rome, 5-16 novembre 1974. In:
Tiers-Monde. 1975, tome 16 n°63. pp. 671-684.
doi : 10.3406/tiers.1975.2578
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1975_num_16_63_2578CHRONIQUE INTERNATIONALE
La Conférence mondiale de l'Alimentation
ou le triomphe de la rhétorique
Rome, 5-16 novembre 1974
par Alain Rondeau
L'optimisme qu'experts et gouvernements partageaient à la fin des
années 60, à la lumière des premiers résultats de la « Révolution Verte », quant
aux perspectives de la situation alimentaire mondiale a laissé place depuis 1972
à une profonde anxiété à mesure que s'accumulaient les signes d'une crise
d'une ampleur exceptionnelle.
Pour la première fois depuis vingt ans, en effet, la production alimentaire
mondiale a diminué en 1972; en particulier, la céréalière (blé,
céréales secondaires et riz) a accusé un recul considérable de l'ordre de
3 3 millions de tonnes, alors qu'elle devrait connaître chaque année une augment
ation de l'ordre de 25 millions de tonnes pour répondre à l'augmentation
régulière de la demande.
Cette situation a été le fruit d'une conjonction exceptionnelle de catas
trophes climatiques aux quatre coins de la planète : gel des récoltes en Union
soviétique, inondations dans le continent indien, sécheresse au Sahel et, dans
une moindre mesure, dans les pays exportateurs de l'hémisphère Sud.
Dans ces conditions, les stocks mondiaux, que les Etats-Unis, principal
« grenier » du monde avaient déjà entrepris de réduire depuis quelques années,
ont connu de très fortes contractions, passant de 49 millions de tonnes en 1971-
1972, à 29 millions en 1 972-1 973 et 20 millions en 1 973-1 974, soit environ
trois semaines de consommation mondiale. Mais la ponction sur les stocks
n'a pas suffi à contrecarrer la flamblée des cours, inévitable sur des marchés
étroits, par conséquent très sensibles aux moindres fluctuations de l'offre et
de la demande. En deux ans, entre janvier 1972 et décembre 1973, les prix du
blé et du soja ont plus que triplé, ceux du riz quadruplé, ceux du maïs plus
que doublé.
Dans ces conditions, il était inévitable que les pays pauvres, dont les
besoins d'importation s'étaient brusquement accrus, connussent une dété-
Remus Tiers Monde, t. XVI, n° 63, juillet-septembre 75 67 1 TIERS MONDE
rioration profonde de leur situation alimentaire. Frappés de plein fouet par
les effets conjugués de la hausse des prix des produits agricoles et par le quadru-
plement des prix des produits pétroliers et dérivés, beaucoup d'entre eux se
sont rapidement trouvés dans l'impossibilité de dégager les ressources néces
saires pour combler leurs besoins alimentaires dans l'immédiat, ainsi que pour
assurer leur approvisionnement en engrais compromettant ainsi sérieusement
l'avenir. Bien plus, c'est au moment précis où leurs besoins étaient les plus
massifs et les plus urgents que l'aide alimentaire, traditionnellement conçue
par les pays exportateurs développés comme un moyen d'écouler les excédents,
commença de leur faire défaut.
C'est dans ces conditions que fut prise en décembre 1973 par l'Assemblée
générale des Nations Unies la décision de réunir, avant la fin de l'année 1974,
une Conférence mondiale de l'Alimentation. L'idée avait été d'abord lancée
par l'Algérie lors de la Conférence des Non-Alignés d'Alger en septembre 1973,
puis reprise sous une forme légèrement différente deux semaines plus tard
par M. Kissinger devant l'Assemblée générale des Nations Unies.
La préparation de cette Conférence s'est déroulée, pendant toute
l'année 1974, sous la responsabilité du Conseil économique et social. Un
Comité préparatoire, ouvert à tous les Etats-membres des Nations Unies, a
tenu trois sessions entre février et septembre 1974. La Conférence elle-même
a eu lieu à Rome du 5 au 16 novembre.
Un diagnostic ambigu sur la crise
C'est au comité préparatoire qu'il est revenu d'établir un diagnostic sur
l'ampleur et les causes de la crise alimentaire mondiale. Débat capital, car de
son issue dépendaient en effet directement les orientations que les gouver
nements pourraient retenir lors de la Conférence. A vrai dire, les discussions
sur ce thème ne donnèrent lieu à aucun affrontement majeur, et progressi
vement, par retouches successives, le document intitulé Examen de la situation
alimentaire mondiale et élaboré par le secrétariat put faire l'objet d'un accord
général.
Ce texte — c'est la loi du genre — loin de trancher nettement entre
plusieurs types d'explications possibles opère entre elles une synthèse ambiguë
qui masque plus qu'elle ne les surmonte les divergences d'appréciations. Tout
en faisant ressortir le caractère exceptionnel et conjoncturel de la crise, il met
en lumière un certain nombre de tendances d'ordre plus structurel qui carac
térisent la situation alimentaire actuelle et prévisible. La conclusion générale
à laquelle tous les Etats se sont peu ou prou ralliés est que, pour autant que
l'on puisse parvenir à établir dans un domaine aussi mouvant et aléatoire des
prévisions solides, la situation alimentaire risque de demeurer très incertaine
au cours des prochaines années. Un diagnostic extrêmement prudent donc,
67z CHRONIQUE INTERNATIONALE
mais comment eût-il pu en être autrement alors que les opinions et les intérêts
des divers Etats étaient manifestement contradictoires : volonté des pays en
voie de développement les plus touchés d'insister sur la gravité durable de
la crise, désir des pays industriels ou exportateurs de céréales ainsi que des
pays pétroliers d'éviter de faire les frais d'une action internationale d'enver
gure, souci des Etats-Unis de conserver leur maîtrise du marché solvable et de
limiter leurs engagements éventuels en matière d'aide, refus des pays social
istes d'envisager la moindre participation au règlement d'une crise imputable,
selon eux, au dérèglement du système capitaliste, etc. Pour ce qui la concerne,
la France, en insistant sur la permanence d'une situation de déséquilibre grave,
traduisait les convictions tirées des analyses auxquelles avaient pu se livrer ses
économistes, mais songeait également aux possibilités de promouvoir le
développement de sa production agricole.
Ceci étant, les pays qui, comme les Etats-Unis, entendaient éviter toute
prévision de caractère catastrophique, ne pouvaient contester de front l'idée
selon laquelle l'équilibre entre l'offre et la demande au plan mondial était
condamné à rester très précaire au cours des prochaines années. Tout au plus
pouvaient-ils s'efforcer de limiter l'estimation du déficit probable des pays en
voie de développement. Car c'est bien là la conclusion essentielle à laquelle
aboutirent les discussions : en tout état de cause, même si un équilibre relatif
pouvait être maintenu au plan mondial, entre l'offre et la demande solvable,
les pays en développement continueraient de voir leurs besoins croître à un
rythme plus rapide que leur propre production et connaîtraient donc un
déficit important. Restait à savoir comment essayer de le combler, et tel fut
le thème essentiel de la Conférence elle-même.
Un plan très ambitieux
C'est sur la base des orientations et propositions contenues dans le volu
mineux rapport préparé par M. Marei, secrétaire général de la Conférence,
que les discussions au fond se sont engagées à Rome.
Le « Plan Marei » comprenait trois volets essentiels :
i. Accroissement de la production agricole dans les pays en voie de développement. —
Selon M. Marei, l'analyse prospective la plus rudimentaire suffisait à montrer
qu'il n'y avait pas raisonnablement d'autre solution pour la communauté
internationale que de s'engager résolument dans un vigoureux effort pour
développer la production dans les pays pauvres. L'extrapolation du taux de
croissance de celle-ci pendant les douze dernières années (2,6 %), sur les
douze années suivantes faisait apparaître, compte tenu de l'accroissement
rapide de la demande, un risque de déficit annuel pour l'ensemble des pays
en développement pouvant atteindre, voire dépasser, les mauvaises années,
85 millions de tonnes. Perspective intolérable, qui conduisait inévitablement
67З TIERS MONDE
à envisager un taux d'accroissement plus rapide de la production agricole.
Pour atteindre, sinon l'équilibre du moins une situation acceptable, c'est
à 3,6 % que ce taux devait, selon M. Marei, être porté. Or, dernier terme du
raisonnement, pour financer les investissements permettant de faire passer ce
taux de croissance de 2,6 à 3,6 %, les besoins des pays en voie de dévelop
pement en ressources extérieures étaient évalués à 5 milliards de dollars par
an entre 1975 et 1980. Compte tenu du fait que le total du volume de l'aide
au développement agricole, multilatérale et bilatérale, ne dépassait pas 2 mil
liards de dollars, c'était donc 3 milliards de dollars supplémentaires que la
communauté internationale devait mettre à la disposition des pays pauvres
chaque année.
Suivait toute une série de propositions d'action, nationale et internationale,
à mener dans une série de domaines aussi variés que les engrais, pesticides,
insecticides et autres facteurs de production, le développement des ressources
en terre et en eau, le développement de l'élevage et des pêches, la recherche
et la technologie, le rural, auxquelles venaient s'ajouter de
nombreuses suggestions de nature à améliorer le niveau « nutritionnel » des
pays en voie de développement, la distribution des produits alimentaires, et
la couverture prioritaire des besoins des couches les plus défavorisées ou les
plus vulnérables des populations.
2. La sécurité alimentaire mondiale. — Afin de restaurer le plus rapidement
possible les conditions d'une véritable « sécurité alimentaire mondiale », deux
séries d'actions étaient, aux yeux de M. Marei, indispensables :
— les pays en voie de développement devant continuer de connaître dans le
proche avenir un déficit alimentaire important, voire des pénuries loca
lisées très aiguës, il était vital qu'ils pussent continuer à bénéficier d'un
volume régulier d'aide et que celui-ci fût même augmenté.
M. Marei proposait que des engagements fussent pris à hauteur de 10 mil
lions de tonnes par an. Comme l'aide alimentaire avait régulièrement baissé
en tonnage depuis quelques années (16 millions détonnes en 1964, 14 mil
lions en 1966, и millions en 1972, 6 en 1973), cette proposition
consistait à redresser la situation sur le plan quantitatif mais impliquait
naturellement, compte tenu des niveaux de prix très élevés atteints par les
céréales, un accroissement très sensible des efforts financiers des pays
donneurs ;
— la communauté internationale devait s'efforcer de reconstituer au plus tôt
les stocks dont le niveau s'était dangereusement amenuisé. Dans ce but,
les gouvernements étaient invités à constituer des réserves nationales
coordonnées sur le plan international et à créer un dispositif particulier
pour parer aux situations d'urgence, reposant sur la constitution d'un
674 CHRONIQUE INTERNATIONALE
stock d'urgence de l'ordre de 500 000 t géré internationalement et prélo
calisé dans les zones les plus vulnérables.
3. De nouvelles institutions. — Enfin M. Marei proposait la création d'un
« Office mondial de l'Alimentation », institution permanente placée sous l'auto
rité de l'Assemblée générale des Nations Unies et dont les membres auraient
été désignés moitié par L'E.C.O.S.O.C, moitié la Conférence de la F.A.O.
De cet Office devaient dépendre trois comités : Comité de Sécurité alimentaire,
chargé de mettre en œuvre le système de sécurité alimentaire; Comité de l'Aide
alimentaire chargé d'élaborer et d'exécuter le programme d'aide alimentaire
à long terme et le Comité du Fonds de Développement agricole.
A vrai dire, le dispositif essentiel des nouvelles institutions proposées était
le Fonds de Développement agricole, dont la création avait déjà été préconisée,
sous des formes diverses, par plusieurs pays en voie de développement pendant
les travaux du Comité préparatoire. Les contours de ce Fonds avaient dél
ibérément été laissés quelque peu dans le vague pour ne décourager aucune
bonne volonté, mais il était clair que dans l'esprit de ses auteurs, ce Fonds
devait être doté de ressources très importantes provenant à la fois des pays
industrialisés et des pays pétroliers. Sa création devait en quelque sorte consacrer
l'ampleur de l'effort nouveau qu'anciens riches et « nouveaux riches » étaient
appelés à consentir.
Des positions inconciliables
C'était donc sur un plan très ambitieux et très complet que les 130 Etats
représentés à la Conférence étaient appelés à se prononcer. Sans doute était-il
sous bien des aspects, trop ambitieux, voire quelque peu irréaliste : comment
par exemple imaginer que les pays en voie de développement pussent absorber
en si peu d'années des investissements nouveaux aussi considérables ? Sans
doute souffrait-il aussi de la hâte avec laquelle il avait été élaboré : n'eût-il
pas été préférable de dégager plus nettement les priorités des actions à mener ?
Quoi qu'il en soit, ce plan avait surtout le mérite d'exister, c'est-à-dire qu'il
posait dans toute son ampleur les problèmes auxquels avait à faire face la
communauté mondiale et traçait les grandes lignes autour desquelles devaient
et pouvaient s'articuler l'action au cours des prochaines années.
De ce vaste programme d'action, qu'est-il resté au terme de dix jours de
discussions ? Rien ou presque : un squelette vidé de sa subtance, un ensemble
de considérations généreuses mais générales, des déclarations d'intentions
mais pas d'engagements véritables. Comment en est-on arrivé là? L'expli
cation est simple et les responsabilités bien partagées. Pays industrialisés, pays
pétroliers et pays socialistes, au-delà de leurs très nombreuses oppositions
d'attitudes et d'intérêts, avaient un objectif en commun : assumer le moins
possible d'engagements. Cet objectif, ils l'ont d'autant plus facilement atteint
675 MONDE TIERS
qu'ils ont trouvé en face d'eux un Tiers Monde faible et divisé, incapable de
leur opposer une stratégie cohérente et de leur arracher des concessions autres
que verbales.
Les pays développés ont fait preuve, tout au long de la Conférence, d'une
cohésion remarquable sur l'essentiel. Confrontés à de sérieuses difficultés
économiques et financières, ils se sont efforcés de limiter la portée des enga
gements financiers qu'ils étaient invités à contracter. Certes, tous ont reconnu,
bien qu'avec des nuances, la gravité du problème et la nécessité de mener une
action énergique pour accélérer le développement de la production agricole
dans les pays en voie de développement. Mais ils se sont soigneusement gardés
de cautionner l'évaluation des besoins à laquelle le secrétaire général de la
Conférence avait procédé dans son rapport, et en particulier le chiffre de
5 milliards de dollars par an jusqu'en 1980. Dès lors, il ne leur restait plus
qu'à s'engager résolument dans la voie des déclarations d'intentions. C'est
ainsi que tous ont préconisé que, dans l'établissement de leurs programmes
respectifs, les pays donneurs accordent une place plus importante que par le
passé à l'aide au développement rural et aux actions de nature à accroître la
production alimentaire dans les pays en voie de développement. De même
ont-ils souscrit aux grandes orientations proposées par le secrétariat dans le
domaine de la sécurité alimentaire et de l'aide alimentaire, mais en se gardant
bien d'aller jusqu'à l'acceptation d'engagements précis et contraignants. Enfin,
c'est évidemment avec la plus grande réserve qu'ils ont accueilli les propos
itions relatives à la création de nouvelles institutions, et en particulier du
Fonds de Développement agricole.
Certes l'unanimité n'a pas été totale. Certains, comme l'Australie, le Canada,
les Pays-Bas, ou les pays nordiques ont, sur tel ou tel point, adopté une attitude
plus ouverte : c'est ainsi que, dans le domaine de l'aide alimentaire, l'Australie
et le Canada ont dépassé le stade des déclarations d'intentions pour se déclarer
disposés à accroître, dès 1975, le volume de leur aide. Mais une telle attitude
n'allait pas, dans certains cas, sans démagogie : se dire prêt à participer à un
Fonds à la condition que celui-ci réunisse des contributions nouvelles très
importantes comporte certes le risque d'être pris au mot : mais ce risque est
bien faible quand il est clair que les principaux contributeurs potentiels sont
bien décidés à ne pas payer.
De leur côté, les Etats-Unis n'ont pas mâché leurs mots. Tout en présentant
nombre de suggestions précises dans le domaine institutionnel, de portée il
est vrai très limitée, ils ont clairement mis l'accent, dans la droite ligne des
discours précédents de MM. Ford et Kissinger, sur le lien entre les problèmes
de l'alimentation et de l'énergie et n'ont pas caché qu'à leurs yeux c'était aux
pays pétroliers, principaux responsables de la crise économique actuelle, de
prendre leurs responsabilités.
676 CHRONIQUE INTERNATIONALE
Une telle attitude ne pouvait manquer de susciter une réaction immédiate
de la part de ces derniers. Tous ont rejeté l'interprétation américaine et se sont
employés à démontrer une fois de plus que la responsabilité de la crise aliment
aire mondiale n'était aucunement liée à la hausse des cours du pétrole, bien
postérieure à la hausse des prix et à la raréfaction des produits alimentaires.
Sans repousser explicitement l'idée que le fait de disposer de liquidités nouvelles
considérables leur conférait dans le domaine de l'aide au développement des
responsabilités inconnues jusqu'alors, la plupart d'entre eux se sont gardés
de prendre le moindre engagement supplémentaire et se sont contentés d'indi
quer leur intention d'intensifier, dans la mesure où leurs propres besoins de
développement n'absorberaient pas la totalité de leurs ressources disponibles,
leurs politiques d'aide.
Personne ne s'attendait, à vrai dire, à ce que les pays socialistes sortent en cette
occasion de la réserve habituelle qu'ils témoignent à l'égard de ce genre de
Conférences internationales. Fidèles à eux-mêmes, ils se sont bornés à stig
matiser les responsabilités du système capitaliste et à vanter une fois de plus
les mérites d'une réforme agraire, suffisante à leurs yeux pour résoudre le
problème prioritaire de l'augmentation de la production dans les pays en voie
de développement. Tout en marquant par ailleurs leur intérêt pour un système
de sécurité alimentaire mondiale, le délégué soviétique, suivi par les autres
pays socialistes, a indiqué sans ambages que celui-ci devrait respecter la souver
aineté de chaque Etat et de ce fait a laissé peu d'espoirs à ceux qui avaient
pu croire l'Union soviétique disposée à participer réellement à un effort de
coopération internationale en ce domaine. Quant à la Chine, elle a fait de son
propre exemple vertu en invitant les pays pauvres à ne compter, comme elle,
que sur leurs propres forces pour surmonter la famine. Autant dire que tout
s'est ici passé comme prévu : personne n'a sollicité le concours des pays socia
listes et ces derniers, n'ayant que des conseils et des bonnes paroles à distribuer,
n'en demandaient pas davantage.
Face à la complicité objective des pays riches, développés ou non, ferme
ment décidés à esquiver leurs responsabilités, le Tiers Monde n'a pu imposer
un front cohérent et résolu, contribuant ainsi par sa faiblesse à ce qu'il faut
bien appeler l'échec de la Conférence.
Et pourtant, ce qui frappe à première vue, c'est l'unité de vues. Africains,
Latino-Américains et Asiatiques ont stigmatisé le pillage du Tiers Monde,
dénoncé le dérèglement du système économique mondial dont ils se sont
présentés comme les premières victimes, rappelé les responsabilités parti
culières des pays développés et principalement des Etats-Unis dans l'origine
de la crise et invité ces pays à supporter la charge financière de la lutte contre la
famine. Discours inlassablement répétés qui constituent désormais le leitmotiv
des délégués des pays pauvres dans les enceintes internationales. Mais discours
677 TIERS MONDE
largement rhétoriques car au-delà des nuances de langage et de présentation, se
cachent de profondes oppositions idéologiques et politiques et de réelles
divergences d'intérêts.
Si les pays développés ont été unanimement condamnés, la condamnation
n'était pas toujours sans appel et beaucoup étaient prêts à monnayer son att
énuation dès lors qu'ils pouvaient espérer que leur modération conduirait les
pays riches à sortir de leur réserve et à se résigner aux compromis. Tel était
le cas, bien sûr, des pays les plus concernés par le problème de la faim, et en
premier lieu des pays du sous-continent indien et de certains pays africains :
médiocrement intéressés par la révolution, faiblement attirés par les appels au
combat lancés par les idéologues du Tiers Monde, leurs gouvernements incl
inaient d'ailleurs tout naturellement aux compromis dont ils estimaient devoir
être les premiers bénéficiaires. A l'égard des pays pétroliers, leur attitude était
tout aussi ambiguë. Certes, peu d'entre eux ont manqué de souligner le carac
tère exemplaire de la lutte menée par les pays de l'O.P.E.P. pour s'assurer du
contrôle de leurs ressources naturelles et en valoriser l'exploitation, mais
beaucoup n'ont pas hésité à affirmer que la solidarité ne devait pas jouer à sens
unique et qu'ils étaient en droit d'espérer de pays « frères », disposant désormais
d'excédents financiers considérables, davantage qu'un simple soutien moral. A
l'inverse, quelques autres, peu nombreux mais déterminés, s'efforçaient, sous
la direction vigilante de l'Algérie, président en exercice des non-alignés, de
reconstituer l'unité du Tiers Monde sur la revendication radicale du « nouvel
ordre économique international » dont ils avaient jeté les bases lors de la
VIe Assemblée générale extraordinaire des Nations Unies sur les matières
premières et le développement. Exiger la mise en œuvre de ce nouvel ordre
économique, c'était s'engager dans la voie de la confrontation avec le monde
développé et s'exposer au risque d'interdire toute décision commune. Mais ce
risque, la plupart d'entre eux étaient d'autant plus disposés à l'assumer qu'ils
ne comptaient pas parmi les pays les plus touchés par la famine. Faut-il ajouter
que certains, comme l'Algérie, pouvaient ainsi, jouant de la solidarité entre les
pays pauvres et les pays pétroliers face aux Etats nantis, esquiver quelque peu
leurs responsabilités ? Que d'autres, comme l'Argentine, en prônant une refonte
radicale du commerce international, ne défendait pas seulement les intérêts du
Tiers Monde, mais d'abord et surtout ses intérêts de pays exportateur ?
Qu'aux yeux de certains enfin, les vrais révolutionnaires ne peuvent se résigner
à voir entraver leur action par la famine des autres, simple accident de parcours ?
L'ambiguïté et la confusion durèrent jusqu'au bout : ce n'est que vers la fin
de la Conférence que la tendance modérée, convaincue qu'un accord général,
même très imparfait, et plus verbal que réel, valait mieux que rien (erreur
d'appréciation ou pari calculé sur l'avenir ?), réussit à faire prévaloir ses vues.
678 CHRONIQUE INTERNATIONALE
Un catalogue de vœux pieux et de bonnes résolutions
C'est dans ces conditions que furent adoptées une Déclaration « pour l'él
imination définitive de la faim et de la malnutrition » et 22 résolutions. Il serait
évidemment fastidieux de procéder à une analyse précise de ces textes. Tout au
plus peut-on faire les remarques suivantes :
1 / La Déclaration pour l'élimination définitive de la faim et de la malnut
rition ne contient plus, tout d'abord, par rapport au très ambitieux projet
présenté initialement par le Pérou que des principes et des déclarations d'inten
tions si vagues, que personnes ne pouvait songer à formuler à leur propos la
moindre réserve. Quel pays, quel gouvernement en effet pourrait, par exemple,
refuser à « chaque homme, femme et enfant le droit inaliénable d'être libéré
de la faim et de la malnutrition afin de se développer pleinement et de conserver
ses facultés physiques et mentales » ou s'opposer à l'idée qu' « il incombe à
chaque Etat intéressé, conformément à ses droits souverains et à sa législation
interne, d'éliminer les obstacles qui entravent la production alimentaire et de
fournir des encouragements suffisants aux producteurs agricoles »? — Pour le
reste, la Déclaration ne fait que reprendre les principales conclusions contenues
dans les diverses résolutions.
2 / Une dizaine de résolutions ont trait aux actions à mener, aux plans
national et international, pour accroître la production dans les pays en déve
loppement et pour améliorer le niveau nutritionnel de leurs populations.
Faute d'être assorties du moindre engagement financier, elles ne constituent
que des recommandations que les gouvernements adressent à eux-mêmes ou
aux institutions internationales. Chaque fois que l'invitation aurait pu paraître
trop pressante et trop directe, les pays développés ont obtenu qu'elle soit
accompagnée d'une formule du genre « les gouvernements sont invités à
mener telle ou telle action dans toute la mesure du possible » qui ménage év
idemment toutes les éventualités, y compris celle de ne rien faire.
3 / De l'organisation de la « sécurité alimentaire mondiale », il reste :
— un renforcement des systèmes d'information et d'alerte rapide en cas de
pénurie : décision utile, mais de faible portée pratique et n'entraînant que
des dépenses supplémentaires négligeables;
— la réaffirmation de la nécessité de mettre en œuvre progressivement le
projet d'engagement international sur la sécurité alimentaire mondiale en
cours d'élaboration au sein de la F.A.O. ; rien donc de nouveau. Il faut
noter qu'aucune décision n'est prise quant aux dispositifs d'urgence;
— recommandation est adressée « à tous les pays donateurs d'accepter et
d'appliquer le principe de la planification à terme de l'aide alimentaire, de
faire tout leur possible pour fournir des produits et/ou une assistance
679

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.