La confiance dans les décisions collectives : une question de garanties - article ; n°4 ; vol.104, pg 649-681

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L'année psychologique - Année 2004 - Volume 104 - Numéro 4 - Pages 649-681
Résumé
Les travaux antérieurs suggèrent qu'un observateur externe juge une décision consensuelle prise par un groupe hétérogène davantage digne de confiance qu'une décision prise par un groupe homogène. Dans cet article, nous étudions les limites de cet effet de l'hétérogénéité, en introduisant des informations sur le fonctionnement du groupe : sa consistance décisionnelle (Expérience 2) et l'efficacité avec laquelle il partage des informations (Expérience 3). Les prin- cipaux résultats montrent que l'effet de l'hétérogénéité opère en l'absence d'information explicite sur le fonctionnement du groupe (Expérience 1).
Mots clés : hétérogénéité du groupe, confiance, consensus, vérification sociale.
Summary : Confidence in collective decisions
Past research suggests that a consensual decision made by a heterogeneous group is perceived as more credible than a consensual decision made by a homogeneous group. In this paper we focus on the origine of this heuristic of heterogeneity and on limits of its use.
We suggest that the credibility of a collective decision is not only a function of information about group composition (heterogeneous vs. homogeneous) but also depends on other information, namely information about the group decision-making process, whether it is available or inferred. Results of three studies are consistent with this hypothesis : the effect of information about group composition on credibility ratings is moderated by the information about its decisional consistency (Study 2) and about the efficiency of information sharing during a group discussion (Study 3). Credibility ratings are only a function ofthe heterogeneity heuristic when no explicit information about group decision-making process is given to individuals judging the credibility of collective decision (Study 1).
Key words : group heterogeneity, credibility, consensus, social verification.
33 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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Maria Augustinova
E. Drozda-Senkowska
B. Lasticova
La confiance dans les décisions collectives : une question de
garanties
In: L'année psychologique. 2004 vol. 104, n°4. pp. 649-681.
Résumé
Les travaux antérieurs suggèrent qu'un observateur externe juge une décision consensuelle prise par un groupe hétérogène
davantage digne de confiance qu'une décision prise par un groupe homogène. Dans cet article, nous étudions les limites de cet
effet de l'hétérogénéité, en introduisant des informations sur le fonctionnement du groupe : sa consistance décisionnelle
(Expérience 2) et l'efficacité avec laquelle il partage des informations (Expérience 3). Les prin- cipaux résultats montrent que
l'effet de l'hétérogénéité opère en l'absence d'information explicite sur le fonctionnement du groupe (Expérience 1).
Mots clés : hétérogénéité du groupe, confiance, consensus, vérification sociale.
Abstract
Summary : Confidence in collective decisions
Past research suggests that a consensual decision made by a heterogeneous group is perceived as more credible than a
consensual decision made by a homogeneous group. In this paper we focus on the origine of this heuristic of heterogeneity and
on limits of its use.
We suggest that the credibility of a collective decision is not only a function of information about group composition
(heterogeneous vs. homogeneous) but also depends on other information, namely information about the group decision-making
process, whether it is available or inferred. Results of three studies are consistent with this hypothesis : the effect of information
about group composition on credibility ratings is moderated by the information about its decisional consistency (Study 2) and
about the efficiency of information sharing during a group discussion (Study 3). Credibility ratings are only a function ofthe
heterogeneity heuristic when no explicit information about group decision-making process is given to individuals judging the
credibility of collective decision (Study 1).
Key words : group heterogeneity, credibility, consensus, social verification.
Citer ce document / Cite this document :
Augustinova Maria, Drozda-Senkowska E., Lasticova B. La confiance dans les décisions collectives : une question de garanties.
In: L'année psychologique. 2004 vol. 104, n°4. pp. 649-681.
doi : 10.3406/psy.2004.29684
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_2004_num_104_4_29684L'année psychologique, 2004, 104, 649-681
MÉMOIRES ORIGINAUX
Laboratoire de psychologie sociale
de l'Université Paris 5 - René- Descartes, France1*
Unité de recherche sur la communication sociale et biologique
[Kabinet vyskumu sociâlnej a biologickej komunikàciej ,
Académie slovaque des sciences, Slovaquie**
LA CONFIANCE DANS LES DECISIONS COLLECTIVES :
UNE QUESTION DE GARANTIES
Maria AuGUSTINOVA*, Ewa Drozda-Senkowska*
et Barbara LASTICOVA**
SUMMARY : Confidence in collective decisions
Past research suggests that a consensual decision made by a heterogeneous
group is perceived as more credible than a consensual decision made by a
homogeneous group. In this paper we focus on the origine of this heuristic of
heterogeneity and on limits of its use.
We suggest that the credibility of a collective decision is not only a function
of information about group composition (heterogeneous vs. homogeneous) but
also depends on other information, namely information about the group
decision-making process, whether it is available or inferred. Results of three
studies are consistent with this hypothesis : the effect of information about
group composition on credibility ratings is moderated by the
its decisional consistency (Study 2) and about the efficiency of information
sharing during a group discussion (Study 3) . Credibility ratings are only a
function of the heterogeneity heuristic when no explicit information about group
* Les auteurs adressent leurs remerciements à Dinis Lopes (ISCTE, Portug
al) et Xavier Carroff (LCD UMR 8605, Université Paris 5) pour leur aide dans la
construction du matériel, à Isabelle, Madeleine et Sébastien pour leurs lectures
attentives de ce manuscrit ainsi qu'aux deux experts anonymes pour leurs
remarques et suggestions stimulantes.
1. Correspondance : Maria Augustinova, Laboratoire de psychologie
sociale, Université Paris 5 - René-Descartes, F-92774 Boulogne Cedex, tel :
(33) 1.55.20.58.74, E-mail : Maria.Augustinova@univ-paris5.fr. 650 M. Augustinova, E. Drozda-Senkowska et B. Lasticova
decision-making process is given to individuals judging the credibility of
collective decision (Study 1).
Key words : group heterogeneity, credibility, consensus, social verification.
INTRODUCTION
« Ayez confiance dans nos décisions » est le message quoti
dien que nous adressent les différentes instances décisionnelles
auquel nous ne répondons pas toujours positivement. Toute
décision collective ne nous semble pas digne de notre confiance.
Savoir quand l'accorder et de quoi elle dépend fait partie d'un
questionnement fondateur de la psychologie sociale sur les
moyens par lesquels attitude et décision individuelles se trans
forment en attitude et décision collectives (Moscovici, 1984 ;
Moscovici et Doise, 1992). Repris actuellement en termes de par
tage social des connaissances (socially shared cognitions ; Levine
et Higgins, 2001 ; Levine et Morland, 1991, Thompson et Fine,
1999, Thompson, et Messick, 1999), ce questionnement
met au centre la problématique de la vérification sociale (Hardin
et Higgins, 1996 ; Higgins, 1999). D'après Higgins (ibid.), nous
cherchons tous à valider nos expériences individuelles, en soi
transitoires et aléatoires, afin de les transformer en un système
de connaissances plus ou moins stables et faibles. Leur valida
tion, impliquant leur partage avec les autres, passe souvent par
le consensus, même si ce dernier n'est pas la seule instance de
validation. C'est également le rôle de la tradition et de la science.
Toutefois, comme le remarquent Moscovici et Doise (1992), dans
des sociétés modernes où la tradition a perdu son ascendant et
où la science voit s'effriter son autorité, le consensus est devenu,
plus qu'une pratique de discussion servant à remédier aux dis
sensions et conflits, une véritable instance de validation. Ainsi,
aboutir au consensus et pouvoir s'y appuyer deviennent des
enjeux importants aussi bien pour ceux qui sont impliqués dans
la prise de décisions collectives que pour ceux à qui on demande
d'y faire confiance. Mais sur quoi repose la valeur attribuée au
consensus que la sagesse populaire, l'observation de la vie sociale
au même titre que les résultats de la recherche soutiennent, et
contre laquelle ils mettent aussi en garde ? La confiance dans les décisions collectives 651
D'après Asch (1952), pour qui le conformisme est antisocial,
cette valeur découle du principe d'indépendance. L'acte de
consentir traduirait la volonté de l'individu de s'associer aux
autres, d'approuver leur système de valeurs et leur manière de
penser à condition qu'il refuse son accord tant qu'il pense que les
autres se trompent. Ainsi, comme le suggère notamment les
résultats de Wilder (1977, 1978 a, 1978 b), le consensus qui reflète
une convergence des jugements formés par des individus travail
lant indépendamment les uns des autres a plus de valeur (de pou
voir persuasif) qu'un consensus qui reflète une convergence des
jugements formés par des individus interdépendants. Selon Mos-
covici et Doise (1992), c'est le principe de pluralité « éclairée » et
de son expression par la confrontation des divergences qui confé
rerait au consensus sa valeur. Dit autrement, la valeur du consen
sus serait liée à l'idée que les individus se font de la rationalité des
décisions collectives et renverrait aux bienfaits d'un réel débat
lors duquel les membres d'un groupe prennent connaissance des
faits, échangent des points de vue différents, comparent des argu
ments opposés sans que rien ni personne ne gêne la transmission
et la discussion des informations (voir aussi Moscovici et Doise,
1990). Complémentaires, ces grands principes sur lesquels sem
blent se fonder nos croyances en la valeur du consensus mettent
également en avant sa fragilité. Tout consensus n'a pas la même
valeur, tout consensus ne réunit pas les conditions idéales à
l'application du principe d'indépendance, de pluralité éclairée, de
confrontation des divergences.
L'analyse des pratiques décisionnelles conduit à la même con
clusion. Dans leur revue de ces différentes pratiques (par
l'autorité avec ou sans discussion en groupe, par l'expert, par la
majorité, etc.), Johnson et Johnson (2003) signalent que la prise
de décision par la recherche du consensus est considérée comme la
plus efficace. Non seulement parce qu'elle conduit aux décisions
innovantes, mais aussi parce qu'en faisant appel aux ressources
de tous les membres du groupe, elle paraît comme la plus enga
geante dans l'exécution de ce qui a été décidé et comme bénéfique
pour la prise des décisions futures. Son efficacité repose sur la
possibilité d'une communication ouverte entre individus réunis
ensemble et sur leur impression que chacun peut, au même titre
qu'un autre, influencer la décision collective (Johnson et Johns
on, ibid., voir aussi Hoffman, 1965). Or la difficulté, voire parf
ois l'impossibilité d'instaurer les conditions favorables à un 652 M. Augustinova, E. Drozda-Senkowska et B. Lasticova
échange libre amènent à admettre que la recherche du consensus
ne se fait pas sans effort ni sans coût. Elle peut être longue, passer
par le conflit entre les membres du groupe et par la radication de
leur position (Kerr, Atkin, Stasser, Meek, Holt et Davis, 1976 ;
Mohammed et Ringseis, 2001), conduire à une confiance exagérée
dans la justesse de la décision consensuelle (Kameda, 1996 ;
Nemeth, 1977) et/ou à une sorte de fixation sur elle qui risquent
d'occulter le consensus prématuré. D'où une attention accrue
accordée autant à la justesse de la procédure adoptée par le
groupe (Kramer et Tyler, 1996) qu'à l'idée, de plus en plus
répandue, des bienfaits de la réunion dite « de la seconde
chance » (second- chance meeting, Johnson et Johnson, 2003).
Une grande partie de ces préoccupations pratiques n'échappe
pas aux chercheurs qui étudient les décisions collectives. Ceux
qui, comme Edwards (1977), accordent une importance fonda
mentale à l'accord social, cherchent les conditions optimales à
son expression dans toutes les étapes de la prise de décision. Les
travaux sur le rôle de l'anonymat en tant que garant de
l'indépendance et de la communication directe dans l'expres
sion et l'évaluation des préférences individuelles en groupe
l'illustrent bien (Van de Ven et Delbecq, 1974). Tout comme le
montrent des études plus récentes sur des groupes travaillant à
distance (par divers médias électroniques, par exemple), où
l'anonymat s'avère un stimulant du nombre des contributions
au cours du débat, notamment celles qui vont à l'encontre des
préférences initiales ou du consensus émergeant (Postmes et
Lea, 2000). En effet, la qualité de la décision collective, souvent
difficile à évaluer (Simon, 1976), dépend en grande partie de la
possibilité d'exprimer et d'entendre les points de vue différents,
et à ce titre, du mode du fonctionnement adopté par le groupe
(Davis, 1969, 1973 ; Davis, Hulbert et Au, 1996 ; Davis et Kerr,
1986 ; Fisher, 1980 ; Kameda, Hulbert et Tindale, 1996, voir
aussi Beersma et De Dreu, 2002 ; Brown et Miller, 2000).
Enfin, les travaux sur l'efficacité ou la productivité optimale
du groupe {pour une vue d'ensemble voir par exemple Hackman et
Morris, 1975 ; Witte et Davis, 1996 ; Worchel, Wood et Simps
on, 1991) suggèrent que plus les membres d'un groupe sont
homogènes sur le plan des ressources et/ou des préférences indi
viduelles par exemple, moins chacun d'eux apporte aux ressour
ces collectives (Johnson, 1980 o, Hollenbeck, Ilgen, et al., 1995,
voir aussi Bass, 1982 ; Jackson, 1991). Ces travaux indiquent La confiance dans les décisions collectives 653
également que les groupes plus hétérogènes peuvent être plus
conflictuels (Bass, 1960 ; Dooley et Fryxell, 2001 ; Hoffman,
1958), perçus comme partageant mal ou pas du tout les informat
ions (Hollenbeck, Ilgen, et al., ibid.), mais qu'ils acceptent
plus difficilement des réponses incorrectes (Goldman, Dietz et
McGlynn, 1968 ; Shaw, 1981) et se caractérisent par une plus
forte productivité et créativité (Goldman et al., 1968 ; Hoffman,
1965, 1979, McGrath, 1984, Hoffman et Maier, 1961 ; Reagans
et Zuckermann, 2001 ; Rodan, 2002).
Comme nous venons de l'illustrer, les croyances sur la rational
ité des décisions collectives, façonnées par la pratique des grou
pes et confirmées, en partie, par les résultats de la recherche, sug
gèrent non seulement le bienfait de la diversité entre les membres
d'un groupe propice à la présence des divergences entre eux, mais
aussi les bénéfices de leur dissipation par un échange critique et
libre. En partant de l'idée qu'au même titre que toute méta-
cognition, elles guident nos jugements et nos comportements
(Jost, Kruglanski et Nelson, 1998), nous postulons que les infor
mations permettant l'examen de la solidité du consensus, et
notamment les informations sur o partir de quoi et comment il a
été négocié, deviennent particulièrement importantes dans le
jugement de confiance à l'égard d'une décision collective consens
uelle. Les rares recherches directement concernées par cette pro
blématique renvoient davantage à la première catégorie
d'informations qu'à la seconde (Vala, Garcia-Marques, Gouveia-
Pereira et Lopes, 1998 ; Lopes, 2001 ; Lopes, Vala et Garcia-
Marques, 1999). Ces recherches s'appuient, entre autres, sur deux
idées. La première, issue des travaux de Asch (1956) sur le confor
misme, se résume à postuler que l'unanimité du groupe plus que
sa taille influence les opinions (Turner, 1991). Dans ce sens, le
caractère consensuel de la décision collective la rend plus
convaincante, car le consensus suggère l'exactitude (voir aussi
Chaiken et Stangor, 1987). La seconde idée, issue de la théorie de
la comparaison sociale de Festinger (1954) et de ses reprises en
termes attributionnels proposées par Goethals et Darley (1977 ;
Goethals, 1972 ; Goethals, Allison et Frost, 1978), consiste à pos
tuler que, pour dissiper les incertitudes quant au caractère juste
de nos opinions et attitudes, nous cherchons à accentuer
l'importance de la diversité (de l'hétérogénéité) d'un support
social. Dans le cas qui nous intéresse, la diversité des membres
d'un groupe laisse sous-entendre que la décision consensuelle ne 654 M. Augustinova, E. Drozda-Senkowska et B. Lasticova
reflète pas des caractéristiques propres (particulières) d'un indi
vidu ou d'une catégorie des personnes (Kelley, 1967 ; 1972 o ;
1972 b ; Orvis, Cunningham et Kelley, 1975) et elle contribue à
considérer cette décision comme « correcte » ou « adéquate ».
Ainsi, comme montrent les résultats de Vala, Lopes et leurs collè
gues (Vala, Garcia-Marques, Gouveia-Pereira et Lopes, 1998 ;
Lopes, 2001 ; Lopes, Vala et Garcia-Marques, 1999), une décision
issue d'un groupe hétérogène (composé de personnes appartenant
à différents départements d'une même entreprise) est jugée
comme davantage digne de confiance qu'une décision issue d'un
groupe homogène (composé de personnes appartenant au même
département d'une entreprise, par exemple ; voir Lopes, 2001).
La récurrence de cette tendance a amené ces auteurs à la qualifier
de règle de l'hétérogénéité. Nous la considérons plutôt comme une
heuristique pouvant intervenir dans le jugement de confiance, en
particulier lorsque l'individu à qui on demande de former ce type
de jugement dispose de peu d'informations.
En effet, cette heuristique a été mise en évidence dans des
situations où les participants, mise à part l'information sur le
caractère consensuel de la décision, ne disposaient que de
l'information sur l'hétérogénéité versus l'homogénéité du groupe
et d'une information générale sur le problème posé au groupe. Ce
dernier consistait à ordonner des préférences et a été annoncé
davantage comme un objectif du groupe que comme un pro
blème à résoudre. A ce titre, il appartient à une catégorie spéci
fique de problèmes, à savoir des problèmes dits mal définis en
opposition à bien définis (Minsky, 1961), subjectifs en opposi
tion à objectifs (Gorenflo et Crano, 1989 ; Suis, Martin et Wheel
er, 2000), renvoyant davantage à la formation d'un jugement
qu'à la résolution d'un problème (Laughlin et Ellis, 1986) ou
encore aux tâches caractérisées par une basse pertinence de
l'erreur en opposition aux tâches caractérisées par une forte per
tinence de l'erreur (Mugny, Butera, Quiamzade, Dragulescu et
Tomei, 2003). Ce type de problèmes n'a pas une solution cor
recte, mais différentes solutions plus ou moins acceptables dont
la validation se fait principalement par la comparaison sociale
(Festinger, 1954). Toutefois, les résultats des différentes recher
ches suggèrent que la dynamique de la comparaison sociale varie
en fonction du type de problème. Par exemple, Gorenflo et
Crano (1989) montrent que la comparaison aux autres différents
est particulièrement importante lorsqu'on croit que l'opinion La confiance dans les décisions collectives 655
« correcte », au sens d' « objective », existe. Dans le cas cont
raire, c'est la comparaison aux autres semblables qui devient
pertinente. Dans leur modèle triadique, Suis et ses collègues
(Suis et al., 2000) suggèrent que l'évaluation des préférences (est-
ce que j'aime X...) conduit à la comparaison avec les autres plu
tôt similaires. Celle des attentes (est-ce que X... est correct)
implique la comparaison aux autres ayant un statut plus avan
tageux (des « experts »), mais néanmoins partageant les mêmes
valeurs fondamentales. Enfin, l'évaluation des prédictions des
préférences (est-ce que je vais aimer X...) amène à la comparai
son avec les autres ayant déjà une expérience dans le domaine
concerné et consistants, sans forcément être similaires. Observer
l'effet de l'hétérogénéité dans le jugement de confiance à l'égard
d'une solution collective d'un problème mal défini peut alors
paraître quelque peu contradictoire avec les résultats de ces
recherches. Toutefois, il est possible que lorsqu'un observateur
externe ne dispose pas de l'information complète sur le problème
posé au groupe et, de ce fait, de la possibilité de le résoudre lui-
même ou de se faire une idée sur sa solution, il évalue non pas la
confiance accordée à la décision du groupe, mais la confiance
accordée au groupe. Dit autrement, il jugerait la crédibilité de la
source d'un message (Harkins et Petty, 1987) plutôt que la cré
dibilité du même. Dans ce cas, l'hétérogénéité du
groupe peut paraître plus probante que son homogénéité confo
rmément à la croyance qu'une décision, quelle qu'elle soit, à part
ir du moment où elle reflète un accord entre les individus diffé
rents, a plus de chance d'être juste, correcte ou la moins pire.
Toutes ces réflexions nous ont amenées à reprendre l'inves
tigation de Vala, Lopes et leurs collègues concernant l'effet de
l'hétérogénéité du groupe sur la confiance accordée à sa décision.
Dans un premier temps, il nous a semblé pertinent de tester cet
effet dans un contexte où le problème soumis au groupe est un
problème bien défini (Minsky, 1961). Pour ce type de problème
« les individus savent qu'il existe une "réponse correcte", mais
ils ne savent pas a priori de laquelle il s'agit et ils partent du pré
supposé qu'il existe une certaine probabilité qu'ils y parvien
dront au terme du processus d'apprentissage ou de résolution du
problème » (Mugny et al., 2003, p. 470). Or, présenter le pro
blème soumis au groupe de façon générale comme c'est le cas
dans les travaux de Vala, Lopes et leur collègues (Vala, Garcia-
Marques, Gouveia-Pereira et Lopes, 1998 ; Lopes, 2001 ; Lopes, 656 M. Augustinova, E. Drozda-Senkowska et B. Lasticova
Vala et Garcia-Marques, 1999), ne permet aux participants ni de
le résoudre eux-mêmes, ni de l'évaluer comme étant effectiv
ement un problème bien défini (Abric, 1971 ; Moreland et Levine,
1991 ; Laughlin, 1980 ; Laughlin et Ellis, 1986). Il nous a paru
alors intéressant de prendre en compte deux situations : celle où
l'observateur externe dispose de toutes les données du problème
soumis au groupe (plus loin présentation détaillée du problème) et
celle où il ne dispose que de sa description générale (plus loin pré
sentation générale). La première est plus favorable à la focalisa
tion sur la décision du groupe que sur ses caractéristiques, car
elle place l'individu dans un contexte de comparaison où l'enjeu
social (s'appuyer sur les autres, reconnaître leurs compétences,
partager leur connaissance) peut rencontrer l'enjeu épistémique
(trouver le « correct », acquérir les compétences). Il se peut que
la simple information sur l'hétérogénéité versus l'homogénéité
du groupe consensuel s'avère alors insuffisante ou que son effet
sur le jugement de confiance soit moindre.
Dans un second temps, nous avons voulu explorer les limites
de l'heuristique de l'hétérogénéité dans le jugement de confiance
à l'égard d'une décision collective. Comme évoqué auparavant,
la simple catégorisation des membres du groupe comme indé
pendants les uns des autres permet de faire des inferences sur la
valeur d'un accord entre eux (Wilder, 1990 ; Harkins et Petty,
1987 ; voir aussi Wilder, 1977, 1978 a, 1978 6). Ce pouvoir de la
catégorisation à engendrer des inferences sur le mode du fonc
tionnement garantissant un meilleur consensus suggère l'idée
que, en l'absence d'autre information permettant l'examen de sa
solidité, l'information sur l'hétérogénéité du groupe peut servir à
vérifier non seulement à partir de quoi, mais aussi comment il a
été négocié. En effet, dans le contexte qui nous intéresse, la per
tinence de l'information sur l'hétérogénéité des membres du
groupe viendrait de son pouvoir heuristique lié à nos croyances
sur la valeur du consensus en tant qu'instance de validation
sociale. Dit autrement, l'effet de cette information se manifeste
si l'observateur externe en infère que l'hétérogénéité des memb
res du groupe était non seulement propice à l'apparition des
divergences entre eux, mais aussi que ces divergences, par le
biais des confrontations, ont été exprimées et dissipées. En per
mettant de faire ces inferences rétrospectives, y compris sur la
manière dont le groupe a procédé, l'hétérogénéité constitue un
garant de la valeur du consensus. Qu'en est-il de ce garant confiance dans les décisions collectives 657 La
lorsque l'observateur externe dispose des informations ren
voyant explicitement sur comment le consensus a été négocié ?
Accorde-t-il toujours plus de confiance à la décision consensuelle
d'un groupe hétérogène qu'homogène indépendamment des
informations sur son fonctionnement ?
La réponse par la négative semble évidente. Comme nous
l'avons déjà souligné dans la première partie de notre introduct
ion, la manière dont un groupe a engagé la recherche du consen
sus est centrale. Aussi bien nos croyances en la rationalité des
décisions collectives que l'expérience quotidienne des groupes
sensibilisent tout un chacun aux informations procédurales, à
leur justice, mais aussi à leur justesse et à l'adéquation par rap
port au problème posé et par rapport aux diverses contraintes
tant liées au groupe qu'à la situation (voir par exemple Blader et
Tyler, 2003 ; Cropanzano et Kosnovsky, 1996 ; Folger et al.,
1996 ; Kramer et Tyler, 1996). Cela nous conduit, en accord avec
le postulat selon lequel l'individu construit des unités significa
tives (Moscovici, 1986 ; Higgins, 2000), à faire l'hypothèse que
la confiance accordée à la décision consensuelle passe par la
recherche des garants de la valeur du consensus où l'impact de
l'information sur à partir de quoi il a été négocié est à relativiser
par rapport à l'information sur comment cela a été fait.
Pour résumer, cet article tend à apporter quelques éléments
de réponse à la question : de quoi dépend la confiance accordée
par un observateur externe à une décision collective consens
uelle ? Plus précisément, c'est le pouvoir heuristique de
l'information sur l'hétérogénéité du groupe consensuel et ses
limites qui nous intéressent ici.
EXPERIENCE 1
OBJECTIF ET HYPOTHÈSES
En reprenant la procédure utilisée par Vala, Lopes et leur
collègues (voir par exemple Lopes, 2001 ; Lopes, Vala et Garcia-
Marques, 1999), l'objectif de cette expérience consiste à tester
l'effet de l'hétérogénéité dans le jugement de confiance à l'égard
d'une décision collective portant sur la solution d'un problème
bien défini (Minsky, 1961). Conformément à ces travaux, nous

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