La déesse et le saint. Acculturation et « communalisme » hindou-musulman dans un lieu de culte du sud de l'Inde (Karnataka) - article ; n°4 ; vol.47, pg 789-813

De
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 4 - Pages 789-813
The Goddess and the Saint Acculturation and Communalism. Place of Worship in the South India Karnataka.
The ethnography of South-Indian place of worship shared by Hindu goddess and an Islamic saint, enables us to shed light on the complexities of relations between Hindus and Muslims. It also exposes the richness of symbolic code produced by nearly millenary co-existence - which has not always been peaceful. This mutual accomodation, today still the basis of Indian identity, results from the continous cons truction of tradition reconstruction of the past which often serves to legitimize the state of the present. However, in conformity with general developments in contemporary Indian history, a polarization is taking place, pointing to rupture or at least decrease in previous collaboration it is the sign of communitary crisialization and withdrawal into separate identities.
25 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Jackie Assayag
La déesse et le saint. Acculturation et « communalisme »
hindou-musulman dans un lieu de culte du sud de l'Inde
(Karnataka)
In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 4-5, 1992. pp. 789-813.
Abstract
The Goddess and the Saint Acculturation and Communalism. Place of Worship in the South India Karnataka.
The ethnography of South-Indian place of worship shared by Hindu goddess and an Islamic saint, enables us to shed light on the
complexities of relations between Hindus and Muslims. It also exposes the richness of symbolic code produced by nearly
millenary co-existence - which has not always been peaceful. This mutual accomodation, today still the basis of Indian identity,
results from the continous cons truction of tradition reconstruction of the past which often serves to legitimize the state of the
present. However, in conformity with general developments in contemporary Indian history, a polarization is taking place, pointing
to rupture or at least decrease in previous collaboration it is the sign of communitary crisialization and withdrawal into separate
identities.
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Assayag Jackie. La déesse et le saint. Acculturation et « communalisme » hindou-musulman dans un lieu de culte du sud de
l'Inde (Karnataka). In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 47e année, N. 4-5, 1992. pp. 789-813.
doi : 10.3406/ahess.1992.279079
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1992_num_47_4_279079LA DEESSE ET LE SAINT
Acculturation et communalisme hindou-musulman
dans un lieu de culte du sud de linde Karnataka
JACKIE ASSAYAG
Une nuit orage fakir musulman abrita dans un temple en ruine dont le
shiva-Linga était intact Le fakir assit dessus et mangea des kebabs Un
paysan hindou déboula dans le temple afin de se protéger du temps peu clé
ment Il fut abasourdi la vue dufakîr Celui-ci ne desserra pas les lèvres mais
le dieu fut moins amical une voix terrible le Unga déclara Mon cher
fakir déplacez légèrement vos pieds laissez-moi passer afin que je brise le nez
de cet hindou Comment ose-t-il cet individu de basse extraction entrer dans
mon temple les pieds boueux et les vêtements sales
DATTA Furano Katha Calcutta reprint Vishva-Bharati 1962 24
Nombreuses sont les monographies anthropologie sociale consacrées en
partie ou en totalité des temples de Inde ceux du sud notamment1 elles
analysent par le menu leur fonctionnement actuel ou privilégient approche
ethno-historique toutes conformément la nature de objet décrit focalisent
logiquement sur les caractères proprement hindous de ces institutions essen
tielles hier comme hui la vie sociale indienne Or ce faisant elles
adoptent la perspective des membres dominants de la société des proprié
taires du temple ou des clients Comment ailleurs pourrait-il en être autre
ment dans un univers social où les hindous représentent une incomparable
majorité2 plus forte raison lorsque enquête effectue dans un cadre socio-
religieux aussi circonscrit qui de surcroît sert de plus en plus aux hindous
définir leur identité3 Rares sont les études qui mentionnent éventuelle partici
pation aux activités du temple de communautés plus ou moins étrangères
hindouisme que ce soit un fait historique avéré ou un phénomène actuel
limité4 Pourtant le contrôle de ces institutions religieuses placées dans un
environnement social moins homogène on tendance le penser constitua
un enjeu de pouvoir et continue de provoquer des conflits5
789
Annales ESC juillet-octobre 1992 n0 4-5 pp 789-813 INVENTION DE LA TRADITION
II est vrai que la participation de communautés non hindoues la vie des
temples fut et reste évidemment minoritaire Il empêche Changer de bon
nette pour faire le point sur des groupes ou des individus qui occupent une
position subordonnée est occasion trop rarement saisie en anthropologie
observer la vie des temples par le bas travers les subalternes grâce
ce regard la fois éloigné et rapproché étrangers qui sont impliqués
Ainsi en est-il du cas des musulmans propos desquels il est possible de fournir
des exemples de temples où leur collaboration est attestée7 Constat qui justifie
lui seul le parti-pris on estime heuristique défendu dans cet article
décrire un temple hindou en restituant le point de vue des musulmans
est au cours une recherche portant sur un temple du sud de Inde que
ai découvert combien une contre-enquête auprès une minuscule commu
nauté musulmane en relation avec les prêtres desservants clients et la
déesse du lieu enrichissait et complexifiait la conception que on se fait habi
tuellement de hindouisme celle du moins qui se dégage de observation et du
questionnement des seuls hindous Non seulement adoption de la perspective
décentrée de ce groupe minoritaire exhibait le fonctionnement occulté par les
dominants du temple8 mais elle devait permettre éclairer les rapports
attraction et de répulsion mutuelles entre musulmans et hindous9 Quoique
les premiers proclament parfois ostensiblement leur appartenance la commu
nauté universelle umma) leur hindouisation étonnera que ceux qui en tien
nent un modèle textuel épuré ou explicitement réformiste10 un Islam
devenu par ailleurs plus agressif Elle est banale en Inde terre un Islam soufi
qui fut longtemps assimilateur11 Certes dans un contexte aussi hindouisé que
celui du temple les résultats une telle enquête sont nécessairement lacu
naires assujettis les musulmans ne peuvent évidemment prétendre jouer un
rôle important ou contribuer significativement son histoire du moins aux
yeux des détenteurs du monopole légitime autorité Constat que conforte
évolution contemporaine de la société indienne les confrontations inter
confessionnelles dites là-bas communalistes 12 se multiplient et ne cessent
de se radicaliser13 De plus en plus enclines aux revendications identitaires autis-
tiques les diverses communautés ont une propension nier les anciennes
alliances les coopérations routinières les emprunts ou les fusions bref le pro
cessus acculturation14 grâce auquel elles co-existèrent de manière relative
ment pacifique au raidissement du colonisateur britannique dans la
seconde moitié du xixe siècle15 Mais hui sous la houlette organisa
tions militantes dont les visées sont abord politiques les communautés tra
vaillent systématiquement les gommer au nom une pureté religieuse parée
des vertus de origine qui est en réalité une projection idéologique rétrospec
tive recherche une aryanité fantasmée pour les hindous16 retour la supré
matie moghole passée pour les musulmans17
intérêt du cas présenté ici est de rendre exemplaire cette acculturation la
fois intégrée et dissociative pour emprunter les catégories de Devereux18
Récemment en effet les musulmans de Saundatti se virent retirer les préroga
tives il pas si longtemps ils faisaient valoir intérieur du temple Mais
enquête corrobora aussi la vitalité un Islam sud-)indien spécifique il
serait cependant impropre appeler syncrétique 19 En insistant la fois sur
le caractère labile de hindouisme avant il ne devienne ce que Thapar
790 LA ESSE ET LE SAINT ASSAYAG
appelle un syndicat de la délivrance 20 et sur le processus de mutuelle stimu
lation des religions islamique et hindoue un tel exemple peut servir montrer
il eut jamais aucune teleologie pré-ordonnée dans la création des tradi
tions religieuses indigènes du sud de Inde21
Le temple hindou de la déesse Yellamma
est huit kilomètres du gros bourg de Saundatti et quarante de
importante ville de Belgaum dans tat du Karnataka-Mysore que se situe le
temple de Yellamma-Renuka populaire divinité audience régionale Si la
situation de son temple avère conforme la localisation généralement monta
gnarde des divinités féminines indiennes on la surnomme la Yellamma des
sept vallées Elu kollada Veliarna plus remarquable est son installation
dans une excavation naturelle de roche de forme oblongue environ huit
cents mètres Dans cet espace montagnard en creux orchestre ensemble des
cultes et des fêtes de cette Mère amma Universelle ella dont la mytho
logie raconte comment la suite une pensée érotique que suscita le spectacle
un roi jouant avec ses courtisanes son mari Jamadagni la répudia lui
infligea la lèpre puis obligea exil dans la forêt avant ordonner son
propre fils Parashurama de la décapiter
occasion des pleines lunes et chaque mardi et vendredi jours de bon
augure22 des dizaines de milliers de dévots bhakta entreprennent le pèleri
nage Saundatti individus couples familles ou segments de castes viennent
chercher exaucement de ux tenter de mettre fin aux afflictions trouver la
guérison est en effet au courroux vengeur de Yellamma sa terrible puis
sance shaktî ils attribuent la plupart du temps les infortunes de exis
tence Et donc de apaisement de sa colère que dépend leur destinée ultérieure
Saundatti la bienveillante Yellamma dispense ses bienfaits et représente
moins le mal que son remède23
excentrât/on musulmane
Volontiers assimilée ombilic du monde cette ellipse géologique délimite
un espace sacré où se distribuent quelque soixante-dix sanctuaires importants
ou quelquefois minuscules Si le foyer principal est évidemment occupé par
le temple de Yellamma deux édifices échappent cette circonscription le
petit de son époux Jamadagni et la tombe un saint musulman Bar-
Shah-walî
Le petit temple de Jamadagni qui contient une effigie en pierre noire du
dieu en position dite du lotus est isolé quelques centaines de mètres au
nord-est du site Il est séparé de son épouse par une petite rivière souvent sec
en dehors de la période de la mousson excentration et la position élevée de ce
sanctuaire qui surplombe en solitaire sur le Kailasha Parv ata Mont Kai-
lash ensemble des édifices revêt une indéniable dimension symbolique
assimilation nominale de cette colline ce sommet neigeux de Himalaya
particulièrement sacré fait en effet de Jamadagni avalara descente du
791 INVENTION DE LA TRADITION
grand dieu Yogin Shiva emplacement écarté et altier du chaste époux de
Yellamma symbolise donc les valeurs du renoncement et de ascétisme que ce
dieu incarne habituellement24 périphériques au monde mais qui le
fondent pourtant dans le cadre de ce on appelle en Inde la religion de la
dévotion bhaktï)25 Détail révélateur Au dire des dévots même si oreille
droite de Jamadagni est tournée vers son épouse de la colline métonymique-
ment himalayenne où il est perché on ne peut jamais entendre les bruits et les
clameurs des pèlerins qui se livrent leurs dévotions en contrebas entièrement
tournés vers les satisfactions terrestres ils sont abord préoccupés par obten
tion des biens de ce monde
Si maintenant on parcourt huit cents mètres partir de ce sanctuaire on
atteint extrémité sud de ellipse rocheuse Exactement opposé lui donc au
sud du site élève un petit complexe musulman dédié au saint sunnite Bar-
Shah Situé bonne distance de Yellamma il domine également le bord exté
rieur de la fosse Mais son isolement requiert une autre explication que celle
fournie propos de Jamadagni islamique cet édifice est considéré comme
relativement impur par les hautes et moyennes castes hindoues Argument que
acceptent évidemment pas les musulmans Ces derniers préfèrent expliquer
isolement du bâtiment par habitude avait contractée le saint de venir
méditer cet endroit pour des périodes de quarante jours chilla solitude
volontaire favorable la prière namaz mais fréquemment interprétée comme
une ascèse synonyme de feu intérieur que les musulmans appellent cou
ramment tapas terme réservé ordinaire aux sages hindous Grâce ardeur
de cette cuisson interne le sage acquiert des pouvoirs miraculeux karamat)26
comparables ceux dits siddhi que confère la pratique du yoga
Le schéma suivant permettra de mieux localiser les édifices et lieux impor
tants dans et hors de ellipse rocheuse de Saundatti
Bien que fréquemment appelé dargah cour royale le complexe appa
rente plutôt un khanqah est-à-dire un hospice comprenant des habita
tions des lieux de réunion et de prière des tombes de fondateurs et une cuisine
langar kh na En réalité il abrite pas la tombe du saint mais seulement son
cénotaphe asthna) parallélépipède de pierre blanchi la chaux recouvert un
tissu vert galif ou chador Les sept tombes mazar incluses dans enceinte
que même les musulmans désignent parfois du terme samddhi propre aux
yogi de hindouisme sont celles de membres du saint lignage vomsha-
wal est-à-dire de ses intercesseurs historiques Car si le saint resté céliba
taire eut pas de descendants il transmit son autorité spirituelle mlayat
un disciple choisi khilafat) Shâh-Shâh-Madâr27 est grâce ce successeur
celui qui est assis sur le tapis de Prière sajjada-nishm) que la chaîne
su ila initiation qui relie les desservants travers les maîtres au fondateur
fut maintenue Considéré lui aussi comme un guide murshid) Shâh-Shâh-
Madâr eut trois enfants Bavâr-Shâh Madâr-Shâh et Jangli-Shâh ancêtres
des desservants actuels hui le service du dargah est ainsi assuré par
trois familles dont chacune conserve sa charge durant une année selon un sys
tème de rotation appelé palu qui ressemble celui des prêtres pujan de
temple Les desservants sont dits pirzade pluriel du mot pîrzdda qui désigne
les fils ici spirituels du saint attachés au dargah Ce qui empêche
pas nombre de musulmans ceux qui fréquentent simultanément les temples de
792 ASSAYAG LA ESSE ET LE SAINT
660 env
FIG ellipse rocheuse de Saundatti croquis de localisation
Sanctuaires hindous de Jamadagni Yellamma Kailâbhairava
Maïangî Parasurâma Karevva et jardin de Yellamma
va asiddha Ga apati Mallikârjuna
10 statue de Parasurâma 11 bassins Yennigonda)
Sanctuaire musulman 12 Darg de Bar-Shah-walî
Les flèches indiquent les entrées les barrières octroi et d) et les escaliers et
descendant vers le creux de ellipse dont le sanctuaire de Yellamma marque le point
le plus bas
793 INVENTION DE LA TRADITION
déesses employer le terme pujari normalement réservé aux seuls prêtres
hindous Si pour leur part les pirzdde ne rendent aucun hommage puja
quotidien au saint ils brûlent chaque jour devant lui un peu de pâte de santal
quelques disciples mund se rassemblent alors pour assister au rituel Se
réclamant de la caste zât Sayyad ces familles appartiennent donc la
classe supérieure des ashrdf nobles est-à-dire aux descendants réels ou
imaginaires des immigrants arabes turcs et afghans Elles résident Ugargol
nom qui signifie la Vallée terrible le même village habitent les des
servants prêtres pujari et serviteurs sevakari) de Yellamma cinq kilo
mètres seulement séparent la petite agglomération du temple de la déesse
auprès de laquelle dit-on nul ne peut mener une vie conjugale paisible Outre
les revenus retirés du dargdh grâce aux offrandes des dévots nazar) au paie
ment des talismans moduli des cordons magiques lodi re us comme des
dons wiz) ces musulmans vivent principalement du commerce de confi
series sur le site de Saundatti Mais également des ressources que leur procurent
les services religieux accomplis lors des cérémonies domestiques Le groupe des
adeptes ne manque jamais de les inviter lors des tonsures circoncisions
mariages etc ils sont alors appelés mujawar26 Avec cinq autres leaders
musulmans de la ville de Saundatti ils participent en plus organisation et la
gestion des fonds un comité at dirigé par le principal pîrzada qui
revêt pour la circonstance le titre administrateur séculier une institution
religieuse mutawali Ces fonds couvrent les dépenses festives Ils servent
par exemple rétribuer en nature et argent les spectaculaires services de alal
colère/splendeur faqir dont les membres se proclament derviches
errants qalandar bien ils vivent en confrérie qaum dans la ville de
Belgaum29
Outre quatre habitations destinées aux pèlerins appelées khanqah ou dhar-
mashdld un petit temple gudi dédié au saint jouxte le cénotaphe Sur le toit
plat de édifice ouvert vers est flotte le drapeau vert de islam Si le style
architectural de la construction apparente celui des temples villageois hin
dous le sanctuaire abrite aucune effigie mürti conformément au précepte
de islam orthodoxe On trouve néanmoins surmonté une ombrelle le
siège de méditation du saint sur lequel sont déposées ses sandales en bois
symboles du renon ant-royal rajdh-samnydsin hindou désignés ailleurs
par des termes sanscrits chdtri dais) simhdsana trône) ch pal socques
On découvre aussi les mains panjdh enguirlandées de jasmin au
nombre de cinq en référence aux membres de la famille du Prophète de
minuscules chevaux votifs en métal düldül on affirme être indifférem
ment le destrier de Husain ou de son neveu Ka voire la jument céleste
burdq de Mohammed oriflamme vert du saint jhanda) le chasse-
mouche rituel en plumes de paon murchai et un minuscule petit banc utilisé
par le desservant Ajoutons pour compléter la liste des ustensiles rituels
le bâton magique du saint danda) son chapelet 100(0 grains tesbeh) un
récipient chakar contenant les aliments sucrés et un autre plein de charbon de
bois dont les émanations se mélangent la fumée une botte de bâtonnets
encens un coffre pour les dons goldkh) un exemplaire du ran enfin
angle droit du sanctuaire une modeste plate-forme couverte que certains
tiennent pour une petite mosquée masjid bien que la niche mihrab marquant
794 ASSAYAG LA ESSE ET LE SAINT
la direction de La Mecque qibla soit absente permet de faire la Prière
namaz)
Le nom et histoire au saint
Le nom complet du saint est Khwajah-Bar-Shah-walî qui se contracte le
plus souvent en Bar-Shah Le titre de Khwajah qui signifie Maître et
implique idée de respect ajoute appellation de Shah sultan roi
elle-même honorifique Le terme de wali celui qui est près de Allah est
couramment employé pour désigner pas seulement en Inde ailleurs les saints
musulmans30 Mais on emploie souvent celui aepir(a) vieillard et de temps
en temps le titre de Shaikh signifiant très âgé attribué ceux qui sont
ascendance arabe
agissant de son nom proprement dit deux types distincts explications
me furent donnés
En urdu et persan le mot bâr signifie grandeur dignité et par exten
sion dieu Mais on peut aussi le traduire par donner une audience en
référence au souverain assis présidant sa cour métaphore résonance mys
tique soufi qui assimile le trône un tapis de prière autres informateurs
donnent son nom pour dérivé du terme urdu bajr qui veut dire lourd et
adamantin mais désigne surtout le tonnerre et la foudre or en
langue kannada que parlent la majorité des musulmans de endroit on
désigne souvent le saint par expression métonymique bhidu gali bâton de
tempête de tonnerre ou orage ce dar da justement déposé dans son
sanctuaire qui on le sait est attribut du soufi méditant Et si certains insistent
sur le caractère terrible que ce nom connotations guerrières lui confère
quelques-uns en vertu de la proximité avec le mot urdu bh ran pluie torren
tielle reconduisent son aspect redoutable mais en le tempérant de la dimen
sion bénéfique associée généralement en Inde eau
La seconde explication rappelle que bar(a signifie en kannada douze le
douzième allusion sans doute la figure ite du Douzième Imam
caché Mahdî Al Muntazar Attendu Indiquons en passant que
importante dynastie des dil Shahî qui domina de 1489 1686 partir de sa
capitale Bijapur le nord-ouest du Deccan était de confession ite Dans son
fascinant ouvrage sur histoire de ce royaume Eaton mis ailleurs en évi
dence les efforts que fit cette puissante lignée des neuf sultans elle patronna
ailleurs aussi bien le saint musulman Hazrat sû Darâz de Gulbarga31 que
la déesse hindoue Sarasvatî pour rassembler sa cour poètes lettrés et
soufis notamment Or ces derniers utilisèrent volontiers la langue vernaculaire
afin de propager avec intense ferveur de la piété ite que on connaît leur
message teinté de mystique dans tout le Deccan32 Mentionnons surtout il
existe une quinzaine de kilomètres du temple de Saundatti Hirekumbi une
autre tombe de Bara Imam le Douzième Imam Ce village dont le nom
signifie tas de diamants hira-gumpe remarquons-le est dominé par les
castes Sayyad et Shaikh33 cas de figure rare dans le sud de Inde34
Considérée ici comme la plus ancienne tombe elle fait partie un complexe
musulman dédié au saint Makhdum Husaini localement plus important35
795 INVENTION DE LA TRADITION
partir du dargah de ce dernier on atteint celui de Bara Imam en parcourant
vers est quelques trois cents mètres Curieux endroit non parce que le
complexe religieux perché sur une colline surplombe agglomération mais
parce que le dargah de Bara Imam est flanqué un gigantesque amas lithique
qui est autre que la tombe du tigre qui servit le saint sa vie durant Cet énorme
tas de pierre quinze mètres de long et cinq de hauteur aménagé autour un
arbre fruitier gidda bari aux feuilles duquel on attribue des vertus thérapeuti
ques ne cesse de grossir au fur et mesure que les pèlerins déposent une ou
cinq nouvelles pierres en ex-voto Devant cette tombe qui rappelle les ani
maux marabouts de Islam maghrébin36 une mangeoire aménagée dans le
sol pierreux est destinée recevoir des offrandes sucrées et carnées pour
animal Lorsque le saint homme méditait dans une grotte excavée dans le flanc
de la colline en dessous de sa tombe actuelle le fauve-sentinelle le protégeait
contre les menaces extérieures rappel sans doute du lion qui garda le corps de
Husain après il fut enterré Kerbala
Dans les faits ces références au isme ne revêtent pour les fidèles rappe
lons-le tous sunnites aucune signification particulière néanmoins affirma
tion selon laquelle Bara Imam mourut assassiné et surtout le récit un mes
sage nocturne huqm attribué son glorieux voisin ne manquent pas être
suggestifs
Une nuit au cours un rêve Makhdum Husaini demanda Bara Imam
Où as-tu été enterré
Bara Imam lui répondit Lève-toi tôt demain tiens-toi face au soleil et
jette un citron dans sa direction endroit où il tombera tu trouveras mon
cadavre Là tu creuseras ma tombe
Mais quel nom te donnerai-je
Mon vrai nom est différent mais ici tu appelleras Bara Imam
Outre que ce bref récit montre la nécessité éprouve le saint de se cacher
alors même il se manifeste en se rendant visible par son sépulcre il exprime
la nature profonde de la sainteté le est un mort-vivant nombre de bio
graphies racontent ailleurs comment les saints musulmans montent au
Paradis les yeux ouverts Ainsi continue-t-il de vivre endroit où il est enterré
en ne cessant pas aider ceux qui le vénèrent de la même fa on il le faisait
durant sa vie terrestre
la faveur de ce récit retournons Saundatti pour retrouver Bar-Shah
qui lui aussi re ut un message onirique
Son père qui était la tête une école coranique madrasa la Mekke se
chargea de son éducation religieuse La précocité de son intelligence était telle
que rapidement il maîtrisa les enseignements Chishtiyya et Qadiriyya et déjà
quatre disciples mund ne le quittaient pas Afin de parfaire sa connaissance
il partit pour Baghdad où il rencontra le saint Mahbûb Subhâni puis gagna
Ajmeer au Rajasthan afin de recevoir cette fois enseignement du plus grand
saint indien al-dm-Chishtî37 Au cours un rêve ce dernier lui intima
ordre de se rendre dans le sud de Inde abord Gulbarga auprès de Banda
Namaz Gesù Diraz enfin Parasgad ancienne appellation de Saundatti
796 LA ESSE ET LE SAINT ASSAYAG
Ses quatre disciples qui avaient fidèlement suivi et devenus leur tour des
saints hommes installèrent dans un rayon de 35 kilomètres sur les rives de la
Malaprabha Le premier Jangli-Bhâr-Shâh dans le village de Nagudi du dis
trict de Ramdurga le second Lakdak-Dïwan-Shah Toragal dans le même
district le troisième Dilawâr-Gôri choisit le village de Yakkundi Quant au
quatrième son nom est inconnu et nul ne sait où il résida La puissance de ces
saints était telle que tous firent des disciples pin mundi)
Si on en croit cette succincte biographie retracée par le principal
pirzdda sans doute unique dépositaire actuel de histoire du saint
Bar-Shah-walî né au septième siècle de Hégire serait donc arrivé au
xive siècle Saundatti est-à-dire avant même installation de la déesse Yel-
lamma Prétention justifiée par le mythe suivant
Alors que Bar-Shah pratiquait sa méditation chilla sur le site chaque
matin il constatait avec surprise que son habitation était soigneusement net
toyée que miraculeusement sans il aper oive jamais personne le
ménage avait été fait Douze années passèrent de la sorte Finalement pour
remercier la servante zélée que jamais il ne vit il jeta son bâton danda de
tonnerre quelque deux cents mètres plus bas endroit où il tomba apparut
le temple de la servante divinisée sous le nom de Yellamma qui devint un
grand lieu de pèlerinage
Il importe peu que dans autres versions ce soit la déesse elle-même qui
réclame au saint un endroit pour se fixer ou un citron remplace le bâton38
Car ce récit exprime abord la tentative musulmane de ravaler la grande déesse
locale au statut dégradé de servante Remarquons il le fait selon un motif
propre la mythologie hindoue qui amalgame dans une figure unique deux divi
nités ici Yellamma et sa ur cadette tangi) ou servante appelée
Mâtangî personnage la fois secondaire et important dont le temple se situe
juste derrière celui de sa Maîtresse Saundatti Repérable dans de nombreux
récits populaires la duplication en Maîtresse et Servante la fois distinctes et
inséparables quoique toujours hiérarchisées est la source de distinctions
iconographiques principalement marquées par des attributs Elle autorise sur
tout une même divinité dédoublée dans une relation ancillaire39 soit
vénérée par des groupes de statuts différents Saundatti les Intouchables
Madiga tanneurs/paysans révèrent Mâtangî comme leur grande divinité la
différence des Bânajiga-Lingâyat commer ants/propriétaires terriens qui
ignorent même si les deux castes accordent reconnaître incontestable
souveraineté de Yellamma
Rien de tel pour les musulmans chez qui domine plus que chez les hindous
la séparation des sexes compris lors des rituels au dargdh Les discrimi
nations entraînent les différences de castes ne jouent aucun rôle dans la
vénération un saint patron local La fréquentation régulière un tel lieu de
culte appelée ziyorat qui autre fin que adresser des ux au saint
empêche nullement que dans un but identique on visite tel sanctuaire hindou
déterminé Il existe même et on ne sait trop comment les désigner des temples
gudi ou dar gah dans enceinte desquels les fidèles respectifs se coudoient
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