La dénomination d'objets : théories et données - article ; n°1 ; vol.97, pg 113-146

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L'année psychologique - Année 1997 - Volume 97 - Numéro 1 - Pages 113-146
Résumé
Cet article présente une synthèse des récentes théories de la dénomination d'objets. La première partie de l'article décrit les modèles actuels de la dénomination d'objets, à savoir, le modèle logogène, le modèle à deux étapes, et le modèle en cascade. Ensuite, nous décrivons un modèle de la dénomination d'objets à activation multiple dans lequel nous proposons l'utilisation simulta- née d'une voie directe (non sémantique) et d'une voie indirecte (sémantique). La seconde partie de l'article présente une synthèse des principaux résultats expérimentaux obtenus chez l'adulte normal (effets de fréquence, effets de répétition, effets d'amorçage sémantique et phonologique) et chez le patient cérébro-lésé (anomie phonologique et anomie sémantique).
Mots-clés : dénomination d'objets, amorçage phonologique et sémantique.
Summary : Picture naming : Theories and data.
This paper surveys recent developments of theories of picture naming. In a first part, current models of picture naming, specifically the logogen model, the two-step model, and the cascade model, are described. Then we present a multiple activation model of picture naming in which we assume that both a direct (non-semantic) and an indirect (semantic) route can be used. The second part surveys the main experimental results obtained with normals (frequency effects, repetition priming, semantic and phonological priming) and neurologically impaired patients (phonological and semantic anomia).
Key words : picture naming, phonological and semantic priming.
34 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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Ludovic Ferrand
La dénomination d'objets : théories et données
In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°1. pp. 113-146.
Résumé
Cet article présente une synthèse des récentes théories de la dénomination d'objets. La première partie de l'article décrit les
modèles actuels de la dénomination d'objets, à savoir, le modèle logogène, le modèle à deux étapes, et le modèle en cascade.
Ensuite, nous décrivons un modèle de la dénomination d'objets à activation multiple dans lequel nous proposons l'utilisation
simulta- née d'une voie directe (non sémantique) et d'une voie indirecte (sémantique). La seconde partie de l'article présente une
synthèse des principaux résultats expérimentaux obtenus chez l'adulte normal (effets de fréquence, effets de répétition, effets
d'amorçage sémantique et phonologique) et chez le patient cérébro-lésé (anomie phonologique et anomie sémantique).
Mots-clés : dénomination d'objets, amorçage phonologique et sémantique.
Abstract
Summary : Picture naming : Theories and data.
This paper surveys recent developments of theories of picture naming. In a first part, current models of picture naming,
specifically the logogen model, the two-step model, and the cascade model, are described. Then we present a multiple activation
model of picture naming in which we assume that both a direct (non-semantic) and an indirect (semantic) route can be used. The
second part surveys the main experimental results obtained with normals (frequency effects, repetition priming, semantic and
phonological priming) and neurologically impaired patients (phonological and semantic anomia).
Key words : picture naming, phonological and semantic priming.
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Ferrand Ludovic. La dénomination d'objets : théories et données. In: L'année psychologique. 1997 vol. 97, n°1. pp. 113-146.
doi : 10.3406/psy.1997.28939
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1997_num_97_1_28939L'Année psychologique, 1997, 97, 113-146
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
CNRS URA 316, EPHE, Université René Descartes, Paris F1
LA DÉNOMINATION D'OBJETS:
THÉORIES ET DONNÉES
par Ludovic FERRAND2
SUMMARY : Picture naming : Theories and data.
This paper surveys recent developments of theories of picture naming. In
a first part, current models of picture naming, specifically the logogen model,
the two-step model, and the cascade model, are described. Then we present a
multiple activation model of picture naming in which we assume that both
a direct (non- semantic) and an indirect (semantic) route can be used.
The second part surveys the main experimental results obtained with
normals (frequency effects, repetition priming, semantic and phonological
priming) and neurologically impaired patients (phonological and semantic
anomia) .
Key words : picture naming, phonological and semantic priming.
1 . 28, rue Serpente, 75006 Paris.
2. Ce travail a été réalisé au cours du séjour postdoctoral de l'auteur à
l'Université de Birmingham UK (de janvier à décembre 1995), dans le laborat
oire du Pr Glyn W. Humphreys. Ce travail a bénéficié du soutien d'une bourse
postdoctorale (bourse COGNISCIENCES) du Centre national de la recherche
scientifique. 114 Ludovic F errand
We are surrounded by objects. Our lives are
spent identifying, classifying, using and judging
objects. Objects are tools, shelter, weapons ; they
are food ; they are things precious, beautiful,
boring, frightening, lovable... almost everything
we know. We are so used to objects, to seeing
them wherever we look, that is quite difficult to
realise that they present any problem.
Gregory, 1970, p. 11.
INTRODUCTION
La dénomination d'objets ou de dessins d'objets concrets paraît à pre
mière vue une tâche très simple et à la portée de tout le monde (Cattell, 1896 ;
Fraisse, 1992 ; Glaser, 1992 ; Humphreys et Bruce, 1989 ; Riddoch et Hump
hreys, 1987 a, 1987 b). Quelle est la rapidité à laquelle nous récupérons le
nom d'un objet ? Lorsque nous devons dénommer très rapidement un objet,
il s'écoule entre 600 et 1 200 ms entre la présentation visuelle de l'objet et
l'initialisation de la réponse verbale. Cette latence de dénomination est le
résultat de plusieurs étapes de traitement, qui peuvent se recouvrir ou non
partiellement dans le temps. Le locuteur traite d'abord l'objet visuellement.
Cela correspond à l'extraction des traits visuels, des bords, coins, ombres, des
contours, du contraste, etc. La plupart des chercheurs s'accordent pour dire
que lorsque nous sommes confrontés au dessin d'un objet à dénommer, une
distinction doit être faite entre une première étape dans laquelle l'objet est
perçu et compris pour ce qu'il représente1, et une seconde étape dans laquelle
le nom de l'objet ou du dessin en question est récupéré dans le lexique phonol
ogique. Une personne normale peut éprouver certaines difficultés tempor
aires à chacune de ces étapes, dans certaines occasions. Ainsi, le fait de voir
un objet sous un angle inhabituel peut créer momentanément un problème
de reconnaissance (Humphreys et Bruce, 1989), ou encore, un état de mot-
sur-le-bout-de-la-langue peut révéler un problème temporaire de récupéra
tion du nom de l'objet (Brown et McNeill, 1966). Chacune de ces étapes dans
la perception et la dénomination des objets peut être plus sérieusement tou
chée à la suite d'un accident cérébral, de telle sorte que même un processus
apparemment aussi simple que la dénomination de dessins fait l'objet de plu
sieurs formes différentes de déficits (Ellis, 1985 ; Ellis et Young, 1988 ; Ellis,
Kay, et Franklin, 1992 ; Humphreys, Riddoch, et Quinlan, 1988 ; Kay, Les
ser, et Coltheart, ; Morton, 1985 ; Ratcliff et Newcombe, 1982 ; Rid
doch et Humphreys, 1987 a, 1987 b, 1993, 1994). Ainsi, les problèmes de l'ac-
1 . La compréhension d'un objet s'évalue classiquement en demandant au
sujet de décrire l'usage qu'on en fait, ou en lui demandant avec quoi on peut
l'utiliser. dénomination d'objets 115 La
ces au lexique peuvent intervenir à différents niveaux. Le système sémant
ique et le lexique phonologique constituent des modules cognitifs bien sépar
és, chacun de ces modules (ou les connexions entre les deux) pouvant être
défectueux, de façon séparée, donnant lieu ainsi à l'observation de différents
symptômes.
Dans cet article, nous n'exposerons que les données concernant la récu
pération du nom de l'objet à dénommer. Pour ce qui concerne les processus
de reconnaissance visuelle des objets, nous renvoyons le lecteur aux
ouvrages et articles de synthèse de Boucart (1996), Boucart, Grainger, et
Ferrand (1995), Bruce et Humphreys (1994 a, 1994 6), Bruyer (1991), Rid-
doch et Humphreys (1987 a, 1993, 1994), Biederman (1987, 1990), Humm
el et Biederman (1992) et et Bruce (1989).
La plupart des modèles actuels suggèrent que la dénomination des objets
repose sur au moins trois étapes (Ellis étal., 1992 ; Humphreys etal., 1988 ;
Levelt, Schriefers, Vorberg, Meyer, Pechmann et Havinga, 1991 ; Morton,
1985 ; Riddoch et Humphreys, 1987 a ; Warren et Morton, 1982). Une pre
mière étape correspondrait à l'activation (ou récupération)1 des descriptions
structurales de l'objet, c'est-à-dire la forme visuelle de l'objet. Une seconde
étape correspondrait à l'activation (ou récupération) de la représentation
sémantique de l'objet, soit les caractéristiques fonctionnelles et associatives
de l'objet. Une troisième étape correspondrait à l'activation (ou récupérat
ion) du nom de l'objet, autrement dit, sa représentation phonologique.
L'existence de ces trois étapes et de ces trois types de représentations est
appuyée par des études réalisées sur des sujets normaux ainsi que sur des
cérébro-lésés. Bien que certains modèles postulent que les
structurales, sémantiques et phonologiques sont activées (ou récupérées) de
manière strictement séquentielle (e.g., Ellis et al., 1992 ; Levelt et al., 1991 ;
Roelofs, Meyer, et Levelt, 1996), d'autres modèles postulent une activation
en cascade (Humphreys et al., 1988 ; Starreveld et La Heij, 1996).
I - LES PRINCIPAUX MODÈLES ACTUELS
DE LA DÉNOMINATION D'OBJETS
Le tableau 1 présente les principaux modèles actuels de la dénominat
ion d'objets classés suivant un certain nombre de critères (dérivés des cri
tères utilisés par Jacobs et Grainger, 1994, pour le classement des modèles
de la reconnaissance des mots écrits). Trois familles de modèles se recou
vrant partiellement sont examinées.
1 . Par neutralité vis-à-vis des modèles de la reconnaissance d'objets, nous
utilisons les termes «activation» et «récupération» comme des synonymes. Il
faut noter cependant que la notion de est utilisée par les
modèles classiques, tandis que la notion d' « activation » est par les à « Activation interactive ».
A 1 ~ A /f * 116 Ludovic Ferrand
TABLEAU I. — Sélection des principaux modèles de la déno
mination d'objets
A selection of principle models of picture naming
EFFETS Mod Ser
Par Famile Modèle For Int Fré Rép Sém Phon
Logogène V Mo Morton (1985)
Deux étapes M Level et al. (1991) Mo S
Ellis et al. (1992) V Mo S
Activation- p Humphreys et al. (1988) V In
Interactive et al. (1995) A In p
In p et Compétition, Burton et Bruce (1992) A
et Traitement A In p Harley (1993)
parallèle distribué V In p Roelofs Ferrand (1992) et al. (1994)
A Mo s
Note. For = Format (Verbal, Algorithmique, et Mathématique) ; Mod
Int = Modulaire/Interactif ; Ser Par = Sériel/Parallèle ; EFFETS : Fré = Effet de fréquence ;
Rép = Effet de répétition ; Sém = Effet sémantique ; Phon = Effet phonologique. Les
astérisques indiquent que le modèle explique l'effet correspondant, et les tirets indiquent
que le modèle n'explique pas l'effet correspondant.
1 / Le modèle logogène de Morton (1985).
2 / Les modèles à deux étapes de Levelt et al. (1991), et Ellis et al. (1992),
le premier étant issue de la production de la parole et le second de la
Neuropsychologie cognitive.
3 / Les modèles à Activation-Interactive avec ou sans Compétition, et les
modèles à Traitement parallèle distribué de Humphreys et al. (1988 ;
1995 a), Burton et Bruce (1992), Harley (1993), Ferrand, Grainger et
Segui (1994) et Roelofs (1992).
Les différents critères associés à ces trois classes de modèles sont :
1 / Le format du modèle : verbal, algorithmique ou mathématique.
2 / La simplicité du modèle :
2a / Localiste/distribué : ce critère indique si le modèle utilise des repré
sentations locales (symboliques) ou distribuées (non symboliques).
2b I Modulaire/interactif: ce critère code la présence ou l'absence d'in
teractivité ou de feedback rétroactif entre ou à l'intérieur de diffé
rents niveaux de représentation.
2c / Sériel/parallèle : ce critère code la présence ou l'absence d'un méca
nisme de recherche sérielle. 1
La dénomination d'objets 117
3 / Les effets : ce critère a quatre valeurs correspondant à la sélection d'un
groupe d'effets existant dans la littérature de la dénomination d'objets.
Ces quatre valeurs sont les effets de fréquence, les effets de répétition,
les effets d'amorçage sémantique et les effets d'amorçage phonologique.
Par simplicité, nous ne faisons pas la distinction entre les effets d'inhi
bition sémantique (Wheeldon et Monsell, 1994) et les effets de facilita
tion (Carr, McCauley, Sperber, Parmalee, 1982), ainsi
qu'entre les effets de facilitation phonologique (Ferrand, Graniger et
Segui, 1994) et les effets d'inhibition (O'Seaghda, Dell,
Peterson, et Juliano, 1991).
1 . 1 - Le modèle logogène de Morton (1985)
objet
ANALYSE
DE L'OBJET
1
Catégorisation des
objets
(système pictogène)
r s
r SEMANTIQUE DES OBJETS y SEMANTIQUE
VERBALE
^
~_
COGNITIF SYSTEME
Logogènes de sortie
(Lexique Phonologique)
de l'objet
Fig. 1. — Modèle logogène adapté de Morton (1985)
Logogen model adapted from Morton (1 985) Ludovic F errand 118
La figure 1 représente le modèle logogène de Morton (1979, 1984,
1985 ; Warren et Morton, 1982). Dans ce modèle, les processus de pensée
sont considérés comme modulaires, c'est-à-dire qu'ils recouvrent chacun
une opération distincte. Ces processus sont représentés comme des boîtes,
dont le fonctionnement détaillé n'est pas encore précisé. Les processus sont
reliés par des connexions dont le rôle est d'indiquer que le résultat d'un
processus est transmis à un autre processus. D'après ce modèle, la dénomi
nation d'objets passe par plusieurs étapes : une étape d'analyse de l'image,
suivie par une étape de catégorisation des objets (système pictogène), sui
vie à son tour par une étape d'analyse sémantique qui filtre les processus
catégoriels. Le système sémantique verbal permet de récupérer la descrip
tion sémantique appropriée à l'objet à dénommer. Cette information va
être utilisée pour contacter l'aire de stockage de phonologie lexicale dans le
logogène de sortie pour produire la dénomination correcte. Par ailleurs, ce
modèle comprend deux formes de sémantique : une sémantique des objets
et une sémantique verbale. Selon Morton (1985), l'idée de deux formes de
sémantique est de pouvoir envisager des réactions à l'égard des objets sans
implication de systèmes verbaux. Par exemple, on peut s'asseoir sur ce qui
paraît être une chaise sans avoir besoin de la dénommer à haute voix.
Dans ce cas précis, seule la sémantique des objets est utilisée, mais pas la
sémantique verbale. Nous verrons par la suite que d'autres modèles postu
lent au contraire un lexique amodal et unique (voir le modèle
de Humphreys et al., 1988).
1.2 -Le modèle issu de la Neuropsychologie cognitive
(Ellis et al., 1992)
D'après Ellis et al. (1992, voir également Kay, Lesser, et Coltheart,
1992), une distinction doit être faite entre une première étape dans laquelle
l'objet est perçu et compris pour ce qu'il représente, et une seconde étape
dans laquelle le nom de l'objet est récupéré. La première étape (perception
et reconnaissance de l'objet) peut être défectueuse à la suite d'un accident
cérébral, conduisant à ce qu'on appelle Yagnosie (Ellis et Young, 1988 ;
Farah, 1990 ; Humphreys et Riddoch, 1987 a, 1987 b ; Humphreys, 1994).
Les patients agnosiques ne parviennent pas à reconnaître les objets pour ce
qu'ils sont, mais peuvent les dénommer sans difficultés à partir d'une des
cription verbale. La seconde étape (récupération du nom de l'objet) peut
également être défectueuse, conduisant à Vanomie. Contrairement aux
agnosiques, les anomiques perçoivent et utilisent les objets correctement,
mais ont des difficultés pour récupérer le nom des objets afin de les dénomm
er. Dans la suite de cette section, nous nous consacrons uniquement aux
patients anomiques.
Supposons que vous deviez dénommer un objet, un téléphone par
exemple. Pour ce faire, vous devez en premier lieu disposer d'une descrip- La dénomination d'objets 119
objet
ANALYSE
VISUELLE
UNITES DE
RECONNAISSANCE
DE L'OBJET
LEXIQUE
SEMANTIQUE
LEXIQUE
PHONOLOGIQUE
de l'objet
Fig. 2. — Modèle issu de la neuropsychologie adapté de Ellis et al. (1992)
Neuropsychological model adapted from Ellis et al. (1992)
tion visuelle adéquate de l'objet. Les téléphones sont des objets familiers,
ce qui veut dire que leurs descriptions visuelles doivent être stockées en
permanence dans le cerveau, dans la mémoire à long terme. De telles repré
sentations à long terme ont été désignées comme des « unités de reconnais
sance des objets » (Ellis et Young, 1988). Un point de vue largement admis
propose que la seconde étape de dénomination d'objet, après la première
étape correspondant à l'activation des unités de reconnaissance des objets,
est l'étape d'activation ou de récupération des informations sémantiques
correspondant à l'objet perçu ( bien que Ratcliff et Newcombe, 1982, ainsi
que Kremin, 1986, 1988, défendent l'idée d'une voie directe allant de la
reconnaissance des objets à la récupération du nom des objets, sans passer
par le système sémantique intermédiaire). Selon Ellis et al. (1992 ; voir éga- 120 Ludovic F errand
lement Humphreys et al., 1988 ; Levelt et al., 1991), un objet doit non seuêtre perçu correctement, mais doit être également identifié et comp
ris pour ce qu'il est s'il doit être dénommé (voir Potter et Faulconer,
1975). L'identification est le travail des unités de reconnaissance des
objets. L'étape finale du processus de dénomination d'un objet est la récu
pération en mémoire du nom de l'objet. D'après le modèle illustré par Ellis
et al. (1992), le lexique phonologique de sortie correspond donc au lexique
qui stocke les formes phonologiques des mots, comprenant les noms des
objets.
En résumé, la dénomination des objets passe par une série d'étapes
(voir fig. 2). Un objet doit être perçu correctement et les descriptions
visuelles correspondantes dans l'unité de reconnaissance des objets doivent
être activées (ou récupérées). A ce niveau, le sujet sait seulement que l'ob
jet est familier. L'étape suivante correspond à l'activation (ou récupérat
ion) de la représentation sémantique correspondante qui spécifie la fonc
tion de l'objet, son utilité, etc. Cette représentation sémantique est alors
utilisée pour sélectionner dans le lexique phonologique de sortie la forme
phonologique correspondant au nom de l'objet à dénommer. Les auteurs
postulent que cette forme phonologique est une suite de phonèmes.
L'étape finale dans le processus de dénomination d'un objet est l'articula
tion du nom de l'objet.
Le système sémantique et le lexique phonologique de la figure 2 cons
tituent des modules cognitifs bien séparés. Chacun de ces modules peut
donc être défectueux. Certains patients anomiques font un certain type
d'erreurs quand ils doivent dénommer des dessins d'objets. La variété des
erreurs observées suggère que le processus de dénomination peut être altéré
à un certain nombre de niveaux et pour plusieurs raisons. Deux de ces
niveaux sont le niveau sémantique et le niveau phonologique. Pour des cas
purs, un niveau peut être atteint de manière sélective laissant les autres
niveaux intacts. Ainsi, Benson (1979, voir également Ellis et Young, 1988 ;
Ellis et al, 1992 ; Gainotti, Silveri, Villa, et Miceli, 1986) fait la distinction
entre Yanomie sémantique et Yanomie phonologique.
Les patients atteints (Yanomie sémantique ont des difficultés à la fois
pour dénommer des dessins d'objets et pour comprendre ces objets. On dis
tingue généralement les anomies sémantiques spécifiques à certaines caté
gories sémantiques des généralisées à toutes les
gories sémantiques. En ce qui concerne l'anomie sémantique spécifique,
Warrington et Shallice (1984) décrivent un patient (J. B. R.) qui a
d'énormes difficultés lorsqu'il doit dénommer et comprendre des objets
animés seulement. En revanche, il n'éprouve pas de difficultés pour les
objets inanimés (voir également Sartori et Job, 1988 ; Sheridan et Hump
hreys, 1993 pour des observations similaires). Par opposition, d'autres
patients montrant le déficit inverse (difficultés pour nommer et com
prendre les objets inanimés mais pas les objets animés) ont également été
décrits (Hillis et Caramazza, 1990 ; Sacchett et Humphreys, 1992). Par ail- La dénomination d'objets 121
leurs, Hart, Berndt, et Caramazza (1985) décrivent un patient (M. D.)
pour lequel l'anomie sémantique ne touche que les fruits et les légumes. En
ce qui concerne l'anomie sémantique générale, Howard et Orchard-
Lisle (1984) décrivent un patient (J. C. U.) qui est incapable de dénommer
des dessins d'objets mais dont le déficit est généralisé à tout le système
sémantique. Autrement dit, toutes les représentations sémantiques sont
défectueuses dans ce cas. D'après Ellis et al. (1992), les déficits de ces
patients s'expliquent facilement dans le cadre d'un modèle possédant un
seul lexique sémantique amodal, composé de catégories sémantiques dis
tinctes (Riddoch, Humphreys, Coltheart, et Funnell, 1988).
D'autres patients atteints d'anomie phonologique ont des problèmes de
dénomination d'objets pour des mots dont les représentations sémantiques
sont intactes (les patients comprennent parfaitement ces mots). Le pro
blème vient de l'activation d'entrées lexicales au niveau du lexique phonol
ogique de sortie. A l'intérieur de l'anomie phonologique, on distingue éga
lement les anomies phonologiques spécifiques à certaines catégories et les
anomies phonologiques généralisées. Pour ce qui est de l'anomie phonolo
gique spécifique, Zingeser et Berndt (1988) décrivent par exemple un
patient (H. Y.) incapable de dénommer des objets, avec une bonne com
préhension de ces objets, ce qui indique que son lexique sémantique est
intact. Par contre, il récupère beaucoup mieux les verbes que les noms. Un
autre patient (P. C.) décrit par Semenza et Zettin (1988) a une anomie
phonologique spécifique aux objets représentant des noms propres (des
personnes particulières ou des lieux) mais n'a pas de problèmes de compré
hension de ces objets. Ces deux patients (H. Y. et P. C.) témoignent de dif
férentes formes de spécificité catégorielle, mais ont en commun le fait que
la récupération de la forme phonologique est plus difficile pour certains
types de mots. Ces travaux suggèrent que le système sémantique est intact
pour ces deux patients et que leur problème se situe au niveau de la récu
pération des formes phonologiques dans le lexique phonologique de sortie.
Pour ce qui est de l'anomie phonologique généralisée, Kay et Ellis (1987 ;
voir également Henaff Godon, Bruckert, et Michel, 1989) décrivent un
patient (E. S. T.) qui a un problème général dans la récupération des
formes phonologiques du lexique phonologique de sortie. Son problème
n'est pas plus sévère dans une catégorie plutôt qu'une autre. Sa compré
hension des noms des objets est très bonne mais il est incapable de récupér
er les formes phonologiques pour les produire.
Les données de la Neuropsychologie cognitive permettent donc de dis
tinguer un niveau sémantique (de sélection lexicale) d'un niveau d'enco
dage phonologique (le lexique phonologique de sortie). Ce tableau est ren
forcé par l'observation de certains patients aphasiques qui, contrairement
aux anomiques phonologiques qui peuvent utiliser, comprendre et décrire
les objets correctement sans pouvoir les dénommer, peuvent dénommer
des sans pouvoir les reconnaître (Funnell, 1987 ; Heilman, Rothi,
McFarling, et Rottman, 1981 ; Heilman, Trucker, et Valenstein, 1976 ;

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