La dimension subjective de la mobilité sociale - article ; n°6 ; vol.56, pg 919-958

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Population - Année 2001 - Volume 56 - Numéro 6 - Pages 919-958
Attias-Donfi't Claudine, Wolff François-Charles.- La dimension subjetiva de la movi- lidad social La movilidad social inter generacional constituye una dimension importante de las re- laciones entre generaciones En este sentido, este articulo aboga por la relevancia de una pers- pectiva subjetiva de la movilidad social Segun tal perspectiva, cada encuesta observa la generación anterior o siguiente en funcion una interpretacion determinada de la estratificación social En este articulo anali/amos tal perspectiva a partir de dos encuestas relativas a très generaciones, una cuantitativa y otra cualitativa La existencia de una dimension subjetiva se anah/a de varias formas a través de una confrontación entre movihdades objetiva y subjetiva, de un estudio de las bases del sentimiento de movilidad y de una comparacion entre hermanos Los cntenos subjetivos en los que se basa el sentimiento de movilidad social para la generación mayor y para la más joven también se tienen en cuenta, a partir de entrevistas cualitativas El analisis de esta nocion muestra la plurahdad de sus componentes y los limites de un analisis de movilidad social en términos únicamente profesionales
Attias-Donfi't Claudine, Wolff François-Charles - The subjective dimension of social mobility Intergenerational social mobility is an important aspect of relations between the generations Working from this point of view, this paper argues for the analytical interest of a subjective approach to social mobility With this approach, individual respondents are free to position themselves in relation to the preceding or following generation according to their personal interpretations of social stratification This concept is analysed using two surveys — one quantitative, the other qualitative — covering three generations The validity of the subjective indicator is tested from several angles comparison of objective and subjective mobility, study of the bases or perceived mobility, comparison among siblings The subjective criteria that underpin the perception of social mobility from the standpoint of the older or younger generations are also examined through qualitative interviews Exploration of this concept reveals the plurality of its components and indicates the limitations of approaching social mobility in uniquely occupational terms.
Attias-Donfut Claudine, Wolff François-Charles.- La dimension subjective de la mobilité sociale La mobilité sociale intergénérationnelle représente une dimension importante des rapports de générations De ce point de vue. la présente contribution defend l'intérêt d'une approche subjective de la mobilité sociale Dans cette approche, chaque enquête possède toute latitude pour se situer par rapport à la génération précédente ou suivante selon sa propre interpretation de la stratification sociale Cette notion est analvsée a partir de deux enquêtes portant sur trois générations. l'une quantitative et l'autre qualitative La validité de l'indicateur subjectif est testée sous plusieurs aspects confrontation entre les mobilités objective et subjective, étude des fondements du sentiment de mobilité, comparaison au sein des fratries Les critères subjectifs sur lesquels se fonde le sentiment de mobilité sociale du point de vue de la generation aînée ou de la génération plus jeune sont aussi pris en compte à partir des entretiens qualitatifs L'exploration de cette notion met en évidence la pluralité de ses composantes et montre les limites d'une approche de la mobilité sociale en des termes exclusivement professionnels
40 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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Attias-Donfut C
Wolff F.-C.
La dimension subjective de la mobilité sociale
In: Population, 56e année, n°6, 2001 pp. 919-958.
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C Attias-Donfut, F.-C. Wolff. La dimension subjective de la mobilité sociale. In: Population, 56e année, n°6, 2001 pp. 919-958.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pop_0032-4663_2001_num_56_6_7211Resumen
Attias-Donfi't Claudine, Wolff François-Charles.- La dimension subjetiva de la movi- lidad social La
movilidad social inter generacional constituye una importante de las re- laciones entre
generaciones En este sentido, este articulo aboga por la relevancia de una pers- pectiva subjetiva de la
movilidad social Segun tal perspectiva, cada encuesta observa la generación anterior o siguiente en
funcion una interpretacion determinada de la estratificación social En este articulo anali/amos tal
perspectiva a partir de dos encuestas relativas a très generaciones, una cuantitativa y otra cualitativa
La existencia de una dimension subjetiva se anah/a de varias formas a través de una confrontación
entre movihdades objetiva y subjetiva, de un estudio de las bases del sentimiento de movilidad y de
una comparacion entre hermanos Los cntenos subjetivos en los que se basa el sentimiento de
movilidad social para la generación mayor y para la más joven también se tienen en cuenta, a partir de
entrevistas cualitativas El analisis de esta nocion muestra la plurahdad de sus componentes y los
limites de un analisis de movilidad social en términos únicamente profesionales
Abstract
Attias-Donfi't Claudine, Wolff François-Charles - The subjective dimension of social mobility
Intergenerational social mobility is an important aspect of relations between the generations Working
from this point of view, this paper argues for the analytical interest of a subjective approach to social
mobility With this approach, individual respondents are free to position themselves in relation to the
preceding or following generation according to their personal interpretations of social stratification This
concept is analysed using two surveys — one quantitative, the other qualitative — covering three
generations The validity of the subjective indicator is tested from several angles comparison of objective
and subjective mobility, study of the bases or perceived mobility, comparison among siblings The
subjective criteria that underpin the perception of social mobility from the standpoint of the older or
younger generations are also examined through qualitative interviews Exploration of this concept
reveals the plurality of its components and indicates the limitations of approaching social mobility in
uniquely occupational terms.
Résumé
Attias-Donfut Claudine, Wolff François-Charles.- La dimension subjective de la mobilité sociale La
mobilité sociale intergénérationnelle représente une importante des rapports de générations
De ce point de vue. la présente contribution defend l'intérêt d'une approche subjective de la mobilité
sociale Dans cette approche, chaque enquête possède toute latitude pour se situer par rapport à la
génération précédente ou suivante selon sa propre interpretation de la stratification sociale Cette notion
est analvsée a partir de deux enquêtes portant sur trois générations. l'une quantitative et l'autre
qualitative La validité de l'indicateur subjectif est testée sous plusieurs aspects confrontation entre les
mobilités objective et subjective, étude des fondements du sentiment de mobilité, comparaison au sein
des fratries Les critères subjectifs sur lesquels se fonde le de mobilité sociale du point de vue
de la generation aînée ou de la génération plus jeune sont aussi pris en compte à partir des entretiens
qualitatifs L'exploration de cette notion met en évidence la pluralité de ses composantes et montre les
limites d'une approche de la mobilité sociale en des termes exclusivement professionnelsLa dimension subjective
de la mobilité sociale
Claudine ATTIAS-DONFUT* et François-Charles WOLFF**
La mobilité sociale est le plus souvent analysée en compar
ant, àl 'occasion d'une enquête, lapositwn sociale d'un individu
avec celle qu 'il déclare pour un ascendant (ou un descendant). Il
est rare que l'on ait pu interroger aussi cet ascendant (ou ce
descendant) : с 'est ce qui a été fait dans l 'enquête utilisée ici par
Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff, qui portait
même sur trois générations simultanément. Mais au-delà des don
nées « objectives » sur la mobilité que cette enquête a permis de
réunir ainsi de façon exceptionnelle, les auteurs se sont intéressés
à la mobilité « subjective » telle qu 'elle est perçue par les indivi
dus eux-mêmes, le point de vue d 'un individu sur sa mobilité par
rapport à ses parents pouvant d'ailleurs ne pas coïncider avec
l'opinion que ses parents ont de sa trajectoire. La comparaison
entre données objectives et réponses subjectives apporte un éclai
rage nouveau sur la notion de mobilité sociale, et permet notam
ment de voir que le sentiment de sociale ne se fonde pas
sur des critères seulement professionnels ou scolaires.
L'avenir des enfants, leurs trajectoires scolaires, professionnelles et
sociales font partie des obsessions éducatives des parents, qu'ils désirent
transmettre leur statut social à leur progéniture ou qu'ils aspirent à la voir
accéder à une meilleure situation. Lorsque les enfants atteignent l'âge de
la maturité, la position sociale qu'ils occupent influence largement les
échanges qu'ils ont avec leurs parents. La mobilité sociale intergénéra-
tionnelle structure ainsi en permanence les rapports entre générations et
elle oriente notamment les formes et les contenus des solidarités famil
iales. Par exemple, les transferts financiers versés par les parents sont
accrus en cas de risque de déclassement social des enfants et la garde des
petits-enfants s'intensifie pour encourager la promotion professionnelle
des jeunes mères ( Attias-Donfut et Wolff, 2000).
** * Caisse LEN-CEBS. nationale Faculté d'assurance des sciences vieillesse, économiques, Paris Nantes, Caisse nationale d'assurance
vieillesse, et Institut national d'études démographiques. Pans.
Population, 56 (6), 2001, 919-958 920 С. Attias-Donfut, F. -С. Wolff
L'étude des rapports de générations conduit donc tout naturellement
à prendre en compte la mobilité sociale, qui est généralement limitée à la
seule dimension professionnelle. Pourtant, du point de vue précédent, la
dimension subjective joue un rôle fondamental. C'est en effet la significa
tion donnée à la différence des statuts entre les parents et les entants, telle
que cette différence est perçue par les intéressés, qui oriente les conduites
des uns à l'égard des autres. L'action qu'exerce la mobilité sociale sur les
rapports entre générations passe donc par leur intersubjectivité. Pour
explorer plus en détail cette dimension, nous proposons ici une analyse de
la notion de mobilité sociale subjective, déhnie comme le sentiment
d'avoir mieux ou moins bien réussi dans la vie que ses ascendants ou que
ses descendants.
L'objectif de ce travail est double. D'une part, il se veut
méthodologique puisque nous exposons un outil d'analyse capable d'ap
préhender la stratification sociale en évitant certaines critiques que l'on
peut adresser à la mesure objective de la mobilité sociale; cet outil est
comparé à la mesure usuelle de la mobilité sociale, puis il est appliqué à
l'étude des variations de la mobilité au sein des fratries afin d'en tester la
pertinence. D'autre part, ce travail explore une dimension négligée de la
stratification sociale à travers la perception de la réussite individuelle au
sein des familles et l'analyse de ses déterminants. Il s'agit alors de déga
ger les critères d'évaluation de la mobilité sociale sur lesquels se fondent
les appréciations individuelles.
Pour ce faire, nous utilisons deux enquêtes réalisées auprès de
familles comprenant trois générations adultes, l'une quantitative, l'autre
qualitative. En recourant à la fois à l'analyse statistique et à l'approche
qualitative, l'étude permet d'appréhender la pertinence de la notion de
mobilité sociale subjective dans le cadre de l'étude des rapports entre
générations.
La dimension subjective dans l'analyse
théorique de la mobilité sociale
L'étude de la mobilité sociale est devenue un champ majeur de la
sociologie; elle s'est développée sur le terrain de la stratification sociale,
centrée sur la structure de l'emploi et sur les catégories professionnelles et
n'a guère accordé d'attention au point de vue des individus, au sein des
familles, sur leur vécu de cette mobilité. Et pourtant, dans les théories
classiques dont sont dérivées les recherches sur la stratification sociale, la
dimension de la subjectivité a une place importante, que ce soit dans la
notion marxiste de « conscience de classe » constitutive des classes
sociales ou dans la conception webenenne du « groupe statutaire » enra
ciné dans l'expérience familiale de ses membres. Selon Weber (1971), la
stratification sociale résulte de l'interaction de plusieurs sphères, dont les
trois principales sont formées par les classes économiques, l'échelle de La dimf-nsion subjfctive df la mobilitf sociale 921
prestige social (en rapport avec le statut social) et la hiérarchie du pouvoir
juridico-politique. Cette approche multidimensionnelle de la stratification
de la société met en valeur l'autonomie relative de l'action des représenta
tions sociales et du monde des idées sur la structure sociale. Weber consi
dère en effet que les différentes sphères sont en interférence, mais qu'elles
doivent être analysées de façon distincte étant donné leur corrélation
imparfaite. Le poids de la subjectivité apparaît surtout dans le placement
des individus et des familles dans l'échelle du prestige social, lié à la
conscience d'appartenir à un groupe social. C'est alors la perception de
son propre statut - ce que l'on est, à distinguer de ce que l'on possède -
qui détermine le degré de rapprochement ou de distance sociale avec
autrui.
Malgré les innombrables études portant sur la mobilité sociale, la
dimension subjective a été explorée uniquement dans le contexte bien spé
cifique de la sociologie américaine des années 1950 au début des années
1980. Des études psychosociologiques, inspirées des normes et valeurs
propres à la société américaine (meritocrats, credo américain, ouverture
de la société, liberté), ont analysé les motivations de la réussite sociale,
ses conséquences, la réalité subjective du statut, les critères de réussite ou
encore les symboles d'appartenance à un niveau social (Mizruchi, 1964).
Ces thèmes ont surtout été développés dans le cadre d'une approche théo
rique qui s'affirme dans les années 1960 avec les travaux de Blau et
Duncan, approche que Cuin (1993, p. 102) qualifie d'individualisme en ce
que la mobilité sociale y est conçue comme le résultat des conduites indi
viduelles. Par opposition, les approches « structurelles » (adoptées par
Sorokin, Bertaux, Boudon, etc.) font découler la mobilité des changements
de la structure sociale et des processus de distribution des individus dans
la sociale, notamment à travers le système scolaire. Elles n'ont
pas produit d'études sur les aspects subjectifs de la mobilité, tout en
reconnaissant que les conduites individuelles ont des effets importants,
comme en témoignent par exemple les analyses de Boudon (1977).
L'introduction de la subjectivité implique une vision multidimens
ionnelle du statut social et de la mobilité sociale, ce qu'illustre la théorie
du « status consistency » de Lenski (1954(1>). Selon cette théorie, les indi
vidus ont une pluralité de statuts correspondant à la pluralité des systèmes
hiérarchisés dans la société (la profession, le diplôme, le style de vie, le
groupe ethnique par exemple). Le degré de congruence ou les décalages
entre ces différents rangs statutaires est aussi un aspect important de
l'identité sociale. Goffman (1957) a montré à l'aide de données empi
riques que les individus caractérisés par des contradictions statutaires
(status inconsistency) ont tendance à désirer une modification de l'ordre
établi, ce qui est un facteur de changement social.
(l) Cette théorie est inspirée de la conception webenenne de la stratification sociale
(Abrahambon et al., 1976, p 56). 922 С. Attias-Donfut, F. -С. Wolff
Bien que la pluralité du statut social soit théoriquement générale
ment admise, elle n'est guère appréhendée en ces termes dans les données
empiriques. Comme le montre bien Merllié (1994), la tendance dominante
actuelle est à « la clôture du domaine », la mobilité étant limitée au point
de vue professionnel. Ce choix méthodologique est légitimé par la forte
corrélation entre le statut professionnel et les autres éléments du statut
(par exemple le revenu, le diplôme). Cette unidimensionnalité s'avère
néanmoins critiquée par des auteurs qui estiment que la catégorie profes
sionnelle n'est plus assez pertinente ou que ses liens avec le revenu ou le
diplôme se relâchent (Merllié, 1994, p. 56). De plus, cet indicateur exclut
les personnes inactives, ce qui en limite la portée opératoire alors que les
femmes sont de plus en plus intégrées dans le champ d'analyse.
Nombreuses sont les critiques qui ont été faites sur la mesure de la
mobilité sociale. Bertaux (1974) avait dénoncé la limite des données trans
versales en montrant l'importance d'évaluer les changements profession
nels par la méthode longitudinale ou la méthode biographique. Comparer
les statuts professionnels d'une génération à l'autre n'est pas sans difficul
tés en raison de l'interférence de la mobilité intragénérationnelle (quel n
iveau de la carrière faut-il adopter comme référence dans la comparaison
intergénérationnelle?), des changements de la structure sociale d'une
génération à l'autre (l'échelle des catégories et les catégories elles-mêmes
se modifient), ou bien encore de l'imprécision et du caractère réducteur de
la hiérarchie professionnelle.
Il est certes impossible de trouver un indicateur opératoire capable
de traduire la complexité des positions sociales. Cependant, du point de
vue du sujet social, l'expérience qu'il vit et la perception qu'il a de son
statut personnel résultent de la totalité de sa condition. Le sens et la
définition donnés par lui-même de sa propre situation sont une réalité
sociale, comme l'affirment les tenants de la sociologie comprehensive.
Dans cette perspective, il apparaît pertinent d'accorder du crédit à l'auto-
évaluation du sujet social par lui-même, et de combiner variables subjec
tives et objectives. Pour approfondir quelques aspects et implications de la
mobilité sociale intergénérationnelle, nous proposons donc la notion de subjective.
Les indicateurs utilisés dans les travaux anglo-saxons pour traiter
des aspects psychosociologiques de la mobilité ont recours à une échelle
de prestige social incluant généralement cinq niveaux, du plus élevé
(upper class) au plus bas (lower class). Le classement objectif d'un indi
vidu dans l'échelle est obtenu par la combinaison de plusieurs caracté
ristiques (catégorie professionnelle, revenu, diplôme, lieu et type
d'habitat, etc.), alors que l'indicateur subjectif consiste à demander à l'e
nquêté de se situer lui-même dans un de ces cinq niveaux de l'échelle
(cf. notamment Blau et Duncan, 1967). Plusieurs études ont également
exploré les critères d'appartenance à telle ou telle catégorie sociale
(Abrahamson et al., 1976). Notre démarche est différente : elle consiste, dimension subjective de la mobilité sociale 923 La
comme nous le détaillerons plus loin, à laisser à l'enquêté toute latitude
pour se placer par rapport à la génération précédente ou suivante selon sa
propre interprétation de la stratification sociale, sans référence à une
échelle préétablie.
Présentation des données quantitatives
et qualitatives
La dimension subjective de la mobilité sociale en France est étudiée
ici à partir d'une enquête menée en 1992 sur des familles comprenant au
moins trois générations adultes, vivant généralement dans des logements
autonomes. Cette enquête a consisté à interroger des individus appartenant
à une génération intermédiaire (les pivots) ayant au moins un parent en vie
et un enfant adulte, âgé de plus de 18 ans et vivant hors du domicile parent
al ou bien âgé d'au moins 22 ans et non étudiant en cas de vie au domicile
parental ; on a ensuite interrogé un parent et un enfant satisfaisant aux
conditions précédentes.
L'enquête est tout d'abord basée sur un échantillon aléatoire de per
sonnes nées entre 1939 et 1943, tiré à partir du recensement de la populat
ion de 1990 sur le territoire français métropohtain(2). Une pré-enquête
téléphonique a permis de dénombrer 60 % de personnes appartenant à une
famille comprenant trois générations; 84 % d'entre elles ont indiqué
l'adresse d'au moins un parent et 94 % celle d'au moins un enfant. Des
entretiens d'une durée moyenne de 90 minutes ont été réalisés au domicile
des personnes sélectionnées avec des questionnaires en grande partie iden
tiques pour les trois générations. L'enquête comprend au total 1 958 ind
ividus la génération médiane - les pivots (G2) -, 1 493 enfants
adultes - les jeunes (G3) - et 1 217 parents - les vieux (Gl) -, soit un
total de 4 668 personnes appartenant à 1 958 lignées distinctes (Attias-
Donfut, 1995).
Compte tenu de la méthode spécifique d'échantillonnage, les trois
générations correspondent à des groupes d'âges relativement
homogènes(3); l'enquête permet ainsi d'étudier trois groupes caractérisés
par une position distincte dans le cycle de vie et ayant vécu une histoire
sociale propre.
Après une longue période d'activité, les vieux (Gl) sont à la retraite.
Ils disposent des revenus de leurs pensions qui sont bien souvent d'un
faible niveau, en particulier pour les femmes veuves. Cette génération n'a
pas pu avoir accès à l'élévation du niveau général de formation et elle a
connu le développement des emplois salariés au détriment de l'activité
(2) L'intervalle d'âges a été choisi en fonction des simulations réalisées à partir des tables
démographiques, de manière à maximiser la probabilité individuelle d'avoir au moins un parent
en vie et un enfant adulte
(3) Les pivots sont âgés de 49 à ^3 ans Les jeunes ont pour la plupart entre 20 et 30 ans
tandis que les personnes âgées ont en majorité entre 70 et 90 ans 924 С. Attias-Donfut, F. -С. Wolff
agricole. Les pivots (G2), qui participent pour la plupart au marché du tra
vail, se caractérisent par des revenus élevés (environ le double de leurs
parents) et par une forte accumulation patrimoniale. Ils ont bénéficié de
l'ouverture du système éducatif et ont connu la période de forte croissance
économique de l'après-guerre, avec un marché du travail en pleine exten
sion. La situation des jeunes (G3) est moins établie : certains sont insérés
dans la vie professionnelle, d'autres sont encore étudiants. Leurs revenus
sont en moyenne inférieurs à ceux des parents, mais ils excèdent ceux des
grands-parents. Les jeunes ont des niveaux de formation élevés grâce au
développement de l'accès aux études supérieures, mais les difficultés sur
le marché du travail (insertion, chômage) constituent un frein à l'ascen
sion sociale de cette génération.
L'enquête quantitative de 1992 a été complétée par une enquête qual
itative menée en 1996 auprès d'un sous-échantillon de 30 lignées ayant
donné lieu à 90 entretiens semi-directifs (Attias-Donfut et ai, 2002). Les
familles ont été sélectionnées de façon à représenter les couches sociales
des cadres, des employés et des ouvriers. Les entretiens ouverts ont permis
d'approfondir certains aspects des relations intergénérationnelles et de
l'évaluation personnelle de la mobilité sociale(4).
L'enquête quantitative comporte plusieurs types d'informations pour
l'étude de la mobilité sociale. En ce qui concerne la mobilité objective,
chaque personne enquêtée a indiqué sa propre catégorie socioprofessionn
elle, celles de ses parents et celles de ses enfants. Cependant, ces posi
tions sociales sont celles à la date de l'enquête pour les actifs (profession
principale exercée dans le passé pour les retraités), ce qui ne permet pas
de comparer le rang social des enfants à celui des parents pour un âge
donné comme le font les études de mobilité sociale. Compte tenu de sa
construction particulière, cette enquête fournit plusieurs déclarations sur
la catégorie sociale d'un individu donné(5).
L'enquête fournit par ailleurs le sentiment de réussite sociale dans la
vie pour les différentes personnes enquêtées. Deux informations sont di
sponibles sur cette mobilité que nous qualifions de subjective. D'un côté,
chaque enquêté (Gl, G2, G3) apprécie sa situation sociale par rapport à
celle de ses parents : « Avez-vous le sentiment d'avoir réussi socialement
dans la vie : mieux que vos parents, moins bien que vos parents, comme
vos parents, ne sait pas? ». De l'autre, les grands-parents et les parents
enquêtes (Gl, G2) évaluent subjectivement la trajectoire de chacun de
leurs enfants : « Estimez-vous que vos enfants ont réussi socialement (ou
(4) Cette enquête a été réalisée à la Cnav et codingée par Claudine Attias-Donfut,
Nicole Lapierre et Martine Segalen Une première analyse portant s>ur 1еь grands-parents a ete pu
bliée par Attias-Donfut et (1998)
(5) Par exemple, un pivot (G2) indique sa catégorie socioprofessionnelle et celle de ses pa
rents (Gl ) lors de son entretien Or, le parent enquêté (Gl ) renseigne aussi dans le questionnaire
sur sa propre catégorie et sur celles de ses différents enfants, dont fait partie le pivot enquêté
(G2) La dimension subjective df la mobilité sociale 925
ont pris le chemin de réussir) : comme vous, mieux que vous, moins bien
que vous, ne sait pas? ».
La même question sur le sentiment de mobilité sociale a été posée de
nouveau aux membres des lignées sélectionnées pour faire partie de
l'échantillon de l'enquête qualitative, au cours des entretiens semi-
directifs. Les réponses, souvent longues et argumentées, ont permis d'ap
profondir la signification que les enquêtes attribuent personnellement à
cette question et la définition qu'ils en donnent. Les extraits de ces
réponses qui sont présentés par la suite illustrent les principaux critères
d'évaluation de la mobilité sociale par chacun.
La présentation des résultats est structurée de la manière suivante.
Dans un premier temps, nous essayons de rendre compte des écarts qui
peuvent être observés entre l'évaluation objective de la mobilité sociale et
son appréciation subjective par les intéressés ou par leurs parents. Il s'agit
en fait de savoir si la mobilité subjective constitue ou non un bon indica
teur pour appréhender la stratification sociale. Dans un deuxième temps,
nous mêlons les aspects qualitatifs et quantitatifs pour rendre compte du
caractère multidimensionnel de la notion de mobilité subjective : celle-ci
ne dépend pas seulement des éléments objectifs relatifs à la catégorie
socioprofessionnelle ou à l'éducation, elle tient aussi à d'autres raisons
objectives et subjectives. Enfin, dans un dernier temps, nous proposons
une application de cet indicateur à l'étude de la mobilité sociale au sein
des fratries. Si les différents résultats obtenus à l'aide de l'appréciation
subjective confirment les conclusions issues d'une comparaison objective
des positions sociales des parents et de celles de leurs enfants, alors on
pourra conclure à la validation empirique de la notion de mobilité subject
ive.
I. Convergences et divergences entre les mobilités
sociales objective et subjective
La comparaison entre la mesure objective de la mobilité et son
appréciation subjective par les intéressés révèle à la fois des convergences
et des divergences. Nous analyserons les écarts observés entre ces deux
mesures en raisonnant à mobilité objective constante, tout en montrant les
limites de cet indicateur usuel, conformément à l'orientation générale de
ce travail.
Au préalable, il convient de souligner que la mesure objective de la
mobilité sociale comporte elle-même une part significative d'imprécision.
En effet, dans l'enquête quantitative, les informations fournies pour un i
ndividu donné sur sa catégorie sociale par lui-même, par son parent ou par
son enfant ne se recoupent jamais complètement. Dans la procédure habi
tuelle, la mesure de la mobilité objective est obtenue à partir des décla- 926 С. Attias-Donfut, F. -С. Wolff
rations du fils ou de la fille sur sa propre catégorie professionnelle et sur
celle du père. Or, si l'on utilise la position sociale du père déclarée par
l'intéressé ou par son conjoint (interrogés dans l'enquête), les résultats ne
concordent que dans moins des trois quarts des cas(6).
Il y a donc des divergences sensibles selon les informateurs. Les
écarts observés ne favorisent pas spécifiquement la surévaluation ni la
sous-évaluation de la catégorie sociale du père par l'enfant. Mais les
divergences varient de manière tout à fait significative selon la catégorie
sociale déclarée pour le père : les décalages les plus importants concernent
les professions intermédiaires et les employés, puisque seulement la moit
ié des réponses concorde. Les écarts sont à l'inverse beaucoup moins
nombreux lorsque les catégories sociales déclarées sont plus clairement
identifiables : c'est notamment le cas des ouvriers et des agriculteurs, pour
lesquels les réponses sont identiques dans plus de 80 % des familles. Ces
résultats soulignent une des difficultés inhérentes à la construction de
l'échelle standardisée des catégories, qui est d'inclure dans une même
rubrique des professions et des statuts très hétérogènes. Mais quelle que
soit la catégorie sociale du père, telle qu'elle est indiquée par l'enfant, elle
apparaît déjà comme le résultat d'une réinterprétation par ce dernier. La
mesure dite objective inclut de ce fait une part de subjectivité.
La comparaison globale des trois générations rend compte de la mod
ification de la structure sociale dans le temps, qu'elle soit basée sur les
mesures objective ou subjective de la mobilité sociale. La comparaison
intergénérationnelle des catégories socioprofessionnelles met en évidence
des situations de déclassement plus fréquentes pour les jeunes générat
ions, à l'inverse de leurs parents (les pivots) qui ont vu leur situation
s'améliorer sensiblement par rapport aux plus âgés (cf. tableau 1). L'im
portance de la mobilité intergénérationnelle des deux générations aînées
résulte clairement de la croissance économique et de la transformation de
la structure sociale qu'elles ont vécues au cours de leur vie active. Cette
mobilité est en grande partie « structurelle ». Mais que la mobilité sociale
résulte au niveau macrosocial d'une mobilité structurelle ou d'une mobil
ité nette, la distinction est, comme le notent justement Merlhé et Prévôt
« purement conceptuelle : on ne saurait distinguer, parmi les individus
mobiles, ceux qui le sont "au titre" d'une des deux formes » (Merlhé,
1991, p. 27). En particulier, les points de vue subjectifs ne sont pas diffé
rents dans l'une ou l'autre forme de mobilité. La mesure subjective tend à
confirmer l'évolution de la mobilité sociale observée d'après la mesure
objective pour les trois générations successives. Les vieux et les pivots ont
des appréciations similaires de leur trajectoire, environ 60 % des enquêtes
(6)La mobilité objective est évaluée à partir de la catégorie sociale de l'individu détaillée
selon six modalités agriculteur, indépendant, cadre, profession intermédiaire, employé et
ouvrier D'après l'enquête Trois Générations, le taux de concordance s'établit à 7Я.2 °lt pour la
catégorie sociale des pères lorsque l'on compare les declarations des pivots concernant leurs
pères à celles des pères eux-mêmes et à 71,9 % si l'on compare les declarations des jeunes à
celles de leurs pères.

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