La dissonance cognitive : un état de motivation? - article ; n°2 ; vol.87, pg 273-290

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L'année psychologique - Année 1987 - Volume 87 - Numéro 2 - Pages 273-290
Résumé
Une des hypothèses les plus originales de la théorie de la dissonance cognitive de Festinger (1957) concerne les propriétés motivationnelles de la dissonance. Les recherches se proposant de tester cette hypothèse sont examinées dans une synthèse s1 articulant autour de trois axes : 1 / les modifications physiologiques consécutives à l'éveil de la dissonance ; 2 / la fausse imputation de l'éveil de la dissonance ; 3 / les effets de la dissonance en matière d'apprentissage.
Les résultats sont consistants et corroborent fortement cette hypothèse.
Mots clés : dissonance, effets dynamogènes, motivation.
Summary : Arousal properties of dissonance.
One of the most original hypothesis derived from Festinger's (1957) cognitive dissonance theory concerns the arousal properties of dissonance. The experiments that have been conducted in an attempt to test this hypothesis are examined here in a synthesis articulated around three axes : 1 / the physiological correlates ; 2 / the misattribution of arousal; 3/ the effect on learning.
The results are consistant, and strongly corroborate this hypothesis.
Key words : dissonance, motivating effects, arousal.
18 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : jeudi 1 janvier 1987
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Robert-Vincent Joule
La dissonance cognitive : un état de motivation?
In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°2. pp. 273-290.
Résumé
Une des hypothèses les plus originales de la théorie de la dissonance cognitive de Festinger (1957) concerne les propriétés
motivationnelles de la dissonance. Les recherches se proposant de tester cette hypothèse sont examinées dans une synthèse s1
articulant autour de trois axes : 1 / les modifications physiologiques consécutives à l'éveil de la dissonance ; 2 / la fausse
imputation de l'éveil de la dissonance ; 3 / les effets de la dissonance en matière d'apprentissage.
Les résultats sont consistants et corroborent fortement cette hypothèse.
Mots clés : dissonance, effets dynamogènes, motivation.
Abstract
Summary : Arousal properties of dissonance.
One of the most original hypothesis derived from Festinger's (1957) cognitive dissonance theory concerns the arousal properties
of dissonance. The experiments that have been conducted in an attempt to test this hypothesis are examined here in a synthesis
articulated around three axes : 1 / the physiological correlates ; 2 / the misattribution of arousal; 3/ the effect on learning.
The results are consistant, and strongly corroborate this hypothesis.
Key words : dissonance, motivating effects, arousal.
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Joule Robert-Vincent. La dissonance cognitive : un état de motivation?. In: L'année psychologique. 1987 vol. 87, n°2. pp. 273-
290.
doi : 10.3406/psy.1987.29204
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1987_num_87_2_29204L'Année Psychotonique, 1987, X7, 273-290
Laboratoire de Psychologie sociale
Centre de Recherche en cognitive
(associé au CNRS)
Université de Provence1
LA DISSONANCE COGNITIVE :
UN ÉTAT DE MOTIVATION?
par Robert-Vincent Joule
SUMMARY : Arousal properties of dissonance.
One of the most original hypothesis derived from Festinger's (1957 )
cognitive dissonance theory concerns the arousal properties of dissonance.
The experiments that have been conducted in an attempt to test this hypot
hesis are examined here in a synthesis articulated around three axes :
1 I the physiological correlates ; 2 j the misattribution of arousal; 3 j the
effect on learning.
The results are consistant, and strongly corroborate this hypothesis.
Key words : dissonance, motivating effects, arousal.
Si depuis la publication de l'ouvrage que Festinger (1957) consacra
à la présentation de la théorie de la dissonance cognitive, cette théorie
a connu des fortunes diverses (cf. notamment Beauvois, 1984), elle n'a
jamais véritablement cessé de passionner les chercheurs2 et constitue
aujourd'hui une des théories de référence de la psychologie sociale. Les
présentations en langue française en sont nombreuses (Poitou, 1974 ;
Doise, Deschamps et Mugny, 1978, chap. 14 ; Leyens, 1979, p. 91 et s. ;
Beauvois et Joule 1981, chap. 2) mais, au niveau de généralité qui est le
leur, celles-ci ne font que peu place — voire pas de place du tout — à
un de ses aspects les plus originaux : les propriétés motivationnelles de
la dissonance cognitive. Festinger, en effet, ne considère pas, contraire
ment à Heider, les « états de consistance » ou les « états d'équilibre »
comme de bonnes formes cognitives (assez semblables aux bonnes
1. Département de Psychologie, 29, avenue Robert-Schuman, 13621 Aix-
en-Provence.
2. Cooper et Croyle (1984) recenseront près de 1 000 articles le concer
nant directement ! 274 Roberl-Vincenl Joule
formes que nous décrivent, dans le domaine de la perception visuelle,
les théoriciens de la forme), mais comme des états correspondant plutôt
à un niveau de tension, d'impulsion (drive), d'éveil (arousal) minimum.
La dissonance ne doit donc pas être considérée comme un écart par
rapport à une norme de cohérence intellectuelle ou cognitive, mais comme
un état de motivation susceptible de mettre en branle la dynamique
cognitive en vue de sa réduction. « Tout comme la faim est motivante,
écrivait Festinger (1958, p. 70), la dissonance cognitive est motivante. »
Cette assumption est importante pour le statut de la théorie de la
dissonance cognitive et ce n'est peut-être pas un hasard si cet auteur a
fait de sa théorie une théorie de Vin- consistance (dissonance) et non pas
une théorie de la consistance au même titre que les théories concernées
par l'équilibre cognitif qui lui sont contemporaines (cf. Beauvois et
Joule, 1981, p. 66).
La synthèse qui va suivre s'articulera autour de trois directions de
recherche, les successeurs de Festinger s'étant attachés à montrer :
— que la dissonance s'accompagnait de modifications physiologiques ;
— que la — conformément au modèle des émotions de
Schachter — était un état de « stimulation non spécifique » ;
— que la dissonance pouvait avoir, dans des situations d'apprentissage
variées, des effets analogues à ceux de la motivation dans les théories
traditionnelles de l'apprentissage.
I. — LES MODIFICATIONS PHYSIOLOGIQUES
CONSÉCUTIVES A L'ÉVEIL DE LA DISSONANCE
II convient de faire remonter à Brehm, Back et Bogdanofî (1964)
les premières études conçues pour tester les modifications physiolo
giques consécutives à l'éveil de la dissonance. Dans la recherche conduite
par Brehm et al., les mesures physiologiques concernaient la concen
tration des ffa (Free Fatty Acids) dans le plasma sanguin, acides qui
traduisent l'état physiologique d'inanition. Cette recherche comprenait
deux expériences obéissant toutes deux au même principe : les sujets
étaient amenés, dans un premier temps, à se priver de nourriture pen
dant seize heures et ils étaient incités, dans un deuxième temps, à se
porter volontaires pour prolonger leur privation de huit heures. Dans
ces deux expériences les auteurs induisaient chez les sujets des taux de
dissonance différents (fort/faible) en les rémunérant fortement ou au
contraire en ne les rémunérant point pour la prolongation de leur jeûne
(première expérience) et en leur fournissant de sérieuses raisons ou au de piètres raisons de le faire (deuxième expérience). Les
mesures physiologiques étaient effectuées juste au terme du jeûne
supplémentaire de huit heures. La dissonance cognitive : un étal de motivation ? 275
Les auteurs observèrent que les sujets qui avaient les taux de disso
nance les plus élevés (les sujets non rémunérés dans la première expé
rience et les sujets auxquels il n'avait été fourni que de piètres raisons
de prolonger le jeûne dans la deuxième expérience) avaient les niveaux
de ffa les plus bas. L'état physiologique au terme de la privation de
nourriture n'était donc pas le même chez les sujets qui éprouvaient
une dissonance élevée et chez ceux qui n'éprouvaient qu'une faible
dissonance.
Zimbardo, Cohen, Weisenberg, Dworkin et Firestone (1969) obtien
dront des résultats allant dans le même sens en faisant intervenir une
motivation différente (la douleur) et en utilisant des mesures physiolo
giques différentes (réactions dermo-galvaniques).
Dans l'expérience conduite par ces chercheurs, les sujets étaient
amenés, comme dans les deux expériences précédentes, à se porter
volontaires pour prolonger une situation pénible pour eux. Après avoir
reçu une première série de chocs électriques, dans le cadre d'une expé
rience préliminaire, les sujets étaient incités à accepter d'en recevoir une
deuxième série. On donnait à certains sujets de fort bonnes raisons de
le faire (faible dissonance) et à d'autres au contraire des juste
suffisantes pour qu'ils acceptent de subir cette nouvelle série de chocs
(forte dissonance).
Les auteurs observèrent que les réponses dermo-galvaniques des
sujets les plus dissonants se différenciaient de celles des sujets les moins
dissonants, tout se passant comme si — sur le plan des réponses physio
logiques — les premiers ressentaient effectivement moins la douleur
que les seconds.
Gérard (1967) quant à lui avait pu observer une modification de
la tension artérielle des sujets dans le paradigme de la décision. Dans
cette expérience, les sujets étaient amenés à effectuer un choix entre
deux tableaux, soit d'attrait sensiblement équivalent pour eux (forte
dissonance), soit au contraire d'attrait très différent eux (faible
dissonance). Cette dernière expérience est particulièrement intéressante
dans la mesure où, contrairement aux recherches que nous avons évo
quées jusqu'à présent, la dissonance n'était plus mise en compétition
avec des motivations biologiques classiques comme la faim ou la douleur.
Gérard étudiait en effet les modifications des réponses physiologiques
de sujets qui n'étaient cette fois soumis qu'à la seule motivation (cogni
tive) relative à la dissonance (forte ou faible) qu'ils pouvaient éprouver
consécutivement à leur choix.
Gérard observa, conformément à ses hypothèses, une vasoconstrict
ion (traduisant le stress post-décisionnel) plus marquée chez les sujets
les plus dissonants que chez les sujets les moins dissonants.
McMillen et Geiselman (1974) procédèrent de la même façon, mais
avec des mesures physiologiques différentes : l'activité électro-encépha-
lographique (ondes alpha). Dans leur recherche, les sujets s'attendaient 276 Robert-Vincent Joule
à devoir réaliser une tâche des plus ennuyeuses. On avait fait croire
à certains d'entre eux que leur participation était très utile (faible
dissonance) et à d'autres qu'elle était au contraire plutôt superflue
(forte dissonance).
Comme attendu, ces auteurs observèrent une activité alpha (tradui
sant l'état de détente et de relaxation) plus élevée chez les sujets les
moins dissonants que chez les sujets les dissonants.
Assez récemment, Croyle et Cooper (1983) utiliseront deux mesures
physiologiques : l'une relative à l'activité électro-dermale et l'autre
relative au rythme cardiaque des sujets. Dans cette recherche les sujets
étaient soit contraints (faible dissonance), soit libres (forte dissonance)
de rédiger un texte contraire à leurs convictions, un dernier groupe de
sujets étant amenés à se porter volontaires pour rédiger un texte en
accord avec leurs convictions (non-dissonance).
Ici, les résultats obtenus ne furent patents qu'en ce qui concerne
l'activité électro-dermale. Si on observait bien une modification de électro-dermale (augmentation de l'activité spontanée tradui
sant l'état de tension) chez les sujets les plus dissonants, on n'observait
en revanche aucune différence significative sur le plan de l'activité
cardiaque entre les sujets les plus dissonants et les autres sujets (ni
d'ailleurs les peu ou pas dissonants). Il est toutefois à souli
gner que les modifications du rythme cardiaque ne permettent pas
d'obtenir un indice très fin de confort (ou de tension) psychologique
(cf. Croyle et Cooper, p. 789).
Si on considère globalement les résultats obtenus dans ce paradigme
de recherche3, on admettra avec Frazio et Cooper (1983, p. 148) que la
dissonance s'accompagne bien de modifications physiologiques.
II. — LA DISSONANCE
EN TANT QU'ÉTAT DE TENSION NON SPÉCIFIQUE
II est devenu classique, à la suite de l'expérience princeps de Zanna
et Cooper (1974), d'établir un parallèle entre le statut des émotions
dans le modèle de Schachter (Schachter, 1959, 1966, 1971 ; Schachter
et Singer, 1962) et le statut de la dissonance cognitive dans la théorie
de Festinger. Aussi évoquerons-nous tout d'abord ce modèle.
3. Nous nous sommes bornés ici à ne rappeler que des recherches utilisant
des procédures d'éveil de la dissonance tout à fait classiques. Croyle et
Cooper (1983, p. 784-788) feront mention de deux études non publiées
utilisant des procédures d'éveil de la dissonance moins conventionnelles et
dans lesquelles on a pu observer une modification de l'activité électro-
dermale (Buck, 1970 ; Gleason et Katkin, 1978) et même du rythme car
diaque des sujets (Gleason et Katkin, 1978). (Dans l'expérience de Buck,
les sujets devaient donner des chocs électriques à un quidam ; dans celle
de Gleason et Katkin, les sujets avaient pour consigne de penser à quelque
chose d'inconsistant avec leurs idées propres.) dissonance cognitive : un étal de motivation ? 277 La
LE MODÈLE DES ÉMOTIONS DE SCHACHTER
Selon Schachter, la perception d'une émotion donnée implique
deux composantes : une stimulation physiologique et un étiquetage
cognitif. Sans ces deux composantes, il n'y aurait pas d'émotion. Pour
cet auteur, le sujet qui ressent une stimulation physiologique (sensation)
a besoin de savoir « pourquoi » il ressent une telle stimulation et ce l'amène à en rechercher les causes. L'originalité du modèle que
Schachter nous propose réside dans l'insistance de cet auteur sur la
nature « indifférenciée », ou encore « non spécifique », de la stimulation
physiologique à l'origine de l'émotion. Ainsi, les différentes émotions
que nous éprouvons se différencieraient-elles davantage par leurs ét
iquetages cognitifs4 que par les stimulations physiologiques qui en sont
à la base. En d'autres termes, aux mêmes stimulations physiologiques
pourraient correspondre des émotions tout à fait différentes. Nous ne
présenterons pas à l'appui de cette position l'expérience très connue de
Schachter et Singer (1962). On se souvient que ces auteurs parvinrent,
en manipulant des facteurs externes, à obtenir des états émotionnels
aussi différents que l'euphorie ou la peur chez des sujets chez lesquels
ils avaient éveillé des états physiologiques identiques par le truchement
d'une même drogue (pour une revue sur le modèle des émotions de
Schachter, voir Cotton, 1981).
LA FAUSSE IMPUTATION DE L'ÉVEIL DE LA DISSONANCE
Si 1' « inconfort psychologique » (Festinger, 1957, p. 2) qui résulte
de l'éveil de la dissonance est bien un état émotionnel, on peut alors
s'attendre à ce que cet inconfort soit de nature non spécifique. Dans ce
cas un sujet devrait pouvoir réinterpréter la dissonance qu'il éprouve
pour peu qu'on lui fournisse de bonnes raisons de croire que son état
de tension n'est pas dû au désaccord qu'il peut percevoir entre ses
conduites et ses idées mais à de toutes autres causes.
Zanna et Cooper (1974) furent les premiers à mettre en évidence les
effets que pouvait avoir une fausse imputation de l'éveil de la disso
nance sur le travail cognitif de réduction de la dissonance.
Dans l'expérience conduite par ces auteurs, les sujets étaient soit
libres (forte dissonance), soit contraints (faible dissonance) de rédiger
un texte contraire à leurs opinions après avoir absorbé une pilule.
Cette pilule ne contenait que du lait en poudre mais on faisait croire à
un tiers des sujets que la pilule devait générer chez eux un état de
tension, à un autre tiers qu'elle un état de relaxation,
et on informait les sujets du dernier tiers que la pilule n'aurait pas sur
4. Pour une discussion sur les dimensions cognitives des émotions, voir
Smith et Ellsworth (1985). 278 Robert-Vincent Joule
eux d'effets particuliers de tension ou de relaxation. Il s'agissait donc
d'un plan factoriel 2x3.
Les résultats obtenus sont particulièrement nets. Lorsque les sujets
n'avaient pas la possibilité d'inférer que leur état d'inconfort psycholo
gique était dû à l'absorption de la pilule (dernier tiers), on observait
les effets classiques de réduction de la dissonance : changement d'atti
tude plus marqué dans la condition de forte dissonance que dans la
condition de faible dissonance. Lorsque les sujets avaient la possibilité
d'inférer que leur état de tension était dû à l'absorption de la pilule
(premier tiers), on n'observait plus les effets classiques de réduction
de la dissonance. Enfin, lorsque les sujets avaient été amenés à croire
que la pilule absorbée avait des effets relaxants (second tiers), on
observait des effets de réduction de la dissonance plus marqués que dans
toutes les autres conditions5. De tels résultats permirent à Zanna et
Cooper de conclure que la dissonance était un état de stimulation suscep
tible d'être réinterprété par les sujets si on leur en offrait la possibilité
et que dans ce cas il ne leur était plus utile de modifier leurs attitudes
dans le sens de leur conduite. En effet, si les sujets peuvent expliquer
la tension qu'ils éprouvent par des causes extérieures (ici, l'absorption
de la pilule), le recours aux procédures de réduction de la dissonance
cognitive — en tant que moyen leur permettant de recouvrer l'état de
confort psychologique qui leur fait défaut — s'avère naturellement
superflu.
Les résultats obtenus par Zanna et Cooper en 1974 allaient donner
une impulsion nouvelle aux recherches portant sur les propriétés moti
vantes de la dissonance. Le principe de l'expérience réalisée par ces
auteurs (utilisation de pilules prétendument à même de générer chez les
sujets des états physiologiques différents) allait être repris dans de
nombreuses recherches. Nous en citerons deux : celle réalisée par Zanna,
Higgins et Taves (1976), et celle réalisée par Higgins, Rhodewald et
Zanna (1979).
Dans la recherche conduite par Zanna et al. (1976), la pilule (placebo)
était censée provoquer quatre états émotionnels différents : certains
sujets s'attendaient à ce que la pilule leur procure des sensations agréa
bles d'excitation, d'autres des sensations désagréables de sedation,
d'autres encore s'attendaient à ce que la pilule provoque chez eux un
état de tension, d'autre enfin un état de détente. Les effets classiques
de réduction de la dissonance ne furent obtenus ni chez les sujets
s'attendant à ressentir un état de tension, ni chez les sujets anticipant
5. Zanna et Cooper interpréteront ce dernier résultat en avançant que
les sujets auxquels on avait fait croire que la pilule avait des effets relaxants
avaient inféré que la tension psychologique générée par la rédaction de
l'essai devait être particulièrement élevée puisque même l'absorption d'un
« tranquillisant » n'était pas parvenue à la dissiper. La dissonance cognitive : un étal de motivation ? 279
des sensations désagréables de sedation. En d'autres termes, lorsque la
pilule était censée s'accompagner d'effets désagréables, on n'observait
plus de travail cognitif de réduction de la dissonance alors qu'on obser
vait bien un tel travail lorsque la pilule était censée s'accompagner
d'effets agréables. Zanna et al. interpréteront ces résultats en suggérant
que l'état de dissonance était davantage un « état d'inconfort » qu'un
« état général de tension ».
La recherche conduite par Higgins et al. (1979) peut être considérée
pour l'essentiel comme une réplique de l'expérience précédente. Ici
encore, les sujets étaient amenés à croire que la pilule (placebo) qu'ils
avaient absorbée, juste avant de réaliser la conduite en désaccord
avec leurs idées, devait provoquer chez eux, soit un état de tension,
soit un état agréable d'excitation. Comme dans l'expérience que nous
venons de rappeler, les effets cognitifs de réduction de la dissonance
furent très sensiblement atténués lorsque les sujets avaient été incités
à croire que la pilule provoquerait chez eux un état de tension, mais pas
lorsque les sujets avaient été incités à croire que la pilule provoquerait
chez eux un état agréable d'excitation.
Sur la base des résultats obtenus par Higgins et al. et par Zanna et al.,
on peut considérer que les sujets n'imputent leur état d'inconfort psycho
logique (dissonance) à des causes externes que si elles sont susceptibles
de provoquer chez eux un état émotionnel désagréable.
Toutefois, les résultats obtenus par Drachman et Worchel (1976)
et par Cooper, Fazio et Rhodewald (1978) nous invitent à réviser une
telle conclusion. Ces résultats montrent en effet que, dans des situations
classiques de soumission forcée (rédaction d'essai ne s'accordant pas
avec les attitudes), les sujets peuvent attribuer la dissonance qu'ils
éprouvent à des sources d'excitation agréable.
Dans l'expérience réalisée par Drachman et Worchel, l'expériment
ateur, feignant d'avoir oublié la clé du laboratoire, conduisait les
sujets dans une autre salle d'expérimentation (soi-disant utilisée pour
une recherche différente). Cette salle était soit tapissée de photos suscept
ibles de provoquer chez les sujets un état d'excitation agréable ou
désagréable, soit au contraire tapissée de photos choisies précisément
pour ne pas éveiller chez eux un quelconque état d'excitation. Il s'agis
sait respectivement de photos erotiques, de photos de guerre, d'acci
dents ou d'interventions chirurgicales et enfin de photos de décoration
ou d'architecture intérieure. C'est donc dans une salle aux murs recou
verts d'affiches que les sujets étaient amenés à rédiger un texte s'oppo-
sant à leurs convictions, certains d'entre eux étant libres de le faire
(forte dissonance) et d'autres pas (faible dissonance).
Lorsque les photos étaient neutres, les auteurs obtinrent les effets
classiques de réduction de la dissonance cognitive. Mais ils n'obtinrent
plus ces effets lorsque les photos étaient au contraire susceptibles de
provoquer chez les sujets un état d'excitation, la nature de l'excitation Robert-Vincent Joule 280
(agréable ou désagréable) n'important pas. Il semble donc bien que les
sujets puissent, dans certain cas au moins, imputer leur état de tension
psychologique à des sources extérieures d'excitation qui n'ont rien de
désagréable.
Cooper, Fazio et Rhoderwald (1978 a) apporteront une caution
supplémentaire à cette thèse en montrant que les sujets ne modifient
plus leur attitude (absence de travail cognitif de réduction de la disso
nance) si, après avoir rédigé un essai contraire à leurs opinions, ils sont
amenés à visionner un dessin animé humoristique.
Dans cette expérience, après avoir assisté à la projection d'un premier
dessin animé, les sujets devaient rédiger un essai contraire à leurs
convictions. Certains sujets étaient libres de le faire (forte dissonance)
et d'autres pas (faible dissonance). On mesurait l'attitude post-expéri
mentale des sujets à l'égard du thème de l'essai, soit immédiatement
après sa rédaction, soit après que les sujets aient visionné un second
dessin animé. Si les auteurs obtinrent bien les effets classiques de
réduction de la dissonance lorsque l'attitude était mesurée juste après
l'essai, ils n'obtinrent plus ces effets lorsque l'attitude était mesurée
après la projection d'un second dessin animé. En d'autres termes, lorsque
les sujets avaient la possibilité de réinterpiéter l'état psychologique
particulier qu'ils éprouvaient après avoir rédigé l'essai (en imputant
celui-ci au comique du dessin animé), ils ne modifiaient plus leur attitude
initiale.
Les résultats obtenus par Drachman et Worchel (1976) et par
Cooper et al. (1978 a) donnent à penser que l'état de dissonance n'est
pas nécessairement un état de tension inconfortable, mais un état
général d'excitation susceptible d'être réinterprété de diverses façons.
Cooper, Zanna et Taves (1978 b) prolongeront ce parallèle entre
dissonance et émotion en montrant que la stimulation physiologique
en tant que telle : 1 / était nécessaire au déclenchement du travail
cognitif de réduction de dissonance ; 2 / affectait l'ampleur de ce travail.
LE TRAVAIL COGNITIF DE REDUCTION DE LA DISSONANCE
COMME FONCTION DE LA STIMULATION PHYSIOLOGIQUE
Cooper et al. (1978 b) réalisèrent une expérience analogue à l'expé
rience princeps de Zanna et Cooper (1974). Dans un plan factoriel 2x3,
la moitié des sujets étaient amenés à rédiger librement un texte en désac
cord avec leurs attitudes et l'autre moitié étaient contraints de le faire.
Les sujets avaient préalablement absorbé une pilule mais, contrairement
à l'expérience de Zanna et Cooper, tous croyaient que cette pilule était
un placebo. En fait, un tiers seulement des sujets avaient effectivement
absorbé un placebo, les deux autres tiers ayant absorbé à leur insu,
soit un tranquillisant (phénobarbital), soit un excitant (amphétamine). dissonance cognitive : un étal de motivation ? 281 La
Les auteurs obtinrent les effets classiques de réduction de la dissonance
lorsque les sujets avaient absorbé un placebo. En revanche, lorsque les
sujets avaient absorbé un excitant, ces effets étaient exacerbés, et lorsque
les sujets avaient absorbé un tranquillisant, ils étaient au contraire
annihilés.
Les résultats obtenus par Steele, Southwick et Critchlow (1981) et
par Fazio et Martin (rapportés par Fazio et Cooper (1983) complètent
ces résultats.
La recherche de Steele et al. (1981) comprend deux expériences dans
lesquelles les sujets étaient conduits à absorber une boisson alcoolisée
juste après avoir rédigé un texte contraire à leurs convictions. Les
auteurs observèrent que l'absorption d'alcool avait des effets tout à fait
analogues à ceux provoqués par l'absorption de tranquillisant dans
l'expérience précédente, à savoir le blocage des procédures de réduction
de la dissonance, contrairement à d'eau ou de café.
Discutant ces résultats, Steele et al. suggéreront que l'absorption
d'alcool pourrait bien être un moyen utilisé par les alcooliques pour
réduire leur dissonance sans pour autant éprouver le besoin de changer
leurs attitudes (p. 845).
Fazio et Martin montreront, pour leur part, que la stimulation physio
logique consécutive à un effort sportif intense pouvait avoir des effets
analogues à ceux de l'absorption d'amphétamine dans l'expérience de
Cooper et al. (1978 b). Ils s'inspireront d'une recherche de Cantor,
Zillman et Bryant (1975).
Dans la recherche de Cantor et al (1975), les sujets, après avoir réalisé
un exercice de bicyclette intense, visionnaient un film erotique. Au
terme de la projection, les sujets devaient évaluer leur degré d'excitation
sexuelle. Les sujets visionnaient le film soit immédiatement après l'exer
cice et donc en pleine phase de récupération (phase 1), soit après une
courte phase de récupération (phase 2), soit enfin après une phase de
récupération complète (phase 3). Les auteurs observèrent que l'excita
tion sexuelle des sujets qui avaient visionné le film en phase 2 était
significativement plus forte que celle des sujets l'ayant visionné en
phase 1 ou 3. Tout se passait donc ici comme si les sujets ayant
le film en phase 2 avaient imputé la stimulation physiologique consé
cutive à leurs efforts sportifs au caractère erotique de la projection.
Si un tel « transfert » ne se produisait pas chez les sujets ayant visionné
le film en phase 1 ou 3, c'est parce que les sujets de la phase 1 pouvaient
fort justement attribuer leur stimulation à l'effort qu'ils venaient
d'effectuer et que les sujets de la phase 3 avaient déjà eu, quant à eux,
le temps de récupérer totalement de leurs efforts physiques, si bien qu'ils
n'éprouvaient plus, au moment de la projection, de stimulation physio
logique consécutive à leur exercice de bicyclette.
Utilisant le même principe, Fazio et Martin amèneront des sujets à
rédiger un essai contraire à leurs convictions après leur avoir fait exé-

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