La dissymétrie fonctionnelle cérébrale dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle - article ; n°1 ; vol.88, pg 83-109

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L'année psychologique - Année 1988 - Volume 88 - Numéro 1 - Pages 83-109
Résumé
Dans l'ensemble des modèles dichotomiques de la dissymétrie fonctionnelle cérébrale, deux sont principalement cités. Le premier attribue à l'hémisphère gauche le traitement du matériel verbal, et à l'hémisphère droit le traitement du matériel spatial. Le second postule que l'hémisphère gauche fonctionne sur un mode analytique, séquentiel et focal, et l'hémisphère droit sur un mode global simultané et holistique.
Ces deux modèles ont été élaborés, dans un premier temps, à partir des travaux portant sur la vision et l'audition. Nous nous proposons de discuter leur pertinence relative en nous appuyant sur l'étude de la dissymétrie dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle. En effet, le système perceptif tactile peut traiter le même matériel spatial que le système perceptif visuel, nous attendons donc une prédominance de l'hémisphère droit. Mais le système tactile fonctionne sur un mode plus séquentiel et discontinu que le système visuel, ainsi l'hémisphère gauche pourrait se montrer prédominant.
Les données de la littérature nous conduisent à penser que les deux modèles dichotomiques proposés sont trop rigides pour expliquer la dissymétrie fonctionnelle cérébrale.
Mots clefs : dissymétrie fonctionnelle cérébrale, perception tactilo-kinesthésique
Summary : Cerebral functional dissymetry in tactilo-kinesthesic manual modality.
Among all the dichotomic models of cerebral functional dissymetry, two are specially named. The first one assigns to the left hemisphere the process of verbal tasks, and to the right hemisphere the process of spatial tasks. The second one assumes that the left hemisphere is processed in an analytic, temporal and focal mode, and the right hemisphere in a global simultaneous and holistic mode.
The two models have been developed, at first, on the basis of experiments dealing with vision and audition. We would like to discuss their relative pertinence relying on the cerebral functional dissymetry's researches within the tactilo-kinesthesic modality.
Indeed, the perceptual tactual system like the perceptual visual system can process the spatial material as recognition of forms and directions. In this case, we can expect a right hemisphere dominance. But, unlike the visual system, the tactual system works rather in a sequential and dis-continuous mode. In this case, we can expect a left hemisphere dominance.
According to the literature, the cerebral functional dissymetry does not always appear. But, when it is present, it often favours the right hemisphere. In conclusion, the dichotomie models seem too rigid to explain the cerebral functional dissymetry.
Key words : cerebral functional dissymetry, tactilo-kinesthesic perception.
27 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : vendredi 1 janvier 1988
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Isabelle Verjat
La dissymétrie fonctionnelle cérébrale dans la modalité tactilo-
kinesthésique manuelle
In: L'année psychologique. 1988 vol. 88, n°1. pp. 83-109.
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Verjat Isabelle. La dissymétrie fonctionnelle cérébrale dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle. In: L'année
psychologique. 1988 vol. 88, n°1. pp. 83-109.
doi : 10.3406/psy.1988.29253
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/psy_0003-5033_1988_num_88_1_29253Résumé
Résumé
Dans l'ensemble des modèles dichotomiques de la dissymétrie fonctionnelle cérébrale, deux sont
principalement cités. Le premier attribue à l'hémisphère gauche le traitement du matériel verbal, et à
l'hémisphère droit le traitement du matériel spatial. Le second postule que l'hémisphère gauche
fonctionne sur un mode analytique, séquentiel et focal, et l'hémisphère droit sur un mode global
simultané et holistique.
Ces deux modèles ont été élaborés, dans un premier temps, à partir des travaux portant sur la vision et
l'audition. Nous nous proposons de discuter leur pertinence relative en nous appuyant sur l'étude de la
dissymétrie dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle. En effet, le système perceptif tactile peut
traiter le même matériel spatial que le système perceptif visuel, nous attendons donc une prédominance
de l'hémisphère droit. Mais le système tactile fonctionne sur un mode plus séquentiel et discontinu que
le système visuel, ainsi l'hémisphère gauche pourrait se montrer prédominant.
Les données de la littérature nous conduisent à penser que les deux modèles dichotomiques proposés
sont trop rigides pour expliquer la dissymétrie fonctionnelle cérébrale.
Mots clefs : dissymétrie fonctionnelle cérébrale, perception tactilo-kinesthésique
Abstract
Summary : Cerebral functional dissymetry in tactilo-kinesthesic manual modality.
Among all the dichotomic models of cerebral functional dissymetry, two are specially named. The first
one assigns to the left hemisphere the process of verbal tasks, and to the right hemisphere the process
of spatial tasks. The second one assumes that the left hemisphere is processed in an analytic, temporal
and focal mode, and the right hemisphere in a global simultaneous and holistic mode.
The two models have been developed, at first, on the basis of experiments dealing with vision and
audition. We would like to discuss their relative pertinence relying on the cerebral functional
dissymetry's researches within the tactilo-kinesthesic modality.
Indeed, the perceptual tactual system like the perceptual visual system can process the spatial material
as recognition of forms and directions. In this case, we can expect a right hemisphere dominance. But,
unlike the visual system, the tactual system works rather in a sequential and dis-continuous mode. In
this case, we can expect a left hemisphere dominance.
According to the literature, the cerebral functional dissymetry does not always appear. But, when it is
present, it often favours the right hemisphere. In conclusion, the dichotomie models seem too rigid to
explain the cerebral functional dissymetry.
Key words : cerebral functional dissymetry, tactilo-kinesthesic perception.L'Année Psychologique, 1988, 88, 83-109
REVUE CRITIQUE
Laboratoire de Psychologie expérimentale
VA 665 CNRS
Université des Sciences sociales de Grenoble1
LA DISSYMÉTRIE FONCTIONNELLE CÉRÉBRALE
DANS LA MODALITÉ
TACTILO-KINESTHÉSIQUE MANUELLE
par Isabelle Verjat2
SUMMARY : Cerebral functional dissymetry in tactilo-kinesthesic
manual modality.
Among all the dichotomic models of cerebral functional dissymetry,
two are specially named. The first one assigns to the left hemisphere the
process of verbal tasks, and to the right hemisphere the process of spatial
tasks. The second one assumes that the left is processed in an
analytic, temporal and focal mode, and the right hemisphere in a global
simultaneous and holistic mode.
The two models have been developed, at first, on the basis of experiments
dealing with vision and audition. We would like to discuss their relative
pertinence relying on the cerebral functional dissymetry's researches within
the tactilo-kinesthesic modality.
Indeed, the perceptual tactual system like the perceptual visual system
can process the spatial material as recognition of forms and directions. In
this case, we can expect a right hemisphere dominance. But, unlike the
visual system, the tactual system works rather in a sequential and dis
continuous mode. In this case, we can expect a left hemisphere dominance.
According to the literature, the cerebral functional dissymetry does not
always appear. But, when it is present, it often favours the right hemisphere.
In conclusion, the dichotomic models seem too rigid to explain the cerebral
functional dissymetry.
Key words : cerebral functional dissymetry , tactilo-kinesthesic perception.
1. Université Grenoble 2, Bât. Sciences humaines et mathématiques,
BP 47 X, 38040 Cedex.
2. Je remercie beaucoup Yvette Hatwell qui a fait une lecture critique
du présent manuscrit. 84 Isabelle Verjal
L'étude des dissymétries fonctionnelles cérébrales qui se manif
estent dans la modalité tactilo-kinesthésique manuelle présente un
double intérêt : d'une part, elle contribue à une meilleure compréhens
ion du fonctionnement propre à ce système perceptif ; d'autre part
elle permet, comme le suggèrent Harris et Carr (1981), de discuter la
généralité de certaines interprétations de la spécialisation hémisphérique.
a I La caractérisation de la dissymétrie cérébrale a beaucoup
évolué ces dernières années et les théories explicatives se sont multi
pliées et diversifiées (cf. les revues de Bradshaw et Nettleton, 1981 ;
Allen, 1983 ; Versace, 1986). Nous considérerons surtout ici les deux
approches pour lesquelles l'étude des perceptions tactilo-kinesthésiques
présente le plus de pertinence. La première, qui est la plus connue et
la plus ancienne chronologiquement, fonde la dissymétrie cérébrale
sur la nature du matériel à traiter, l'hémisphère gauche (HG) apparais
sant comme spécialisé dans le traitement des données linguistiques, et
l'hémisphère droit (HD) dans celui des données spatiales (Kimura, 1961 ;
Milner, 1965 ; Hecaen, 1973, 1977, 1978). Notons également, avec
Allen (1983), que le caractère exclusivement unilatéral d'une fonction
a toujours été plus marqué pour l'HG, chargé du domaine verbal,
que pour l'HD, chargé du domaine spatial. Dans ce dernier cas on parle
donc plutôt d'une prédominance droite qui n'exclut pas une certaine
compétence de l'HG. Quoi qu'il en soit, cette hypothèse a été basée à
l'origine sur des travaux relatifs surtout à la modalité visuelle (et audi
tive pour le matériel linguistique), à tel point que c'est une fonction
visuo-spatiale qui, pour beaucoup d'auteurs, est localisée dans l'HD.
Seuls Ledoux, Wilson et Gazzaniga (1977) etGazzaniga et Ledoux (1978)
ont étudié ce qu'ils appellent la fonction manipulo-spatiale qui serait
fortement latéralisée à droite. Cette fonction n'est ni vraiment per
ceptive, ni vraiment motrice selon eux, mais renvoie au mécanisme par
lequel un contexte spatial est projeté dans l'activité perceptive et
motrice des mains.
La seconde interprétation de la spécialisation hémisphérique, qui
présente un intérêt du point de vue de la comparaison entre vision et
toucher, est celle qui attribue aux deux hémisphères des modes diffé
rents de traitement de l'information. Ainsi, l'HG fonctionnerait de
façon analytique, séquentielle et focale, ce qui expliquerait son efficacité
dans l'appréhension des données verbales et conceptuelles, tandis que
l'HD fonctionnerait de façon globale, simultanée et « holistique », et
serait alors mieux adapté au traitement des données spatiales (Bogen.
1969 ; Levy, Trevarthen et Sperry, 1972 ; Cohen, 1973 ; Jeannerod, 1985).
Le domaine de spécialisation de chaque hémisphère n'est donc pas
remis en question ici, mais la raison de cette spécialisation est expliquée
par les propriétés des systèmes de traitement propres à chacun d'eux.
Ces deux courants théoriques s'appuient sur des travaux qui, dans Dissyméirie dans la modalité taciilo-kinesthésique 85
un premier temps, ont porté presque exclusivement sur des stimuli
visuels (spatiaux et verbaux) et sur des stimuli auditifs (verbaux).
Une manière d'éprouver leur adéquation relative est d'étendre l'étude
de la dissymétrie fonctionnelle cérébrale à la modalité tactilo-kinesthé-
sique manuelle. En effet, ce système perceptif est un système spatial
qui supplée bien le système visuel quand celui-ci est défaillant (cécité)
car, comme lui, il permet l'appréhension des principales propriétés
des objets : localisation, forme, grandeur, orientation, distance, etc.
Si donc la spécialisation hémisphérique repose seulement sur la nature
du matériel à traiter, comme le suggère le premier modèle évoqué
plus haut, on doit évidemment s'attendre à ce que les tâches spatiales
tactilo-kinesthésiques soient, elles aussi, prises en charge prioritair
ement par l'HD. Cependant, le mode de fonctionnement de la modalité
tactilo-kinesthésique est, sous certains aspects, sensiblement différent
de celui de la vision, du fait que la sensibilité cutanée est une sensibilité
de contact ; le champ perceptif tactile est donc beaucoup plus réduit
que le champ visuel et il peut même être volontairement dilaté ou
contracté selon que l'exploration est bimanuelle, monomanuelle ou
monodigitale. La prise d'information tactile se déroule ainsi sur des
durées bien plus longues que la prise d'information visuelle, et les
données spatiales tactilo-kinesthésiques parviennent au sujet sous une
forme très séquentielle et discontinue. Davidson (1972) note, dans
une tâche d'estimation de courbure d'une barre métallique, que les
aveugles utilisent systématiquement la technique d'exploration qui
donne le plus d'informations simultanées : l'agrippement. Par contre
les voyants utilisent leur main comme si elle n'était dotée que d'une
seule « fovéa » et pratiquement dénuée de champ périphérique. Les
données spatiales tactilo-kinesthésiques, chez le voyant, sont moins
sensibles aux effets contextuels et par conséquent plus difficiles à
organiser en totalité que les données visuelles (Hatwell, 1981 ; 1986).
Si donc, comme le postule le deuxième modèle, c'est le mode de tra
itement qui différencie les deux hémisphères et non la nature du matériel
pour lequel chaque hémisphère serait spécialisé, on peut s'interroger
sur la capacité de l'HD de traiter sur le mode global, simultané et
« gestaltiste » qui le caractériserait, des données tactilo-kinesthésiques
manuelles qui sont successives, analytiques (focales) et peu structurées
en « gestalts ».
b I Mais pour que la question d'une éventuelle dissymétrie per
ceptive tactilo-kinesthésique manuelle spatiale ait un sens, il faut
s'assurer que, comme dans les modalités sensorielles visuelle et auditive,
les voies afférentes se projettent directement sur l'hémisphère contro-
latéral. Rappelons donc que deux systèmes sous-tendent les différentes
formes de perceptions somesthésiques. Le premier, dit spinothalamique,
est le plus ancien et il véhicule les perceptions tactiles passives ainsi 86 Isabelle Verjal
que celles de température et douleur, alors que le second, appelé système
lemniscal, est impliqué dans le toucher actif et la proprioception.
Chacun de ces systèmes a ses récepteurs, ses voies de conduction et
ses aires propres de projection corticale (Gazzaniga et Ledoux, 1978).
Le fait important à souligner est que la représentation cérébrale du
système spinothalamique, donc du toucher passif, est bilatérale, avec
cependant un faisceau de fibres controlatérales plus important que
celui des fibres ipsilatérales. Quant à la modalité tactilo-kinesthésique,
qui est portée par le système lemniscal, elle a une organisation différente :
la voie est unilatérale et entièrement croisée, mais seulement pour les
extrémités du membre (paume et doigts) alors que les avant-bras, les
bras, les épaules et le cou ont des projections bilatérales plus ou moins
importantes.
Ainsi donc, lors de la perception tactilo-kinesthésique, chaque
main est en liaison directe avec l'hémisphère controlatéral seulement.
Il est donc possible, comme on le fait dans le domaine visuel en compar
ant les performances obtenues lorsque les stimuli sont présentés
dans l'hémichamp droit ou gauche du sujet, de faire des inferences sur
la dissymétrie fonctionnelle cérébrale dans la modalité tactilo-kinesthé
sique manuelle en examinant l'efficacité perceptive relative de l'ensemble
« main gauche - hémisphère droit » et « main droite - hémisphère gauche ».
Cependant, plusieurs contraintes méthodologiques limitent la validité
d'une telle étude. Tout d'abord, chez les sujets sains, le transfert inte
rhémisphérique est si rapide (quelques millièmes de seconde) que
même avec des durées très brèves de présentation des stimuli, la laté
ralité perceptive manuelle ne renvoie pas au travail exclusif d'un seul
hémisphère (seuls les malades ayant subi une section complète des
commissures interhémisphériques ont véritablement un « cerveau
dédoublé »). D'autre part, du fait que les projections corticales ne sont
strictement unilatérales qu'au niveau des mains, il faudra empêcher
le sujet d'impliquer dans ses activités manuelles les segments supé
rieurs du bras dont la projection est bilatérale. C'est donc avec les
avant-bras et poignets immobilisés que se déroulera l'exploration en
situation expérimentale, ce qui n'est guère habituel et limite considé
rablement le caractère séquentiel et discontinu propre à la prise d'info
rmation tactilo-kinesthésique libre. Enfin, la motricité manuelle joue
un rôle important dans l'exploration tactile ; comme les études sur la
spécialisation hémisphérique portent surtout sur les sujets droitiers,
le risque existe que la dominance motrice de la main droite interfère
et masque une éventuelle perceptive de la main gauche.
c I Jusqu'ici, nous avons envisagé le problème de la dissymétrie
fonctionnelle cérébrale chez l'adulte. Une importante partie de la
littérature concerne l'enfant, le problème étant alors de savoir à quel
moment apparaît cette dissymétrie et comment elle évolue. Sur le plan Dissymélrie dans la modalité taclilo-kinesthésique 87
neurophysiologique, on sait que la myélinisation des fibres inte
rhémisphériques progresse très rapidement jusque vers 5 ans, mais
qu'elle n'est totalement achevée que vers 10-11 ans seulement
(Salamy, 1978 ; Galin, Johnstone, Nakell et Herron, 1979 ; O'Leary, 1980 ;
Joseph, Gallagher, Holloway et Kahn, 1984). Chez le jeune enfant,
les hémisphères cérébraux fonctionnent donc de façon plus isolée
que chez l'adulte, ce qui pourrait faciliter l'expression d'une dissy
métrie, si celle-ci existe. Quant à l'âge où elle apparaît, une hypothèse
classique suggère une différenciation progressive des fonctions hémi
sphériques et donc une manifestation de plus en plus marquée de la
dissymétrie cérébrale au cours du développement. Mais des travaux
récents, portant sur les modalités visuelle et auditive, tendent au
contraire à confirmer l'hypothèse de Kinsbourne et Hiscock (1977)
selon laquelle la spécialisation hémisphérique est présente dès la nais
sance et n'évolue guère chez l'enfant. Cependant, cette question est
encore en discussion car il est très difficile de comparer entre elles des
données obtenues à partir d'indicateurs comportementaux et de pro
cédures expérimentales très différents d'un âge à l'autre. Quant à
l'étude des dissymétries perceptives spatiales manuelles, son intérêt
vient de ce que le caractère fragmenté, successif et inorganisé des
perceptions tactilo-kinesthésiques est beaucoup plus marqué chez les
jeunes sujets que chez les adultes. En effet, l'exploration « systémat
ique » d'une forme n'est pas réalisée avant 7 ans (Piaget et Inhelder,
1947) et même au-delà pour des formes très complexes (Mounoud, 1971)
(cf. Hatwell, 1981 et 1986 ; Warren, 1982). Si, en dépit de ce fait, on
observe dès le plus jeune âge un avantage systématique de la main
gauche (HD) dans les tâches spatiales, ceci conforterait l'hypothèse
d'une spécialisation précoce liée plutôt au type de matériel à traiter,
quelle que soit la modalité sensorielle qui recueille les données.
d I Le but du présent travail est donc d'examiner la littérature
consacrée aux dissymétries perceptives manuelles. Ces recherches
portent sur deux types de population, celle des sujets pathologiques et
celle des sujets sains. La pathologie cérébrale constitue ici un terrain
d'observation de choix, puisqu'elle réalise des dissociations impossibles
à obtenir chez les sujets normaux. Beaucoup d'études portent donc sur
des malades ayant subi une section complète des commissures inte
rhémisphériques, ou porteurs de lésions unilatérales et localisées dans
un hémisphère. Quant aux sujets sains, leur étude est à la fois plus
facile que celle des malades, car le contrôle des variables et la consti
tution d'un échantillon d'une taille suffisante sont plus aisés, et plus
difficile car il faut que la procédure expérimentale utilisée empêche
ou limite considérablement le transfert interhémisphérique. Dans
notre examen de la littérature consacrée aux dissymétries perceptives
tactilo-kinesthésiques, nous distinguerons donc toujours les résultats 88 Isabelle Verjal
obtenus en pathologie et ceux issus de travaux sur les sujets sains.
Les recherches qui seront examinées ici concernent des activités
assez variées. Bien qu'il s'agisse toujours de tâches spatiales, ces diverses
tâches n'impliquent pas forcément les mêmes processus et ne se situent
pas aux mêmes niveaux d'analyse (De Renzi, 1974, 1978 ; Blanc-Garin
et Julien-Benichou, 1976). Comme il n'est pas sûr que la dissymétrie
fonctionnelle cérébrale se manifeste également dans tous les pro
cessus et à tous les niveaux, nous examinerons séparément les tr
avaux relatifs à la discrimination de l'orientation, à celle d'un pattern
de points, enfin à celle des formes.
Le schéma expérimental de base, commun à toutes les recherches,
comprend toujours une présentation tactile d'un stimulus, suivie d'un
test de reconnaissance. Mais de nombreux autres éléments de la pro
cédure diffèrent d'une étude à l'autre. Ainsi, l'exploration manuelle,
d'une durée variable, peut concerner une seule main (exploration
« monohaptique ») ou les deux mains avec exploration simultanée de
deux objets différents placés chacun dans une main (exploration « dichhap-
tique »). Quant au test de reconnaissance, il peut mobiliser soit le canal
tactile, soit le canal visuel ; dans le premier cas, on parlera d'une situa
tion intramodale T-T (exploration tactile, reconnaissance tactile), et
dans le deuxième de situation intermodale T-V (exploration tactile,
reconnaissance visuelle). Enfin le nombre d'objets (distracteurs) pro
posés au test de reconnaissance varie de 1 (réponse pareil-différent)
à 40 selon les cas.
La plupart des études concernent des sujets droitiers. Pour éviter
de surcharger le texte, nous ne mentionnerons ces caractéristiques
de la population que si des gauchers ou des ambidextres ont été inclus
dans l'échantillon. Par ailleurs, pour chaque type de tâche, nous exa
minerons d'abord les recherches sur l'adulte, qui sont généralement
antérieures chronologiquement, puis celles sur l'enfant. Enfin, presque
toutes les recherches portent sur les deux sexes. On sait que la litt
érature sur les dissymétries perceptives est très peu cohérente quant
aux différences entre hommes et femmes. Comme nous n'avons pas
d'hypothèse particulière sur d'éventuelles particularités de la dissy
métrie perceptive manuelle liée au sexe du sujet, nous ne développerons
pas ce débat. Nous nous contenterons donc de mentionner, lorsqu'elles
se manifestent, les divergences observées selon que la population étudiée
est masculine ou féminine.
I. — RECONNAISSANCE DE L'ORIENTATION
Dans ces tâches très simples parce qu'elles portent sur la variation
d'une seule dimension, le sujet doit reconnaître la barre qui a la même
orientation que celle qu'il a perçue précédemment. Cette évaluation Dissymétrie dans la modalité tactilo-kinesthésique 89
de l'orientation peut mettre en œuvre plusieurs systèmes de référence,
y compris évidemment la référence égocentrée dont on sait qu'elle
prédomine, dans la modalité tactilo-kinesthésique, chez les jeunes
enfants (O'Connor et Hermelin, 1978 ; Hatwell et Sayettat, 1985).
Dans les situations de perception tactile passive la stimulation est
très brève (environ 1 seconde). Dans les situations de perception active
l'exploration varie entre 4 secondes chez les adultes et 7 secondes chez
les enfants.
A / LES ADULTES
Les premiers travaux sont ceux de Carmon et Benton (1969) qui
ont été repris par Fontenot et Benton (1971). Utilisant une situation
intermodale T-V les auteurs appliquent sur la paume de l'une des
mains de sujets atteints de lésions cérébrales localisées soit sur l'HD,
soit sur l'HG, une stimulation linéaire d'une orientation donnée. Lorsque
la lésion est localisée sur l'HD, le taux de reconnaissance est affaibli
pour les deux mains, alors que lorsque la lésion est localisée sur l'HG,
le taux de reconnaissance est affaibli seulement pour la main droite.
Benton, Levin et Varney (1973) adaptent le dispositif précédent à
des sujets sains. Un stimulateur électromécanique applique sur la
paume de la main une stimulation de 1 seconde dans quatre directions
possibles (horizontale, verticale, 45° à droite ou à gauche). Durant
l'expérience le sujet dispose d'un tableau de reconnaissance visuelle
sur lequel il doit pointer ou désigner par un numéro celle des quatre
directions qui a été perçue tactilement. Les stimulations appliquées sur la
main gauche sont mieux identifiées que celles appliquées sur la main
droite, quel que soit le mode de réponse. Ainsi les conclusions qui se déga
gent des recherches en pathologie semblent s'étendre aux individus sains.
Oscar-Berman, Rehbein, Porfert et Goodglass (1978) travaillent avec
des sujets sains. Ils s'inspirent de la méthode dichotique et appliquent
simultanément une stimulation sur la paume de chaque main. Le sujet
doit identifier les deux directions dans un ordre défini (gauche-droite
ou droite-gauche). Stimuli et mode de réponse (pointage) restent iden
tiques à ceux de l'expérience précédente. Les auteurs font l'hypothèse
suivante : la supériorité de la main gauche ne se manifestera que lors
du deuxième report. Ils observent le résultat attendu, et l'interprètent
comme un argument en faveur d'une dissymétrie se réalisant à une
étape avancée du traitement.
La recherche de Benton, Varney et Hamsher (1978) apporte deux
modifications par rapport aux recherches précédentes. Elle se déroule
en situation intramodale T-T, au lieu de la situation intermodale T-V
utilisée jusqu'ici, c'est-à-dire que l'exploration et la reconnaissance
empruntent le canal tactile ; de plus, elle fait appel à la perception
tactile active. Le sujet explore avec une main deux baguettes cibles Isabelle Verjat 90
d'orientation différente, fixées horizontalement sur un socle de bois.
Puis, avec la même main, il explore onze baguettes disposées en éventail
sur le tableau de référence et doit reconnaître celles qui présentent
la même orientation que les cibles. En moyenne, et pour la majorité
des sujets, la main gauche reconnaît mieux les stimuli que la main
droite. Cependant la supériorité de la main gauche n'est significative
que chez les sujets masculins.
B / LES ENFANTS
Meerwaldt (1983) utilise la tâche de De Renzi (1974) auprès d'une
fillette de 8 ans souffrant d'une agénésie du corps calleux. Il s'agit de
reproduire dans la modalité tactile l'orientation d'un modèle formé de
deux baguettes articulées. La fillette se montre beaucoup plus lente
avec sa main droite que les enfants du groupe contrôle. Par contre, les
performances de la main gauche ne sont guère plus faibles que celles
des enfants du groupe contrôle. Ainsi l'HD semble conserver toutes ses
capacités de traitement des données spatiales, mais du fait de l'absence
du corps calleux, le transfert interhémisphérique de l'information tac
tile est perturbé.
Brizzolara, De Nobili et Ferretti (1982) adaptent l'épreuve de
Benton, Varney et Hamsher (1978), à leurs sujets sains de 6;7 ans. Les
enfants explorent dans un premier temps, avec une main, une baguette
dans une direction donnée, puis dans un deuxième temps, ils doivent
reconnaître avec la même main la cible dans un ensemble de baguettes
d'orientations variées (situation T-T). Les auteurs n'ont pas inclus
parmi les distracteurs la verticale et l'horizontale qui peuvent susciter
un encodage verbal (Umilta, Rizzolatti, Marzi, Zamboni, Franzini,
Camarda et Berlucchi, 1974). Les résultats révèlent une supériorité
des performances de la main gauche. Cette supériorité significative
chez les filles se montre à la limite de la signification chez les garçons.
La majorité des enfants présentent cependant le pattern « main gauche
supérieure à main droite ». Ainsi la détection tactile de l'orientation de
baguettes semble mieux réalisée par la main gauche, dès 7 ans.
Que les épreuves de reconnaissance de direction sollicitent la per
ception passive ou la perception active, les résultats observés sont donc
semblables : la main gauche se révèle plus performante que la main
droite chez l'adulte et chez l'enfant dès 7 ans. Ces résultats apparaissent
indépendamment de la modalité sensorielle de reconnaissance (visuelle
ou tactile). Par contre, ils seraient plus nets chez les hommes (Benton
et al., 1978), et chez les fillettes (Brizzolara et al., 1982), ainsi qu'au
cours du second report (Oscar-Berman et al., 1978). Il semble donc
que l'HD soit généralement mieux « outillé » pour traiter les directions
quelle que soit la modalité sensorielle de reconnaissance, mais l'inte
rprétation des différences intersexes n'est pas claire.

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