La famille en Europe occidentale : divergences et convergences - article ; n°1 ; vol.47, pg 133-152

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Population - Année 1992 - Volume 47 - Numéro 1 - Pages 133-152
Roussel (Louis).- La famille en Europe occidentale : différences et convergence L'Europe occidentale est-elle du point de vue démographique, homogène ? A considérer les indices du moment la réponse est négative. L'on peut, en effet, distinguer quatre combinaisons différentes d'indices qui correspondent d'ailleurs à quatre zones géographiques. Mais un fort courant « commun » traverse tous les pays, de sorte qu'il faut se demander si la différence entre eux n'est pas de calendrier : les changements d'abord observés au Nord se diffuseraient vers le Sud. Comme les populations les dernières touchées connaissent des évolutions plus rapides que celles qui l'ont d'abord été, on peut présumer que les prochaines années verront une atténuation des différences actuelles.
Roussel (Louis).- The Family in Western Europe: Differences and Similarities In Western Europe homogeneous from a demographic point a view? In the light of current indicators, the answer must be in the negative. There are in fact, four different combinations of indicators that correspond to four different geographical areas. But there is a strong common pattern to trends in these countries and this raises the question whether it is merely a matter of time before differences disappear. Changes that were first observed in the North, later become diffused into the South. As was the case with the population transition, developments in countries that are the last to be affected also tend to be more rapid. It is, therefore, to be expected that the differences that at present exist will become less marked in the future.
Roussel (Louis).-La Familia en Europa Occidental: Diferencias y convergencia Según una vision demográfica, i Europa Occidental es homogenea? Considerando los indices actuates, la respuesta es negativa. En efecto, se pueden distinguir cuatro convina- ciones diferentes de indices, que corresponden ademas a cuatro zonas geográficas. Sin embargo, un «comun» denominador englobaria a todos los países, de tal manera, cabe preguntarse si la diferencia entre ellos no radica nadá más que en el calendario: los cambios observados en primera instancia en el Norte, se difundirian hacia el Sur. Asi, como las po- blaciones alcanzadas en ultimo lugar tendrán una evolución mucho más rápida que aquellas que fueron las primeras, se puede suponer que en los proximos aňos las diferencias seran menos marcadas que en la actualidad.
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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Louis Roussel
La famille en Europe occidentale : divergences et convergences
In: Population, 47e année, n°1, 1992 pp. 133-152.
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Roussel Louis. La famille en Europe occidentale : divergences et convergences. In: Population, 47e année, n°1, 1992 pp. 133-
152.
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Roussel (Louis).- La famille en Europe occidentale : différences et convergence L'Europe occidentale
est-elle du point de vue démographique, homogène ? A considérer les indices du moment la réponse
est négative. L'on peut, en effet, distinguer quatre combinaisons différentes d'indices qui correspondent
d'ailleurs à quatre zones géographiques. Mais un fort courant « commun » traverse tous les pays, de
sorte qu'il faut se demander si la différence entre eux n'est pas de calendrier : les changements d'abord
observés au Nord se diffuseraient vers le Sud. Comme les populations les dernières touchées
connaissent des évolutions plus rapides que celles qui l'ont d'abord été, on peut présumer que les
prochaines années verront une atténuation des différences actuelles.
Abstract
Roussel (Louis).- The Family in Western Europe: Differences and Similarities In Western Europe
homogeneous from a demographic point a view? In the light of current indicators, the answer must be in
the negative. There are in fact, four different combinations of indicators that correspond to four different
geographical areas. But there is a strong common pattern to trends in these countries and this raises
the question whether it is merely a matter of time before differences disappear. Changes that were first
observed in the North, later become diffused into the South. As was the case with the population
transition, developments in countries that are the last to be affected also tend to be more rapid. It is,
therefore, to be expected that the differences that at present exist will become less marked in the future.
Resumen
Roussel (Louis).-La Familia en Europa Occidental: Diferencias y convergencia Según una vision
demográfica, i Europa Occidental es homogenea? Considerando los indices actuates, la respuesta es
negativa. En efecto, se pueden distinguir cuatro convina- ciones diferentes de indices, que
corresponden ademas a cuatro zonas geográficas. Sin embargo, un «comun» denominador englobaria
a todos los países, de tal manera, cabe preguntarse si la diferencia entre ellos no radica nadá más que
en el calendario: los cambios observados en primera instancia en el Norte, se difundirian hacia el Sur.
Asi, como las po- blaciones alcanzadas en ultimo lugar tendrán una evolución mucho más rápida que
aquellas que fueron las primeras, se puede suponer que en los proximos aňos las diferencias seran
menos marcadas que en la actualidad.LA FAMILLE EN EUROPE
OCCIDENTALE : DIVERGENCES
ET CONVERGENCES
par pesanteurs Robert « Un le mode psychologique Castel progressivement d'existence et Jean-François et dont entièrement se toutes retirent. Le Cerf les saturé autres »
Baisse de la fécondité, recul du mariage, montée des
divorces, extension des naissances hors tous ces phé
nomènes sont communs à la plupart des pays d'Europe occi
dentale depuis le milieu des années I960 et ont profondément
modifié l'image de la famille légitime triomphale d'après-
guerre. Louis Roussel* propose une vue d'ensemble de ces
bouleversements majeurs et un classement des pays qui sug
gère une marche en cours vers un modèle commun où se ré
sorberaient les écarts aujourd'hui encore observés. Il lui faut
pour cela élaguer, simplifier parfois la réalité, avancer des
explications où l'empirisme, le raisonnement et le sens
commun se complètent, prolonger ou infléchir des corrélations
souvent implicites, oser quelques paris. Les lecteurs seront sé
duits, convaincus ou irrités, mais ils trouveront en tout cas
des hypothèses stimulantes, à vérifier ou à rejeter.
Durkheim affirmait qu'il n'est de sociologie que comparative0 ). Il
voulait signifier par là que les hypothèses de travail naissaient la plupart
du temps du constat des ressemblances et des différences. C'est pourquoi
la sociologie de la famille n'est devenue possible qu'à partir du moment,
au XIXe siècle, où les ethnologues mirent en évidence la multiplicité des
systèmes de parenté et l'étrange variété d'une institution d'abord perçue
comme quasi naturelle et donc, pour l'essentiel, uniforme.
De la démographie, on peut penser également qu'elle ne rencontre
ses problèmes et ne formule ses hypothèses qu'à partir de comparaisons.
Le congrès de l'AIDELF en 1988 a insisté sur l'intérêt, et la difficulté,
de l'analyse des différences dans l'étude des populations. En posant ici la
question de savoir si l'Europe des familles est déjà réalisée, si elle est en
passe de le faire ou non, c'est d'abord de la comparaison des indices
" INED
M Emile Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, Paris, Alcan, 1895.
Population, 1, 1992, 133-152 1 34 LA FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE
démographiques que nous attendons la réponse. Si la convergence des
modèles familiaux est proche, l'observation des comportements doit l'ex
primer. Pour que deux modèles soient semblables, il ne suffit sans doute
pas qu'ils présentent les mêmes indices démographiques. En revanche, s'ils
ne le font pas, c'est que ces modèles divergent dans leurs finalités, c'est-
à-dire radicalement.
Il importe pourtant de rappeler le caractère réducteur des indices na
tionaux. Ce ne sont jamais que des moyennes pondérées de sous-populat
ions qui, dans un même pays, diffèrent d'une région à l'autre, d'une
catégorie sociale à l'autre, d'une sous-culture à l'autre. La prise en compte
de ces indices globaux se justifie seulement dans la mesure où les citoyens
d'un même pays subissent ensemble les mêmes contraintes législatives,
sociales, matérielles. Ainsi, la majorité d'entre eux est-elle inclinée, sans
y être forcée, vers tels comportements familiaux plutôt que vers d'autres.
I. - Le manteau d'Arlequin
Pour juger de l'analogie ou de la disparité des comportements fami
liaux, on adoptera comme premier critère les indices du moment. On a
donc comparé, pour 16 pays d'Europe occidentale(2), les niveaux de ces
valeurs autour de l'année 1988. On en trouvera la présentation au tableau 1.
L'interprétation de ces indices entraîne toujours quelques difficultés, mais
pour mesurer les différences actuelles, ceux-ci constituent sans doute la
base la plus pertinente de comparaison.
De 1950 à 1965, dans la période dite du «baby boom» on avait as
sisté, en matière de comportements familiaux, à une certaine convergence
dans les pays d'Europe occidentale. Des réactions analogues s'y obser
vaient. La fécondité se relevait partout et s'établissait le plus souvent au
tour d'un indice synthétique légèrement inférieur à 3 enfants par femme.
La divortialité déjà importante en Suède et au Danemark, toujours illégale
dans quelques pays, demeurait le plus souvent au niveau de 1935 et dans
la plupart des pays se situait autour de 10 pour 100 mariages. Enfin, l'âge
au mariage rajeunissait partout. On parlait de « Renouveau de la famille »(3).
Des différences existaient, certes, mais plutôt faibles et la tendance génér
ale était au rapprochement des modèles. Tout semblait annoncer le
triomphe général d'une famille de type parsonien : de taille moyenne, plu
tôt stable, asymétrique(4), à régulation institutionnelle. L'illusion fut génér
ale, mais c'était une illusion.
<2> Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg,
Norvège, Pays-Bas, Portugal, R.F.A., Royaume-Uni, Suède, Suisse.
<3> R. Prigent, Renouveau des idées sur la famille, Travaux et Documents, INED, 1953.
Sociologie comparée de la famille contemporaine, C.N.R.S. 1955.
W Les rôles des deux conjoints étaient complémentaires et donc différents. FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE 135 LA
Tableau 1 . - Quelques indices démographiques du moment vers 1988
Pourcentage de Nuptialité Divortialité Fécondité naissances hors féminine(a) (b) mariage(c)
Angleterre Pays-de-Galles 1,81 665 42 25
Autriche 1,45 599 30 23
Belgique 1,58 718 23 8
Danemark 1,62 572 45 45
- Espagne 1,30 640 8
France 1,81 540 31 28
_ Grèce 1,50 870 2
- Irlande 2,11 Interdit 12
- Italie 1,29 695 6
1,52 579 25 12 Luxembourg
Norvège 1,89 558 37 28
Pays-Bas 1,55 601 29 10
- Portugal 1,53 787 14
RFA 1,39 598 32 10
Suède 2,02 601 41 50
Suisse 1,51 663 30 6
(a) Pour 1 000 femmes célibataires
(b) 100 mariages
(c) Par rapport à l'ensemble des naissances
Sources : A. Monnier, «La conjoncture démographique», Population 4-5, 1990 ; D.J. de Kaa, The
second demographic transition revisited : theories and expectations (tableau 4)
A considérer, en effet, les indices actuels, on constate qu'il n'en va
plus de même. Certes la fécondité est partout inférieure ou à peine égale
au niveau du renouvellement des générations. Mais les écarts sont consi
dérables de l'Irlande ou de la Suède, proches de 2,1 à l'Italie descendue
à 1,3. La nuptialité est généralement faible, certes ; mais d'indices qui
s'étagent de moins de 600 à plus de 800, peut-on dire qu'ils sont voisins?
L'analyse de la divortialité dissipe toute équivoque. Sans parler de
l'Irlande ou de Malte, où le divorce n'est pas légal, les indices du moment,
dans ce domaine vont de 5 pour 100 mariages (Italie) à 45 (Suède, Da
nemark).
Les contrastes s'accusent encore lorsqu'on considère la diffusion de
nouveaux modèles, ceux des «mariages sans papier». Tous les pays euro
péens comptaient, en particulier au milieu du XIXe siècle, et surtout parmi
les «misérables», un certain nombre d'unions libres, souvent stables et
fécondes. La cohabitation juvénile contemporaine constitue pourtant un
comportement nouveau. Elle affecte les jeunes de toutes classes sociales ;
elle est généralement provisoire et se termine le plus souvent par un mar
iage. Dans les années 70, elle était généralement courte et de ce fait i
nféconde. Le mariage suivait la décision d'avoir un enfant. Il semble qu'il
existait encore, à cette date, dans la majorité des cas, le sentiment d'une
certaine incompatibilité entre fécondité et simple cohabitation. Depuis, la LA FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE 136
situation a évolué. Ainsi le mariage n'est-il plus le seuil nécessaire ni pour
la vie commune ni pour la fécondité (tableau 2).
Tableau 2 - Unions consensuelles en pourcentage de l'ensemble des unions,
par âge du partenaire féminin, années précisées
Pourcentage Year/An-
Country/Pays 20-24 25-29 30-34 des cohabitations née -X.
prénuptiales
Austri a/Autriche 1985 10,4 4,5 3,7
23,8* - Belgium/Belgique 7,7
Denmark/Danemark 1975 44,6 11,9 5,7 80% (1971-1075)
1981 65,2 29,4 13,5
France 1975 5,9 2,5 1,1 57 % (1980-1985)
1980-81 16,3 6,4 2,4
1986 35,8 14,0 10,1
ll,2(a) - - Fed. Rep. Germany/Rép. Féd. 1985 13,4(b) - - 1988 d'Allemagne
Italy/Italie 1983 2,4 1,6 1,8
Netherlands/Pays-Bas 1980-81 28 13 5
1982 31,4 11,1 4,6
1985 36,3 15,9 6,7
1988 46,3 21,3 8,4
1975 54,7 22,1 9,5 89 % (1975-1981) Sweden/Suède
1980-81 74,6 39,7 17,3
United-Kingdom/Royaume-Uni 1976 3,4 3,6 2,3
1980 11,1 6,2 2,3
- - - - Norway/Norvège 47 % (1977)
55 % (1987)
(a) 15-24
(b) 18-35
— Pour les pourcentages d'unions consensuelles : Sources :
Hoffman-Nowotny, 1987 ; van de Kaa, 1988 ;Trost, 1988;
Gonnotet Vukovich, 1989 ; Statistisches Bundesamt, 1989 ;
Moors et van Nimwegen, 1990.
— Pour les pourcentages de cohabitations prénuptiales
First Marriages, United States, 1990 ;
Henri Leridon et Catherine Villeneuve-Gokalp, «Les nouveaux couples», Population, 1988, 2 ;
John Haskey et Kathleen Kiernan, Cohabitation in Great Britain, Population Trends, 1989, n° 58.
L'Europe ici est nettement divisée. Dans le Nord, la cohabitation,
prénuptiale au moins, est la norme et la moitié des enfants naissent hors
mariage d'un couple de cohabitants (tableau 2). L'Europe médiane, connaît,
elle, des fréquences de cohabitations prénuptiales(5) assez proches de 50%
et les naissances hors mariage représentent des pourcentages souvent
compris entre 20% et 30%. Par contre, dans les pays de l'Europe du Sud,
ces phénomènes demeurent encore exceptionnels.
La logique voudrait d'ailleurs qu'il y ait une forte corrélation entre
cohabitation et fécondité hors mariage. C'est en effet généralement le cas
<5> La fréquence des cohabitations prénuptiales est le pourcentage des mariages pré
cédés de simple cohabitation. LA FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE 137
mais il n'en est pas toujours ainsi : la Suisse où la cohabitation juvénile
est plutôt fréquente, n'a qu'un faible pourcentage de naissances hors mar
iage, un peu plus de 6%. A l'inverse, le Portugal, où la cohabitation ju
vénile n'est pas statistiquement sensible, présente une fréquence
relativement élevée de naissances hors mariage (14%). Il est vrai que
celles-ci résultent d'unions libres de type traditionnel, localisées au Sud
du pays.
Si l'on considère l'ensemble de ces taux comme critères de compor
tements familiaux différents, on voit bien quels contrastes existent entre
les pays européens. Ici le divorce est rare et encore stigmatisé, là il est
devenu banal. Les familles monoparentales de divorcés seront ici peu fr
équentes, là répandues. De même, sont diversement nombreuses les familles
recomposées. Ici se multiplient les familles d'un enfant (Allemagne, Italie),
ici la valeur modale demeure deux enfants.
Mais la ligne de rupture la plus nette s'observe suivant l'écart dans
la diffusion des familles sans mariage. Ici elles sont, pour une durée limitée
au moins, la règle; là elles constituent un modèle admis ou toléré à côté
du type légal; là enfin elles demeurent très rares et considérées comme
déviances. C'est donc finalement l'inégale érosion de la forme institution
nelle de la famille qui marque d'un pays à l'autre les plus manifestes dif
férences.
Au bout du compte, les écarts observés entre pays sont trop nets pour
que l'on puisse parler d'une unité même relative de l'Europe occidentale.
Dans le domaine des comportements familiaux, des familles est
plutôt un manteau d'Arlequin.
Tableau 3. - Typologie des familles européennes suivant leurs caractéristiques
démographiques
Groupe A Groupe В Groupe С Groupe D
sud ouest nord centre
F = Faible F = Faible F = Relativ, élevée F = Très faible
D = D = Forte D = Forte D = Forte Caractéristiques С = Faible С = Faible С = С = Moyenne discriminantes NHM = Faible NHM = Moyenne NHM = Faible NHM = Forte ou moyenne
Allemagne
Espagne France Autriche
Pays Italie Norvège Belgique
correspondants Grèce Pays-Bas Danemark Luxembourg
à ces critères Portugal Royaume-Uni Suède Suisse(a)
France
Légende F = fécondité С = cohabitation
D = divortialité NHM = naissances hors mariage
(a) On n'oubliera pourtant pas que la Suisse présente une fréquence de cohabitation assez forte en
dépit de son faible pourcentage de naissance hors mariage. 138 LA FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE
Dès lors, à défaut d'unité, peut-on tenter des regroupements et es
quisser une certaine classification? Avec une part inévitable d'arbitraire,
on a distingué pour chaque comportement démographique(6) trois niveaux
d'intensité, fort, moyen, faible sur la base du tableau 1. Il s'agit là, en
principe, d'un simple classement par rang. Mais le nombre des pays retenus
dans un même niveau est parfois différent. On a ainsi regroupé dans le
tableau 3 des pays présentant des caractéristiques voisines pour obtenir
une distribution en 4 types(7).
Cette typologie est évidemment discutable. Elle est fondée sur des
indices du moment. Les données sur la cohabitation sont rares ; celles sur
la nuptialité ne sont pas toujours récentes. Enfin, chaque type regroupe
des pays dont les indices sont parfois assez différents : le Danemark « re
tarde » sur la Suède et sa fécondité demeure plus faible ; le Portugal sur
l'Espagne. Quatre types donc qui correspondent à quatre zones géographi
ques de l'Europe Occidentale : Nord, Ouest, Centre, Sud. Ce classement
n'est pas original : il coïncide, partiellement, avec ceux présentés par D.J.
de Kaa(8), par M.A. Barrère-Maurisson et Olivier Marchand(9).
On peut se demander ce qui, au-delà d'indices voisins, fait l'unité
de chacun de ces groupes. Il semble bien que ce soit finalement leurs at
titudes différentes à l'égard de la famille comme institution. Les pays du
Nord considèrent que les comportements sont dans ce domaine «privés»
et que l'idée de légitimité est ici désuète : mariage ou cohabitation, nais
sance hors mariage ou dans le mariage, voilà des différences qui ne sont
plus guère perçues et la terminologie statistique elle-même exprime cette
indifférence.
La zone Ouest marque déjà une plus grande réserve. On y divorce
beaucoup mais la cohabitation y demeure souvent prénuptiale; les nais
sances hors mariage sont reconnues par les deux parents et généralement
légitimées par leur mariage, plus ou moins tardif.
La zone Centre est plus réticente encore : les cohabitations et les
naissances hors mariage y sont plus rares. On y est partisan d'une insti
tution flexible plus que d'un refus de l'institution. Enfin la zone Sud est
généralement demeurée opposée aux comportements hors mariage, qu'une
grande partie importante de sa population considère encore comme
illégitimes.
On observe donc en Europe un mouvement général de «désinstitu-
tionnalisation » de la famille, mais suivant des calendriers différents et
<6) On peut se demander si la fécondité est vraiment un critère discriminant. Elle l'est,
à notre sens, parce que les écarts entre les indices demeurent sensibles, mais surtout parce
que la baisse s'est récemment accélérée dans le type Sud.
(?) L'Irlande constitue un cas particulier. Le divorce n'y est pas légalisé. La fécondité,
bien qu'en baisse sensible, reste la plus élevée d'Europe. Les cohabitations y sont rares. Elle
aussi évolue, mais il est difficile de la classer sinon comme une population où le modèle des
années 50 a persisté le plus longtemps.
(8> D.J. Van de Kaa, « Europe's Second Demographic Transition », Population Bulletin,
Mars 1987.
W M.A. Barrère-Maurisson et O. Marchand, « Structures familiales et marchés du travail
dans les pays développés», Economie et Statistique, n° 235, sept. 1990. LA FAMILLE EN EUROPE OCCIDENTALE 1 39
peut-être des caractéristiques propres. « Desinstitutionnalisation » ne s
ignifie pas absence de normes : ce n'est plus la loi avec ses interdits et
ses obligations qui règlent les conduites, ou, du moins, elle les règle de
moins en moins. Les régulateurs nouveaux sont des modèles collectifs de
fait entre lesquels il est possible de choisir et qui laissent une assez grande
marge de liberté.
La typologie n'est, d'ailleurs, pas sans causer quelque surprise. On
pouvait imaginer que là où les unions libres étaient les moins nombreuses,
la fécondité demeurerait relativement élevée. Or c'est le contraire qui est
advenu. N'y aurait-il donc aucune logique entre les traits qui caractérisent
le groupe «Sud» ? Il n'est pas interdit de penser que la forte et brusque
baisse de la nuptialité dans cette région, en l'absence de cohabitations im
possibles, traduit par un brusque et important retard du calendrier des mar
iages, la volonté de ne pas s'engager trop tôt d'une manière stable dans
la vie familiale. Quant à la baisse brutale de la fécondité, des démographes
aussi avertis que Viviane Egidi pensent qu'elle est, en partie au moins,
liée à ce retard au mariage et à la difficulté simultanément maintenue d'une
fécondité hors mariage.
Ceci dit, la typologie proposée comporte une part d'arbitraire. Elle
repose sur la combinaison de quelques comportements, essentiels il est vrai.
La délimitation en quatre classes et les limites de celles-ci peuvent être
remises en cause. Il nous paraît pourtant difficile de ne pas se rendre, à
partir des données démographiques présentées, à l'idée d'une diversité ac
tuellement encore très accusée, de la Suède au Portugal, dans le domaine
des comportements familiaux. Mais en même temps, il est impossible de
s'en tenir au constat du bariolage présent, tant est fort le sentiment que
depuis vingt ans ce sont des mouvements de fond semblables qui tran
sforment un peu partout la famille et entraînent tous les pays, malgré d'é
vidents décalages de calendrier, dans la même direction.
П. - Une vague de fond
Si l'on se place en effet, non plus du point de vue de la situation
présente, mais de celui des évolutions récentes, force est de reconnaître
que les changements, pour l'ensemble des comportements, et dans tous les
pays, sont désormais convergents. Le manteau d'Arlequin prendrait aussi
progressivement une teinte plus unie.
Considérons d'abord la fécondité. Dans les 16 pays pris en compte,
elle a baissé entre 1960 et 1989. Qui plus est, cette baisse a été d'autant
plus forte que le niveau de départ était plus élevé. C'est l'Irlande qui, en
valeurs absolues, a connu la plus nette évolution, de 4,03 enfants à 2,11.
Un peu partout, la descendance modale est passée de trois à deux enfants
(tableau 4). 140 la famille en europe occidentale
Tableau 4. - Indices synthétiques de fécondité
(vers 1960, vers 1970, vers 1980, vers 1989)
Vers 1980 Vers 1989 Vers 1960 Vers 1970
Angleterre-Galles 2,7 2,4 1,9 1,8
1,7 1,4 Autriche 2,7 2,3
Belgique 2,6 2,2 1,7 1,6
Danemark 2,5 2,0 1,5 1,6
Espagne 2,9 2,8 2,2 1,3
France 2,7 2,5 1,9 1,8
Grèce 2,3 2,3 2,2 1,5
Irlande 3,8 3,9 3,2 2,1
Italie 2,4 2,4 1,7 1,3
1,5 1,4 2,3 2,0 Luxembourg
Norvège 2,9 2,5 1,7 1,7
Pays-Bas 3,1 2,6 1,6 1,5
Portugal 3,0 2,8 2,2 1,5
1,4 1,4 RFA 2,4 2,0
Suède 2,2 2,0 1,6 2,0
Suisse 2,4 2,1 1,6 1,5
Source : M.A. Barrère-Maurisson et Olivier Marchand op. cit. p. 23 et A. Monnier, Population, 1990,
n°4-5.
On observe facilement que dans les pays du Nord la baisse a été
précoce et relativement faible alors que dans ceux du Sud au contraire,
elle fut forte et tardive. L'évolution a débuté ici dans les années 60, là
dans les années 70; elle a, suivant les pays, connu sa plus grande accé
lération dans des décennies différentes. Le mouvement général part bien
Tableau 5. - Indices synthétiques de nuptialité (pour 1 000 célibataires)
(VERS 1965, VERS 1970, VERS 1980, VERS 1988)
(HOMMES)
Vers 1965 Vers 1970 Vers 1980 Vers 1988
Angleterre-Galles 1038 1009 754 650
Autriche 923 854 690 607
Belgique 992 966 746
Danemark 1026 752 491 560
Espagne 1008 1030 749
France 1013 915 689 520
Grèce 1218 1080 848
Irlande
Italie 998 1017 764
Luxembourg
921 922 Norvège 615 527
Pays-Bas 1 131 1012 660 577
Portugal 1 105 1 187 840
RFA 913 896 644 585
Suède 986 584 486 569
892 Suisse 868 643 641
Source : A. Monnier, op. cit.

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